‹ Cahiers de la quinzaine (volume 5)Chapitre 28 sur 33 · BOMBARDEMENT. — ILLUSIONS. — BUZENVAL. — CAPITULATION · texte numérisé non relu

BOMBARDEMENT. — ILLUSIONS. — BUZENVAL. — CAPITULATION

DERNIERS COMBATS

Bombardement. — Illusions. — Buzenval. — Capitulation.

Le 3o décembre, toutes les batteries de siège étant prêtes, le bombardement de la ville commença. Doctoralement et pédantesquement, les Prussiens dirent qu'ils avaient attendu le moment psychologique, c'està-dire l'heure où la faim, les maladies, une série d'efforts infructueux auraient commencé à abattre les courages. Alors les canons Krupp viendraient donner le coup de grâce et hâter la capitulation.

Samedi 3i. — Nous travaillons entre les forts de Noisy et de Rosnj\ Les obus allemands passent par-dessus nos têtes. L'un d'eux a coupé le fil télégraphique qui est tombé sur notre compagnie en marche.

Premier janvier. — En permission à Paris. I2'3

le premier siège de Paris

2 janvier. — Retour à Pantin. Continuation des tranchéesabris sons une pluie d'obus, (i)

3 janvier. — Nous avons fait ce matin un chaleureux accueil aux Eclaireurs PouUzac qui revenaient d'une reconnaissance de nuit. Ils ont surpris les postes prussiens du chemin de fer de Soissons et ramènent sLx prisonniers. Un septième, qui n'a pas voulu se rendre, a été tué sur place. (2)

5 janvier. — Les coups se succèdent sans interruption. — J'apprends que les obus tombent sur le Panthéon, rue Gay- Lussac et dans tout notre quartier. Je suis inquiet pour ma mère, mon père et ma sœur. — Un enfant de sept ans vient d'être tué. C'est odieux!

Sans qu'aucun, avertissement préalable ait été signifié aux assiégés, le bombardement s'abattit sur la ville depuis les Invalides jusqu'au jardin des Plantes, tuant des femmes dans la rue, des malades dans leur lit, effondrant les bibliothèques, les serres du Muséum, la Sorbonne, Saint-Sulpice ; 2 1 bombes tombaient sur l'Observatoire, 3o sur l'hôpital de la Pitié.

(1) Ce bombardement n'était pas toujours dirigé avec assez de précision pour rendre notre travail impossible. Nos sapeurs s'habituèrent rapidement au danger. L'un d'eux était chargé de surveiller la batterie ennemie. Dès qu'il apercevait la fumée, il criait : « Poumons! » Nos hommes, s'accroupissant aussitôt dans la tranchée, attendaient que le projectile eût éclaté ; ils avaient environ huit secondes pour se défiler.

« Du 3o décembre au 2 janvier, 5.ioo obus atteignirent les forts de Rosny et de Noisy, et couvrirent le plateau entre les deux redoutes. En 23 jours, du 3o décembre à la signature de l'armistice, il y exit 23.000 obus envoyés. Chacun d'eux représente une valeur argent de j5 francs. Ce tir atteint donc eu argent le chiffre de un million sept cent vingt-cinq mille francs. » (Yiollkt-le-Duc)

(2) Ce même jour, « un de nos soldats, pris au moment où il passait à l'ennemi, a été traduit devant une cour martiale et fusillé immédiatement ». (La Ronciijhe)

ia4

DERNIERS COMBATS

« Au lieu d'apporter le découragement, ce bombardement sauvage, inutile au point de vue militaire, et qui ne sera jamais pardonné à la Prusse chez aucune nation civilisée, ne fit qu'exaspérer la résistance. » (i)

6 janvier. — Construction d'une casemate entre le fort de Rosny et la redoute de la Boissière.

Les Saxons (qui n'ont eu longtemps au Raincy que les pièces françaises de 12 et de 24, prises à Sedan et à Metz), ont maintenant deux nouvelles batteries ; l'une dirigée contre le fort de Rosnj-, l'autre contre le plateau d'Ai>ron. (2)

Dans une réunion des maires, Delescluze réclamait énergiquement : « la démission des généraux Trochu, Clément-Thomas et Le Flô ; le rajeunissement des états-majors ; le renvoi au conseil de guerre des généraux et officiers de tout grade qui prêchent le découragement dans l'armée ».

Une affiche rouge, collée le 6 janvier sur les murs de Paris, portait les noms des délégués des vingt arrondissements :

Le gouvernement qui le ^ septembre s'est chargé de ta défense nationale a-t-il rempli sa mission? — Non!

Nous sommes cinq cent mille combattants et deux cent mille Prussiens jious étreignent! A qui la responsabilité sinon à ceux qui nous gouvernent ? Ils se

(1) Viollet-le-Duc.

(2) Ces batteries étaient armées de canons Krupp, rayés, en acier fondu, qui lancent des projectiles oblongs de a3 kilogrammes. Leur portée est de sept à huit mille mètres. L'obus s'enfonce de 4 m- 60 avant d'éclater. A mille mètres, il perce un mur de 3 m. Tw d'épaisseur.

laS

le premier siège de Paris

sont refusés à la levée en masse. Ils ne se sont décidés à agir enfin contre les Prussiens qu'après deux mois, au lendemain du 3i octobre. Par leur lenteur, leur indécision, leur inertie, ils nous ont conduits Jusqu'au bord de l'abîme : Ils n'ont su ni administrer, ni combattre... Sorties sans but, luttes meurtrières sans résultat, insuccès répétés, Paris bombardé. Le Gouvernement nous a donné sa mesure, il nous tue.

Si les hommes de l'Hôtel de Ville ont encore quelque patriotism,e, leur devoir est de se retirer, de laisser le peuple de Paris prendre lui-même le soin de sa délivrance.

La municipalité ou la Commune, de quelque nom qu'on l'appelle, est l'unique salut du peuple. La perpétuation du régime actuel c'est la capitulation, la ruine et la honte ! Les contributions de guerre écrasant Paris, voilà ce que nous prépare l'impéritie ou la trahison.

Réquisitionnement général. Rationnement gratuit. — Attaque en masse. — Place au peuple, place à la Commune!

C'est à cette affiche que le général Trochu répondit par sa proclamation célèbre :

Au moment oii l'ennemi redouble ses efforts d'intim.idation, on cherche à égarer les citoyens de Paris par la tromperie et la calomnie. Rien ne fera tomber les armes de nos mains... Courage, confiance , patriotisme 1

Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas. 6 janvier 18^1.

Le Gouverneur de Paris, Général Trochu.

DERNIERS COMBATS

Le 8 janvier, Delescluze, maire du dix-neuvième arrondissement et ses adjoints adressaient leur démission au Gouvernement.

Le Monde Illustré, organe de la classe moyenne, commençait aussi à critiquer sévèrement la conduite de Trochu : « Le public se demande s'il n'y aurait pas autre chose à faire que de fausses attaques et des proclamations diffuses. »

Louise M. à son frère

•j janvier 71.

Tu peux te rassurer sur notre compte. Nous avons couché, maman et moi, chez madame Huet, où nous n'avons entendu que le piano de M. César Franck qui nous a bien agacées. Les bombes ne sont pas tombées de notre côté. On pense que le fameux canon Krupp a été démonté par nos marins. Cependant ils ont bombardé Vaugirard et l'usine Cail qui, avant la guerre, avait fait travailler beaucoup d'Allemands.

Nous avons fait un grand tour avec Alix pour nous rendre compte des effets produits par les obus. 11 faisait un temps magnifique et les badauds allaient voir tous ces dégâts comme on irait au spectacle : Cheminées démolies, trous dans les murs, vitres cassées : fenêtres emportées, balcons arrachés, nous avons vu tout cela, mais nous n'avons pas pu ramasser un éclat d'obus, à notre grand regret. — Trois obus étant tombés sur l'ambulance de la Closerie des Lilas, on a fait déménager tous les pauvres blessés. Il y en avait plein cinq omnibus ; ils avaient des mines bien souffrantes ! Ceux qui montaient à l'impériale avaient grand'peine à se hisser jusque là; on était obligé de porter les autres.

Un jour, je me trouvais pour quelques instants en permission, et je venais d'embrasser ma mère, heureuse

de me voir encore vivant, lorsque mes deux sœurs rentrèrent à la maison, pâles, haletantes, bouleversées. Voici ce qu'elles nous racontèrent : Comme elles traversaient la Seine, une foule compacte se pressait sur le quai avec des cris de fureur. Elles s'approchent, et aperçoivent un homme que l'on venait de jeter à l'eau. A tort ou à raison, quelqu'un, un ennemi personnel peut-être, l'avait accusé d'être un espion. Le malheureux, après un plongeon dans le fleuve glacé, luttait désespérément contre la mort. Il nageait, et sa tête convulsée apparaissait par intervalles au-dessus de l'eau. Alors les vociférations redoublèrent et on lui jeta des pierres, jusqu'au moment où l'infortuné disparut une dernière fois.

Mes soeurs conservèrent longtemps présente à la mémoire l'horrible vision de cette scène de meurtre, (i)

Qu'il y ait eu des espions prussiens dans Paris, cela est certain, (2) mais nous en vojàons partout. Je ne sais si j'ai eu tort ou raison d'arrêter un curieux qui venait inspecter nos travaux et prenait des notes sur un calepin. Le commandant Davioud le relâcha en riant, sans même l'interroger. Le soir, dès qu'on apercevait une lampe à quelque fenêtre élevée, la foule s'amassait, observant avec inquiétude. L'un disait : « La lumière semble s'allumer et s'éteindre à intervalles

(i) Se peut-il que de longs siècles de civilisation n'aient pas suffi pour adoucir les instincts héréditaires de la brute primitive, toujours prêts à se réveiller dans quelque repli du cerveau de ses descendants? Aucun de ces meurtriers aveugles ne s'est demandé On seul instant si raccusalion était fondée; aucun n'a eu Tidée si simple de confier à la justice le soin de juger et, s'il y avait lieu, de punir le crime.

(a) « Paris fourmillait d'espions prussiens qu'on n'arrêtait guère et dont on ne fusilla pas un seul. » (A. Arnould, I, page 63)

ia8

DERNIERS COMBATS

réguliers » ; l'autre la voyait changer de couleur. Autant de signaux convenus ! Et l'on arrêtait d'inoffensifs veilleurs.

Dans la nuit du 8 au 9 janvier, le quartier de l'Odéon et de Saint-Sulpice recevait un obus toutes les deux minutes. « Une école de la rue de "S'augirard avait quatre enfants tués et cinq blessés par un seul projectile. La cervelle de ces petits êtres rejaillissait contre la muraille. L'Académie en avait appelé au monde civilisé ; les représentants des puissances neutres adressaient une protestation contre ces faits de guerre horribles dans leur inutilité. » (i)

Les habitants des quartiers bombardés se réfugiaient dans les caves ; d'autres fuyaient et des logements leur étaient ouverts par les municipalités.

Richard Wallace, ému de pitié, provoqua une souscription eu faveur de ces infortunés et s'inscrivit généreusement pour cent mille francs. « Que ce nom de Richard Wallace soit salué à jamais par les pauvres et les souflrants. » (2)

Madame Milliet à son Jils

9 janvier 31.

... Les Prussiens continuent à nous lancer force obus. 11 en est tombé beaucoup dans le jardin du Luxembouig, mais comme c'était de i heure du matin à 7 heures, ils n'ont fait de mal à personne. Il en est tombé rue Saint-Placide, rue du Four, rue d'Ulm et autour du Panthéon. Ti es peu d'accidents, mais un vacarme étourdissant. Je croyais trouver ce matin toutes les maisons du boulevard Saint-Michel à bas, on i.ii moins eflondrées, et je n'ai vu qu'un trou à l'angle

(i et 2) J. Claretie.

de la rue Soufïlot, chez le libraire ; et un autre chez un pâtissier.

Nous couchons dans l'appartement que nous a offert madame Huet. Nous trouvions d'abord sa chambre trop sourde, on n'entendait rien ; puis nous n'avons pas tardé à la trouver trop sonore. Les bombes ne nous laissent pas dormir. Nous venons de promettre à Alix d'aller coucher demain chez elle (rue Martel), si nous continuons à ne pas dormir.

Sois sans inquiétude sur notre compte; il est fac.ile de ne pas sortir la nuit et je crois que nous sommes bien à l'abri dans la chambre au nord. Henri est toujours malade ; il a une bronchite qui ne se passe lîoint, au contraire.

Les journaux vous parviennent-ils? Aujourd'hui, il y a une dépèche de Gambetta et les nouvelles sont bonnes. — Les Prussiens ont tenté l'assaut du fort de Vanves, sans succès, lis ont lancé des bombes incendiaires.

Paul M. à sa mère

Pantin, 9 janvier 31.

Je suis bien inquiet de savoir que le bombardement atteint votre quartier et je voudrais vous savoir à l'abri.

Nous continuons nos travaux. Aucun de nous n'a été blessé ces jours-ci. Le brouillard nous favorise. Hier nos marins ont tiré quelques bordées, sept ou huit coups de canon à la fois ; c'est d'un très bel effet : les obus s'élancent de concert comme une volée d'oiseaux. Dès la première bordée, la pièce qui tirait le plus directement sur nous a cessé le feu. Nos grosses pièces de marine n'ont pas encore donné, (i)

La compagnie de M. Delbrouck travaille aujourd'hui avec la nôtre.

II janA^ier. — Un de nos hommes tué; la tète emportée, horriblement mutilé. — Cimj blessés. — Nous continuons le travail. Les autres compagnies se retirent.

(i) La précision de ce tir prouve que nous aurions pu empêcher les Prussiens d'établir leurs batteries du Raincy.

DERNIERS COMBATS

Louise M. à son frère

II janvier ji.

Maman va beaucoup mieux et Henri aussi. Le docteur Duchaussoy a entendu dire que les Prussiens avaient tenté une attaque du côté de Rosny et que notre artillerie leur a fait subir des pertes énormes. A Chàtillon nous leur avons fait sauter une poudrière. — Ils veulent se venger de toutes leiu's défaites (!) et, avant de battre en retraite, ils se hâtent de liquider tous leurs obus.

Cette nuit il en est tombé un sur notre maison, (i) La vibration a cassé toutes les vitres sur le devant, ce n'est pas chaud du tout. Mais dans l'appai-tement de madame Huet nous sommes très bien. Si cela tombait trop fort, nous descendrions à la cave. Rosalie (la cuisinière) a ramassé un gros morceau d'obus encore tout chaud et qui sentait très mauvais. Nous avons mis dans des malles et descendu à la cave les objets précieux. Tes cartons sont dans la chambre de madame Huet.

Ces gueux de Prussiens ! S'ils croient nous faire peur, nous abattre et nous décourager, ils se trompent; ils ne font qu'exciter notre indignation, notre exaspération et notre rage contre eux. — Alix n'a pas de chance ; dans sa rue Martel elle n'entend guère les obus. Si elle n'avait pas Henri à soigner, elle serait venue ici pour les entendre de plus près.

Nous espérons te voir à la fin de la semaine. Salut et fraternité.

Paul M. à sa mère

Pantin, i3 janvier ji.

Je suis bien heureux de vous savoir sains et saufs, mais les nouvelles m'arrivent tellement en retard qu'elles ne suffisent pas pour me rassurer. Je voudrais vous savoir chez Alix, vous y seriez plus en sûreté.

Nous continuons à travailler au milieu d'une grêle d'obus, mais nous y sommes tellement habitués maintenant, que

(I) Boulevard Saint-Michel, n» 95.

le premier siège de Paris

nous y faisons à peine attention. Les premiers jours, quelques hommes se couchaient à terre ; cela me semble peu efficace. M. Delbrouck, toujours sans armes, lit tranquillement son journal et surveille les travaux en se promenant dans l'endroit le plus périlleux. L'exemple du courage est contagieux.

Nos marins répondent admirablement aux Prussiens. Nous avons eu de véritables combats d'artillerie. C'est un vacarme épouvantable qui n'a pas abouti jusqu'ici à de bien grands résultats.

i3 janvier. — A Saint-Denis, M. Viollet-le-Diic commence des trai^aux pour protéger les tombeaux des rois qui sont dans l'église, (i)

Louise M. à son frère

14 janvier ji.

Nous continuons à être bombardés, mais comme toi, nous nous y habituons. Plusieurs motifs nous ont empêchés d'aller nous installer chez Alix : Papa se trouve assez en sûreté dans sa chambre au nord ; si donc nous allions, maman et moi, coucher tous les soirs chez Alix, il nous faudrait revenir à la maison le matin, et les Prussiens bombardent le jour autant que la nuit. Le mieux est de sortir le moins possible. Il faut pourtant faire la queue pour avoir notre ration de cheval et de pain que nous ne pourrions nous procui-er ailleurs. Puis on ne trouve pas de voitures de déménagement. D'ailleurs cela nous ennuierait beaucoup de penser que tu pourrais venir en permission et ne pas nous trouver là.

Notre quartier n'est pas le seul à recevoir des obus; ils en lancent un peu partout, rue Mouffelard, rue de Lourcine et jusqu'aux quais; mais ils visent de préférence sur les ambulances et hôpitaux ; aussi l'on a mis des blessés prussiens au Val-de-Gràce, puisqu'ils s'obstinent à tirer

(i) Grâce à ses blindages en madriers recouverts de sacs à terre, ces précieux chefs-d'œuvre ont pu être préservés des obus ennemis.

DERNIERS COMBATS

dessus; et maintenant qu'ils tuent leurs soldats s'ils le veulent ! (i) Je trouve vraiment qu'on les laisse faire bien tranquillement et qu'on ne les inquiète guère.

Nous avons descendu à la cave différentes choses; nous pourrions y descendre nous-mêmes, si le danger était trop grand. D'ailleurs nous n'avons pas peur et nous ne perdons pas la tète, c'est le principal. Nous sommes bien plus tourmentées pour toi; tu es bien plus exposé que nous, et tu n'as pas de maisons ni de caves pour t'abriter.

Ces animaux de Prussiens voudraient bien entrer dans Paris, ou remporter quelque victoire le i6 janvier, jour de la fête de leur roi Guillaume; moi si je pouvais l'étrangler ce jour-là, cela me ferait plaisir.

Les nouvelles de province sont bonnes.

Tâche de nous revenir, ne fùl-ce que pour un jour; nous voudrions bien te voir.

Salut et fraternité.

Un obus est tombé dans le jardin de madame Pape, aussi toutes les personnes de sa maison habitent la cave et notre cours est suspendu.

Les vivres devenaient de plus en plus rares. Les femmes montrèrent mie fermeté et une résignation qui soutint souvent le courage des hommes. Sans se plaindre, elles restaient pendant des heures à la porte des boucheries municipales, attendant leur tour.

« Nous les avons vues, les pauvres mères, emmitou-

(i) Huit cent quatre-vingt blessés étaient soignés dans les baraquements du Luxembourg, le sauvetage lut aussitôt organisé par la garde nationale, sous le feu des obus. On plaçait les malades sur des brancards ou bien sur des chaises ; d'autres durent être portés sur les épaules jusqu'au Val-de-Gràce. C'est là que l'on fit transporter aussi les blessés allemands, et de Moltke fut prévenu de ces décisions.

l33 guerre. — 8

le premier siège de Pai'is

fiées dans leurs capelines, tenant à la main leurs petits enfants, qu'elles n'avaient pu laisser seuls chez plies ; pauvres moutard > ! leur figure disparaissait sous les plis d'un gros cache-nez de laine tricoté par la grand mère. Nous les avons ^^ls, les pauvres vieux, un panier à la main, battant des pieds sur le sol pour ne pas rester gelés. Tous grelottants. — Ils venaient chercher quelque maigre pitance : du cheval, de la viande salée, du bœuf d'Australie conservé, et quelles portions ! » (i)

Les enfants mouraient par milliers.

De douze à treize cents, chiffre normal des décès parisiens, la mortalité s'éleva à quatre uàlle cinq cents. « Tout le noir cortège des maladies nées de longues privations s'était abattu sur nous; on ne voyait que corbillards s'acheminant vers le cimetière. » (2)

Chaque arrondissement avait nommé un Comité républicain de vigilance, et le Comité central fut formé par la réunion de quatre-vingts citoyens, choisis à raison de quatre délégués par arrondissement. Dès le i3 septembre, le Comité central proposait que tontes les denrées alimentaires fussent réquisitionnées et emmagasinées par le Gouvernement. Les approvisionnements auraient été répartis entre tous les habitants au prorata du nombre des personnes composant chaque famille. Ces mesures auraient pu prolonger beaucoup la résistance. Elles auraient eu en outre cet avantage d'elfacer pour un temps les distinctions entre riches et pauvres. Tous les ciloj'ens, ayant mêmes devoirs et

(i) Francis Enae.

(a) Ducrot, III, 224.

DERNIERS COMBATS

devant snbir mêmes privations, se seraient sentis égaux devant le péril commun. — Mais l'abnégation est rare, et les riches renoncent malaisément à leurs privilèges. Au moment où tant de prolétaires mouraient de faim, quatorze bons vivants, par exemple, se réunissaient périodiquement pour faire bombance chez un célèbre restaurateur. Aussitôt après le siège, comme ils avaient la reconnaissance du ventre, ils firent frapper à la Monnaie une belle médaille d'or pour l'ofirir à Brébant. L'inscription est le honteux monument d'un égoïsme qui s'étale avec le cynisme de l'inconscience. La voici :

Page 1