‹ Cahiers de la quinzaine (volume 5)Chapitre 4 sur 33 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

La Chapelle des Espagnols. — Andréa Pisano. — Ghiberti.

— Donatello. — Masaccio. — Filippo Lippi. — Ghirlandajo.

— Botticelli. — Lettres de Louise.

Pùul M. à sa sœur Louise

Florence, octobre 68.

Me voici de nouveau à Florence au milieu de mes amis les Primitifs, et heureux comme un poisson dans l'eau. Giotto a formé de nombreux élèves, moins grands que lui, mais encore bien intéressants. Ce sont eux qui ont couvert de leurs peintures la Chapelle des Espagnols à Sainte-Marie- Nouvelle. Leur programme est très curieux pour l'histoire de l'enseignement. Il y a là quatorze figures allégoriques, représentant les Sciences que l'on étudiait alors, et à leurs pieds un savant célèbre. Te l'avouerai-je, quelques-unes de ces célébrités je ne les connais guère que de nom. Serionsnous moins instruits que les gens du moyen âge?

Dans la même chapelle, d'autres peintures rappellent les controverses théologiques qui passionnaient alors le peuple tout entier : Peut-on gagner le ciel en s'en tenant aux anciens dogmes de l'Église, ou bien faut-il se soumettre respectueusement aux dogmes récents? Cela ne te tour-

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mente pas outre mesure, mais c'est le dernier avis que soutenait l'Inquisition par les moyens persuasifs que tu connais. — Des brebis couchées aux pieds du pape Benoit XI figurent les crojants. Ces chiens tachetés de blanc et de noir, ce sont les Dominicains, domini canes (calembour latin) ; ils triomphent de l'hérésie représentée par des loups qu'ils mordent à belles dents. Les dévots n'ont d'ailleurs jamais perdu l'habitude de déchirer leur prochain.

Au second plan, voici une fête champêtre : quelques naïves fillettes dansent en se tenant par la main, aux sons d'une musette rustique. Quatre belles dames assises devant un bosquet figurent les Plaisirs de la vie, et, tandis que de mauvais gamins, grimpés aux arbres, se régalent de fruits probablement défendus, saint Pierre, l'aimable portier du Paradis, invite à entrer une troupe d'enfants dociles que deux anges couronnent de fleurs. Plus haut entin, le Père Éternel, avec le trône et un tas d'accessoires célestes, la Madone, l'Agneau, la Colombe, toute la famiUe.

A mon sens, ces compositions touflfues et compliquées ne valent pas la claire simplicité des fresques de Padoue. La richesse exubérante de l'invention caractérise, il est vrai, l'art de la Renaissance où la vie déborde, mais le génie de Giotto, comme celui des Grecs, consiste à simplifier, à dire ce qui est nécessaire, rien de plus. C'est un art que je ne possède pas encore et cette lettre t'en donne la preuve.

Paul M. à sa mère

Florence.

Parmi les maîtres primitifs que j'étudie cette année il en est un pour lequel j'ai une admiration et une prédilection singulières, c'est Andréa Pisano, le grand sculpteur, le contemporain et l'ami de Giotto, l'auteur de la première porte du Baptistère, où dans 20 compartiments en forme de losanges quadriiobés, il a raconté la vie de saint Jean, (i)

(i) Il y travailla 9 années et la termina en i33o.

SEJOUR A FLORENCE

Les fonds sont d'ordinaire tout unis, c'est alors la suppression de l'idée de lieu; ailleurs quelques détails d'architecture ou de paysage sont indiqués, mais avec une concision vraiment sculpturale, selon les véritables lois du bas-relief. Les sujets choisis par Andréa ont été mille fois traités depuis; jamais avec une pareille puissance.

L'une des plus belles compositions représente la mort du Précurseur. Il est à genoux, la tète baissée, résigné. Le bourreau se dresse sur la pointe des deux pieds, pour le frapper de sa lourde épée, dans un mouvement d'une étonnante justesse. Il faudra attendre plus de cent ans, avant qu'un artiste sache créer une figure aussi savamment construite que celle de ce bourreau. Giotto lui-même n'a pas atteint cette science des proportions, de l'anatomie et de l'équilibre du corps humain, cette largeur puissante et ferme. Deux soldats, qui observent la scène du meurtre, se reculent avec un instinctif mouvement de pitié. En ce temps-là les soldats avaient horreur de verser le sang innocent; c'est admirable! (i)

La première porte du Baptistère excita à Florence un enthousiasme bien mérité et Andréa fut chargé de décorer de bas-reliefs en marbre le Campanile de Giotto. Le très beau programme élaboré par les deux amis a si peu vieilli qu'il pourrait être encore proposé de nos jours à des artistes. C'est une sorte d'histoire abrégée de la civilisation, les premières découvertes, le Commerce, l'Agriculture, etc..

Dans le bas-relief qui représente la Sculpture, rien n'est plus touchant que de voir avec quelle gravité émue, avec quel sentiment de la dignité de son art, le sculpteur mesure le coup de son maillet sur le ciseau qui taille dans le marbre un jeune corps. Cet enfant ébauché, encore à demi caché dans le giron paternel, l'artiste semble le créer de sa propre substance.

Au-dessus de cette série, sept bas-reliefs figurent les Sacrements. Par une bizarre coïncidence, après en avoir

(i) L'artiste leur a prêté ses propres sentiments, afin de les suggérer au spectateur.

K^oyage d'études

fait quelques dessins, je relisais un soir le beau poème de Schiller, la Cloche, et les vers du poète me semblaient être une description exacte des bas-reliefs d'Andréa Pisano. Dans ces deux chefs-d'œuvre, le thème est en effet le* même; c'est qu'il est de tous les temps : les cloches du Campanile ne sonnent-elles pas pour toutes les joies et pour toutes les douleurs de la vie? Ici, point d'allégories recherchées, c'est l'homme même que le grand sculpteur va nous montrer « depuis le jour solennel où l'enfant bien aimé s'éveille à la lumière du jour, jusqu'à l'heiu'e sombre où commence ce dernier sommeil dont personne ne s'est réveillé ».

Voici le Baptême : un jeune père tient son enfant sur les fonts baptismaux, tandis qu'un moine au visage énergique et grave verse l'eau sainte. Plus loin, un homme d'âge mûr donne l'onction du Saint Chrême; il se tient debout, pensif, en face de l'enfant et semble prévoir l'avenir : « Les heures joyeuses ou sombres de ta destinée sont encore cachées dans les voiles du temps, mais l'amour de ta mère veille avec de tendres soins sur ton matin doré. » Et la mère écoute naïvement les mystérieuses paroles, vaguement émue, devinant avec son cœur ce que son ignorance ne comprend qu'à demi. L'enfant est sérieux déjà, comme s'il avait conscience que cette main, posée sur son jeune front, cherche à y faire sui'gir la pensée.

Je ne connais guère qu'une œuvre moderne qui puisse rivaliser avec celle-là pour la simplicité solennelle et le sentiment profond des mystères de la vie, c'est la Greffe de François Millet, L'acte si ordinaire du paysan a fait songer l'artiste philosophe. L'aigre sauvageon poussera et deviendra un grand arbre, et il portera de doux fruits... et, à cette pensée, la mère reste songeuse, avec son enfant dans ses bras. La Greffe, n'est-ce pas le vrai symbole de l'éducation ?

SEJOUR A FLORENCE

J'ai exprimé la même idée dans les vers suivants :

Le paysan qui trouve un sauvageon robuste, Veut de ses fruits amers corriger l'àpreté. Par quel rayonnement divin de la Bonté La greffe en fera-t-elle un savoureux arbuste ?

La femme est là, debout, qui regarde... Elle sent Que son homme accomplit quelque chose d'auguste, Un espoir d'avenir germe en son àme fruste : La mère dans ses bras a serré son enfant. Puisse-t-il être fort, être bon, être juste !

Or un peintre qui fut à la fois simple et grand, Prenant l'émotion, dans sa couleur l'incruste.

Je n'ai point consulté les archives, mais je crois pouvoir affirmer sans crainte qu'Andréa Pisano n'a pas sculpté le bas-relief du Mariage et ne l'a même pas inspiré. L'artiste, — je le soupçonne d'être quelque barbare venu du Nord, — a vu le compère son voisin passer l'anneau au doigt de la commère sa voisine. La scène lui a paru drôle, et il a voulu nous faire rire en la racontant. Oh, lui aussi, il a observé les réalités de la vie, mais il les a vues par le petit côté, vulgaire et bas, incapable qu'il était de s'élever à une idée générale. Au milieu de ces œuvres de grand style, il a osé placer une scène de genre, de goût flamand. Les figures entassées en désordre débordent sur l'encadrement; les personnages sont des portraits, mais laids et d'un caractère trivial. Lorsque le même artiste nous montrait la boutique d'un potier et quelques ménagères venant marchander des vases, le naturalisme était mieux à sa place, mais ici c'est le Mariage, sujet éternellement jeune, charmant et grave; les drôleries réalistes y font triste figure.

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Paul M. à sa sœur Louise

Je t'envoie deux grandes photographies des portes de Ghiberti et je te conseille de les étudier avec soin. Les compositions sont comprises plutôt comme des tableaux que comme des bas-reliefs et, en les grandissant, on pourrait faire de superbes tapisseries.

C'est en 1407, à la suite d'un concours, que Ghiberti, âgé de 23 ans, fut chargé d'exécuter la première de ces portes, celle qui devait déjà rivaliser avec le chefd'œuvre d'Andréa Pisano. DonateUo n'avait encore que 18 ans, et en cette même année naissait Masaccio, on pourrait dire naissait l'art moderne. En ce temps-là les artistes avaient le désir de bien faire et non de gagner de l'argent le plus rapidement possible. Ghiberti travailla 25 ans à ses portes (de 1407 à i432) et il se fit aider par 19 sculpteurs. Le bon public, qui admire en passant et de confiance une de ces œuvres consciencieuses et fortes, est persuadé qu'il l'a très sérieusement étudiée, quand il l'a regardée pendant dix minutes. Bien peu de gens ont le respect de ces merveilleux travaux, dans lesquels un homme de génie a mis sa pensée, son cœur et le meilleur de son être.

Dans le bas-relief du Christ an milieu des docteurs, je te signale la Vierge debout; elle est charmante, drapée avec une élégante recherche, avec une grâce bien florentine, qui peut rivaliser avec les plus jolies terres cuites de Tanagra. Je voudrais en avoir un moulage séparé.

Tu trouveras dans le Baiser de Judas des détails intéressants pour l'histoire du costume, ou plutôt pour l'histoire de l'idéal. L'accoutrement pseudo-romain d'un élégant petit soldat annonce des modes qui seront en faveur deux siècles

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pins tard; son abondante et longue chevelure servira de modèle aux prétentieuses perruques de Louis XIV, qui en seront la caricature.

Dans la scène des Saintes femmes an tombeau, remarque que les Apôtres placés au fond sur un balcon sont trop grands pour l'architecture. Ghiberti ne connaît pas encore les lois de la perspective que Brunelleschi va bientôt découvrir et enseigner. Cependant cette unité de proportions entre les personnages et l'architecture, c'est ce même Ghiberti qui va la trouver et qui en donnera d'admirables exemples dans la troisième porte du Baptistère.

Ici chaque battant est divisé en cinq grands panneaux rectangulaires, disposition plus heureuse que les losanges quadrilubés, parce qu'elle offre à l'artiste des surfaces plus larges, dans lesquelles les compositions peuvent se développer plus librement.

L'influence de l'art antique que Ghiberti avait étudié avec passion, est facilement reconnaissable dans celte œuvre, si originale pourtant.

Une règle généralement admise, mais contre laquelle Michel-Ange a protesté aussi bien que Ghiberti, c'est l'unité rigoureuse du sujet figuré dans un seul cadre. C'est là une pure convention. Quoi ! nous aurions le droit de dérouler, dans une série de dessins ou de peintures, une longue histoire, mais chaque scène devrait être présentée en tranches distinctes, séparées par des divisions apparentes : Une moulure, un pilastre, ou un ornement devrait toujours s'interposer, comme un entr'acte, entre les parties successives de l'action ! (i) A mon sens, Ghiberti, dans chacun de ses panneaux décoratifs, a parfaitement respecté l'unité du sujet. Les différentes scènes d'un même drame se succèdent libre-

(i) La méthode de Ghiberti, comme la doctrine de M. Bergson, cherche à rendre sensible la continuité de nos idées.

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ment à travers un seul paysage, mais dans leur enchaînement logique. U Expulsion du Paradis par exemple, n'est-elle pas le dénouement tragique qui suit la chute de l'homme ; et le péché n'a-t-il pas été prévu et voulu par Dieu, dès le moment de la Création d'Adam et d'Eve? Ces scènes ont entre elles des rapports de cause à effet, l'unité de l'action est complète, et justifie l'unité de lieu.

Un second reproche a été adressé à Ghiberti : Certaines figures, presque en ronde-bosse, 'Sortent du plan qu'elles devraient décorer. Il faut du moins remarquer avec quel art les saillies ont été ménagées selon l'éloignement des figures. On trouve aussi ces bas-reliefs trop pittoresques, et nos pédants historiens ont la prétention d'enseigner au maître ce qu'il .aurait dû faire. Pour moi, les portes du Baptistère étant ainsi, je les trouve bien, je m'en contente; on se contenterait à moins. Si, voyant un lévrier, vous trouvez qu'il a les jambes trop longues, et voyant un chien basset, vous dites qu'il a les jambes trop courtes, cela prouve simplement que vous ne comprenez pas ce que c'est que le caractère. Ne songez pas à des corrections impossibles ! Cet aspect nécessaire, inchangeable, est celui des véritables créations artistiques. L'œuvre s'impose ; ses défauts, si elle en a, font si bien partie intégrante d'ellemême, qu'on ne peut les corriger sans qu'elle cesse d'être.

Nos modernes réalistes me semblent avoir aussi une horreur excessive de la tournure renaissance. Ils ont raison, lorsque c'est une formule apprise, un maniérisme, mais le rythme des lignes a pourtant son charme. L'interdire absolument serait se tromper, comme ceux qui reprochent aux poètes de parler en vers.

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Si Ghiberti n'avait pas débuté chez un orfèvre, son talent aurait eu peut-être encore plus d'ampleur et de liberté, mais avec moins de finesse et de précision. S'il n'avait pas étudié la peinture et la perspective, ses reliefs auraient peut-être été conçus dans des données plus sculpturales, mais nous ne posséderions pas les chefs-d'œuvre qu'il a créés.

Un élève fera bien d'éviter la recherche excessive du pittoresque en sculpture, comme aussi dans la peinture un aspect trop sculptural, mais il faut faire une distinction entre les conseils que donne un sage professeur à des commençants et l'appréciation des chefs-d'œuvre qui échappent à cette grammaire et à cette rhétorique d'écoliers.

Il faut s'efforcer de comprendre les maîtres, il faut les étudier, les respecter, les aimer ; mais il faut aussi se garder d'ime admiration aveugle. L'art, même aux plus belles époques, reste l'art d'une époque ; il répond à des idées, à des mœurs, à des croyances qui ne sont plus les nôtres. Malgré l'importance indéniable des génies individuels, on ne peut oublier les influences qu'ils ont subies, le milieu dans lequel ils ont vécu. — (Bon ! voilà que je parle comme M. Taine, dont la théorie me semble pourtant exagérée). — N'essayons pas de refaire ce qu'ils ont fait, nous n'y parviendrions pas.

Paul M. à sa sœur Louise

Florence, octobre 68.

... Donatello est un des maîtres à la fois les plus célèbres et les plus discutés. Les uns l'admirent à cause de son rca-

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lisme, les autres malgré son réalisme. La Renaissance a été un retour à l'étude directe de la nature et à la science des réalités, aussi bien qu'à la recherche d'une beauté idéale. C'est l'idée de choix qui a présidé à sa floraison, comme à celle de l'art antique. Les tendances naturalistes et idéalistes ne sont donc point contradictoires ; toutes deux s'opposent aux formules immuables et hiératiques des Byzantins. Donatello représente très brillamment cet esprit nouveau. Il constate les caractères individuels avec une audace joyeuse; la fougue des mouvements donne à son art une vie intense, quelque chose de violent, de passionné, de dramatique, extrêmement moderne.

Tour à tour délicat et brutal, il a subi diverses influences, et il a eu, parfois simultanément, plusieurs manières ; sans les documents certains que nous possédons, on n'oserait pas attribuer au même maître des œuvres de tendances si opposées.

Donatello a beaucoup étudié la sculpture antique ; c'est là qu'il a retrouvé les vrais principes du bas-relief : aussi certains connaisseurs le considèrent comme le plus grand des sculpteurs modernes.

Tu admireras comme moi le Saint Georges dont je t'envoie la photographie et qui ressemble un peu à Fernand. Il est debout, tète nue et si fièrement campé sur les deux jambes qu'en le voyant je me rappelais les beaux vers de Tyrtée décrivant un hoplite grec : « Tenons-nous fermes et d'aplomb, les pieds écartés, bien plantés en terre. Que les dents mordent la lèvre, que les flancs du large bouclier protègent en bas les jambes, en haut la poitrine et les épaules. » Une sorte de chlamyde est nouée négligemment sur l'épaule du jeune héros. Le regard direct et presque provoquant a toute l'assurance du vrai courage.

Le David de bronze de Donatello est l'une des premières statues où la forme humaine, si peu comprise au moyen âge, ait été de nouveau présentée sans aucun vêtement. C'est un jeune garçon florentin aux formes nerveuses, maigres et un peu sèches, bizarrement coifi'é d'un grand chapeau de paille. Ce réalisme-là, comme celui de Masaccio, a été pour moi une révélation. J'ai compris que les caractères

SEJOUR A FLORENCE

individuels peuvent s'allier au plus grand style ; mais les formes jeunes et belles étant tout aussi réelles que la laideur, un artiste a bien le droit de les préférer et de les choisir.

Même dans ses statues de saints, Donatello s'est complètement affranchi des traditions béates et figées ; il a fait des portraits fortement caractérisés, et cette sincérité passionnée n'enlève rien à la largeur de son style. Ce qui est peut-être un peu trop moderne, c'est une sorte de fièvre qui agite tous ses personnages. Chez lui, c'est bien la vie qui déborde; cette fierté d'allure, cette furie d'exécution dont Donatello et Michel-Ange ne sont pas- toujours maîtres, c'est le fond de leur tempérament, la nature même de leur génie. Cela n'a rien de commun avec la fausse fougue et la fausse fièvre de certains modernes, (tels que notre romantique Carpeaux). Si Donatello est le plus grand portraitiste de cette époque, Ghiberti est plus poète, il compose mieux, il sait mieux coordonner les scènes et reste plus égal à lui-même. Chez Donatello, à côté de trouvailles admirables, on rencontre des faiblesses et des exagérations de violence qui refroidissent l'émotion.

Les bas-reliefs des deux chaires de l'église Saint- Laurent, par exemple, nous montrent une recherche excessive de l'expression dramatique. Les personnages sont entassés confusément, c'est une cohue de gens qui gesticulent et se démènent; les visages grimacent. Il semble que l'artiste vieillissant fasse eff'ort pour étonner encore le monde par son audace ; mais ces mouvements outrés, ces expressions théâtrales me laissent froid, et je songe alors aux gestes contenus, sobres et comme inconscients, qu'Andréa Plsano a trouvés dans l'obser-

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vation sincère de la vie et dans le sentiment profond de son cœur.

Paul à sa sœur Louise

Florence.

... Ce que j'étudie de préférence dans l'art ancien, c'est ce qui peut servir de modèle à l'art moderne. Benedetto da Majano, ayant à faire le portrait d'Onofrio Vanni, a su éviter l'emploi de nos désagréables piédouches; il a placé son buste dans une niche, avec un large cartel portant une inscription. La tète est laide et de type plébéien, mais intelligente, pleine de finesse et de bonhomie. Nos sculpteurs devTaient s'inspirer de pareils exemples, au lieu d'encombrer nos places des statues en pied de contemporains plus ou moins célèbres. Le pantalon, le chapeau ou les bottines dun grand homme nous intéressent peu. Ce que la postérité désirera connaître, c'est le visage et la tète, cette boîte osseuse qui fut l'enveloppe d'un cerveau bien organisé.

Je n'oublierai jamais l'impression profonde que j'ai ressentie lorsque j'entrai pour la première fois dans un sanctuaire vénérable, la chapelle des Brancacci, à l'église del Carminé. Elle est pauvre et mal éclairée cette petite chapelle, et pourtant, quand l'œil s'est habitué à la demi-obscurité de ces murs noircis par la fumée des cierges, surgit rayonnante la pensée immortelle de Masaccio. Le jeune artiste n'a pas terminé ses admirables fresques, il est mort dans sa fleur, et cette Un prématurée est à jamais regrettable. Pauvre et méconnu, a-t-il du moins été soutenu dans sa tâche par la joie de créer un chef-d'œuvre? A-t-il eu pleine conscience de la révolution profonde que son génie allait produire dans l'art moderne? Il faut l'espérer

SEJOUR A FLORENCE

Masaccio le premier a donné l'exemple d'un accord parfait entre l'observation savante de la réalité et cette puissance de vision intérieure qui donne la vie à une scène légendaire. Le peintre en va fixer une image durable par une sorte de création.

Ils le savaient bien ces grands maîtres de la Renaissance qui tous, à commencer par Michel- Ange, sont venus en pèlerinage dans l'humble chapelle, et qui y sont restés de longues heures, dans une contemplation respectueuse. Ils écoutaient et méditaient ce que disent ces vieilles murailles, qui enseignent si bien la simplicité, la conviction et l'honnêteté artistiques.

C'est là que, pour la première fois, j'ai appris qu'il existé un grand et beau naturalisme, aussi éloigné de la vulgarité mesquine ou grossière que des pompeuses conventions académiques, un naturalisme qui dit fortement la vérité, sans adoucissements ni réticences, mais qui sait choisir les traits essentiels et négliger le reste. Ce réalisme-là ne ressemble guère à celui des petits Flamands, dont l'observation méticuleuse et tatillonne furète curieusement dans la nature pour en rédiger un trop complet procès-verbal. Pour eux la beauté ne compte pas. La noblesse de la forme humaine leur est inconnue, et ils ne se doutent pas, les malheureux, à quel point ces vilains bonshommes, dont ils étudient avec tant de zèle les rides et les verrues, restent disgracieux, dégingandés et mal bâtis.

Lorsque, par la pensée, j'imagine un tableau flamand égaré au milieu des nobles fresques italiennes, il me semble voir un canard qui barbote à côté des cygnes, (i)

Pour Masaccio le dessin n'est pas seulement un contour,

(i) Les admirations exclusives sont permises, utiles même, chez un jeune artiste ; elles seraient un défaut chez un historien de l'art. J'ai appris depuis lors qu'il y a plusieurs manières de bien peindre, comme il y a plusieurs sortes de beauté.

voj'age d'études

mais l'entente sculpturale des formes. 11 distribue les ombres par larges masses qui déterminent les grands plans. Un statuafre pourrait modeler d'après ces figures si bien construites.

Compare l'Adam et Eve de Van Eyck, ou bien les espèces de vilains singes auxquels Rembrandt a donné ces noms, à la fresque de Masaccio, si simple et si belle, si émouvante par l'expression vraie du désespoir que Raphaël s'en est souvenu dans les Loges du Vatican. Admire la hardiesse du raccourci dans la figure de cet ange inexorable qui descend du ciel et dont l'épée flamboyante montre au genre humain tout entier le dur chemin de la vie.

Paul M. à sa mère

Masaccio travaillait aux fresques del Carminé, quand Filippo Lippi, jeune moine qui venait de prononcer ses vœux, lui demanda des leçons de peinture. Ce novice était un franc luron qui ne tarda pas à s'échapper du couvent. Fait prisonnier par des corsaires, il ne revint à Florence qu'après mille aventures et mille fredaines.

Un jour Cosme de Médicis, pour l'obliger à terminer un travail commencé, imagina de l'enfermer sous clé. Filippo coupa les draps de son lit et s'échappa par la fenêtre pour aller rejoindre sa belle.

Les religieuses de Prato ayant commandé au jeune moine un tableau d'autel, il ne pouvait se passer de modèle pour sa Madone et obtint de faire poser une charmante novice nommée Lucrezia Buti. Un jour la jeune fille demanda dévotement la permission d'aller voir l'exposition de la ceinture de la Vierge. Mais l'ingénue ne revint pas, s'étant laissée enlever par ce païen de Filippo. Un pape indulgent les libéra tous deux de leurs vœux; ils auraient pu s'épouser, mais on prétend que le peintre, jaloux de sa liberté, préféra ne pas profiter de la permission. De cette union libre naquit Filippino, artiste de grand talent, qui termina les fresques commencées par Masaccio.

Je ne t'aurais pas raconté cette anecdote scandaleuse, si je ne la trouvais tout à fait symbolique : elle me semble

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résumer l'histoire de l'art religieux à l'époque de la Renaissance. Et puis Filippo Lippi est un grand peintre; il a poussé si loin l'analyse du clair-obscur dans ses délicates demi-teintes, que quarante ans à l'avance, il fait pressentir Léonard de Vinci.

Si tu veux connaître les traits de Lucrezia Buti, je t'envoie sa photographie ; cette Vierge des Uffizi est son portrait ressemblant, nullement idéalisé. Elle a le front grand et le bas du visage très tin, avec une mine futée, moqueuse et pas très franche. Son élégant costume, le voile léger, arrangé avec art dans sa coquette coiffure, tout cela était à la dernière mode, tout cela, — son histoire surtout, — devait donner bien des distractions aux jeunes florentines en prière. L'enfant Jésus est un bon gros bébé, mais le petit saint Jean m'a tout l'air d'un espiègle plein de malice comme le peintre son père; sa gentille et rieuse frimousse n'a rien d'édiflant...

Ghirlandajo est le véritable héritier de l'art de Masaccio. Dans ses belles fresques de Sainte-Marie-Nouvelle, il a peint des sujets religieux et les a traités d'une manière admirable, mais ce qui n'est pas moins intéressant pour nous, ce sont les groupes de nombreux personnages contemporains qu'il a su y introduire. Voilà des portraits ! C'est vraiment toute une époque qui ressuscite. Ces gens-là ont une telle intensité de vie qu'on croit les avoir rencontrés dans la rue, on les connaît, on va leur adresser la parole. Le dessin de Ghirlandajo est du plus grand style; le modelé ferme, simple et large ; les colorations forment un ensemble très harmonieux dans sa sobriété ; ce sont des tons de feuilles mortes ou bien de beaux cachemires des Indes. Au fond, des boiseries en vieux chêne avec quelques fines arabesques d'or.

Quand tu viendras à Florence, c'est cet art-là que je te conseillerai d'étudier, plutôt que celui du tendre et maniéré Botticelli. Ne fais pas comme moi. Te l'avouerai-je, je me suis laissé séduire par ce charmeur, contre lequel M. Perrin m'avait pourtant mis en garde. Comment résister ? Elles sont si exquises ses longues femmes maigres, au doux sourire attristé ! Leur grâce mélancolique m'a fait oublier

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qu'elles ne sont pas toujours bien correctement construites et qu'elles négligent parfois de se tenir d'aplomb.

Paul M. â sa sœur Alix

Florence, octobre 68.

... Pour cette fois, mon intention était d'étudier uniquement les maîtres primitifs, mais je suis déjà bien tiraillé, bien indécis. Je ne sais pas ce que ce sera à Rome. Comme j'ai eu raison de ne pas aller à Venise ! Il y a des moments où je suis un peu las de copier des dessins d'enfants ; Michel-Ange, qui a déjà tourné la tête à tant de gens, n'a pas encore fini. — D'autres fois je me souviens de Phidias, et il faut un peu l'oublier, si l'on veut admirer la Renaissance sans restrictions. Auprès des Grecs, tout cet art florentin semblerait un peu tourmenté dans sa grâce, incorrect même, malgré toute sa science.

Voilà ce que me dit ce Monsieur en habit noir qui s'appelle le Bon-Goùt. Je vois tout cela, mais j'avoue que la grâce l'emporte. — Les Florentins sont les uns si naïfs dans leur manière, si charmants dans leurs fautes, les autres si fiers et si nobles dans leur emphase, ils ont tant de jeunesse, d'élan, de vie que je me laisse séduire malgré Giotto, malgré Phidias et malgré Minerve. Cependant si j'arrive devant ce beau bronze qu'on nomme VIdolino, alors, comme en face des frontons du Parthénon, Michel-Ange me semble un géant malade, noblement exalté par la fièvre. Sa fougue, son âpre génie, sa douleur tragique ne valent pas la sérénité grecque.

Tu le vois, je suis toujours le même esprit flottant et inquiet, toujours en quête du mieux, n'acjmirant que d'un œil et ne sachant m'arrêter à rien. Entre Giotto et Michel- Ange, il y a un abîme; eh bien, je suis au fond ; je grimpe tantôt à droite, tantôt à gauche, perdant en continuelles hésitations tout le fruit de mes études.

Dis à maman que je me porte à merveille ; elle a eu grand

SEJOUR A FLORENCE

tort de s'inquiéter ; ma lettre de Ravenne était celle d'un individu embêté par la pluie et les Byzantins, mais pas malade du tout.

Louise M. à son frère

Paris, novembre 1868.

A la ferme des Échelles nous avons eu beau temps. Je crois que, si j'y étais restée quelques jours de plus, j'aurais lini par adopter l'accent et les manières de parler de ces braves gens, ce qui choquerait fort M. Carré.

Figure-toi qu'il me demandait si j'avais lu Tacite. Maintenant qu'il connaît son Tacite à fond, il ne lit plus les journaux ; tous les actes politiques qu'on peut imaginer sont là-dedans, (i) — Il m'a proposé de faire un ouvrage sur la relation des monnaies grecques et de leur valeur; surtout il ne faut pas que je parle de cette idée, on me la volerait. Il me parle d'un tas de choses qui ne sont pas utiles du tout, par exemple, que Cicéron mettait toujours le subjonctif, parce qu'il avait un caractère indécis, etc.. Enfin il est très intéressant, mais trop savant pour moi. Il croit toujours qu'il a affaire à une grande personne très instruite, et il se trompe.

Je voulais aussi te demander ce que c'est que Bréra, si c'est une ville ou un homme.

Madame Milliet à son fils

Paris, novembre 68.

Louise va le raconter la visite de M. Perrin, et moi

j'éprouve le besoin de te dire tout le plaisir qu'elle m'a

fait. Il faut que Louise soit aussi naïve qu'elle l'est pour

n'avoir pas la tête un peu montée par tous les éloges

(i) Comme Beulé, le savant professeur remarquait de nombreuses analogies entre les mœurs de la décadence romaine et celles du second empire.

voj^age d'études

qu'il lui a donnés : « Vous avez tout à fait le sentiment des anciens maîtres. » — Son enfant Jésus d'après Luini : « Ravissant 1 c'est du Luini tout pur. » — Pour ses têtes d'après nature, le petit Julien : « Il a du caractère, une faute de dessin. » Mais celui de Rose : « Très bien dessiné, parfait, très ressemblant! Il en est sûr. » — Ses compositions ? Ce qui l'a le plus intéressé, c'est sa Vénus animant la statue. Il est resté au moins un quart dheure à la considérer : « Charmant, ravissant ! » Quelques objections cependant que Louise te dira.

Pour moi je te donne mon impression; je le l'avoue, j'en suis un peu éblouie, grisée, mais je le dis à toi seul el ne lai point laissé voir.

Parlons de toi maintenant. M. Perrin te félicite de n'avoir pas été à Venise. Ensuite et à deux reprises : « Madame, quand votre lils sera de retour, surtout qu'il ne mette pas les pieds dans un atelier autre que le' sien, et pas de camarades ! On reconnaît de suite leur influence. » — Je n'ai pas osé lui dire que ton ennemi intime c'était toi-même, car c'est bien plus grave; on met un ami à la porte, mais quand la contradiction est en soi-même, comment faire ! Il n'y a qu'un moyen, ce me semble, mettre irn des deux soi à la porte.

Tu es loin de l'exclusivisme de M. Perrin. Je me suis attiré son courroux par une réponse maladroite. Il disait à Louise : « Ne regardez pas les coloristes I » — Et Louise de répondre qu'elle ne les aimait pas du tout. — Là-dessus, j'ai la bêtise de dire : « Elle les aime si peu qu'elle ne voit même pas les beautés de leurs œuvres. » — Les petits yeux gris de M. Perrin s'allument et lancent des éclairs, SCS lèvres disparaissent : « Madame, il n'y a rien à voir dans les coloristes, rien à y chercher, ce n'est qu'une enveloppe ! » Je me le suis tenu pour dit.

Louise M. à son frère

Novembre 1868.

M. Perrin est venu chez nous, c'est bien beau de sa part. Il a d'abord regardé mon Hercule et Antée et m'a montré avec

SEJOUR A FLORENCE

le compas des fautes d'aplomb. Mes (leurs d'après nature lui ont beaucouiî plu, il a dit que c'était fait simplement, qu'on voyait que je n'avais pas copié de modèles de fleurs ; il a cependant trouvé quelqpies verts un peu louches. Ensuite venait un àne d'après un plâtre ; il a trouvé la tête bien dessinée : « C'est là le principal, on doit toujours dessiner les têtes mieux que le reste. »

Une Descente de Croix d'après Fra Angelico ; il est tombé en extase et a dit que j'avais l'esprit des maîtres primitifs. Mais ses yeux étant tombés sur la gravure de la Loge de Raphaël que j'ai copiée, il s'est écrié que c'était très dangereux de copier un modèle gravé grossièrement et brutalement, tandis que l'original était fin et délicat. — De mes compositions, c'est celle de Vénus qu'il aime le mieux, sauf que le Pygmalion est un peu jeune. En somme, il m'a fait plus de compliments qu'il ne m'a trouvé de défauts.

Maman lui a demandé une recommandation pour que je dessine au Louvre, mais il a dit qu'il était bien peu connu. Maman n'a pas osé insister. — Il nous a parlé d'Orsel pour lequel il a une véritable vénération et qui, prétend-il, lorsqu'il dessinait les lions du Jardin des Plantes, les avait domptés.

Je te dirai aussi que nous avons eu une composition de style : l'Enfant et l'Ange gardien. Mon ange a fait un magnifique sermon à l'enfant. Tu l'aurais trouvé un peu long et embêtant, et tu en aurais retranché la moitié. Je crois bien qu'au fond c'eût été mieux, mais j'aurais bien crié. J'ai été première.

Adieu, mon cher maître, car c'est à toi que je dois les compliments que j'ai reçus.

Madame Alix Payen à son frère

Novembre 68.

... Julien Plissonnier a vu les dessins et compositions de Louise. Il ne lui a pas marchandé les éloges. Il est véritablement étonné, ébahi d« ce qu'elle a fait...

Dimanche nous dînions chez maman avec Fanny et

73 Italie. — 5

çoj'age d'études

Maa-ia (de la Colonie); l'on a parlé des femmes; de leur éducation, la discussion était très animée. Louise a très bien dit son mot, toujours d'un air tranquille. Quant à Fernand, il a des femmes une singulière idée. Du reste celles qu'il a fréquentées ne pouvaient pas lui donner une opinion juste. Il a beau avoir connu beaucoup de femmes, il ne connaît pas les femmes, c'est toujours la même qu'il a vue...

Madame Milliet à son fils

Novembre 68.

... On enterre aujourd'hui Rothschild, demain Rossini, Berryer est fort malade, Lamartine aussi. Les grands hommes du siècle s'en vont; que les jeunes se dépêchent!

ASSISE ET ROME

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