‹ Cahiers de la quinzaine (volume 5)Chapitre 5 sur 33 · NOVEMBRE 1868 — JANVIER · texte numérisé non relu

NOVEMBRE 1868 — JANVIER

Assise. — Allégories. — Rome. — Raphaël. — Mosaïque de Sainte-Pudentienne. — Lettres de Louise.

Paul M. à son père

Assise, novembre 68.

J'ai voyage dans le même compartiment que trois jeunes aristos tout frais sortis de quelque jésuitière. Ah ! qu'ils avaient bien prolité des excellents principes inculqués par nos Révérends Pères ! L'un d'eux racontait avec maints détails cyniques ses précoces fredaines, dont il semblait très fier. Et comme son père avait exigé qu'il notât très exactement toutes ses dépenses, son calepin portait certains frais ingénieusement inscrits sous cette rubrique à double entente : « Œupres; sans préciser, disait-il, s'il s'agissait de bonnes œuvres ou d'œuvres de chair, car il ne faut jamais mentir! »

Mon expérience n'est pas bien longue, mais j'ai toujours remarqué que l'immoralité et l'hypocrisie sont en raison directe de la dévotion,... chez les catholiques du moins, car je me plais à le reconnaître, mes amis, qui sont très religieux, restent pourtant les plus loyaux et les plus honnêtes garçons que je connaisse.

voyage d'études

Paul à sa mère

Assise, novembre 68.

Me voici à Assise, la patrie de saint François. Ce doux illuminé excita de son vivant un indescriptible enthousiasme et sa vie devint promptement légendaire. Des séries de peintures furent consacrées à célébrer celui qu'on a surnommé le Patriarche de la Démocratie.

Ce fut seulement après quelques folies de jeunesse que François se décida à renoncer au monde. Un jour son père, homme positif, l'accablait publiqpiement de reproches ; le jeune exalté s'écrie qu'il ne veut plus rien devoir à ses parents, rien conserver de ce qu'ils lui ont donné. Aussitôt, en pleine place publique, il se dépouille de ses vêtements qu'il jette à terre, et le voilà tout nu qui continue à prendre le ciel à témoin. — De nos jours, semblable incartade mènerait tout droit en police correctionnelle. Heureusement l'évêque, qui passait par là, s'interpose ; il abrite sous son manteau sacerdotal le jeune mystique, et protège le fils rebelle contre la colère de son père.

Je ne sais pas s'il est très sage de proposer à l'adrairation de la jeunesse des actes semblables, qui révèlent un état maladif et contagieux. Mais d'autre part les doctrines de saint François étaient une religion vraiment nouvelle, religion sans haine, toute de tolérance et de bonté. Assurément son amour pour la nature contribua à donner aux arts une direction très heureuse. Il étendait sa sympathie à tous les êtres, aux animaux, aux plantes, au Soleil, à la Terre notre mère. On se mit à contempler avec émotion ces merveilles, dédaignées depuis de longs siècles et mal remplacées par des symboles abstraits. Les yeux allaient enfin s'ouvrir sur le monde réel.

J'oublie donc volontiers les hallucinations et les extases du malade déséquilibré, et je lui sais un gré

ASSISE ET ROME

infini de sa tendresse pour tout ce qui respire, de cette bonté qui se dévoue, de cette poésie qui apportait un peu de joie et d'espoir aux pauvres gens de sa triste époque.

Panl M. à sa sœur Louise

Assise.

J'ai été quelque peu déçu en voyant les grandes peintures de Giotto dans l'église inférieure d'Assise ; elles sont loin de valoir celles de Padoue. (i) Ces allégories célèbrent les vertus de saint François, la Chasteté, Y Obéissance, et enfin le Mariage du Saint avec la Pauvreté.

Aujourd'hui l'ingéniosité des intentions, la poésie même et l'élévation de la pensée morale ne nous semblent pas suffire pour constituer à elles seules un chef-d'œuvre de l'art, et ici je ne trouve guère autre chose :

Sur un roc aride la Pauvreté se tient debout au milieu d'un buisson d'épines. Elle est peu séduisante, ma foi! maigre, laide et vêtue de sales haillons rapiécés. Le Christ l'unit à saint François qui lui passe au doigt l'anneau nuptial, tandis qu'un chœur d'anges et de fidèles assiste à cette union mystique. Plus bas, au premier plan, un gamin lance des pierres à la Pauvreté et un roquet aboie contre elle. A gauche, un bon jeune homme, docile aux conseils de son ange gardien, se dépouille de son beau manteau rouge pour le donner à un vieux mendiant, tandis qu'à droite, un jeune et élégant chasseur, rapace comme son faucon, semble tourner en dérision cet acte charitable ; sourd aux bons conseils, il s'apprête à suivre les traces de cet avare qui serre une bourse contre son cœur.

L'allégorie de la Chasteté est un rébus amphigourique. Défie-toi des critiques d'art et de leurs belles phrases : Ils te parleront d'une vertueuse damoiselle renfermée dans une haute tour d'ivoire que défendent des créneaux et des màchecoulis. Pour moi, je n'ai vu qu'une femme assez laide, assise à la fenêtre d'une minuscule tourelle, dans

(i) Elles semblent pour la plupart avoir été exécutées par ses élèves.

çojyage d'études

laquelle elle ne pourrait pas se tenir debout. — Un peu plus bas se penchent deux femmes, à demi cachées par des remparts crénelés. Leurs noms sont inscrits au-dessus d'elles, fort heureusement, sans cela j'aurais eu grand'peine à deviner que c'est la Pureté avec la Force d'àme (Munditia et Fortitiido). EUes présentent la lance et le bouclier à un jeune néophyte nu qui, très humblement, lave ses péchés dans l'eau bénite. A gauche, un saint guerrier tient une discipline à lanières de cuir, tandis que saint François tend la main à quelques fidèles qui montent vers lui. A droite, la milice sacrée se porte à la défense de la citadelle attaquée par un terrible ennemi, l'Amour, grand garçon nu, ailé, aux yeux couverts d'un épais bandeau, au front cbui'onné de roses, et dont les jambes se terminent en griffes d'oiseau de proie. Un moine également ailé le frappe des lanières de son fouet. A ses pieds, tombée à la renverse, s'étale l'Impureté, monstre aux jambes velues et à là tête de porc. Au fond, dans l'ombre, la Mort apparaît, horrible, brandissant sa faux contre un satyre qui personnifie les désirs sensuels. Tout cela ne te semble-l-il pas trop ingénieux, terriblement compliqué, obscur, subtil ? La modération et la gravité des gestes conservent, il est vrai, quelque chose d'imposant, mais la science du dessin est encore en enfance, et les fresques de Padoue, postérieures seulement de quelques années, marquent un grand progrès dans le talent de Giotto.

Assise, nov. 68.

Hier au soir j'ai vu arriver dans mon auberge un petit abbé français joli, joli comme une fille, tout jeune, au visage poupin, blanc et rose. Il s'est fait servir un lin dîner : fritto niisto, omelette au rhum, perdreau truffé, entremets sucrés, desserts variés, le tout arrosé de vieux Chianti et iVOrvieto premier choix. A peine arrivé, il avait endossé une chaude douillette et chaussé des pantoufies de velours; alors, le dos au feu, béatement renversé dans un grand fauleuil, il s ^ mit à déguster en connaisseur un verre de chartreuse, couleur de topaze, et me dit eu prenant un air de componction : « Oui, je viens en pèlerinage faire ma visite à saint François. » Il était devenu très causant,

ASSISE ET ROME

spirituel, gai, presque tendre, quand soudain une petite moue plissa le coin de ses lèvres sensuelles, une ombre passa sur sa ligure grassouillette, la colère brilla dans ses beaux yeux et il éprouva le besoin de me faire connaître la cause de son dépit : « Je m'étais arrêté à Pérouse, et je demandai à dire ma messe. On me montra de superbes vêtements sacerdotaux, de véritables œuvres d'art, et je me réjouissais déjà d'officier en public sous ces riches ornements, lorsqu'un vieux prêtre, jaloux sans doute, me donna dédaigneusement une chasuble noire à broderies d'argent, aussi vieille et aussi laide que lui. Cela ne se fait pas ! C'est comprendre bien mal les devoirs de l'hospitalité. Dans l'église, il y avait beaucoup de femmes... et même des dames... Ce n'est pas pour moi, mais dans l'intérêt de la religion, qpie je regrette une superbe chasuble en velours cramoisi, toute brodée d'or et de perles ; elle me faisait grande envie, j'en conviens. »

Humble saint François, apôtre de la Pauvreté, qu'eussiezvous dit de votre pèlerin ?

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