‹ Cahiers de la quinzaine (volume 5)Chapitre 6 sur 33 · CAMPAGNE ROMAINE · texte numérisé non relu

CAMPAGNE ROMAINE

Comme un pâle ruban, le Tibre limoneux Nonchalamment s'attarde en détours sinueux, Dans une plaine immense où, morbide mystère, Une chaude vapeur vibre en sortant de terre.

Pas d'arbres, pas de fleurs, ni vigne, ni guéret ; Dans un morne infini, là-bas, Rome apparaît. La lièvre règne seule aux friches solitaires, Garde-toi d'aspirer ses poisons délétères.

L'orageux Sirocco, dans la saison d'été,

N'est pas le souffle sain d'une vive rafale.

Il engourdit, accable ; on s'endort, on s'affale.

Je t'appelle, au secours ! Quinine triomphale, Plus forte que les traits d'Héraclès irrité, Occis tous les oiseaux empestés de Stymphale.

8l Italie. — 5.

voj-age d'études

Rome, novembre 68.

Parti d'Assise à 4 heures du matin, j'espérais arriver à Rome avant la nuit; j'aurais loué une chambre le jour même. Mais notre train qui n'en linissait pas, s'arrêtait à chaque instant ; nous voyagions en compagnie d'immenses troupeaux de bœufs et de cochons. Il était tard quand nous sommes entrés à Rome. Aussitôt, je consigne ma malle à la gare, et me voilà parti à la recherche d'un logement, m'orientant dans la Ville Eternelle, comme quelcju'un qui la connaît un peu déjà. J'entrai d'abord au fameux restaurant Lepri (c'est-à-dire du Lièvre) et j'y soupai avec appétit. On me regardait. J'avais, paraît-il, une singulière tournure, avec mon pardessus poussiéreux et débraillé, aux poches bourrées d'un tas de choses, et mon vieux chapeau de paille au mois de novembre. Le voyageur ainsi vêtu se présentant de nuit, sans bagages, n'inspirait pas confiance. A l'Hôtel des Césars, on me toisa du regard : « U n'y a pas de places ! »

Cela m'amusait d'être pris pour un voleur.

Las pourtant de courir la ville, je réparai tant bien que mal le désordre de ma toilette, je sortis de ma poche mon guide Joanne et, renonçant à mon italien de cuisine, je parlai simplement français. Cela réussit, on me reçut dans un petit hôtel, non pourtant sans m'avoir demandé mon passeport. — Le lendemain, de grand matin, j'avais loué une chambre où je m'installai à la hâte, puis en roule pour le Vatican ! Je n'en ai visité qu'une bien petite partie, mais j'en suis ébloui !

Le soir même je dessinais à la Villa Médicis, où le modèle vivant pose tous les jours, de sept heures à neuf heures. Je compte en profiter. « La nature et les maîtres », c'est la bonne formule. Je n'ai pas la moindre envie de perdre mon temps au café. Mais quel ennui ! Ici tous les musées sont fermés le samedi, le dimanche et le lundi, sans compter deux ou trois jours de fête par semaine. Celte pieuse fainéantise, si utile pour mon salut, ne fait point mon affaire en ce bas monde.

Novembre 68.

Ce matin j'irai faire visite à Raphaël. Les fresques de la Fwnésiue ne sont visibles que le i" et le i5 de chaque mois,

ASSISE Eï ROME

Madame Milliet à son fils

Paris, ce r5 novembre 68.

Je suis bien aise que tu aies trouvé des jeunes gens de connaissance, je ne crains pas autant que M. Perrin que tu fréquentes des camarades. Ce sera un plaisir pour toi d'aller dessiner à la Villa Médicis et tu trouveras là de beaux modèles. Je déplore avec toi tous ces jours de fête qui vont t'empêcher de travailler dans les musées, cependant il ne faut pas t'absorber complètement dans la contemplation des maîtres. Rappelle-toi de temps en temps que tu habites la terre, et qu'il s'y passe encore parfois des choses intéressantes qui valent la peine d'être regardées.

Tous les jeudis après-midi nous allons au Louvre. Madame Pape m'a confié Brigitte qui vient avec nous. Louise persiste à rester chez les Egyptiens et il y fait un froid de Sibérie. Je gèle, les pieds sur les dalles de marbre ; elle aussi, seulement elle ne s'en aperçoit pas. Les vases grecs sont fermés, sans quoi, je l'eusse entraînée de gré ou de force vers ces contrées moins hyperboréennes.

Julien Plissonnier est à Paris, Henri lui a demandé un buste en plâtre, pour essayer des colliers. Pour cela il a fait un moulage de la polisseuse. Il paraît qu'il n'avait pas assez huilé la pauvre fille qui a poussé des cris de paon, quand il a fallu enlever le moule.

Henri a l'intention d'aller à Nice et il est question aussi de ce voyage pour Alix. Comme j'ai dit que je ne trouvais pas raisonnable qu'elle s'absentât en même temps que son mari, on ne m'en parle plus, mais je crois bien, — la raison n'étant pas positivement leur guide, — qu'elle ira le rejoindre.

Paul M. à sa mère

Rome, nov. 68.

Je suis allé plusieurs fois chez M. Pilliard, (i) toujours

très aimable, très obligeant, très spirituel. Sa peinture,

imitée du style pompéien, ne me plaît qu'à moitié; c'est

sage, bien fait, et ennuyeux. — A chaque visite j'ai

(i) Ami 4e M, Perrin.

çoj'age d'études

renconti'é chez lui de nouveaux curés, des jeunes, des vieux, tous instruits, parlant très bien d'art et de littérature. Mais sitôt qu'il était question de religion ou de politique, tu n'as pas idée de leur verve et de leur rage. Cela m'amuse énormément. C'est un vrai torrent de théories antédiluviennes, insensées. Leur éloquence est bien celle du désespoir : plus d'injures que de raisons. Ces pauvres gens se sentent i^erdus; les gros mots sont leur dernière ressource, et cette arme-là n'a jamais fait grand mal à personne.

Bien entendu, je n'ai pas dit un mot contre ma pensée, niais j'avoue que mon silence était un peu jésuitique; on pouvait le prendre pour une approbation. J'avais grande envie de voir leur air effaré, si je m'étais déclaré fougueux socialiste; mais cela aurait arrêté leur verve, j'aurais trop perdu.

Ces gens-là ont une singulière façon d'entendre la charité chrétienne. Il faut voir comme ils traitent ce pauvre M. Duruy, et « ces canailles de républicains »; avec quelle joie féroce ils prévoient la guerre civile en Espagne; avec quel enthousiasme ils sont allés voir les odieuses exécutions de condamnés politiques commises ces jours derniers. — Sur ce point je n'ai pas pu m'empècher de leur dire ma façon de penser.

Paul M. à sa sœur Louise

Rome, nov. 68.

... Il y a une formule qu'on répète partout et qui m'exaspère; on dit : les Grecs ne cherchaient que la beauté physique, l'art moderne a trouvé l'expression. C'est faux ! Mais cette erreur (que Taine a répétée) s'est répandue, parce qu'ils sont rares ceux qui lisent le grec, je veux dire ceux qui comprennent ce qu'un sculpteui* ^rec a exprimé dans une de ces têtes, aujourd'hui sans nez, dans un de ces torses, .aujourd'hui sans tête et sans bras. Kt pourtant ces fragments mutilés suffisent pour nous révéler clairement, outre la perfection de la forme humaine, la noblesse simple et naturelle, la sérénité d'une àme bien équilibrée, la vie grecque avec sa liberté, son calme,

ASSISE ET ROME

sa santé et la joie triomphante de la plus merveilleuse époque. — Bien sots ceux qui croient que les marbres de Phidias n'expriment rien ! Ce qu'il faut à ces Philistins ce sont des statues qui ressemblent à un acteur faisant la grimace de l'effroi ou de la colère, ou mieux encore dont la tête se penche et dont l'œil attendri se lève au ciel, avec une larme !

Paul M. à son père

Rome, nov. 68.

C'est à grand peine que je trouve un moment pour t'écrire, tant je suis occupé toute la journée au Vatican et le soir à l'Académie. Je suis comme un cheval qui approche de l'écurie, je sens que la fin de mon voyage n'est pas loin, je me dépèche. J'entasse les croquis et les souvenirs. — J'y mets d'autant plus d'ardeur qu'il m"a fallu perdre huit jours dans les bureaux à solliciter une permission de travail. J'ai été renvoyé du Vatican à la Villa Médicis, puis à l'Ambassade de France pour faire apostiller ma demande ; il a fallu la recommencer parce que le papier n'était pas d'un assez grand format, c'était manquer de respect à Son Excellence ! De là, je suis allé chez Monseigneur Pacca, Majordome de Sa Sainteté, le lendemain dans les bureaux de l'Administration, et enfin chez le Directeur des Musées, dont personne n'a voulu me dire l'adresse et que j'ai dû trouver comme j'ai pu. 11 en faut de la patience ! Ah, si j'avais eu un confesseur, tout aurait été bien plus facile. Enfin je suis en règle; mais cela ne dispense pas des pourboires : à chaque porte, il y a une grille, et à chaque grille un gardien qui n'ouvre que moyennant finance; cela finit par devenir irritant.

Ajoute à cela la douane, les passeports, les gendarmes, les tas d'ordures, les curés, la vermine, les mendiants et toute la sainte crasse ; il y a de quoi faire prendre en grippe la Ville Éternelle. Heureusement Raphaël et Michel-Ange sont là, qui font tout oublier.

Tu sais si je suis modéré, si je suis disposé à respecter toutes les opinions et toutes les croyances sincères; j'ai même une sorte de sympathie pour le mysticisme, quand

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je le rencontre dans de belles âmes comme Fénelon ou Fra Angelico ; mais ici tous ces crétins à l'air abruti et bien pensant me font sortir de mon caractère; ce mélange de débauche et de bigotisme est repoussant.

Assise m'avait semblé une curiosité antédiluvienne; c'est un village resté en retard de mille ans; cela m'amusait. Il y avait là de vieux moines momifiés qui pouvaient être plusieurs fois centenaires; ils me montraient la « maison de saint François » et parlaient de lui comme s'ils eussent été ses contemporains.

A Rome le jésuitisme est tout puissant. J'ai vu avec étonnement que la vilaine bête \'it encore, cela me dégoûte et m'irrite.

Partout ailleurs en Italie j'ai trouvé l'obligeance et cette simplicité de manières à laquelle on reconnaît tout d'abord les gens qui ont reçu une éducation libérale. Ici au contraire, tout me choque : On adore ce que je méprise et l'on outrage ce que je vénère. Les statues antiques sont souillées par des restaurations stupides ; la Vénus de Praxitèle a un jupon en zinc; les monuments sont à l'abandon, au milieu des immondices ; on transforme en églises ces vénérables ruines avec une impudence de mauvais goîit qui fait mal à voir. Partout les styles baroque et rococo étalent leur emphase et leur maniérisme ridicules. Il faudrait plus de temps que je n'en ai pour s'habituer à tout cela et ne plus le voir. Pourtant au milieu de ce fatras on découvre des choses admirables. J'en ai tant vu et si rapidement, que j'ai comme une indigestion de merveilles.

Paul à sa mère

Rome, nov. 68.

M. Perrin aura beau dire, il me sera toujours dilBcile d'admettre que l'art du divin Raphaël soit le commencement de la décadence. M. Lugardon n'était pas de cet avis.

Ce qui est unique au monde, ce dont les copies des

ASSISE ET ROME

frères Balze ne vous donnent pas la moindre idée, ce sont les fresques des Chambres du Vatican : la Dispute du Saint-Sacrement, le Parnasse, VÉcole d'Athènes, etc. Il faudrait un courage, que je n'ai pas, pour fermer les yeux devant ces chefs-d'œuvre, et pour m' enfermer dans l'étude exclusive des Primitifs.

Dans la Dispute, la partie qui fut exécutée la première laisse encore voir des traces de timidité et de sécheresse, Raphaël sort de l'école du Pérugin, tandis que la partie droite montre déjà une exécution bien plus libre et très supérieure. C'est le moment précis de l'épanouissement. Gomme ces plantes qu'on voit grandir et fleurir en une journée de printemps, le génie de Raphaël se développe alors avec une étonnante rapidité.

Aujourd'hui encore la puissante race romaine a conservé quelque chose de cette noblesse naturelle, de cette santé robuste que j'ai admirées dans les figures de Psyché et des déesses de la Farnésine. A côté de ces formes sculpturales, les élégances lymphatiques de nos Parisiennes paraissent bien mièvres et bien pauvres.

Je dois dire cependant que les Loges m'ont un peu déçu, non pas pour la composition, que j'admire beaucoup, mais pour l'exécution qui est souvent brutale, lâchée et même incorrecte. Ce sont d'ailleurs des élèves, des apprentis, qui ont exécuté ces peintures sous la direction de Jules Romain. — On reconnaît par place ses contours durement accentués et ses colorations de brique. — Toutefois, dans un petit nombre de tètes charmantes, par exemple celles des jeunes filles qui regardent le petit Moïse sauvé des eaux, je crois distinguer les retouches du véritable maître. Les croquis si vivants que Raphaël a improvisés pour toutes ces

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compositions sont en partie conservés. Quant aux gravures de Chapron, elles sont peu lidèles, Rubens a passé par là, le dessin est devenu flamboyant, dans le style du dixseptième siècle ; M. Perrin a raison, Louise fera bien de s'en délier.

Paul à sa sœur Louise

Rome, novembre 68.

Je préfère de beaucoup les fresques des Stanze au fameux tableau de la Transfiguration. Ici, je me range à l'avis de M. Perrin ; la simplicité des Primitifs a déjà disparu, nous sommes sur la voie qui mène au style académique. Regarde, par exemple, l'homme assis à gauche et la superbe femme agenouillée au premier plan. Jamais dessin ne fut plus savant, jamais modelé plus solide, plus plein, jamais draperie mieux disposée pour laisser deviner le nu, cependant ces attitudes ont été choisies, non pas pour exprimer une émotion ressentie par l'artiste, mais parce qu'elles lui fournissaient de beaux motifs, de beaux morceaux. L'arrangement est impeccable, mais c'est un arrangement, chaque pli a été cherché avec soin sur le mannequin, et copié avec une habileté prodigieuse, mais draperies et personnages qui les portent, ne bougeront pas, ils auraient peur de déranger la belle ordonnance du tableau, ils posent. Je regrette le temps où Raphaël était moins savant, mais plus ému.

Paul M. à son père

Rome, décembre 68.

... Raphaël a confié à son élève Jean d'Udine, l'exécution des stucs et des charmantes arabesques qui décorent les pilastres des Loges. Si l'on avait besoin de démontrer à quel point les moeurs étaient relâchées à cette époque, il suflirait de présenter quelques-unes des compositions licencieuses qui ont trouve place dans la demeure de Léon X, Ces images ris([uées n'étaient pas pour choquer des prélats que n'effarouchaient guère les réalités les plus scandaleuses. Ici, plus encore peut-être qu'au palais Farnèse, La Bruyère aurait pu s'indigner de voir a les saletés des dieux peintes pour les Pères de l'Eglise ».

ASSISE ET ROME

Paul M. à sa mère

Rome, décembre 1868.

... Me promenant l'autre jour au hasard, je suis entré dans l'église de Sainte-Pudentienne, monument dont l'architecture a subi des restaurations modernes et qui ne semblait pas offrir un grand intérêt. Les guides n'en parlent pas.

A peine cependant avais-je fait quelques pas dans une nef mal éclairée, je fus forcé de m'arrêter soudain, stupéfait, ébloui. Mon cœur battait d'émotion, j'avais devant les yeux un spectacle dont rien n'approche, la plus splendide mosaïque qui soit au monde. '

Figure-toi dans un ciel bleu de lin, strié de grands nuages gris, les monstrueux symboles des quatre Évangélistes surgissant, à peine e#Irevus, comme dans un rêve. Dans le bas, quelques personnages coupés à micorps : sainte Pudentienne et sainte Praxède tenant des couronnes au-dessus des tètes de saint Pierre et de saint Paul. Au fond, un portique en hémicycle, dont les sombres ouvertures d'un bleu sombre ont la couleur de la nuit ; la toiture est faite de plaques de bronze encadrées d'or. Au-dessus s'étagent les monuments d'une ville étrange, et, plus haut encore, un monticule aride, sur lequel se dresse, solennelle, une haute croix d'or.

Mais tout cela s'efface, tout disparaît devant une vision surnaturelle : Le Christ est là, de taille colossale ; sa barbe est brune, ses longs cheveux noirs pendent s\ir ses épaules. Il regarde au loin, vaguement, de ses yeux pâles et sévères, les iniquités humaines ; le regard est si triste, si intense, si poignant, qu'il vous va jusqu'au fond de l'àme. Les larmes me montaient aux yeux. La main gauche tient un livi-e ouvert, tandis que la droite s'étend dans un grand geste de bénédiction. La tunique d'or a de larges manches et deux bandes verticales d'azur ; le manteau grec, drapé sur les jambes, est aussi tout entier en souple étoffe d'or, le trône d'or, d'un dessin barbare est orné d'émeraudes et de rubis, recouvert d'un riche coussin de pourpre délicatement brodé d'or.

çoj'age d'études

Ce qui fait, à mon sens, l'intérêt exceptionnel de cette émouvante ligure du Christ, c'est que je la crois inspirée par un souvenir du Jupiter Olj-mpien de Phidias. Evidemment, il y a eu transposition et libre interprétation, mais cet être' grandiose et surhumain peut néanmoins nous aider à deviner l'aspect imposant de ces colosses d'ivoire et d'or que les plus illustres des statuaires grecs avaient créés, et dont rien dans l'art moderne ne saurait nous donner une idée même approximative, (i)

Paul M. à sa mère

Rome, décembre 68.

Il faut que je vous fasse des reproches à toutes deux. Pourquoi avoir accepté d'illustrer ce cahier d'honneur ? Louise a déjà si peu de temps pour faire des études sérieuses. Ses vacances ont été employées à fignoler de jolis petits dessins pour cadeaux, c'est déplorable ! Pour un peintre, les questions de gotit sont clioses importantes. Dans ce Paris si raffiné, si maniéré, si loin de la nature, il est rare de trouver un sentiment vrai, un geste simple et spontané. C'est pourtant de cela que vit la peinture.

Pour résister à l'influence de ce milieu factice, évite, par hygiène, de faire copier à Louise les dessins à la mode : point de Bertall, point de Gustave Doi'é, point non plus de vos petites gravures allemandes. Même dans les meilleures, le dessin est dur, lourd et sec. Les sujets gracieux y sont exploités systématiquement, trop de petiies fleurs, petits oiseaux, petits ruisseaux, petites cliaumières, petits enfants moins naïfs qu'ils n'en ont l'air, trop de banalités d'une poésie sentimentale, mesquine et bourgeoise. Point de Gavarni, point

(i) La mosaïque de Sainte-Pudentienne a subi quelques restaurations au hviilième puis au seizième siècle, mais la composition, qui date probablement du quatrième siècle, a été respectée. Une faible reproduction en chromo-lithographie se trouve dans Labarte, Histoire des Arts industi-iels, tome II, planche 5r.

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de Topfer ! — Les grands maîtres n'avaient pas la notion du ridicule. Aujourd'hui nous en avons peur, et cela nous paralyse. — J'ai vu à Munich les caricatures colossales de Kaulbach, c'est colossalement triste et peu spirituel Je connais bien quelques caricatures antiques qui sont des badinages charmants, mais, en général, le rire n'est pas du domaine des arts plastiques, (i) Le sourire éginétique est déjà irritant. Heureusement pour Louise, elle étudie les Egyptiens, c'est un excellent contrepoison. Ces gens-là sont bien un peu raides, ils ont des yeux de face dans des têtes de profil, mais du moins, ils ne plaisantent pas, ils ne blaguent pas, ils ne font ni minauderies ni petites manières.

Louise M. à son frère

Décembre 68.

... Tâche de ne pas trop te plaire là-bas; il ne faut pas l'habituer à vivre tout seul. Je t'assure que nous ne nous habituons pas du tout à ton absence, tu nous fais un grand vide ; tes sermons, qui me sont si utiles, me manquent. Songe aussi à ta pauvre Hamadryade qui doit trouver le temps bien long.

Figure-toi que je suis élève de M. Gleyre. Sa nièce lui a demandé sa recommandation pour que j'obtienne la permission de dessiner au Louvre. Maman nous emmène Brigitte Pape et moi, tous les jeudis. Nous n'y avons été que trois fois, toujours chez les Egyptiens. Brigitte ne dessine pas mal, mais franchement cela ne vaut pas de bien loin ce que je fais. Cela tient probablement à ce qu'elle n'a pas reçu de bonnes leçons comme tu m'en donnes.

J'ai fait aussi un style: Un jour de bonheur. 11 a mérité une place de première, mais une chose m'indigne : Madame G... me dit : « C'est bien, mais vous avez des idées trop élevées pour votre âge.» J'ai trouvé cela si absurde, si stupide! J'en suis bien aise d'avoir des idées élevées ! Il me semble qu'on doit chercher à s'élever les idées et non pas à les rétrécir.

(i) Cette opinion me semble aujourd'hui très exagérée.

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Madame Milliet à son fils

Paris, décembre 68.

Cher enfant,

Nous avons hier, Louise et moi, passé la soirée chez madame Pape avec M. Gleyre et M. Monchablon. M. Gleyre a été charmant ; il m'a demandé de tes nouvelles avec beaucoup d'intérêt, ensuite je l'ai remercié de sa lettre pour Louise et je lui ai présenté son élève. — « Mais certainement, c'est mon élève, nous a-t-il dit, elle a de l'originalité et c'est chose rare aujourd'hui. » — Je lui demande s'il ne serait pas indiscret de la conduire chez lui. — « Point du tout, m'a-t-il répondu, cela me fera grand plaisir. » — Tu vois combien c'est aimable, pour lui surtout. — Je lui ai parlé de la chapelle de Giotto et de tes photographies. — Je lui ai dit que cette chapelle était à vendre, et que tu avais écrit à M. de Nieuwerkerke. — « Ah bien, il s'adresse bien !» — Il a l'air de détester Nieuwerkerke, mais avec M. Monchablon, ils se sont monté la tète poixr la chapelle; je crois que s'ils avaient pu l'acheter séance tenante, ils l'eussent fait.

Il nous a parlé ensuite de son voyage en Egypte. Il a remonté pendant 700 lieues le cours du Nil; il est allé jusqu'aux frontières de l'Abyssinie, a failli être dévoré par des crocodiles, etc.. Enfin, il a été très intéressant.

M. Monchablon va faire le portrait de madame Pape. — « Il sera très ressemblant », disait-il. M. Gleyre le regardait en ouvrant de grands yeux et en souriant légèrement, de l'air fin que tu dois connaître. INIadame Pape voudrait que son portrait fût prêt pour l'Exposition, mais M. Monchablon veut terminer d'abord son Moïse : « On trouve mes anges trop gentils, disait-il, je le '.eux bien, je vais les faire moins gentils. Je ne sais pas le temps que cela va me prendre, mais après cela, vous verrez comme votre portrait marchera; ce sera tout de suite fait. » M. Gleyre souriait toujours. — A part cela, Monchablon a l'air d'un excellent garçon, une ligure ouverte et avenante.

Chose singulière, les deux mots de M. Gleyre ont fait plus d'impression à Louise que tous les compliments de

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M. Perrin ; elle s'est sentie quelqu'un. M. Perrin îtdmirait ses compositions naïvement, mais comme elle était parfaitement de son avis et qu'elle l'eût sans doute trouvé un idiot s'il ne les avait pas appréciées, cela avait glissé sur elle ; tandis que l'attention avec laquelle M. Gleyre s'est occupé d'elle, l'a beaucoup flattée.

Paul M. à Louise

Rome, déc. 68.

Je t'étonnerai peut-être, mais je suis un peu de l'avis de ta maîtresse d'école. Il n'est pas bon d'avoir des idées audessus de son âge. Cette maxime n'est pas aussi absurde que tu le penses. J'aime d'ailleurs ton indignation. Tu trouves qu'il n'y a rien de trop haut pour toi, et c'est une chose excellente que de chercher à s'élever l'esprit ; mais il ne faut pas grimper trop vite, sous peine de dégringoler et de se casser le nez. Les fruits de serre chaude n'ont point de saveur. J'ai à ton service un tas de belles sentences de ce genre-là, qui ne manquent pas d'un certain fond de vérité. — La philosophie, si l'on s'en occupe trop tôt, blase et dégoûte de tout. On te fait beaucoup travailler, et je crois qu'en dehors de tes études, ce que tu as de mieux à faire c'est de jouer et de rire un peu, sans passer tes nuits à méditer sur la destinée. — Il y a une foule de beaux livres que tu ne comprendrais pas encore, ne t'en déplaise. En fait de science, il ne faut point raffiner : tâche de bien savoir d'abord ce que tout le monde sait. Tu es encore loin de compte.

En fait d'art c'est différent. Il n'y a rien de trop beau, même pour les éommençants. Tu vois pourtant que j'ai trouvé les Vénitiens au-dessus de mon âge, et je suis enchanté que tu n'aimes pas encore Michel-Ange ; cela viendra plus tard.

Louise M. à son frère

24 décembre 68.

Je viens te souhaiter une bonne année, une bonne santé et un prompt retour...

Je vois que tu ne partages pas mon opinion sur les idées

voyage d'études

de ma maîtresse d'école, mais ce que j'ai dit, j'ai cru devoir le dire, car je dis tout ce que je pense et je pense tout ce que je dis.

Nous avons eu dernièrement une composition. J'ai choisi ce sujet : ^Ye jugez pas sur l'apparence. J'ai renfoncé ma philosophie, puisque ces petites bécasses ont l'esprit trop mesquin pour comprendre ce qui est vraiment beau et bien, et j'ai traité mon sujet d'une manière plus frivole. Cela a beaucoup plu: j'ai été première avec huit jetons, et on me l'a donnée à recopier sur le Cahier d'Honneur ! Mais les louanges que j'ai reçues m'ont peu touchée, car je savais bien au fond que mes idées n'étaient pas bien magnifiques, ni mon style bien correct, seulement il a quelque chose de drôle qui plaît, mais ce n'est qu'un vernis.

Tu trouves plus utile de commencer par apprendre ce que tout le monde sait, arithmétique, grammaire, etc.. Certainement c'est utile; mais c'est cela qui vous blase, et vous dégoûte, et vous assomme ! Tandis que, si l'on a un peu de philosophie, on apprend à supporter les choses désagréables, on aime la vertu, le devoir, et par conséquent l'étude. On fait une chose qui ennuie, parce que c'est son devoir de la faire. La vie est assez courte, il ne faut pas la perdre en vaines futilités. Pour rendre un jour à Dieu notre àme meilleure que nous ne l'avons reçue, il faut un constant et courageux exercice.

Tu me dis qu'il y a une foule de livres intéressants que je ne comprendrais pas. Cela me déplaît, parce que cela prouve que je suis encore trop cruche et trop bouchée. Il faut que je tâche de m'élever l'esprit et de comprendre.

En grandissant on fait des progrès. Quand je compare mes compositions dessinées de maintenant avec celles d'autrefois, il y a une grande dilTérence. Plus tard, je trouverai celles que je fais maintenant détestables.

Nous avons été voir jouer Phèdre et les Plaideurs pour l'anniversaire de Racine. J'ai été bien contente de ma soirée. Mademoiselle Agar a joué admirablement le rôle de Phèdre. Les costumes étaient très beaux. Notre Fernand est bien peu classique; il a trouve la tragédie assommante et préfère ces méchantes petites pièces, comme la Cagnotte

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OU la Famille Benoiton. Il n'a pas éprouvé la moindre pitié, la moindre émotion au beau récit de Théramène, qui raconte la mort d'Hippolyte.

Madame Milite t à son fils

3o déc. 68.

... Il se passe à Paris un scandale qui te fera bondir : Figure-toi que l'on prête les tableaux du Louvre ! — aux amis du Gouvernement, bien entendu. — Voici comment cela s'est découvert : Le feu a pris chez M. Troplong, président du Sénat. Deux tableaux, flamands je crois, qui se trouvaient dans la chambre de madame Troplong, ont été brûlés. Il y avait au Sénat quarante tableaux du Louvre; il y en a, dit-on, au Cercle Impérial, au Mess des Officiers supérieurs de la Garde, etc.. Tous les jours ce sont des réclamations et des injures à l'adresse de M. de Nieuwerkerque; on parle d'un tableau de i5o mille francs qui a disparu, et personne ne répond. Cela dépasse toute pudeur... (i)

Tâche de rapporter de Rome n'importe quoi, une image quelconque, pour notre cuisinière. On lui dira que cela a été béni par le pape ; cela fera son bonheur dans ce monde et dans l'autre.

Paul M. à sa sœur Louise

Rome, décembre 1868.

... Jusqu'ici j'ai suivi docilement le conseil de M. Perrrn et je n'ai guère étudié que les Primitifs, mais je commence à croire que cette méthode n'est pas sans danger. Comfnent vivre avec ces hommes de génie sans les aimer, et comment les aimer sans les imiter un peu? Or ce sont leurs défauts que je reproduirai sans doute. Il est plus facile de leur prendre leur raideur et leur gaucherie que d'infuser en soi leur simplicité de cœur, la fraîcheur vive de leur imagination d'enfant, la sincérité communicative de leur émotion.

(1) « M. Duval, célèbre collectionneur de Genève, avait cédé au Musée du Louvre une charmante statue antique, un satyre jouant de la flûte. Quand son fils, M. Etienne Duval, voulut revoir cette statue, elle avait disparu des collections du Musée. 11 finit par découvrir qu'elle se trouvait chez une des amies de M. le Surintendant. » Note de M. Georges Nicole.

çojyage d'études

Je ne t'ai pas encore parlé de Michel-Ange, et pourtant son génie éclipse ici tous les autres. Je me sens incapable de te décrire ce que j'ai vu ; c'est au-dessus de toute expression. M. Perrin m'avait mis en garde contre le style tourmenté et les exagérations musculaires, mais je ne crois pas que l'étude de Michel-Ange soit aussi dangereuse qu'il le dit. N'avons-nous pas sous les yeux les œuvres ridiculement prétentieuses de ses imitateurs? Il y a autre chose à étudier chez Michel-Ange que des attitudes contournées et des muscles formidables; nul parmi les modernes, pas même Raphaël, n'a eu au même degré le sentiment de la beauté du corps humain. Cette machine merveilleuse, il en connaît tous les ressorts; mais il n'a pas seulement la science de l'anatomie, il y joint un vif sentiment d'admiration pour la force et la souplesse, ce qu'on pourrait appeler la poésie de l'anatomie. Puis ces figures si nobles et si fières respirent une tristesse douloureuse qui n'est aucunement de la pose. Cette amère douleur, Michel-Ange l'éprouvait sincèrement, cette noble fierté, c'était le fond même de son àme, et s'il exprimait sans effort des choses grandes et fortes, c'est parce qu'il ne lui eût pas été possible de penser autrement.

Paul M. à son père

Janvier 69.

Dans ce premier séjour, beaucoup trop bref, j'aurai bien mal vu Rome, et bien peu dessiné. J'avais gardé Michel- Ange pour la fin, et j'ai bien fait. Si j'aA^ais commencé par lui, je n'aurais pas quitté la Chapelle Sixtine.

.... J'ai vu trop de belles choses, j'en suis tout troublé. L'imagination est comme une source, elle a besoin de calme pour déposer et devenir pure.

J'ai mille beaux projets, il vaudrait mieux une seule idée, lixe, immuable, nettement gravée dans la cervelle; l'exécution ne serait qu'un jeu. Mais rien de plus délicat, de plus fragile que ces idées changeantes; un souille, un mot, môme bienveillant, suflit pour les modifier, et parfois pour les faire évanouir. Qu'y faire? Peut-être les maîtres «ux-mêmes ont-ils un peu tâtonné.

ORVIETO. — SIGNORELLI. — SIENNE. — LE SODOMA. FRESQUES DE MONTE-OLIVETO. — PARME. — CORRÈGE.

Italie. — 6

Orvieto. — Signorelli. — Sienne. — Le Sodoma. Fresques de Monte-Oliveto. — Parme. — Corrège.

Paul à sa mère

Orvieto, janvier 69.

Le chemin de fer ne va pas encore jusqu'à Orvieto, il faut faire un long détour et la diligence est traînée par des bœufs. De Viterbe, pour me faire conduire ici, j'ai dû débattre le prix du voyage avec deux vetturini qui faisaient semblant d'être en concurrence. Je me suis enfin arrangé avec l'un d'eux, et c'est l'autre qui m'a conduit, c'étaient le père et le fils. Commedianti!

Me voilà en route au milieu de montagnes désertes, par un froid de Sibérie, dans un petit cabriolet découvert. La Tramontane qui soufflait ne le cède en rien à la bise de Genève; j'en suis encore tout gelé. Il était dix heures du soir quand nous sommes arrivés à Orvieto; les portes sont fermées à huit heures; nous voilà donc en panne devant l'enceinte fortifiée de la petite cité inhospitalière, fièrement perchée sur ses rochers abrupts, il a fallu sonner, cogner, crier, pour réveiller les gardiens, qui faisaient peut-être semblant de dormir, et parlementer longuement. Enfin, au bout d'une demi-heure, on s'est décidé à nous ouvrir.

Le sacristain du dôme est en même temps photographe,

çqyage d'études

signe de progrès : « C'est dommage, me disait-il pour m.'effrayer, que le chemin de fer ne soit pas fini ; on assassine vraiment trop souvent les étrangers, aussi bien dans les hôtels que sur les grandes routes. » — On se contente de les écorcher un peu. La population de ces régions est, au contraire, très douce et même très honnête. Ma valise est d'ailleurs si plate, je suis si débraillé, si râpé, qu'un brigand ne m'arrêterait pas. Cette tenue me vaut des économies. En voyant ce pauvre artiste en voyage, les photographes baissent leurs prix et je crois que je fais pitié même aux^ aubergistes.

Paul M. à son père

Orvieto, janvier 1869.

... Luca Signorelli n'est pas un élève des Grecs, c'est un barbare et un réaliste, mais son énergie sauvage est d'une singulière puissance. Je ne connais rien de plus étrange, de plus saisissant que les fresques de sa grande chapelle dans la cathédrale d'Orvieto. — On s'étonne du courage et de la vigueur de cet artiste qui, âgé de soixante ans, osa entreprendre cet immense travail, et qui l'exécuta avec une fougue infatigable, (i)

Tout autour de la chapelle, règne un soubassement très richement décoré de rinceaux fantastiques à fond d'or, semés de petits tableaux, où les figures sont peintes en grisaille sur un fond couleur d'ardoise. Les sujets ne sont pas tirés de l'Ecriture Sainte, mais de poèmes païens, de VIliade, de VEnéidc, des Métamorphoses d'Ovide, de la Pharsale, quelques-uns aussi de la Divine Comédie. Partout (les liommes nus, des mouvements violents, des rapts, des meurtres, un dessin brutal, mais plein de vie et de caractère.

Michel-Ange admirait ces peintures et il s'en est même inspiré, très librement d'ailleurs, pour certaines figures de la Chapelle Sixtine, et en y mettant la marque de son génie idéaliste.

(1) De 1^99 à i5o4.

Parmi les grandes fresques d'Orvielo, l'une des plus belles nous montre la Prédication de l'Antéchrist.

A droite, au fond d'une grande place, s'élève un temple imposant, entouré de portiques et d'escaliers. Cet édifice rectangulaire, orné de niches et de colonnes, est surmonté de tours arrondies qui se superposent, sorte de Babel qui se perd à des hauteurs vertigineuses. C'est là que l'Antéchrist se fait adorer comme un dieu.

Dans le ciel, au milieu d'une gloire où brillent mille étoiles d'or, l'archange Michel ardent au combat, accourt à tire d'aile. Il triomphe de l'Esprit du Mal qui tombe à la renverse, la tête en avant, enveloppé d'un tourbillon de draperies.

Sur la terre aussi règne la violence. Une grêle de feu mêlée de sang jette l'épouvante dans une cohorte de gens armés dont les chevaux se cabrent. Déjà le sol est jonché de cadavres. Sous nos yeux, le sang coule de la blessure qu'un jeune moine a reçue à la tête; il expire et près de lui voici, terrassé, un malheureux vaincu qu'on étrangle. Partout des scènes de meurtre.

Cependant, debout sur un piédestal sculpté, l'Antéchrist a rassemblé le peuple; il parle, et le démon, à demi caché derrière son manteau, lui souffle à l'oreille les pernicieuses doctrines qui vont semer la discorde. Les gens qui l'écoutent, femmes, jeunes gens, vieillards, riches et pauvres, tous sont des personnages réels, des portraits individuels fortement caractérisés. Leurs costumes sont ceux du quinzième siècle, au:^quels s'ajoutent pourtant quelques amples di-aperies à la manière antique.

Contre toutes les règles banales, le centre de la composition a été laissé vide. Cette hardiesse étonne; cela est unique, cela est imprévu comme la réalité. Cette grande place nue, déserte, contribue assurément à l'impression d'épouvante et de deuil qui se dégage de l'œuvre; on éprouve une sorte d'angoisse indicible, une attente de mort, on croit respirer l'acre odeur du sang.

Signorelli vivait à une époque troublée; il fut témoin et peut-être acteur dans les guerres civiles qui déchiraient alors l'Italie. Les scènes de violence qu'il nous montre

lOI Italie. — 6.

çoj'age d'études

ne sont point les rêves de son imagination; il a vu tout cela; il nous l'affirme, en plaçant dans un coin deux spectateurs impassibles, son propre portrait et celui de Fra Angelico.

L'Antéchrist est le signe avant-coureur de mille prodiges et de mille maux : « Alors, toutes choses accomplies, le monde finira, Amen. »

La Fin du Monde est venue ; la terre tremble, tout s'écroule. Hommes et femmes essaient de fuir et poussent de grands cris, foule éperdue qui se précipite en désordre, écrasant sans pitié ceux qui sont tombés à terre. Les figures penchées en avant semblent sortir du cadre, tant les raccourcis sont rendus avec une étonnante hardiesse.

A droite, voici la Résurrection :

Dans un ciel tout criblé de gros clous d'or qui figurent les étoiles, deux anges sont debout, les ailes largement éployées. Ce sont de robustes jeunes hommes nus, à la chevelure flottante. Les joues gonflées, ils soufflent à pleins poumons dans de longs tubes de cuivre et font éclater un fracas de tonnerre. — Les ondes sonores sont figurées symboliquement par les replis sinueux des bannières et des longues banderoles qui flottent, attachées aux trompettes du Jugement dernier. — A cet appel, voici que les morts s'éveillent et commencent à sortir du sol, dont ils se dégagent avec efl'ort. Les uns sont encore à l'état de squelettes, ou bien à demi enfouis sous la terre; les autres, déjà revêtus de chair, remercient le ciel avec eff"usion. Il y en a qui sautent de joie. Quelques amis qui se retrouvent après une longue séparation, se tiennent fraternellement embrassés. Tous sont nus. Leurs os et leurs muscles sont énergiquement accentués par un dessin nerveux, précis et savant.

C'est avec amour, avec une sorte de fanatisme, que les grands italiens du quinzième siècle tels que Castagno et Pollajuolo, étudiaient l'anatomie. La science était leur religion. — Vasari raconte qu'un fils de Signorelli ayant été tué à Gortoae, « ûls qu'il aimait beaucoup,

très beau de visage et de toute sa personne, Luca, malgré sa douleur, le fit dépouiller de ses vêtements, et avec une très grande fermeté d'âme, sans pousser un soupir, sans verser une larme, il fît le portrait de son fils entièrement nu, afin de pouvoir toujours contempler, grâce à l'œuvre de ses mains, celui que la nature lui avait donné, et que lui avait ravi une fortime ennemie ».

Le mâle visage et la fière tournure de ce jeune homme sont aisément reconnaissables dans les fresques de son père, auquel il a plus d'une fois servi de modèle.

Plus loin, Signorelli ijous montre les Élus, robustes personnages presque tous debout, les yeux levés vers le ciel et dans la nudité paradisiaque. (Il est en effet peu vraisemblable que nos vêtements participent à l'immortalité de nos âmes). Des anges qui voltigent au-dessus des bienheureux ont déposé sur leurs têtes des couronnes d'or. D'autres jettent des fleurs à pleines mains. — Raphaël s'est souvenu du gracieux mouvement d'un de ces anges, (i) — D'autres enfin, disposés le long de l'arc qui termine en haut la muraille, sont assis sur de petits nuages, et font résonner leurs mandores. Mais ces anges eux-mêmes ne sont point des figures imaginaires ; leur beauté est restée terrestre, ce sont des portraits. — Peut-être, pour peindre les joies du Paradis et ses béatitudes, souhaiterait on un génie moins farouche que celui de Signorelli. En revanche il a créé un Enfer vraiment terrifiant :

Trois archanges, beaux jeunes gens munis de grandes ailes et armés de pied en cap, apparaissent dans le ciel. Debout, calmes, sans colère, les invincibles mandataires de la puissance divine menacent de tirer du fourreau leur épée, et déjà démons et damnés saisis de terreur tombent précipités. — Au milieu des airs descend en planant un

(i) A la f arnésine,

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çoj'age d'études

fauve démon, aux cornes de taureau, aux larges ailes grifiFues; son visage haineux se retourne comme pour cracher à la face de Dieu un dernier blasphème. Il emporte sur son dos une femme nue, frissonnante, échevelée, livide d'effroi.

Plus bas grouille une cohue hurlante, enchevêtrement hideux de tortionnaires et de suppliciés. Toutefois le désordre de cette mêlée n'est qu'apparent. Un art profond et caché a présidé à sa composition : Au premier plan, les pécheurs déjà frappés sont abattus et gisants à terre, dans des raccourcis d'une hardiesse extrême, d'autres prosternés à genoux, et chaque maudit forme avec son bourreau un groupe distinct, digne d'un grand sculpteur. Une femme nue a été projetée à plat ventre sur le sol; ses jambes se redressent crispées, et une souffrance indicible déforme son visage convulsé: c'est qu'un démon la frappe à grands coups de talon, repoussant du pied cette tète qu'il écrase, tandis qu'il tire violemment sur le nœud qui serre la gorge. Les bourreaux torturent leurs victimes avec une rage furieuse. L'un d'eux tord le cou d'un damné pour lui briser les vertèbres et pour arracher la tète du tronc.

Ces êtres terribles, aux cheveux hérissés, aux épais sourcils en broussailles, ont des corps velus, et leur peau a pris les tons verdàtres ou bleuissants des charognes; ils grincent des dents, mordant à pleines gueules, enfonçant leurs griffes dans les chairs saignantes, déchirant, étranglant, écartelant avec une joie féroce. Plusieurs emportent, la tête en bas, leurs victimes pantelantes dont les pieds s'agitent désespérément au-dessus de leurs têtes; et plus loin, semblables à une volée d'oiseaux de proie, de sinistres démons, s'abattant sur les cadavres, font palpiter dans les airs leurs sombres ailes de chauves-souris.

Le dessin de Signorelli affirme partout les contours, accentue les os et les muscles avec une énergie puissante; mais les mouvements les plus violents restent toujours vrais ; tout cela a été observé sur nature, tout cela bouge, tout cela vit. Jamais la souffrance physique,

JANVrER-FÉVRIER 1869

la terreur et l'angoisse des suppliciés, jamais la brutalité cruelle des bourreaux n'ont été exprimées avec plus de force. Cet Enfer, Signorelli l'a inventé de toutes pièces; sans rien emprunter à Dante, il rivalise avec lui de tragique horreur.

Et pourtant le procédé de la fresque lui interdisait les effets mystérieux de clair-obscur, que les peintres du quinzième siècle ignoraient d'ailleurs presque autant que Polygnote chez les Grecs. Il en est de même des effets de soleil; on n'en trouve guère d'exemples dans les fresques italiennes. Les anciens maîtres ignoraient la puissance expressive de la lumière et de l'ombre, mais aujourd'hui, obéissant à un scrupule que nous appelons le respect du mur, devons-nous nous interdire ces effets qui feraient oublier la surface à décorer ? Je ne sais, (i)

Paul M. à sa mère

Sienne, janvier 69.

C'est ici seulement que l'on peut étudier un peintre bien séduisant, Antonio Bazzi, dit le Sodoma.

Dans une petite ville bigote et arriérée comme Sienne, c'était un scandale de voir le lils d'un simple cordonnier mener grand train et joyeuse vie. Le luxe de ses costumes, ses superbes chevaux de course qui avaient l'insolence de gagner tous les prix, ses nombreux serviteurs aux riches livrées, la troupe joyeuse de jeunes étourdis qui l'aidaient dans des farces d'un goût parfois douteux, son esprit moqueur qui ne respectait rien ni personne, il n'en fallait pas tant pour attirer à Antonio des envieux et des ennemis.

En ce temps-là l'impôt était établi déjà sur le capital et les artistes n'étaient pas les derniers à se plaindre d'être soumis à de lourdes charges.

(i) Raphaël a peint cependant saint Pierre dans sa prison. I05

voyage d'études

Sodoma a consigné en plaisantant ses doléances dans les archives de Sienne. Comme sa maison était une véritable ménagerie, il énumère d'abord les animaux qu'il possède : écureuils, blaireaux, poules, tourterelles et guenons, puis il ajoute à cette liste : « J'ai de plus trois bêtes méchantes, je veux dire trois femmes, etc.. »

Déjà, à Florence, j'avais vu le Saint Sébastien du Sodoma, beau jeune homme nu, d'un dessin libre et souple, d'un modelé moelleux, d'une couleur délicate et un peu morbide. J'avais admiré la puissance expressiA^e que le maître a su tirer du clair-obscur ; sur le visage douloureusement tourné vers le ciel, il a fait descendre une ombre tragique, celle de la mort.

C'est à Sienne que se trouvent les plus belles peintures du Sodoma. U Evanouissement de sainte Catherine est un chefd'œuvre à la fois de sentiment tendre et d'exacte observation; l'attitude abandonnée delà jeune sainte que soutiennent avec un empressement charitable deux de ses compagnes, la pâleur subite de son visage d'où le sang se retire, ces yeux qui se ferment languissamment, les genoux qui fléchissent, tous les symptômes de la syncope sont rendus avec une vérité pom* ainsi dire médicale et pourtant pleine d'émotion.

Paul M. à sa mère

Sienne, janvier 69.

Je vous écris au retour d'une excursion qui m'a vivement intéressé. Je suis allé jusqu'aii cloître de Monle-Oliveto pour voir des fresques de Signorelli et du Sodoma. Cette longue série de peintures raconte toute la vie de saint Benoît et son entrevue avec Totila. Reîtres et lansquenets, vêtus de costumes collants, sont crânement plantés, la lance au poing. Les scènes qui se déroulent à différents plans, dans de beaux paysages profonds, sont là gravées dans ma mémoire, mais je ne sais comment te les décrire, il y en a trop.

Je me souviens pourtant d'ijn jeune homme que le Sodoma a figuré à genoux devant un grand moine, c'est une sorte d'Enfant prodigue dont le repentir est exprimé avec un sentiment inliniuienl tendre et profond...

Il faut se borner, je vous dirai seulement quelques mots

d'une curieuse fresque de Signorelli qui a pour sujet la Gourmandise ou plutôt la Désobéissance :

Fatigués sans doute de l'ordinaire trop frugal qu'on leur servait au couvent, deux bons moines se sont esquivés en cachette, et les voilà attablés dans une auberge, se réjouissant de déguster quelques fiaschi des meilleurs crus et de savoru'er quelques friands morceaux. Gi-ave péché selon la règle de saint Benoît ! — Un gentil petit page leur apporte un pâté de venaison, tandis qu'une jeune servante, dont un corsage collant moule les formes sculpturales, et dont la croupe est élégamment drapée d'une double jupe retroussée, verse à boire, le coude levé, dans une attitude à la fois très vraie et très gracieuse. Une autre soubrette timide s'empresse avec de petits airs tout à fait dévots. Près de la cheminée l'hôtesse donne des ordres à une vieille servante qui gravit un escalier. Nos deux bons moines auraient-ils l'in^ tention de découcher? Je le crains. — Au fond, par la porte entr'ouverte, on aperçoit un paysage ensoleillé, sur lequel se détache la lière silhouette d'un jeune homme qui semble faire le guet.

Tout cela est dessiné avec une science de la perspective qui montre en Signorelli un digne élève de Piero délia Francesca.

Traité par une autre main, un pareil programme serait devenu le prétexte d'un piquant tableau de genre, mais la fresque conserve au style sa dignité et son élévation. L'exécution reste sérieuse et large; ce réalisme-là est excellent, tout nourri d'observations pénétrantes prises sur le vif, spirituel, mais sans le savoir, sans la moindre prétention à l'esprit, sans la moindre trace de satire caricaturale.

Paul M. à son père

Parme, février 69.

... Je commence à compter avec impatience les jours qui me restent avant mon retour au milieu de vous. Ce n'est pas que je sois las de voir de belles choses, je ne m'en lasserai jamais, mais j'en ai trop vu et en trop peu de temps. Puis la solitude commence à me peser, et j'éprouve de plus en plus le besoin de cette vie de famille dont j'espère bien ne me déshabituer jamais.

voyage d'études

Je n'ai pas voulu traverser Parme sans saluer Corrège ; c'est un véritable chef d'école, un de ces génies qui savent voir ce que nul n'avait observé avant eux. Si les grands Florentins ont trouvé la perfection du dessin et du modelé, Corrège a découvert le charme de la lumière.

Même chez Léonard de Vinci, les dégradations infiniment délicates du clair-obscur ne sont encore qu'un moyen pour analyser les formes. Chez Corrège, la lumière est étudiée pour elle-même, avec amour, avec enthousiasme, elle devient le but suprême de la peinture. C'est elle qui donne la vie aux êtres et aux choses, elle éclaire, elle réchauffe, elle enveloppe tout d'une atmosphère de grâce et de voluptueuse poésie.

A l'église Saint-Jean, j'ai beaucoup admiré la coupole décorée de figures hardiment lancées en plein ciel et savamment plafonnantes. Au centre, le Christ, vêtu d'une simple draperie d'un rose doré, s'élève dans une gloire resplendissante, c'est un éblouissement. Les apôtres sont assis sur des nuages et la science des raccourcis est déjà complète dans ces figures. Le mérite était grand, vingt ans avant que Michel-Ange eût terminé le Jugement dernier.

On peut critiquer le système décoratif des plafonds plafonnants, mais l'idée une fois admise, Corrège a eu raison d'en poursuivre la réalisation logiquement jusqu'au bout. Ici d'ailleurs la clarté reste encore parfaite. Plus tard, Corrège et ses imitateurs abuseront de là science. Dans la cathédrale de Parme, V Assomption de la Vierge est déjà un entassement confus de figures qui s'envolent. Les raccourcis sont violents, les genoux semblent toucher les mentons ; on ne distingue guère que les pieds et les jambes des beaux adolescents nus qui emportent la Vierge dans un tourbillon triomphal. Cela forme un fouillis tellement inextricable qu'on l'a comparé irrévérencieusement à un plat de grenouilles.

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J'ai fait de grands efforts pour comprendre cette vaste composition, mais je ne la connais bien que grâce à des gravures.

Nul n'a su comme Corrège opposer les lumières aux lumières et noyer les ombres dans d'autres ombres, ce qui donne à l'ensemble une admirable largeur, parfois cependant au détriment de la clarté.

Ses personnages virils manquent un peu de gravité austère. Son talent féminin respire une grâce voluptueuse. Je me souviens que mon ami Balavoine, de passage à Dresde, ne se lassait pas d'admirer un saint Sébastien dont l'expression me semble pourtant peu mystique et terriblement profane. La beauté coquette des Vierges de Corrège a quelque chose de provocant et l'ardeur des saints qui la contemplent est bien peu céleste.

Chez ses successeurs, cette recherche d'une grâce tendre et raffinée produira un art moins pur, moins élevé, plus sensuel que celui des anciens maîtres.

Mais je m'arrête, ce sont là des critiques de vieux pédants et je n'en crois pas un mot. En présence des grands chefsd'œuvre, ne faut-il pas tout d'abord tâcher de comprendre et admirer ? Qu'il est difficile de garder une juste mesure dans le blâme ou dans l'éloge ! La critique est moins aisée que ne le dit Boileau, et les juges sévères sont rarement les plus équitables. Pour apprécier une œuvre d'art, il faut se garder de demander à l'auteur autre chose que ce qu'il a voulu dire. Si je vois un connaisseur tomber en extase, pendant qu'un critique moqueur ricane et dénigre avec esprit, je me dis toujours que celui qui admire le plus est celui des deux qui a le mieux compris. Souvent les défauts sont réels, et il n'est pas inutile de les reconnaître, mais il faut surtout savoir les oublier. Admirer les qualités supérieures, s'incliner avec respect devant le génie, c'est une grande joie. Rien en ce monde n'est parfait, les maîtres euxmêmes sont des hommes. Plaignons ceux qvii ne s'aperçoivent pas que les grands hommes sont grands.

Italie. — 3

CORRESPONDANCE DE J. NICOLE AVEC PAUL M

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CORRESPONDANCE DE J. NICOLE AVEC PAUL M

Jules Nicole à Paul M.

Ischl, le 14 août 69.

... Parle-moi d'abord de Rome, de Rome où je m'indigne de n'être pas encore allé. — Je me suis un peu consolé en me plongeant dans les inscriptions romaines d'Orelli. Il y en a plus de sept mille, c'est donc une vraie mer à boire, mais il n'y en avait pas trop pour ma soif. J'ai le droit de dire que j'ai aussi passé mon hiver à Rome. Ce n'est pas sans doute la ville des Beaux-Arts que j'ai étudiée comme toi, je n'avais que la Rome ancienne, il a fallu m'en contenter. Je t'assure que j'ai ressenti des joies bien vives pendant ce travail. Le recueil d'Orelli est très complet, il renferme une espèce d'encyclopédie romaine : géographie, histoire, administration intérieure, vie des provinces, vie privée dans toutes les classes de la société, tout s'y trouve et beaxicoup de choses avec. Le tableau changeant du monde romain se reconstruit peu à peu devant vous. C'est laborieux, c'est aride parfois, et l'on n'a pas toujours, en lisant les inscriptions, cette vue instantanée et frappante que les monuments doivent Ai-v, er, mais l'impression qui vous reste a l'avantage d'èl.' . complète.

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çojyage d'études

Deux idées surtout ont ressorti pour moi de cette immense galerie de détails : la force écrasante de l'esprit romain, sa victoire absolue sur toutes les autres nationalités, voilà ma première idée. Le peu de différences essentielles entre la civilisation d'alors et la nôtre, voilà ma seconde. Ce n'est pas neuf, mais à présent, je suis sur que c'est vrai. Toi qui as vu Rome à Rome, dis-moi ce que tu penses de mes idées.

L'année dernière. J'ai fait le voyage de Genève à Odessa par Marseille, Messine et Gonstantinople. C'était magnifique. C'est un grand bonheur que Dieu m'a donné. Que de tableaux je vois revivre par le souvenir! Sans parler de la Corse et de la Sardaigne qui ont pourtant leur prix, surtout la Sardaigne avec ses beaux rochers qui tombent dans la mer, avec Caprera et la petite maison blanche de Garibaldi, j'ai traversé au lever du soleil le détroit de Messine entre l'Etna d'un côté, semblable au fronton d'un immense temple grec, et la Calabre de l'autre, bordée de collines rocheuses d'une couleur que j'aurais voulu prendre à ton intention.

Et la Grèce ! Je l'ai vue aussi, presque tout le Péloponèse ; les trois pointes de la feuille de platane ont passé devant moi; le golfe de Messénie, le Taygète, tout le pays de Sparte. Ah, le Taygète, ces sommets couverts de neige, et cette mer au pied; ce mélange de montagnes et d'eau, de hauteur et d'inlini, et cette lumière qui enchante tout cela; c'est quelque chose qu'il faut que tu voies. — J'ai passé près de Cythère, île très nue, en souvenir de Vénus; près de l'Argolide, enfin près d'Athènes. Oui, cher ami, j'ai vu le Pirée, l'Acropole et le Parthénon ; j'ai entendu cette musique inexprimable qui se dégage de ces ruines, et je n'y suis pas monté ! A Marseille on nous avait promis un arrêt de cinq heures, et le capitaine, je ne sais pour quelle raison d'économie, s'est remis en marche au bout d'une heure. Je pleurais presque en voyant Athènes s'éloigner.

Je ne .veux pas te mener plus loin pour cette fois : si je franchissais les Dardanelles, il faudrait aller à Gonstantinople, et il ne me resterait rien pour ma prochaine lettre. C'est mon ami Paul Milliet qui devrait m'envoyer quelques bribes de son superflu; lui qui ne sort de Pai-is que pour

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CORRESPONDANCE DE J. NICOLE

vivre à Rome et qui est continuellement dans une atmosphère saturée d'idéal...

Paul M. à J. Nicole

Paris, 23 août 69.

... Tu me demandes si le mouvement politique m'intéresse. Il faudrait être bien égoïste pour y demeurer complètement étranger. J'ai suivi quelques réunions électorales; j'ai eu l'honneur d'être bousculé par les sergents de ville; j'ai entendu des discours furibonds, où Jules Favre était accablé d'injures; on lui reprochait surtout de n'être pas athée. Cela ne m'a pas empêché de voter pour lui. Mon père, qui a bien le droit d'être irréconciliable, votait pour Rochefort. Quant à l'émeute, personne n'a su au juste ce que c'était, ni qui l'avait faite.

Je n'ai pas tardé à reprendre ma vie accoutumée, et je crois bien que je ne serai jamais un homme politique. Je vis trop dans un monde imaginaire, en dehors de l'espace et du temps. N'ai-je pas eu de longues et délicieuses causeries avec Giotto et avec Michel-Ange?

Ah, cher ami, quel beau rêve j'ai fait pendant quatre mois, dans ce pays enchanté, où le passé est encore si vivant !

... D me faut du calme, du recueillement, pour que l'enthousiasme me gagne. Quand je suis seul, enfermé dans quelque adorable chapelle, assis en face d'une fresque de Giotto, je regarde, immobile, je regarde pendant des heures. J'ai fait abdication complète de ma réflexion, de ma volonté, je suis absolument passif. Je ne pense plus, je regarde... Je sais à peine si je vis, c'est l'anéantissement dans la contemplation.

Et pendant ce temps-là l'image se grave peu à peu en moi, comme sur la plaque du photographe, et devient un souvenir ineffaçable. Cela est tout instinctif. Et alors, une émotion vague arrive, faible d'abord, comme un flot murmurant ; elle grandit, c'est une marée montante qui m'emporte, je bois le chef-d'œuvre à longs traits, je m'en imprègne; c'est une vision, une extase; je me confonds avec l'œuvre, comme le mystique avec Dieu.

J'en suis à me demander si cet état d'esprit n'est pas

voj'age d'études

désastreux pour l'originalité ; mais je le goûte si rarement et j'y trouve tant de charmes que je n'ai jamais su résister. D'ailleurs U me reste dans la mémoire une image que je puis consulter ensuite pour faire la part de l'éloge et du blâme, mais il m'est impossible d'admirer et de juger à la fois.

... Tu me parles de Rome, mais de la Rome antique, de sa force, de ses conquêtes, de sa civilisation si peu diiférente de la nôtre ; mais dans la Rome des Papes il ne reste rien de cela. J'ai été véritablement attristé, et, sans les chefs-d'œuvre qui font oublier tout le reste, on se dégoûterait vite de cette sale ville et de son sale peuple. Je ne suis pas encore arrivé à comprendre la beauté des tas d'ordures, (i)

Partout une architecture théâtrale, prétentieuse, des statues de style flamboyant, partout la pose et l'ostentation. Le luxe révoltant du clergé, la mine insolente des laquais, l'air cafard et bas des robustes mendiants qui vous poursuivent, un culte pompeux et vide, mélange de superstition et de débauche, (2) les antiques Romains devenus des brigands ou des crétins, n'ayant plus ni dignité, ni cœur, ni sens moral, tout cela n'est-il pas triste ?

Dans le reste de l'Italie, j'ai trouvé partout celte politesse simple qui distingue les hommes libres. A Rome, on est insolent ou rampant selon le pourboire. Avec de l'argent ou des protections tout est permis.

Les fresques de Michel-Ange sont noircies par la fumée des cierges. On appuie chaque semaine des échelles sur les plus belles ligures du Jugement dernier, et des manœuvres sont dessus qni cognent sans respect. Je l'ai vu, et cela me faisait lui mal physique ; mon cœur se serrait. Dans ces moments-là, moi inoffensif, j'aurais voulu cravacher ces brutes, ou plutôt ceux qui les commandent. C'est qu'il s'agissait de choses importantes ! Il fallait bien changer les tentures d'un autel qu'on a eu l'heureuse idée de plaquer

(i) Cf. G. Bizet. Lettres de Rome.

(a) N'est-ce pas exagéré? me demande J. Nicole. — Je réponds Non.

CORRESPONDANCE DE J. NICOLE

sur le groupe central du Jugement dernier. Et cette cérémonie se renouvelle à chaque fête ! Que deviendrait la religion si la Chapelle Sixtine n'était pas tendue de blanc le jour de l'Immaculée Conception?

C'est alors qu'il faut voii> sous un dais splendide, le Pape debout, qui reçoit sans rii-e l'encens qu'on lui lance au nez de toutes parts comme à une idole, au milieu des chants solennels ; tandis que la foule se prosterne et baise la terre à ses pieds. Quel spectacle pittoresque ! Mais cela révolte trop pour qu'on puisse admirer sans arrière-pensée.

La querelle des Classiques et des Romantiques semblait terminée, mais les survivants des luttes de i83o avaient conservé des convictions passionnées et exclusives dont la violence nous étonne aujourd'hui.

Paul M. à J. Nicole

Août 69.

M. Perrin vient de me faire une scène dont j'ai été profondément troublé. Tu t'en souviens, l'ami d'Orsel prétend mettre la peinture au service de la religion et de la morale. Il n'admet rien en dehors des Primitifs. Raphaël et Michel-Ange sont pour lui déjà dans la décadence. — Je trouve ces idées exagérées ; pourtant avec une petite part de vérité, et, pour mettre de l'ordre dans mes études, j'avais consacré mon voyage presque exclusivement aux artistes du quinzième siècle. J'avais travaillé avec ardeur, avec délices. Le découragement avait été longtemps ma maladie, mais je revenais d'Italie fortifié par l'étude des maîtres et comme enivré de leurs chefs-d'œuvre. — M. Perrin me reçut froidement et, ouvrant à peine mon carton, il y jeta un coup d'œil rapide, tout en poussant des exclamations de dédain et presque d'indignation. Puis se levant : « M. Lugardon, dit-il, vous a autrefois recommandé à moi; à sa considération je crois devoir vous dire franchement la vérité. »

117 Italie. — -}.

voyage d'études

Ce début m'effraya. Déjà au retour de mon premier voyage, M. Perrin m'avait conseillé de mettre à part deux ou trois dessins et de brûler tout le reste. Il y avait du feu dans le salon, et il semblait m'inviter à faire en sa présence cet autodafé solennel. Puis, voyant que je n'avais pas assez d'héroïsme pour sacrifier mes chers souvenirs, il me conseilla d'en faire un paquet et d'y mettre les scellés, pour ne l'ouvrir quau jour où je serais de force à résister aux mauvais exemples. — Je m'attendais à quelque conseil du même genre. Ce fut bien pis !

— « Vos parents ont-ils de la fortune ? continua M. Perrin. — Monsieur, répondis-je très troublé, mes parents me permettent de continuer mes études aussi longtemps qu'il le faudra. — "Vous êtes dans une voie déplorable. Si vous étiez un simple amateur, cela aurait moins d'importance... et encore? Non, je vous dirais la même chose. Il fallait, dans tout votre voyage, faire seulement deux ou trois dessins. Chaque croquis lâché est un pas en arrière. Je ne vois là que des à peu près, des barbouillages romantiques, c'est-à-dire sans conscience. »

Et, après quelques épithètes injurieuses, il termina par celle-ci qu'il lança avec une expression de dégoût et de profond mépris : « C'est du Corrège ! ! ! »

Après quoi, il s'est radouci. Pendant plus de deux heures, il m'a témoigne beaucoup d'intérêt, me disant que je lui avais donné des espérances, qu'il ne fallait pas chercher des qualités inconciliables, que je me laissais influencer, qu'il fallait faire un grand effort de volonté, renoncer à mon tableau commencé, m'enfermer seul, pendant une année, pour copier les dessins de Flaxman, en me corrigeant avec des calques.

Ces reproches et ces conseils perdaient un peu de leur poids par leur exagération même. Mais ce qui me lit une impression bien plus forte, ce fut de voir quelques dessins d'Orsel. — M. Perrin me les expliqua avec un enthousiasme communicatif, de vrais chefs-d'œuvre ! dans une manière froide et abstraite, mais d'une précision, d'une science, d'une probité, d'une volonté admirables!

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CORRESPONDANCE DE J. NICOLE

Ces émotions m'avaient remué profondément. Je sortis en remerciant bien sincèrement M. Perrin, calme en apparence, mais le désespoir dans l'àme. J'étais donc bien décidément incapable d'arriver à rien. Après quatre mois d'efforts, je me trouA^ais moins avancé qu'avant. J'étais brisé, hors de combat.

A la réflexion pourtant, je me suis dit que chacun avait ses idées. J'ai les miennes auxquelles je tiens. Je ne changerai d'opinion que pour de bonnes raisons et non pas sur l'avis d'un seul maître, quels que soient son mérite et son autorité.

En i83o, il y avait deux camps, aujourd'hui chacun marche seul. Nous n'admettons plus, pour notre usage du moins, la distinction entre coloristes et dessinateurs, distinction utile seulement pour la critique et l'histoire de l'art. Un peintre ne doit exagérer volontairement ni ses qualités ni ses défauts, pour se faire une originalité factice. Tout ce qu'on peut lui demander, c'est d'exprimer avec sincérité ce qu'il voit et ce qu'il sent; réalité ou vision, peu importe, pourvu qu'il puisse dire en conscience : voilà ce que j'ai vu.

Cette malheureuse scène m'a attristé; je me suis remis au travail sans goût. Quelques petits succès d'école, qui n'ont guère d'importance, ont pourtant contribué à me rendre courage.

Et toi, cher ami, viendras-tu à Paris pour un hiver seulement! Je souhaite que le paquet de programmes que je t'envoie soit un hameçon capable de te prendre et de te retenir.

Jules Nicole à Paul M.

Pétersbourg, le i3 janvier 70.

Les Russes, qui sont de trois cents ans en retard sur nous, ont imaginé, pour qu'on s'en aperçoive moins, de nous reconnaître dans leur calendrier une avance de treize jours. C'est ce qui fait que je suis encore entre Noël et le nouvel an, c'est-à-dire en congé, et j'en profite pour causer un peu avec toi.

çoj''age d'études

Je pense constamment à mon projet d'études à Paris : je travaille et j'économise; j'économise surtout, c'est la condition sine qna non de toute étude désintéressée. Je me livre donc à la soif des richesses, au plaisir d'entasser; je m'informe des meilleurs placements; j'ai l'œil sur la cote et je surveille les oscillations du change. Tu ne m'en aurais pas cru capable.

Cependant mon ardeur au gain ne m'empêche pas de travailler. Je partage mes heures de loisir entre le russe, car il faut bien que je rapporte quelque chose de mon séjour ici, et mes chers auteurs anciens. Je suis le programme de la licence-ès-lettres ; du reste il n'a rien de très formidable, et avec lui je ne fais pas beaucoup de nouvelles connaissances. J'aurai passablement à relire, ce qui est ennuyeux, lorsqu'il y a tant de choses qu'on n'a pas lues. En tète des auteurs grecs se trouve Sophocle pour le Philoctète, que j'ai déjà traduit avec délices. Quelle perfection, dans (juelle simplicité!...

(Suit une analyse enthousiaste du chef-d'œuvre).

Après Sophocle vient Euripide pour Hippolyte. Quelle chute! Quelle dififérence, je ne dis pas avec Sophocle, mais avec Racine. Les trois quarts de la pièce ne sont pas d'un poète, mais d'un faiseur. Des réflexions philosophiques, de vraies dissertations aux endroits les plus pathétiques. On dirait du Voltaire, traduit mille ans d'avance. Les chœurs ne sont qu'un remplissage harmonieux. A cette harmonie près, c'est la musique d'entr'acte de la Comédie-Française ; aucun rapport avec les épisodes. De temps en temps quelques vers admirables viennent vous rappeler que c'est pourtant à Athènes qu'Euripide écrivait. J'espère pour lui et pour moi qu^Hippolyte est sa plus mauvaise pièce. ' Dans ta prochaine lettre je te prie de me copier la traduction latine des vers 49^ à 492- Tu as l'édition Didot, moi je n'ai que le texte grec, (i)

(i) Mon ami lisant une édition dont le texte était altéré, avait su, au moyen de corrections ingénieuses et savantes, rétablir la meilleure leçon.

CORRESPONDANCE DE J. NICOLE

Pardonne-moi, cher ami, de te faire la victime de mes études. Je n'ai que toi. Quand je serai à Paris, tu en verras bien 4'autres.

Et toi, comment vas-tu? Est-ce que tu fais toujours bon ménage avec ton Hamadryade? Elle est venue souvent me voir cette ligure si naïvement divine ; c'est surtout quand je travaille à mon grec qu'elle m'apparait sortant de son chêne.

... A Genève on me regarde déjà comme un Russe et j'aurai à faire des frais considérables d'amabilité et de patriotisme, quand il s'agira de me gagner une place à notre soleil. Il y a des moments où j'ai bien peur de rester ici pour tout de bon ; il me semble que je pousse des racines comme Philémon, et j'ai besoin de me dire bien vite pour me rassurer que je n'ai pas de Baucis.

Paul à J. JVicole

25 janvier i8;o.

... Tu me demandes des nouvelles de mon Hamadryade. Elle a un peu changé depuis que tu ne l'as vue. J'ai le malheur de croire tout ce qu'on me dit, et chaque fois que quelqu'un vient voir mon tableau, je le recommence, sans arriver à contenter ni les autres ni moi-même. Mon chêne a presque suivi les saisons ; pour le moment il est en automne; je ne sais pas s'il va reverdir au printemps.

... Je suis bien loin de partager ton dédain pour Euripide et en particulier pour VHippolyte que l'on s'accorde généralement à regarder comme l'une de ses meilleui-es pièces. Schlegel a écrit en français un opuscule pour démontrer la supériorité de la pièce grecque sur la Phèdre de Racine. Je ne veux pas dire qu'il n'y ait pas des changements heureux dans la pièce française ; le rôle de Phèdre tout entier est admirable, mais l'élégance même du langage nous ramène à chaque instant à une époque trop civilisée. La Phèdre d'Euripide est plus éloignée de la réalité moderne, et, pour les Grecs, la fatalité de la passion en atténuait l'horreur. — La pompe monotone de l'alexandrin et le manque de vraie simplicité me semblent balancer largement les arguties

voj^age d'études

philosophiques d'Euripide. Comment peux-tu supporter la tendre Aricie et « ses innocents appâts »? et: «si je la haïssais, je ne la fuirais pas »,et : « vous voyez devant vous un prince déplorable ». Ce sont des personnages de VAstrée qui pai'lent ainsi, et je ne puis pas me représenter Aricie autrement que vêtue du petit péplum en flanelle rose qu'elle porte aujourd'hui au théâtre.

Quant à l'Hippôlyte de Racine, il me semble fade, galant et bête comme un petit marquis. S'il connaît l'amour, c'est probablement par les romans de mademoiselle de Scudéry. Il est loin du jeune ascète mystique, si vivant, si original, si plein de charme qu'a peint Euripide, et que j'aime tant.

Pour moi qui cherche dans les poètes des sujets de tableaux, j'en ai rarement trouvé d'aussi nombreux et d'aussi beaux que dans VHippolyte. C'est une de mes pièces de prédilection. Assurément ce n'est pas d'un art aussi grand ni aussi pur que celui de Sophocle, mais quelle mise en scène admirable! Dès le début, ces jeunes gens qui reviennent de la chasse; Hippolj'te passant dédaigneusement devant la statue de Vénus pour aller offrir à Diane une couronne. — Que de fois, quand je me promenais seul dans la forêt en écoutant le bruit des feuilles, ai-je songé à ces mystiques entretiens de Diane. — Encore un tableau que je tâcherai de faire : Hippolyte écoutant la voix de Diane invisible pour lui.

Jules Nicole à Paul M.

Varsovie, (i)

En arrivant à Varsovie, j'ai vu bien des choses dignes d'attention. Comment ne pas s'intéresser à cette population si sympathique, pour ne pas dire plus ; et puis quel contraste pittoresque, inconnu dans nos pays d'égalité, n'offrent pas ces deux peuples, les Chrétiens et les Juifs, vivant dans les mêmes rues, mais aussi séparés de condition et de figure que les blancs et les nègres en Amérique.

(I) Cette lettre, commencée en janvier, ne fut terminée que le 3 juin i8;o.

CORRESPONDANCE DE J. NICOLE

Je n'ai pas vu, même en Espagne, un type aussi beau, aussi intelligent, une proportion aussi forte de jolies femmes que chez les Polonais ; et presque aussi nombreux qu'eux sont les Juifs, tous laids, vêtus de longues redingotes graisseuses qui leur tombent sur les talons et portant deux boucles de cheveux frisés, deux tire-bouchons, qui pendent sur leurs joues et donnent à leur laideur quelque chose d'efféminé.

Et voilà que, pour être resté six mois sans t'écrire, je suis obligé de me rabattre sur les Juifs de Varsovie. Mais j'ai pris envers moi-même l'engagement sérieux de ne plus laisser traîner les choses ainsi. C'est en les laissant s'allonger indéfiniment qu'on brise

Ces fils mystérieux où nos cœurs sont liés.

Et je ne veux pas briser le nôtre.

Je relisais celte semaine les Nuées d'Aristophane, et chaque mot de Strepsiade venait réveiller les souvenirs des temps heureux. Je te voyais assis à côté de moi, en face de Bétant qui faisait le paysan : « Viens ici pour que tu pleures. » Et « croquer le marmot » ! Et « empompadonrer » / S'il y a un paradis et que nous y allions, je suis bien sûr que nous y recommencerons les Nuées.

Paul, l'étudiant insoucieux qui, en 1869, s'occupait uniquement de littérature et d'art, était loin de prévoir les événements tragiques auxquels il allait bientôt se trouver mêlé.

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