‹ Caïn et ArtèmeChapitre 3 sur 7 · Chanson très populaire parmi les hàleurs de la Volga · texte numérisé non relu

Chanson très populaire parmi les hàleurs de la Volga

•2i\ GAIN ET AliTE.AlE

j^lotait, jurait avec désespoir et pressait légèrement ses paupières pour en faire sortir les larmes qui remplissaient ses yeux; elles roulaient grosses et brûlantes, le long de ses joues, dans ses oreilles, et il sentit que grâce à ses larmes, quelque chose se nettoyait en lui.

— C'est bon... attendez... murmurait-il au milieu de ses gémissements.

Puis, soudain, il entendit tout près de lui des sanglots et des murmures étoufles ; c'était comme si on avait voulu le contrefaire.

— Oui est là? demanda-t-il d'une voix menaçante, bien qu'il eût peur sans savoir pourquoi.

On ne répondit pas à sa question.

Alors rassemblant toutes ses forces, Artème se tourna sur le liane, poussa un hurlement de douleur sauvage, se souleva sur le coude et aperçut dans le brouillard un petit corps recroquevillé en boule sur le bord de la « beliana ». Un homme cachait sa tête sur ses genoux qu'il tenait serrés entre ses longues m.ains sèches; ses épaules tremblaient. 11 sembla l\ Artème que c'était un petit jeune homme.

— Viens ici, dit-il.

Mais l'autre ne lui obéit pas, il continuait à trembler, comme s'il grelottait de fièvre.

Les yeux d'Artème se troublèrent de douleur et d'elfroi en apercevant cet être et il se mit à hurler :

GAIN ET AUTEME 27

— Viens !

Mais, en réponse, toute une grêle de mots treaihlanls et précipités se répandit :

— Quel tort vous ai-je fait ? Pourquoi criezvous contre moi? Ne vous ai-je pas lavé et abreuvé, ne vous ai-je pas donné de l'eau-de-vie? N'ai-je pas pleuré quand vous avez pleuré, et if ai-je i)as eu mal ([uand vous avez gémi? Oh! mon Dieu ei mon Seigneur! Même le bien que je fais ne me rapporte que des souffrances! Quel mal ai-je causé à votre àme ou à votre corps? Quel dommage puis-je vous occasionner, moi! moi!...

Après avoir C(>uj)é son discours de trois sanglots, l'homme se tut; il était assis par terre, il se prit la tète dans ses mains et commença ii se balancer de droite à gauche.

— Gain! C'est donc loi?

— Oui! et après? C'est moi...

— C'est toi? Allons! Mais enlin... tu es là? Aie! Viens ici. Allons... Original!

Artème restait tout déconcerté par la surprise et sentait en même temps éclater en lui quelque chose comme de la joie. II se mit même à rire lorsqu'il vit le Juif ramper timidement vers lui à (juatre pattes, tandis que ses petits yeux se mouvaient rapidement dans le ridicule visage qu" Artème connaissait depuis longtemps.

— Viens sans crainte! Ma parole, je ne te toucherai pas. Il crut nécessaire de rassurer le Juif.

Gaïn rampa jusqu'à lui, s'arrêta et se mil à le regarder avec un sourire craintif et suppliant, comme s'il se fût attendu à voir fouler aux pieds son corps ratatiné par la peur.

— Allons!... C'est donc toi! Et tu as fait tout cela! Qui t'a envoyé... Anissia? interrogea Artème, dont la langue se mouvait avec peine.

— Je suis venu de moi-même !

— De toi-même? Tu mens !

— Je ne mens pas, je ne mens pas! chuchota vivement Gain. Je suis venu tout seul, je vous prie de me croire. Je vous raconterai comment. Ecoutez. J'ai appris la chose à Gavrilovka... Je huvais du thé et j'entends dire : On a battu Artème cette nuit et on la laissé pour mort. Je ne l'ai pas cru, allez! Ge n'est pas à vous qu'on peut faire une chose pareille. J'ai bien ri. « Oh! pensai-je, sont-ils stupides ! Get homme est comme Samson, et qui de vous peut le vaincre? « Mais des gens venaient toujours et répétaient : « 11 a son affaire, il a son affaire! » ils parlaient de vous avec des malédictions et ils riaient... Tous étaient contents... et alors je l'ai cru. Et j'ai appris que vous étiez la. On a déjà passé ici pour vous regarder et on disait que vous étiez mort. Je suis venu et je vous ai vu... vous avez pleuré pendant que j'étais là, debout. Je pensais en vous voyant : « On l'a vaincu, l'homme le plus vigoureux de la terre!...

une pareille force, une telle puissance... » J'ai eu pitié de vous, pardonnez-moi de vous le dire. J'ai pensé qu'il fallait yous laver avec de Teau... et je l'ai fait... <'l grâce à cela vous avez commencé il revivre... J'étais li<*un'ux, ah I comme j'étais heureux, vous ne me croyez pas, non? Parce que je suis Juif? n'est-ce pas? Mais non, vous me crovez... Je vous dirai pourquoi j'étais content et (■•'que j'ai pensé... Je vous dirai la vé'rité... vous ne vous fâcherez pas contre moi?

— Voilà le signe de la croix 1 que la Joudre me tue ! jura avec énergie le beau garçon vaincu.

Caïn s'avança plus près de lui et baissa encore In voix :

— Vous savez quelle vie horrible je mène?... Vous le savez, oui? Nai-je pas, pardonnez-moi, Hipporté des coups de vous? Ne vous ètes-vous pas moqué du sale Juif? Ehl quoi? C'est vrai! Vous me pardonnerez si je vous dis la vérité, vous lavez juré. Ne vous fâchez pas! Je dis seulement .[ue vous, comme tous les autres, vous avez poursuivi le Juif. Et pourquoi : le Jui'f n'est-il pas le fils de votre Dieu, et le même Dieu ne vous a-t-il pas donné une àme à vous et à moi?

Caïn se hâtait, jetant question après question, sans en attendre la réponse ; en lui bouillonnaient tout à coup les mots avec lesquels il marquait dans son cœur les offenses et les outrages qu'on lui faisait. Ils ressuscitaient tous en lui et débor-

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daient de son cœur en un torrent brûlant. Artème se sentait gêné devant lui!

— Entends-tu, Caïn. dit-il sourdement, laisse tout cela! Je te... que je sois maudit si je te touche maintenant du bout du doigt... et si quelqu'un d'autre s'y risquait, je le mets en morceaux! As-tu compris?

— Ah ! ah ! s'écria Caïn qui fit claquer sa langue triomphalement. Voilà! Vous avez de grands torts vis-à-vis de moi... pardonnez-moi! Ne vous fâchez pas, parce que vous savez que vous avez tort envers moi! Je sais cependant, oh!... je le sais!... vous êtes moins coupable que les autres !... je le comprends! Tous, ils ne font que cracher sur moi de bnir sale salive... vous, vous crachez aussi sur moi, mais vous crachez en même temps sur eux, tous. Vous avez offensé d'autres gens, plus cruellement que moi. J'ai pensé alors : «cet homme est grand et robuste; il moiïense et il me bat, non parce que je suis un Juif, mais parce que je ne suis pas meilleur que les autres et que je vis parmi eux. >• Et... je vous ai toujours aimé avec respect et avec crainte. Je vous regardais et je pensais que vous pouviez déchirer la gueule d'un lion et vaincre les Philistins... Vous les battiez... et j'aimais voir comment vous vous y preniez... Et j'ai voulu aussi être fort, moi... mais... je suis comme une puce...

Artème riait d'une voix enrouée.

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— C'est juste... Tues comme unepuceî...

11 ne comprenait pas bien ce que Caïn lui disait, mais il lui était a.gre'able de voir près de lui la petite figure du Juif. Et avec le chuchotement excité de Caïn. plusieurs pensées se croisaient lentement dans sa tète :

— Quelle heure est-il maintenant? Environ inidi,probahlemenl. Et aucune d'elles n'est venue -'informer de l;« sanl- de son chéi-i. Mais le Juif, lui, est venu... e( il m'a aide el il dit qu'il m'aime, et moi, je l'ai battu, ollensé, combien de fois!... l]t il loue ma force ! Me reviendra-t-elle, cette force?... Mon Dieu, si elle pouvait revenir!...

Artème soupirait lourdement, il s'imaginait voir ses ennemis battus par lui et enllés comme il l'i'lail lui-même. Et eux aussi, gisaient quelque j)art... Mais ce seront leurs amis, qui viendront It's voir, et non le Juif.

Artème regarda Caïn et il lui sembla que ces j)ensées avaient fait naître une sorte d'amertume dans sa bouche oi dans sa gorge.

II cracha et soupira de nouveau.

Et Caïn parlait toujours, ti'ès excité, la face rontractée par cette excitation, et tremblant de tout son corps :

— Et quand vous avez pleuré... j'ai pleuré aussi... par pitié pour votre force.

— Et moi, j'ai pensé que quelqu'un se moquait de moi. disait Artème avec un sourire morose.

— J'ai toujours aimé votre force... Et je priais Dieu : « Notre Père éternel dans les cieux et sur la terre. Fais que je sois utile à cet homme! Fais que je puisse lui rendre un service quelconque et que sa vigueur devienne une défense pour moi. Fais que cette force me préserve des vexations continuelles et que mes persécuteurs périssent par cette force. » Ainsi, j'ai prié... longtemps,, bien longtemps, demandant à mon Dieu de me faire un défenseur, un protecteur de mon plus grand ennemi, comme il a donné à Mardochée un protecteur dans la personne du tsar, qui a vaincu tous les peuples... Et voilà que vous commenciez à pleurer... et j'ai pleuré aussi... mais subitement vous avez crié et toutes mes prières se sont évanouies.

— Est-ce que je pouvais savoir?... original que tues! disait Artème souriant d'un air de repentir.

Mais Gain n'entendait pas ses paroles. Il se balançait, agitait les mains et bredouillait toujours. C'était un chuchotement passionné dans lequel vibraient la joie et Fespérance, Fadoration de la puissance de cet homme estropié, et la crainte, et la tristesse.

— Mon jour est enlin là... et je suis seul près de vous... Tous, ils vous ont abandonné, mais moi, je suis venu. Vous guérirez, Artème, n'estce pas? Vous n'avez rien de grave? Et votre force vous reviendra?...

— Je guérirai... n'ciie pas pour!... Et toi, à cause de ta bonté, je le soignerai comme un petit enfant.

Peu à peu Artème se sentait mieux; il lui semblait qu'il éprouvait des douleurs moins vives dans la tôle, et que ses pensées devenaient plus claires. (( 11 faut prendre fait et cause pour ce pauvre Caïn, se disait -il. Il est si doux et il s'exprime si franchement. » A cette pensée, Artème souriait soudain; depuis longtemps un vague désir languissait en lui, et maintenant il savait quel était ce désir.

— j\lais!j"ai faim! Est-ce que tu pourrais me procurer quelque chose à manger, Caïn?

Caïn sursauta si brusquement qu'il se heurta à une borne. Son visage était complètement transformé, une expression d'énergie et en même temps quehjue chose d'enfantin et de naïf s'y reilétait. Artème, ce fabuleux athlète, lui demandait à manger, à lui, Caïn !

— Je vous donnerai tout ce que vous voudrez. C'est déjà prêt, ici, dans lecoin.Ouand quelqu'un est malade, il faut qu'il mange, je le sais. Oui! Et en venant ici, j'ai dépensé en route tout un rouble pour acheter de la nourriture.

— Nous réglerons nos comptes. Je te rendrai dix roubles. Je peux le faire... l'argent n'est pas à moi. Je n'ai qu'à dire : «donne », et on me donne tant que je veux...

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Il riait débonaairement et en entendant ce rire, Gain rayonnait de bonheur et lui aussi s'égayait.

— Je sais bien! Dites-moi ce que vous désirez. Je ferai tout au monde pour vous, tout I

— G"est bon! Alors commence par me frictionner avec de l'eau-de-vie. Je veux que tu me frictionnes d'abord... ensuite je mangerai. Mais est-ce que tu sauras comment t'y prendre?

— Pourquoi pas ? Je m'en tirerai aussi bien que le meilleur docteur !

— Alors, vas-y! tu me frictionneras et ensuite je me lèverai.

— Vous vous lèverez ?... Oh! non. je ne crois pa> que vous en serez capable.

— Tu ne crois pas? Eh bien, tu verras ! Pensestu que je vais rester couché ici? Quel drôle de corps tu fais ! Frictionne-moi donc et ensuite tu iras dans le faubourg, chez la pâtissière Mokewna et tu lui diras que je veux m'installer dans sa remise... ({u'elle y mette de la paille, ("est chez elle que je reprendrai le plus vite mes forces. Tu seras l)icn payé pnui' ta peine... ne t'inquiète pas de ça.

— Je vous crois, répondit Gain, versant de l'eau-de-vie sur la poitrine d'Artème, et commençant à le frictionner; je crois en vous plus qu'en moi-même. Oh! je vous connais bien !...

— Oh! oh! frictionne, frictionne! Plus fort!... Encore, encore!... Tu penses que cela fait très

mal!... Mais c'est bon! Encore! Oh! oh! Ici!... Ici!... Et là!... Oh! Oh! rugissait Artème.

' — Je ferai tout au monde pour vous; si cela vous plaît je me jetterai à l'eau, disait Gain continuant ses déclarations d'amitié.

: — Bon, bon !... Encore! Maintenant, l'épaule !... Plus fort! Eh! les diables maudits!... Comme ils m'ont arrangé!... et comme toujours c'est hi faute d'une femme. S'il n'y avait p;is de femme, je n'aurais pas bu, i't quand je suis sobre personne n'ose m'attaquer...

Caïn, qui était cnli'é dans son rùle de domestique, déclara :

— Les femmes! c'est le péché du monde. — Nous aulres Juifs, nous avons même une prière matinale (jue voici : •< Sois jiéni, notre Dieu éternel, Tsar de l'inivers, de ce que tu ne m'as pas créé femme... »

— Hé, hé !... C'est vrai? s'exclama Arlème. Et vous faites cett<'[)rière?... Vous êtes des gens bien curieux ! Enlin, qu'est-ce que c'est, la femme ! Elle est bète, c'est vrai, cependant on ne peut vivre sans elle... Mais qu'on prie Dieu ainsi... Ça, c'est trop fort, c'est blessant pour elle. Crois-tu qu'elle n'a pas de sentiments, la femme ?

Immobile, énorme, Artème, que les enflures rendaient encore plus volumineux, restait étendu à terre, et près de lui, Caïn, petit et frêle, suffoquant sous l'elTort.lui frottait les côtes, la poitrine,

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le ventre ; et l'odeur de i'eau-dc-vie le faisait tousser. Des e^ens passaient continuellement le long de la rivière, on entendait des conversations et des bruits de pas. La <( beliana » dominait la gorge sablonneuse élevée d'une sagène' environ. Une bande étroite de sable, couverte de petits morceaux de bois et de gravois, la séparait du tleuve. L'endroit était désert en général, mais, ce jourlà, la (( beliana » semblait présenter aux passants un intérêt tout particulier. Gain et Artème voyaient des gens s'approcber d'elle continuellement, s'asseoir sur le fond, en frappant les rebords du pied. Gela mettait Gain mal à l'aise. Il cessa de parler, et se traînant silencieusement près d' Artème, il sourit, craintif et piteux :

— Entendez-vous?...

— J'entends, dit l'atblète avec un rire content. Je comprends; ils voudraient se rendre compte, voir si je serai de nouveau l'établi bientôt; aussi bien, ils ont besoin de le savoir afin de préparer leurs côtes... Ah! ah! les diables! G'est une humiliation pour eux, évidemment, que je n'aie pas crevé!... Leuj' petit travail n'a servi à rien.

— Et savez-vous quoi... lui chuchota Gain à l'oreille, avec un air d'épouvante et d'avertissement sur sa figure. Savez-vous quoi? Je vais

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