‹ Caïn et ArtèmeChapitre 4 sur 7 · Sagène, 2 1/2 mètres · texte numérisé non relu

Sagène, 2 1/2 mètres

GAIN ET ARTÈME 37

m'en aller, et vous resterez seul et alors ils viendront vers vous et... et...

Artème ouvrit la bouche et laissa s'échapper de sa poitrine une vraie salve de rires enroués :

— Ah! toi, pauvre vermisseau! Alors tu le figures qu'ils ont peur de toi, hein? De toi

— Ah ! mais, je puis servir de témoin

— Ils te donneront une taloche, ah ! ah! ah! Et alors lu pourras témoigner... dans l'outre monde...

Le rire d'Artème chassait la peur de Gain. Le Juif sentait dans sa poitrine étroite et déprimée une S('Ciirité complète et joyeuse. Maintenant, sa vie à lui, Gain, prendrait une autre tournure, maintenant il avait une main puissante, qui éloignerait pour toujours les coups et l'injustice des gens qui, jusqu'ici, l'avaient torturé impunément.

Un mois environ s'était écoulé.

Un jour, vers midi, heure à laquelle la vie se condense et bouillonne et prend à Ghikhan un caractère tendu, alors que les marchands de nourriture sont entourés d'une foule d'ouvriers arrivant du port et des débarcadères avec le ventre creux et un besoin impérieux de manger, alors que toute la rue est remplie de l'odeur chaude

répandue par la viande gâtée et cuite, à cette heure-là, quelqu'un s'écria à demi-voix:

— Artème arrive.

Quelques déguenillés qui rodaient inoccupés dans la l'ue, attendant la première occasion venue pour tirer profit de n'importe quoi, disparurent vivement on ne sait oii. Les habitants de Ghikhan commencèrent à jeter les yeux de côté et d'autre avec inquiétude et curiosité, dans la direction d'oii était parti TavertissemenL

Artème était attendu depuis longtemps avec un vif intérêt. On discutait passionnément la façon dont il ferait sa rentrée en scène.

Comme auparavant, Artème tenait le milieu do la chaussée, s'avançant de sa démarche habituelle et lente d'homme rassasié qui se promène. Il n'y avait rien de nouveau dans son extérieur. Comme toujours, sa veste s'accrochait à son épaule; il portait sa casquette sur l'oreille, et ses boucles noires se répandaient siu' son front comme autrefois. Il avait passé le pouce de sa main droite dans sa ceinture, la main gauche était profondément enfoncée dans la poche de son pantalon, et il bombait sa poitrine athlétique. Seulement, sa belle ligure semblait avoir pris une expression intelligente, comme il ai-rive toujours après une maladie. Il allait, répondant aux salutations et aux compliments par de nonchalants signes de tète.

Toute la rue l'accompagnait de ses regards et

CAÏN ET ARTÈMR M9

d'un faible niiiriiiiire d'étonnement et de ravissemeixt devaat cette force indestructil)Ie que rien n'avait pu terrasser. Il y avait beaucoup de gens dans le faubourg qui parlaient avecaniniosité de son r«'tablissement : ils couvraient d'injures méprisantes ceux qui n'a\ai('nt pas su (b'foiu'er les poumons d'Art«''me et lui casser les cotes. Car il est impossible qu'il existe un homme qu'on ne puisse estropier jusqu'à ce que la mort s'ensuive... lit daulrcs bâtissaient avec plaisir des hypothèses ^ur la manière dont l'atblète ferait justice du - Bouc-Rouge» et de sa bande. Mais plus la force est grande, plus elle est ensorcelante, et la majorité s'inclinait devant le prestige de la force d'Artème.

Cependant, Artème entrait déjà dans la « Gavrilovka », le club de Chikban.

Lorsque sa haute et puissante stature apparut sur le seuil du cabaret, il n'y avait que peu de monde dans la longue chambre basse à voûte de briques. A la vue d'Artème, deux ou trois exclamations retentirent, une agitation embarrassée se manitVsla. et quelqu'un se réfugia prc'cipitamment dans un coin éloigné de la cave humide, enfumée par le mauvais tabac, et tout imprégnée de saleté et de moisissure.

Sans avoir l'air de remarquer personne, Artème fit lentement des yeux le tour du cabaret et répondit par une question aux compliments flatteurs de l'aubergiste, Savka Kliébnikotf.

40 GAIN ET ARTÈME

— Caïn n'est pas venu?

— Il arrivera bientôt... Il vient dliabitnde à cette heure-ci.

Arlème s'approcha d'une table près d'une des fenêtres aux grillages de fer, demanda du thé, et, ses énormes mains posées sur la table, se mit à examiner le public d'un air indifférent.

Il y avait là dix hommes, tous des va-nu-pieds; ils s'étaient rassemblés en un tas autour de deux tables, et de là observaient Artème. Cependant, lorsque leurs yeux rencontraient ceux de l'athlète, ils souriaient d'un sourire contraint et chercheur de bonnes grâces ; évidemment ils étaient désireux de lier conversation avec Artème, mais celui-ci les regardait d'un air sombre et rébarbatif. Et tous se taisaient, ne se décidant pas à lui parler. Khliébnikoff, occupé au comptoir, chantonnait dans sa moustache, et ses prunelles de renard furetaient alentour.

Par la fenêtre, le bruit alourdissant de la rue pénétrait; des injures violentes retentissaient, des jurons, les exclamations des marchands. Près de là, des bouteilles tombaient avec fracas et se brisaient sur le pavé. Artème commençait à s'ennuyer, assis dans cette cave mal aérée...

— Eh bien, vous autres, les loups, fit-il tout à coup d'une voix lente et haute, pourquoi êtes-vous devenus si doux? Vous vous contentez de rouler les yeux et de vous taire?...

GAIN ET ARTÈME 41

— Nous parlerions volontiers, Allasse terrible! lit le Fiancé-Loqueteux, se levant et s'approcbant d'Ar terne.

G't'tait lin homme maigre, vêtu d'une l)louse (lo toile à voile, et de pantalons de soldat; il avait |p crâne chauve, la l»arbe pointue, et de petits yeux rouges, qui clignotaient malicieusement...

— Tu as étt' malade, d*apr(?s ce qu'on raconte? demanda-t-il en s asseyant vis-à-vis d'Artème.

— Eh bien?

— Rien... On ne t'a pas vu depuis longtemps... Et quand on demandait : où est Artème, on répondait : il a daigné tomber malade.

— Ah:... Eh bien?

— Encore?... Allons plus loin. Où avais-tu mal?

— Comment, tu ne sais pas?

— Est-ce donc moi qui t'ai guéri?

— Tu ne fais que mentir tout le temps, chien... dit Artème en riant. Et pourquoi mens-tu, tu sais bien la vérité?

— Je la sais!... répondit le Fiancé en riant aussi.

— Alors, pourquoi mens-tu?

— Parce que c'est plus sage...

— Plus sage ! Ah ! bout de chandelle que tu es...

— Oui... si je t'avais dit la vérité... tu te serais peut-être fâché...

42 CAÏN KT ARTKME

— Je me moque de toi...

— Je t'en remercie ! Et tu ne m'offres pas de IVau-de-vie pour fêter ta guérison?

— Demandes-en...

Le Fiancé-Loqueteux commanda une demibouteille et s'aniaia.

— Tu te coules la vie douce, Artème I Tu as toujours de l'argent.

— Bien, quoi?

— Rien... Ce sont les femmes qui te tirent d'embarras.,, les maudites...

— Et toi, elles ne te regardent même pas.

— Que faire? Nous n'avons pas les pieds qu'il faut pour marcher dans ton chemin... soupira le Fiancé.

— C'est parce que la femme aime les hommes sains. Qu'est-ce que tu es? Moi, je suis un homme propre, voilà.

C'est sur ce ton-là qu'Artème conversait toujours avec les va-nu-pieds. Sa voix sourde, indifférente et paresseuse, donnait une force et un poids particuliers à ses paroles, qui étaient toujours rudes et blessantes. Peut-être sentait-il que ces gens étaient plus mauvais que lui en bien des choses, mais en tout et toujours, plus intelligents que lui.

Caïn arrivait, sa boîte de marchandises sur la poitrine, un costume d'indienne jaune jeté sur le bras gauche. Oppressé par le sentiment de

crainte ([tii lui était liahitael, il restait sur le seuil, allongeait le cou et examinait Tintérieur du cabaret avec un sourire inquiet ; mais en apercevant Artème, son visage rayonna de joie. Artènie le regarda et lui adressa des lèvres un large sourire.

— Viens vers moi, cria-t-il à Gain; et s'adressant au Fiancé, il lui ordonna d'un air moqueur :

— Et toi, va-t'en. Laisse la place à un honnête homme.

La vilaine figure hérissée et rousse du Fiancé un instant se pétrilia d'étonnement et de dépit; il se leva lentement, regarda ses camarades, non moins étonnés que lui, puis Gain, (|ui s'approchait >;ins bruit et avec pii-cnulion de la tahh'; et tout ;i coup il cracha sur le planchei- avec colère:

— Pouah :

Après qTioi il alla toujours lent et silencieux vers sa table, où un nniiinure sourd s'éleva immédiatement et dans lequel retentissaient clairement des notes de fureur et de sarcasmes. Gain souriait toujours d'un air éperdu, ému et joyeux, il jetait des coups d'oui du coté du Fiancé et de sa compagnie.

Alors Artème lui dit :

— Eh bien, marchand, nous allons prendre le Ihé ensemble, veux-tu? Il faut acheter du pâté, astu envie de manger du pâté? Pourquoi regardes-tu là-bas ? Crache sur eux et n'aie pas peur... Attends I tu vas voir si je ne leur dis pas leur affaire...

Il se leva, jeta d'un mouvement dépaule sa veste à terre et s'approcha de la table des mécontents. Elancé et puissant, la poitrine bombée, les épaules prêtes à la lutte, il s'enorgueillissait dans la plénitude de sa force, il se tenait devant eux une raillerie aux lèvres: et eux, attentifs en des poses A^igilantes, se taisaient, prêts à s'enfuir loin de lui.

-Eh bien, dit Artème, que réclamez-vous?

11 aurait voulu dire quelque chose d'effroyablement fort, mais il ne trouva pas et s'arrêta.

— Parle donc, dit le Fiancé-Loqueteux, avec une grimace et un geste de la main. Sinon, tu feras mieux de nous laisser la paix et de t'en aller n'importe où, toi, massue du bon Dieu.

— Tais-toi. commanda Artème en fronçant les sourcils. Tu es fâché, l'envie te ronge, parce que je suis l'ami du Juif et que je t'ai chassé... Je vous le dis à tous, il est meilleur que vous, ce Juif-là. Parce qu'il y a de la bonté pour les hommes en lui... et qu'il n'y en a pas en vous. 11 a toujours été un martyr... et maintenant, je le prends sous ma protection... et si n'importe qui de votre espèce l'offense, attention! Je vous le dis, je ne le battrai pas, mais je lui tirerai son sang, goutte par goutte.

Ses yeux brillaient sauvagement, les veines de son cou se gontlaient et ses narines frémissaient.

— (Jii'on ait pu avoir raison de moi pendant que j'étais ivre, cela m'est bien égal! On n'a pas diminué ma vigueur, on a seulement endurci mon cœur un peu plus. Sachez-le, je défendrai Gain, et si quelqu'un se peraiet de lui dire un mot blessant, il sera rossé de façon à ne jamais s'en relever, tout simplement. Qu'on se le dise.

H poussa un soupir du fond de sa poitrine, comme s'il eût rejeté loin de lui un fardeau pesant et, leur tournant le dos, il s'en alla.

— I)ien dit ! s'exclama à demi- voix le Fiancé- Loqueteux, et il fit une griniace triste en voyant Artème s'installer en face de Gain.

Gain, assis à la table, tout pâle d'émotion, ne quittait pas Artème de ses yeux élargis, pleins d'un sentiment indicible.

— As-tu entendu? lui demanda sévèrement Artème. Voilà... sache que, si quelqu'un t'offense, tu n'as qu'à accourir vers moi et à me le dire. Je viendiai et lui casserai les os.

Le Juif murmura quelque chose; il priait Dieu ou remerciait l'homme. Le Fiancé-Loqueteux et sa bande chuchotèrent entre eux, puis l'un après l'autre ils sortirent du car)iiret. Le Fiancé, en passant devant la table d'Artème se mita fredonner:

Si j"avais de Targent, Autant que d'esprit, Je pourrais gaiement Boire sans répit...

et, regardant Arlènie dans les yeux, il termina soudain la chanson par des paroles de son invention avec une contorsion, tandis qu'il marquait la mesure du pied.

— J'aurais acheté tous les imbéciles Pour les noyer dans la mer Noire Voilà!

Il prit vivement la porte et disparut.

Artème se mit à jurer et regarda autour de lui. Dans la cave à demi obscure, enfumée et mal odorante, il n'était resté que trois personnes: lui, Caïn en face de lui, et Savka au comptoir.

Les prunelles de renard de Savka croisèrent le lourd regard d'Artème, et sa longue figure prit l'expression de la plus douce pitié.

— Tu as agi d'une façon admirable et excellente, Artème Micliaïlovilcb ! dil-il en caressant sa barbe. Tout «"i fait selon les préceptes de l'Évangile... Comme dans la fable du Bon Samaritain... Caïn était couvert de plaies et de pus. VA tu ne Ces * pas détourné de lui. .

Artème n'écoutait pas ces paroles, mais leur écho. Cet écho, répercuté par le plafond voûté du cabaret, planait dans l'air puant, et, ainsi épaissi, pénétrait dans les oreilles. Artème se taisait et secouait doucement la tète, comme s'il eût désiré chasser ce bruit loin de lui. Et les mots planaient toujours, s'introduisaient jusqu'à son tympan et l'énervaient. 11 faisait lourd et sombre.

GAIN ET ARTEME 47

Ua poids étrange écrasait le cœur d'Artème.

Il regardait obstinément Caïn, qui se brûlait et soufllait sur sa soucoupe. Le Juif, la tête baissée, b:iv.iit son thé avec avidit(', et la soucoupe tremblait dans ses mains. Parfois, Artème surprenait :', lissant sur so:i visage le regard fuyant de Caïn, et l'athlète, sous ce regard, devenait encore plus i liste. Uae sourde sensation de mécontement, du à une Ci; :se inconnue, grandissait dans sa poitrine ; ses yeux s'assombrissaient de plus en plus et il regardait sauvagement autour de lui. Dans sa tète tournaient comme une mcuh' dos pensées sans paroles. Auparavant elles ne lavaient pas inquiété, mais elles lui étaient venues pendant sa maladie... Et il ne pouvait plus s'en débarrasser.

Les feuHres élair'ut comme celles d'une prison, garnies d'un grillage de fer et laissaient pénétrer \o bruit assourdissant de la rue. La voûte s'arrondissait, suspendue au-dessus des tètes, masse de pierres humide et h)ui'de, visqueuse de saleté; le sol étnit pavé de briqu«'s boueuses... Et ce pi'lit lioQime (îifaré, tout en guenilles... Il est assis, tremble et se lait... Et dans les villa2:es les foins sont mûrs pour la fenaison. Déjà, au delà de \a rivière, dans les champs en face de la ville, l'herbe monte jusqu'à la ceinture, et lorsque le vent souflle parfois de là, il apporte des odeurs si tentantes... comme sil avait lui-même une faux <'t (ju'il fût descendu dans la prairie.

48 CA1> ET ARTEME

— Pourquoi ne dis-tu jamais rien, Gain? demanda Artèmc d'un air mécontent. As-tu toujours peur de moi? Eh 1 tu es un drôle d'iiomnie !

Gain leva la tète, la hocha d'une façon étrange, et sa figure était piteuse et confuse.

— Et que dois-jedire? quelle langue pourraisje vous parler!... Est-ce avec celle-ci? et le Juif sortit le hout de sa langue et la désigna à Artème. Avec celle-ci, la même qui me sert pour parler avec tout le monde ? N'aurais-je pas honte de vous parler avec cette langue ? Vous pensez que je ne comprends pas que cela vous gène d'être assis à côté de moi ? Que suis-je et qu'êtes-vous ? Pensez à tout cela, Artème, grande âme, vous qui êtes pareil à Judas Macchabée ! que feriezvous si vous saviez pourquoi Dieu vous a créé? kh ! personne ne connaît les grands secrets du Gréateur, et personne ne peut deviner pourquoi la vie lui a été donnée. Vous ne savez pas combien de jours et de nuits de mon existence j'ai pensé : à quoi bon la vie pour moi ? A quoi bon mon àme et mon esprit? Quel cas les hommes font-ils de moi ? Je suis comme un crachoir pour leur salive empoisonnée. Et les hommes que sontils pour moi?... Des canailles qui me blessent lame et le corps de toutes les manières... Pourquoi suis-je sur la terre ? Et pourquoi est-ce que je ne connais que le malhear... et pourquoi n'y a-t-il pas un seul rayon de soleil pour moi ?

GAIN ET ARTEME iO

Il prononrait ces paroles d'un ton passionné, à demi- voix, et, comme toujours dans les minutes où son àme qui avait trop soutTert s"excitait, toute sa riti:ure tremblait.

Artème ne comprenait pas ses discours, mais il ('Coûtait et il voyait que Gain se plaignait de quelque chose. Artème en ressentait encore plus d'ennui, cela lui causait presque une douleur physique.

— I']h Ijicn. voilà ! Tu recouiniences de nouveau tes histoires! el il branla la lète de dépit. Tu sais bien que je t'ai dit que je prendrais ta défense.

Gain eut un rire amer el discret.

— Gomment pourrcz-vous intercéder pour moi en la présence de mon Dieu! C'est Ini (jui me poursuit ainsi !

— Ga, c'est bien sûr 1 .le ne puis pas aller contre Dieu, aciiuit'sça ingénnment Arténif; et d'un ton de pitié il conseilla au Juif: Prends patienc(^.. il n'y a rien à faire contre Dieu !

(]aïn regarda son protecteur et sourit... c'était à son tour d'avoir pitié. Ainsi b' fort avait d'abord plaint le faible, puis l'esprit nvait plaint la force, et entre les deux interlocuteurs un souftle s'était répandu qui les avait un peu rapprochés.

— Tu es donc marié ? demanda Artème.

— Oh ! j'ai une grande famille, trop grande p(»ur mes faibles forces...

— Vraiment', fit l'athlète. 11 lui était diificile de se représenter la femme qui pouvait aimer !e

Juif; et il le regarda avec une curiosité nouvelle, si maladif et petit, si sale et timide.

— J'ai eu cinq enfants, maintenant il m'en reste quatre. Ma petite Khaïa toussait, toussait toujours, puis elle est morte. Mon Dieu!... Mon Maître!... Et ma femme est aussi malade... Elle tousse tout le temps.

— Tu as bien des soucis, dit Artème ; et il se mit à songer.

Gain, la tête baissée, rêvait aussi de son côté.

Par la porte du cabaret entraient des marchands de toutes sortes, fripiers et autres, et ils se dirigeaient vers le comptoir oii ils conversaient à demi-voix avec Savka. Celui-ci leur racontait mystérieusement quelque chose, en jetant des coups d'œil du coté d'Artème et de Gain, et les interlocuteurs de Savka les considéraient aussi d'un air étonné et moqueur. Gain avait déjà remarqué ces regards et il avait tressailli. Artème, lui, se voyait de nouveau dans les champs avec une faux entre les mains. La faux siffle et Therbe se couche sur le sol avec un doux murmure...

— Allez-vous-en, Artème, ou si vous préférez rester, c'est moi qui m'en irai. Il y a des gens qui sont venus, chuchota Gain ; ils rient et ils se moquent de vous à cause de moi...

— Qui est-ce qui rit? brailla Artème, éveillé de ses rêves, en jetant autour de lui des regards farouches...

Mais chacun, dans le cabaret, semblait sérieux et absorbé par ses affaires. Artème ne rencontra pas un seul regard. Et fronçant durement les sourcils, il dit au Juif:

— Tu mens toujours... tu te plains en vain... Mais, prends garde, ce n'est pas un jeu. l^lains-toi, lorsqu'on fa olTensé. Ou peut-être est-ce que tu me dis ça pour m'éprouver?

Gain sourit dun maladif sourire et ne répondit pas.

Ils restèrent silencieux quelques minutes. Puis Gain se leva, et suspendant sa boîte à son cou il se prépara à s'en aller. Artème lui bmdit la main.

— Tu t'en vas?... Hé bien, va, tàclie de vendre... Moi je reste encore ici...

De ses deux mains minuscules Gain secoua l'énorme patte de son défenseur et s'en alla d'un pas rapide.

Arrivé dans la rue, il avisa un coin où il se plaça pour observer ce qui se passait alentour. Il pouvait voir l'entrée du cabaret et n'eut pas besoin d'attendre longtemps. Bientôt Artème apparut sur le seuil de la porte. Ses sourcils étaient froncés et il avait la ligure de quelqu'un qui redoute de voir apparaître quelque chose de désagréable.

Il examina longuement les groupes de gens et les passants, puis sa figure reprit son expression habituelle d'indifférence paresseuse et il s'en

GAIN ET ARTEME

alla au travers de la foule, là où le faubours:

s'appuie à la colline : il se rendait apparemment

à son gîte favori.

Caïn raccompagna d'un regard triste, et se couvrant la figure de ses mains, il appuya le front contre la porte de fei* de rontrepùt où il s'était réfuo'ié.

La violente menace d'Artème avait produit son elfet, on avait eu peur et on avait cessé de tourmenter le Juif.

Gain voyait clairement qu'il y avait moins d'épines dans les souffrances parmi lesquelles il marchait vers la tombe. Les gens semblaient avoir oublié son existence. Comme auparavant, il se faufilait parmi eux, en criant ses marchandises, mais on ne lui marchait plus sur les pieds avec intention, comme auparavant, on évitait de lui donner des coups dans ses maigres hanches, on ne crachait plus dans son éventaire... Mais auparavant aussi, quand on le regardait, ce n'était pas de cet air hostile et froid qu'on prenait avec lui maintenant.

Attentif à tout ce qui le concernait, il remarqua ces nouvelles attitudes, il les remarqua et se demanda ce qu'elles signifiaient et de quoi elles le menaçaient? 11 pensa beaucoup à ces choses et ne

CAÏN ET ARTÈME o3

put comprendre pourquoi on le traitait ainsi... Et. il se souvint qu'autrefois, bien que ce fut rare, on lui parlait amicalement, on s'informait à l'occasion de la marche de ses affaires... et quelquefois même on plaisantait avec lui et sans méchanceté.

... Gain devint pensif. Car il en est invariablement ainsi: riiomme a toujours un penchant à retrouver (bms le passt' la moindre parcelle de bonheur, (jue jusqu'alors il n'avait ])as méuie aperçue.

Il deviut donc pensif; il écoutait d'une oreille attentive et observait d'un u'il vigilant. Un jour il eut vent d'une nouvelle chanson composée par le iMancé-Loqueleux. le ti'oubadour de hi rue. (^et homme gagnait son pain grâce à la musique et au chant; huit cuillères à soupe en bois lui tenaient ii(Mi d'instrument, il les faisait tourner entre ses doigts, lesentre-choiiuaitou enciu^e s'en servait pour exécuter des roulements sur son ventre ou sur ses joues gonflées ; il obtenait ainsi un accompagnement suflisant au récitatif des couplets qu'il composait lui-même. Si cette musique était peu agréable, elle exigeait })ar contre de l'exécutant une habileté de prestidigitateur ; et rhabileté sous toutes ses formes était tenue en haute estime par les habitants de Chikhan.

Une fois. Gain se heurta justement contre un groupe de gens au milieu desquels le Fiancé armé de ses cuillères pérorait avec vivacité :

— Honorables Messieurs I prisonniers d'avenir î Je vais vous servir une nouvelle chanson, qui sort du four, elle est toute chaude, toute bouillante ! Ça coûte un copeck par tête ; mais pour ceux qui n'ont qu'un museau, c'est plus cher ! Je commence :

— Quand le soleil s'introduit par la fenêtre

Les gens en sont réjouis.

Mais si c'est moi, qui m'introduis...

— Nous la connaissons, celle-là! s'exclama un sceptique dans la foule.

— Sans doute que vous l'avez déjà entendue! Mais je ne donne pas le pâté gratis avant le pain, moi! annonra le Fiancé en frappant les cuillères les unes contre les autres ; et il continua à chanter :

La vie m'est amère

J'ai mal réussi !...

On a pendu mon père

On a pendu mon frère, Mais la corde s'est rompue Ouaud mon tour est venu !.

— C'est dommage ! fit-on dans le public. Chacun jeta un copeck au Fiancé, car on savait

que c'était un homme consciencieux et que, s'il promettait une nouvelle chanson, c'est qu'il la donnerait certainement.

— Je commence, tonnerre de bois î

Et les cuillères s'enlre-choquèrent avec éclat :

Un jour le taureau rencontra l'araignée. Et l'imbécile et le Juif Firent un pacte d'amitié.

Le taureau sur sa queue emporta l'araignée, Et voici que le Juif vend l'imbécile aux femmes. Ohé ! mes tantes !...

— llalte-lîi I J'ai riionneur de saluer M. Gain. Avez-vous daigné, honorable négociant, écouter ma chanson?... Elle n'est pas pour vos oreilles... passez votre chemin !...

Cain sourit à l'artiste et s'en alla en soupirant, le cœur gontlé par un pressentiment.

Il était heureux depuis qu'Artème le protégeait; mais en niènif temps il avait peur de quelque chose. CliJKjue matin il descendait dans le faubourg, sùi" que personne n'oserait lui prendre ses copecks. Ses yeux devenaient un peu plus clairs et tranquilles. 11 voyait Artème chaque jour, mais ([uand l'athlète ne l'interpellait pas. il ne s'approchait pas de lui.

Artème l'appelait rarement; et lorsqu'il le taisait, il lui demandait toujours :

— Eh bien, ça va?

— Oh! merci, ça va... Je suis vivant, grâce à vous, répondait Gain, les yeux étincelants de joie.

— On ne te lait pas de mal ?

— Est-ce qu'ils oseraient, sachant que vous l'avez défendu?

56 GAIN ET ARTÈME

— C'est bien 1... Mais, s'il tarrive la moindre chose, dis-le-moi I

— Je vous le dirai.

— Bien!...

— Et, de ses yeux sévères, Artènie considérait la petite personne du juif et le congédiait:

— Va... occupe-loi de ton commerce.

Et Gain quittait d'un pas rapide son défenseur, saisissant au vol les regards railleurs et méchants du public, ces regards qui l'effrayaient toujours.

Un mois s'écoula ainsi.

Et voici qu'une fois dans la soirée, comme Gain se préparait à retourner chez lui. il rencontra Artème. Le beau garçon l'appela d'un signe de tète. Gaïn s'approcha vite et il s'aperçut qu'Artème était sombre et morose comme un nuage d'automne.

— Tu as fini ta journée ?... demanda-t-il.

— Oui. j'allais rentrer chez moi.

— Attends... allons un peu... j'ai quelque chose à te dire... prononça Artème d'une voix sourde.

Immense et lourd, il se mit à marcher en avant, tandis que Gaïn le suivait.

Ils abandonnèrent la rue et prirent le chemin qui longeait le fleuve, et où Artème trouva bientôt une place favorable dans le ravin, tout près de l'eau.

— Assieds-toi, dit-il à Gain.

L'autre s'assit, et, craintif, jeta un regard de coté à son défenseur. Artème se baissa, et. lente-

CAÏN ET AHTÈME 57

ment, il commença à rouler une cigarette, tandis que CaïQ examinait le ciel, la forêt des mats sur la rive opposée, Içs vagues tranquilles qui seaihlaienl coagulées dans le silence de la soirée; et il faisait mille supposilions sur ce qu'Artème allait lui dire.

— Eh bien, demanda Arlème, (;a va?...

— Oh 1 ça va biiMi... jt^ ne crains rien maintenant...

— (Test en règle î

— .le vous remercie !

— Allendsl... dit Artème.

Et il se tut longtemps, fumant sa cigarette et respirant fortement, pendant que le Juif, envahi j)ar un pressentiment, plein d'angoisse et de crainte, attendait son discours.

— Uni !... xMors, on ne te fait pins de mal?...

— Oh 1 ils ont peur de vousl... Ils sont tous comme les chiens et vous... vous êtes comme un lion. Et moi, maintenant...

— Attends!...

— Quoi?... (Ju'avez-vous à me dire?... demanda enlin Caïn d'une voix tremhlante.

— Ce que j'ai à te dire?... C'est difficile à expliquer...

— Qu'est-ce ([ue c'est donc ?...

— Ah!... vois-tu... parlons franchement. Tout d'une fois... et ce sera lini!...

— Quoi?...

— Je dois te dire que ça ne marche pas... Je ne puis plus...

— Quoi?... qu'est-ce que c'est que vous ne pouvez plus?...

— Je ne puis plus!... ça me dégoûte... Ce n'est pas une occupation pour moi... dit Artème en soupirant.

— Mais quoi?... Quelle occupation?...

— Tout cela!... Toi, et tout le reste... Je ne veux plus te connaître... parce que... ça ne me va plus.

Le corps de Gain se contracta, comme si quelqu'un l'avait frappé.

— Et si on t'offense, ne viens pas te plaindre à moi... je ne peux plus t'aider... je ne suis plus ton défenseur. As-tu compris? Je ne puis plus...

Gain gardait un silence de mort.

Artème ayant prononcé ces paroles soupira librement, comme si un grand poids lui était tombé du cœur; et il continua avec plus de clarté et de concision :

— Je suis prêt à te payer pour le service que tu m'as rendu. Gom])ien veux-tu?... Dis-le-moi, je te donnerai ce que tu me demanderas. Mais je n'ai plus pitié de toi... G'est un sentiment que je n'éprouve pas, je m'efforçais tout le temps d"y arriver, mais je ne réussissais qu'à faire semblant. Je pensais, «il me fait pitié )>, mais je me trompais moi-même. Je n'ai plus de pitié...

— Est-ce parce que je suis... un juif?... demanda doucement Gain. Artème lui jeta un regard de côté, et simplement, prononça un de ces mots qui partent du cœur :

— Quoi ?. . . Juif?. . . Mais nous sommes tous juifs devant Dieu.

— Alors pourquoi?...

— Parce que je ne puis plus!... Comprends-tu, je n'éprouve aucune pitié pour toi... ni pour personne... 11 faut que tu comprennes (;a... à un autre je ne me serais pas donné la peine d'expliquer, je lui aurais flanqué un coup sur la tète... et il aurait compris... Mais à toi...

— Qui se lèvera pour me défendre contre les méchants?... Qui me délivrera de mes ennemis?... demanda tristement et doucement le Juif, citant les paroles du psalmiste.

— Pour moi, cela m'est impossible... répondit Artème en secouant négativement la tète. Je n'ai plus pitié de toi. Et, pour te récompenser de ce que tu as fait pour moi. je veux te donner de l'argent.

— Oh: Di.'u t.)ut-puissaiit!... Oh I Éternel! Dieu de vengeance! rayonne, lève-toi, juge delà terre!... implorait Caïn se pelotonnant sur luimême.

Le tiède soir d'été était paisible. L'eau du tleuve réfléchissait les rayons du couchant triste et doux. Du ravin une ombre tomba sur Artème et Gain.

— Rélléchis un peu, recommença Artème, d'une voix mélancolique et persuasive, quel problème aije maintenant devant moi?... Tu ne comprends pas!... mais il faut que je me venge î... Ils m'ont battu, sans merci, cruellement. Te rappelles-tu?...

11 s'agitait, grinçant les dents ; puis il se coucha sur le dos, dans le sable, étendit les pieds vers la rivière et joignit ses mains derrière la tète.

— Je les connais tous, maintenant.

— Tous?... demanda Gain d'un air abattu.

— Tous !... Et je vais commencer à leur régler leur compte... Et toi, tu m'empêches d'agir, tu me gènes.

— Comment esl-ce que cela se fait?...

— Ce n'est pas précisément que tu me gènes, mais j'ai une animosité contre tous les hommes. Suis-je pire qu'eux?... Voilà... Et toi... tu es supertlu dans tout cela. As-tu compris?...

— Non! répondit Caïn avec douceur, et il secoua la tète.

— Tu ne comprends pas?... Tu es vraiment drôle. Faut-il qu'on ait pitié de toi, oui ou non?... Eh bien, moi, je ne puis maintenant avoir pitié de personne. 11 n'y a pas en moi de sentiment de ce genre. Combien de fois faudra-t-il te le répéter.

Et frappant sur l'épaule du Juif, il ajouta :

— Il n'y a absolument pas de pitié en moi! Astu enlin compris?

Un long silence suivit. Autour des interlocu-

CAÏX ET ARTÈME 61

leurs, dans Tair chaud et parfumé, planait le murmure des vagues qui rejaillissaient. C'étaient comme des soupirs et des gémissements venant du lointain du fleuve, sombre et endormi.

— Que vais-je devenir maintenant?... demanda enfin Gain ; mais il ne reçut pas de réponse, parce que Artème commençait à sommeiller, ou peutêtre, pensait-il à quel(jue chose. — Comment {)Ourrais-je vivre sans vous?... ajouta le Juif d'une voix plus haute. Arfémc lui lépondil les yeux: tournés vers le ciel :

— C'est à toi de décider ce que tu as à faire!..

— Mon Dieu, mon Dit'U !...

— On ne peut pas donner de conseil aux gens sur la manière dont ils doivent vivre, répondit paresseusement Artème.

Alors, ayantdit enfin tout ce qu'il avait à dire, il devint tranquille et plein de séréniti*.

— Je savais que ça finirait comme ça... je le savais déjà, quand je suis venu à votre secours, quand vous étiez presque mort, le corps tout enflé par les blessures... je savais que vous ne pourriez pas rester longtemps mon défenseur, dit Caïn.

Et il jeta à Artème un regard suppliant ; mais celui-ci avail les veux fermés.

— Peut-être. fail{>s-vous cela parce qu'ils se moquent de vous?... demanda Caïn avec précaution et presque en chuchotant.

— Eux?.. Qu'est-ce que cela me fait?... Artème

sourit et ouvrit les yeux. Si je voulais, je t'aurais mis sur mes épaules et je t'aurais promené ainsi dans la rue. Qu'ils rient tant qu'ils voudront. Mais tout ça ne mène à rien. Il faut toujours agir d'après la vérité... telle qu'on la sent dans son àme. Et moi, mon frère, je te le dis franchement... cela me dégoûte, que tu sois ainsi!... Oui!... c'est la vérité !...

— Hélas!... voilà donc la vérité!... Alors... il faut que je m'en aille, maintenant!...

— Oui, va-t'en, pendant qu'il fait encore jour... On ne te touchera pas pour le moment. Personne n'a entendu notre conversation.

— Oui! Et vous ne dire/ rien à personne?... demanda Gain.

— Bien entendu!... Mais toi, ne t'approche pas trop souvent de moi !

— Bien!... répondit le Juif d'un air morne.

— A mon avis, tu ferais mieux de t'en aller tout à fait d'ici, de continuer ton commerce ailleurs, dit Artème d'une voix indifférente. Parce qu'ici la vie est dure, et on cherche toujours à se nuire les uns aux autres.

— Mais, 011 irais-je?...

— C'est ton affaire.

— Adieu, Artème.

— Adieu, petit frère!

Et toujours couché, il lui tendit sa grande main et serra fortement les doigts décharnés du Juif.

— Adieu, ne te fâche pas.

— Je ne me fâche pas, soupira le Juif d'une voix étranglée par un sanglot.

— Parfaitement!... Ce sera beaucoup mieux ainsi; en réfléchissant, tu finiras par me donner raison. Tu n'es pas mon égal, tu ne peux pas être mon camarade. Faudrait-il que je vive pour toi?... Voyons ! . . .

— Adieu!

— Porte-toi bien.

Gain s'en alla le long de la rive, baissant la ti'tc, le dos tout courbé.

Le bel Artème le suivit des yeux, et quelques secondes après il s'étendit de nouveau dans la même attilude qu'auparavant, la face tournée vers le ciel, que l'approche de la nuit faisait déjà sombre.

Des sons étranges naissaient el s'(''vanouissaient dans l'air.

Le fleuve claj)otait, monotone, sur la rive. Après avoir fait une cinquantaine de pas environ, Gain revint en arrière, s'approcha de la puissante masse formée par le corps d' Artème, toujours étendu à terre, et, s'arrètant devant lui, demanda d'une voix basse et respectueuse :

— Peut-être, avez-vous changé d'avis?

Artème gardait le silence.

— Artème?... appela Gaïn, et il attendit longtemps une réponse,

— Artème? C'est peut-être pour rire que vous

m'avez dit tout cela? répéta le Juif d"ane voix tremblante et les larmes aux yeux. Happelez-vous, Artème, cette nuit... quand je suis venu vous soigner 1... Personne ne s'inquiétait de vous alors, mais moi... je suis venu...

Un faible ronllement de l'homme endormi lui répondit.

Caïn resta encore longtemps devant rathléle. considérant fixement son visage tranquille de joli garçon aux traits adoucis par b' sommeil. La poitrine robuste s'élevait et s'abaissait en un rytlime régulier, et la moustache noire que la respiration soulevait découvrait les belles dents solides de l'homme. Il avait laii' de sourire.

Avec un profond soupir, le Juif inclina la tôle encore davantage et se dirigea de nouveau vers la rive du lleuve. Tout tremblant de peur devant la vie. il marchait avec précaution; dans les endroits découverts éclairés par la lune, il modérait ses pas, se glissant au contraire furtivement quand il avait à traverser les places sombres.

Et il était semblable à une souris craintive retournant à son trou au milieu d'innombiables dangei's qui la menacent de tous cotés.

La nuit était déjà venue, la grève s'étalait déserte et silencieuse.

m ÉTUANCr. COMPAGNON

... Dans robsciirité, je me hcurlai aux clôtures qui entouraient les maisons du village, je me mis à patauger vaillamment au milieu d'une mare de boue, passant d'une fenêtre à l'autre et frappant doucement du doigt aux vitres :

— Un passant peut-il coucher ici? demandais-je :

Pour toute réponse, on m'envoyait chez les voisins, au poste, au diable! D'une fenêtre, on m« menaça de lancer les chiens sur moi ; d'une autre, silencieux, mais éloquent, émergea un énorme poing.

— Va-t'en, va-t'en, pendant que tu es encore entier, me cria une femme. Mon mari est à la maison.

Je la compris : elle ne recevait évidemment les passants qui demandaient un gîte qu'en l'absence de son mari... Tout en regrettant qu'il en fût ainsi, je me dirigeai vers la fenêtre suivante.

— Bonnes gens! un passant peut-il passer la nuit ici?

On me répondit aimablement :

— Que Dieu t'accompagne, va avec Lui... plus loin !

Une pluie fine et froide tombait et, sur la terre boueuse, croissait l'obscurité. Parfois un coup de vent arrivait on ne sait d'oii; il soufflait doucement dans les branches des arbres, faisait frissonner le chaume mouillé des toits, et les sons mélancoliques qu'il éveillait troublaient comme une funèbre musique de géniissements et de soupirs le sombre silence de la nuit.

En entendant ce triste prélude de l'auslère poème qui s'appelle Tautomne , les gens, dans les maisons bien closes, étaient probablement de mauvaise humeur, et c'est pourquoi ils ne m'accueillaient pas pour la couchée. Je luttai longtemps contre ce mauvais vouloir: mais ils se défendirent avec obstination et m'enlevèrent à la fin tout espoir de coucher sous un toit.

Je quittai donc le village pour les champs, pensant y trouver peut-être une meule de foin ou de paille... bien que le hasard seul pût me la montrer dans cette obscurité épaisse et lourde...

Je vis alors à trois pas devant moi se dresser quelque chose de grand et de plus sombre encore que l'obscurité elle-mêuie : je devinai une grange.

Ui\ ÉTRANGE COMPAGNON 69

Les granges ne sont pas construites à même le sol, elles reposent sur des pilotis ou sur des pierres. Entre le plancher et la terre, l'espace est suffisant pour qu'un honnête homme puisse facilement y trouver place; il n"a qu'à se mettre à plat ventre et à ramper.

Le sort voulait évidemment que je couchasse, cette nuit-là, non seulement sous un toit, mais encore soas un plancher. Tout content, je me glissai sur la terre sèche, tàtant le sol de la poitrine et des hanches, cherchant une place à peu près confortable. Tout à coup retentit, dans les ténèbres, une voix calme :

— Plus à gauche, honorable! disait-elle. Ce n'était pas terrifiant, mais si imprévu !

— Qui est là? demandai-je,

— Lu homme... avec un gourdin...

— Et moi aussi j'ai un gourdin.

— Et des allumettes, en avez-vous ?

— Oui, j'ai des allumettes...

— Voilà qui est bien.

Je ne voyais rien de très avantageux à cela, du pain et du tabac eussent mieux fait mon affaire que des allumettes.

— Eh I quoi! interrogea la voix invisible, on ne vous a pas laissé entrer dans une maison du village pour y coucher ?

— Non... répondis-je.

— Ni moi non plus...

C'était clair... si toutefois il avait vraiment tâché de se faire accueillir. Mais il pouvait aussi bien être venu là sans avoir rien demandé au village, simplement pour y attendre le moment favorable à l'exécution d'un dessein peut-être risqué, exigeant absolument le voile de la nuit.

Evidemment, tout travail est agréable à Dieu, néanmoins je résolus de serrer fortement mon gourdin dans la main.

— Ils n'ont pas voulu me recevoir, les diables! répéta la voix. Quelles bûches ! On vous laisse entrer quand il fait beau, mais par un temps pareil... on vous ferme les portes au nez!

— Et oii allez-vous? demandai-je.

— A... Xicolaïefî. Et vous ?

Je le lui dis.

— Nous suivons la même route, alors. Hé bien, frottez une allumette, je veux fumer.

Les allumettes étaient devenues humides; longtemps je les frottai impatiemment contre la planche qui se trouvait au-dessus de ma tête. A la fin, une petite lumière crépita et une figure pâle, encadrée d'une épaisse barbe noire, surgit dans l'obscurité.

De grands yeux intelligents me regardaient avec ironie; puis des dents blanches brillèrent sous les moustaches, et Thomme me dit :

— Voulez-vous fumer?

L'allumette s'était consumée. J'en frottai une

autre, et nous nous regardâmes encore h la lumière qu'elle projeta; après quoi mon compagnon de' gîte déclara avec assurance :

— Je crois que nous ne nous gênerons pas muluellement... prenez uae cigarette.

Il en avait une entre les dents, et pendant qu'il fumait, elle éclairait son visage d'une faible clarté rougeâtre. Autour des yeux et sur son front des rides profondes et Unes se dessinaient. A la lueur de l'allumettc, j'avais remarqué qu'il était vêtu des débris d'un vieux palet(jt ouaté; une ficelle lui tenait lieu (le ceinture, et il avait aux pieds des souliers fails d'un seul morceau de cuir, des « porcheni », comme on les appelle sur les bords de Don.

— Vous êtes pèlerin? demandai-je.

— Oui, je voyage. El vous?

— Moi aussi.

Il lit un mouvement et quelque chose de métallique tinta : une théière ou une petite marmite, probablement un de ces accessoires indispensables au pèlerin en voyage. Il n'y avait cependant, dans sa voix, nulle trace de cette décence, de cette onction hypocrite qui décèle toujours les gens de cette sorte. Jusqu'à présent ses récits n'avaient été coupés ni de pieux soupirs, ni de citations des «Écritures». Somme toute, il ne ressemblait pas a cette espèce de vagabonds qui hantent les « lieux saints », variété pernicieuse de ces innombrables nomades de la Russie — pire

que toute autre, parce qu'elle infeste la campagne en y répandant les mensonges et les superstitions dont les paysans sont toujours avides.

En outre, il allait à NicolaiefF, où il n'y a ni « choses saintes » ni reliques...

— Et d'où venez-vous? demandai-je.

— D'Astracan.

A Astracan, il n'y a pas do reliques non plus; je lui demandai encore :

— Ainsi vous allez d'une mer à l'autre, mais pas dans les lieux saints.

— Ah! j'y passe également. Pourquoi n'y pas entrer? J'y vais avec plaisir... on n'y est pas trop mal nourri... surtout si Ton sait se faire hien voir des moines... Ils nous aiment beaucoup, nous autres, nous apportons de la diversion dans leur vie. Et vous, que pensez-vous de tout cela?

Je lui exposai mon opinion :

— Oui, des endroits bons pour boire et manger! Et d'où venez-vous? Aha Un joli bout de

chemin. Frottez donc une allumette, nous fumerons encore. Quand on fume, il semble qu'on a plus chaud...

Il faisait réellement froid, grâce à nos habits mouillés, et au vent qui s'engouffrait impudemment sous les planches.

— Vous mangeriez peut-être? J'ai du pain, des pommes de terre et deux corneilles rôties... En voulez-vous?

— Do la corneille? demandai-je avec curiosité.

— Vous en faites ti? Vous avez tort...

Il me tendit un énorme morceau de pain.

— Je n'en ai jamais goûté, de la corneille.

— Hé bien, essayez. Elles sont délicieuses, en automne. Et puis, il est bien plus agréable de manger de la corneille, prise à la ligne, de sa propre main, que le pain ou la graisse que ton prochain te jette par la fenêtre de sa maison... de cette maison que tu as toujours envie d'incendier, dès que tu as accepté laumone.

Il disait cela d'un air raisonnable; raisonnable et intéressant. Cette coutume de manger des corneilles étaitnouvelle pour moi, mais ne m'étonnait pas. Je savais qu'en hiver, à Odessa, les voleurs de grands chemins, mangent des souris et qu'à Hostolf on consomme des escargots. Oii y avait-il là d'incroyable? Les Parisiens assiégés mangeaient, avec plaisii", n'importe quelle saleté, et il y a des gens qui sont pendant toute leur vie comme dans une ville assiégée.

— Et comment attrapez-vous les corneilles? demandai-je.

— Pas avec la bouche, bien sur. On peut les tuer si l'on se sert d'un bâton ou d'une pierre ; mais le plus sCir c'est de les pêcher à la ligne. On attache à l'extrémité d'une longue ficelle, un morceau de graisse, de viande ou une croûte de pain. La corneille l'attrape, l'avale... elle est prise.

Ensuite on lui tord le cou, on la plume, on la nettoie et, après l'avoir embrochée sur un bàlon, on la fait griller sur le foyer.

— Il ferait bon être assis maintenant près du feu ! soupirai-je.

L'air devenait de plus en plus glacé. Il semblait que le vent lui-même grelottait de froid; il frôlait les murs du bâtiment avec un gémissement maladif et tremblant. Parfois arrivait, avec lui, le hurlement des chiens, le cri des coqs, les sons d'une cloche tintant lugubrement comme un toscin à l'église du village. Les gouttes de pluie tombaient lourdement à travers le plancher de la grange, sur la terre mouillée.

— C'est ennuyeux de rester couché sans bavarder! dit mon compagnon de gîte.

— Il fait trop froid pour entamer une conversation, remarquai-]' e.

— Mettez-vous donc la langue sous l'aisselle, €a la réchauffera.

— Merci du conseil...

— Hé bien, partirons-nous ensemble? Nous avons le môme chemin à faire 1...

— Partons ensemble I

— Faisons connaissance, alors I Moi. par oxemple. je me nomme Pavel Ignalieff Promtotf, de la noblesse...

Je me nommai aussi.

— Eh bien, voilà qui est en règle! Maintenant,

UN ÉIRANGE COMPAGNON 75

je VOUS demanderai une chose : comment ôtesvous tombé dans cette façon de vivre? Un petit faible pour Teau-de-vie, hein?

— La vie m'ennuyait.

C'est possible... Connaissez-vous l'institution

qui s'appelle : u casier judiciaire »?

— Je la connais.

— Votre nom y est-il imprimé?

A cette époque, je n'avais encore été imprimé nulle part; je le lui déclarai.

— Et moi non plus, je ne suis pas imprimé.

— Mais vous espérez l'être?

— Tout est dans la main de Dieu!

— Vous avez l'air d'un homme gai?

— Et pourquoi me faire du souci?

— Tout le monde ne dirait pas cela en se trouvant dans votre position, dis-je, car je doutais de la sincérité de ses paroles.

— Ma situation est humide et peu confortable, mais elle changera avec l'aurore, le soleil se lèvera, car il se lève toujours, n'est-ce pas ? Alors nous sortirons d'ici, et nous prendrons le thé, nous mangerons, nous nous réchaufferons... Est-ce donc si mal ?

— C'est bien, acquiesçai-je.

— Là ! vous voyez ! Chaque chose mauvaise a ses bons côtés

— Et chaque chose bonne, ses mauvais.

— Amen I clama Promtoif, d'une voix de diacre.

Ma parole, je commençais à trouver du plaisir dans sa compagnie! Je regrettais de ne pas pouvoir distinguer son visage, qui devait être très expressif, à en juger d'après la richesse des intonations de la voix. Nous causâmes longtemps de choses indifférentes, cachant derrière leur banalité un mutuel désir de nous connaître d'une façon plus intime; j'admirai l'habileté avec laquelle il m'obligeait à me confesser, tandis qu'il ne me disait rien de lui-même.

Pendant que nous conversions paisiblement, la pluie avait cessé et l'obscurité se fondait insensiblement; déjà c'était l'aube, une bande rosée brillait d'un doux éclat à l'orient. Avec l'aurore arrivait la fraîcheur du matin, agréable et réconfortante pour un homme vêtu d'habits chauds et secs.

— Ne trouverons-nous pas quelque chose ici, pour noire feu?.... des copeaux secs? demanda Promtoff.

Nous nous mîmes à chercher, en rampant sur le sol, mais sans rien trouver.

Il se décida alors à arracher une planche mal fixée dont nous fîmes des copeaux.

Promtoff proposa ensuite de percer un trou dans le plancher de la grange, afin de se procurer des grains de seigle; cuits dans de l'eau, ils constituent un bon aliment. Je protestai ; car au lieu des deux ou trois litres dont nous avions besoin,

ce moyen ferait couler du grenier plusieurs quintaux de seigle.

— Et qu'est-ce que cela peut bien nous faire ? demanda FVomtolT.

— Il faut respecter la propriété d'autrui. d'après ce que j'ai entendu dire...

— Gela, mon petit père, c'est indispensable, quand on est soi-même propriétaire.

Je me tus, pensant ii part moi que les idées de cet homme sur la question de la propriété devaient èlre fort élastiques, et que l'agrément d'être en relation avec lui pouvait ne pas être sans mélange.

Le soleil parut bientôt, joyeux et vif. Des lambeaux de ciel bleu se montraient entre des nuages déchirés qui glissaient vers le Nord , lents et fatigués.

Partout scintillaient des gouttes d'eau. Promtoif et moi, nous glissâmes de dessous les planches pour nous rendre, en longeant un champ de blé fauché, vers un ruban d'arbres, vert et tortueux, assez éloigné de nous.

— Là-bas, il y a une rivière, dit PromtotT.

Je le regardai et je pensai qu'il devait avoir une quarantaine d'années.

La vie n'avait pas dû lui être facile. Les yeux sombres et profondément enfoncés étincelaient, pleins de calme et d'assurance, et lorsqu'il clignait un peu, son visage prenait une expression dure et rusée. Sa démarche ferme et mesurée, son havre-

78 UN ÉTHANGE COMPAGNON

sac de cuir habilement fixé sur le dos, toute sa personne parlait d'une vie errante; il y avait en lui du loup et du renard.

— Voici ce que nous allons faire, dit-il : au delà de la rivière, à six verstes environ, il y a le village de Mangelia; de là, nous irons directement à Novaia-Pragua. Aux environs de ce bourg vivent des stundisles. des baptistes et autres petits paysans rêveurs. Ils vous nourrissent très bien, si l'on sait inventer quelque chose qui flatte leurs vues particulières. Mais attention I ne cite pas un seul mot des Saintes Ecritures. Rien ne leur est plus familier.

Nous choisîmes un emplacement non loin d'un groupe de peupliers noirs; ramassant des pierres — il y en avait beaucoup au bord d'une rivière dont la pluie avait rendu les eaux boueuses — nous en fîmes une sorte de foyer, et bientôt la flamme pétilla dans l'air frais du matin.

A deux verstes de nous, sur la hauteur, l'aurore faisait reluire les toits de cbaume d'un village. Les murs des maisonnettes se détachaient en blanc sur les pyramides pointues des peupliers, dont le feuillage, teinté des couleurs de Taulomne^ resplendissait dans les rayons du soleil matinal. La fumée grise qui montait des cheminées, estompait ici et là ces nuances orangées et purpurines et faisait des taches d'ombre sur le ciel clair.

— Je veux me baigner, déclara l^romtotT. C'est

LN ÉTHANGb: COMPAGNON 79

indispensable après une pareille nuit blanche. Je vous conseille d'en faire autant. Et pendant que nous nous rafraîchirons, le th«' va bouillir. Vous savez, il faut veiller à ce que votre corps soit toujours propre et dispos.

Tout en parlant, il se désliabillail. Il y avait de la race dans ce corps l)ien proportionné, aux muscles vigoureux et parfaitement développés. Et les guenilles sales quil venait de quitter me semblèrent encore plus dégoûtantes et plus abominables (jifelles ne m'avaient paru jusqu^ilors. Transis et bleus de froid, après ce bain glacé, nous nous hâtâmes de remettre nos vêtements qui s'étaienl chauiïés près du foyer. Puis, nous nous assimes aui)rès du feu pour prendre le thé.

PronitolV avait un gobel.d de fer; il y versa du tbé bouillant et me ToiTrit d'abord. Mais le diable, qui est toujours prêt à se moquer des hommes, me pinça à Tune des fausses cordes du cœur, et je déclarai magnanimtMuent :

— Merci! Buvez d'abord, j'attendrai!

J'avais dit ceci dans la ferme assurance que Promtotl voudrait absolument rivaliser de politesse et de générosité avec moi, et j'étais prêt à céder h ses instances courtoises pour me faire boire le premier. Mais il dit simplement :

— Bon...

Et il porta le gobelet à ses lèvres.

Je me détournai et me mis à regarder fixement

80 Uy ÉTRANGE COMPAGNON

la steppe déserte, désirant convaincre PromtolF que je ne voyais pas l'expression sarcastiqiie de ses yeux foncés. Il avalait son thé, mâchait son pain en faisant claquer ses lèvres avec bruit, tout cela avec une lenteur martyrisante. Je grelottais de tous mes membres, et j'étais prêt à me verser le thé brûlant de la théière dans le creux de la main.

— Hé ! Hé ! ricana Promtoff, ce n'est pas avantageux de faire des embarras.

— Hélas! soupirai-je.

— Très bien! Vous avez compris, maintenant! Pourquoi céder à un autre, ce qui t'est commode ou agréable? On a beau dire que tous les hommes sont frères, personne n'a essayé cependant de le prouver au moyen du système métrique.

— Vous ne voulez pas me faire croire que vous pensez ce que vous venez de dire?

— Et pourquoi dirais-je autre chose que ce que je viens de dire.

— Vous savez, l'homme aime à se montrer toujours un peu meilleur qu'il n'est.

— Je ne comprends pas comment j'ai pu vous inspirer une pareille confiance ! dit ce loup en haussant les épaules... Est-ce parce que je vous ai donné du thé et du pain? Eh bien, je n'ai pas fait cela par sentiment fraternel, mais par curiosité. Je vois un homme qui n'est pas à sa place, et j'ai envie de savoir comment et pourquoi il a été poussé hors la vie...

UN ETRANGE COMPAGNON 8î

— Et moi aussi j'ai ce désir... Dites-moi qui vous«L'tes? Ce que vous faites?

Il me regarda d'un air scrutateur, se tut et reprit :

— L'homme sait-il jamais exactement ce qu'il est?... H faut lui demander pour qui il se prend..,

— Dites-moi alors pour qui vous vous prenez.

— Je pense que je suis un homme pour lequel la vie est trop étroite. La vie est étroite, et moi — je suis lar^e. Peut-être n'est-ce pas vrai. Mais il y a sur la terre une variété spéciale de gens qui descendent prohablement du Juif errant. Leur particularité consiste en ce qu'ils sont incapables de trouver nulle part sur la terre un endroit où ils puissent se lixer. Une démangeaison inquiète, un désir de nouveauté habite en eux; les plus faibles d'entre eux ne peuvent jamais se choisir des pantalons qui soient selon leur goût, cela les rend toujours malheureux et mécontents; quant aux plus forts, rien ne les satisfait, ni l'argent, ni les femmes, ni les honneurs... On n'aime pas ces gens-la. dans le monde, ils sont audacieux et intraitables. La plupart des hommes sont comme des gros sous, de la monnaie courante, et il n'y a d'autre ditTérence entre eux que l'année de la frappe. L'un est usé, l'autre plus neuf, mais ils ont la même valeur; la matière dont ils sont faits est pareille, ils se ressemblent jusque dans les plus petits détails. Mais moi I je ne suis pas

un gros sou... peut-être même... siiis-je encore moins qu'un sou... Voilà tout.

Il disait tout cela avec un sourire sceptique et il me semblait qu'il ne prenait pas lui-même ses paroles au sérieux. Mais il excitait en moi une curiosité avide et je résolus de le suivre jusqu'à ce que j'eusse appris qui il était. Evidemment, c'était ce qu'on a[)pelle un « homme intelligent ». Il y en a beaucoup de ce genre, parmi les vagabonds, mais ce sont des âmes mortes. Ils ont perdu tout respect d'eux-mêmes, toute conscience de leur état moral; ils vont s'enfonçant chaque jour un peu plus profondément dans la boue; ensuite, ils s'y dissolvent et diparaissent.

Mais il y avait chez PromtolY quelque chose de ferme, de stoïque. Il ne se plaignait pas de l'existence comme font les autres.

— Eh bien, quoi? allons I proposa-t-il.

— Allons :

Nous nous levâmes, réchauffés par le thé et le soleil, et nous suivîmes le cours de la rivière.

— Et comment vous procurez-vous de la nourriture? demandai-je à Promtotï. Vous travaillez ?

— Travailler? Non. je n'aime pas cela...

— Mais, alors, comment?

— Ah... voilà... vous verrez.

11 se tut. Après quelques pas, il se mit à siffler entre ses dents une gaie chanson. Ses yeux scrutaient la steppe d'un regard vigilant et assuré et il

marchait à grandes enjambées fermes, comme un homme qui va droit à son but.

Je l'examinai, et le désir desavoir à qui j'avais affaire brûla encore plus fort en moi.

La steppe, déserte et calme, nous entourait ; audessus de nous le soleil caressant du midi resplendissait, nous aspirions à pleines bouffées l'air pur et réconfortant et nous allions vers le lointain, là, où les lambeaux de nuages s'amassaient en un chaos magnifique de formes et de couleurs.

Lorsque nous arrivâmes dans la grande rue du village, un petit chien se jeta dans nos jambes et se mit à tourner autour de nous en aboyant bruyamment. Dès que nous le regardions, il faisait un bond de côté, comme une balle, en piaillant de peur, puis il se jetait de nouveau contre nous, en aboyant plus fort. Quelques congénères apparurent à leur tour, mais sans montrer le même zèle; ils aboyèrent une ou deux fois, puis se cachèrent ensuite, je ne sais où. Leur indifférence semblait exciter encore plus le petit chien roux.

— Voyez-vous quelle mauvaise nature? dit Promtolf, en désignant de la tête le zélé animal. Il ment. Il sait fort bien qu'il n'y a paslieu d'aboyer ; de plus il n'est pas méchant; il est poltron; mais il désire gagner les faveurs de son maître. C'est là un trait purement humain... et c'est indubitablement l'homme qui le lui a communiqué. Les

gens gâtent les bêtes. Le temps viendra bientôt où les bêtes seront aussi lâches et hyprocrites que vous et moi...

— Je vous remercie! dis-je

— Il n'y a pas de quoi ! C'est le moment d'entrer en scène...

Sa physionomie mobile revêtit une expression lugubre, son regard devint stupide, son dos se voûta, il se fit aussi petit que possible et ses guenilles se hérissèrent sur lui, comme des nageoires.

— Il faut s'adresser au prochain et lui demander du pain, dit-il pour m'expliquer sa transformation; et il se mit à inspecter les fenêtres des chaumières.

Sous la croisée de Tune d'elles se tenait une femme qui nourrissait son enfant.

Promtotf la salua et lui dit d'un air de prière :

— Bonne femme! donnez du pain à des pèlerins !

— Je n'en ai pas, répondit la femme, en nous lançant un regard méfiant.

— Que ta poitrine se dessèche ! fille de chien ! lui souhaita durement mon compagnon.

La femme poussa des cris comme si elle eût été mordue, et se jeta sur nous :

— Ah ! vous...

Promtoff, sans bouger de sa place, la regardait fixement de ses yeux noirs où il y avait une ex-

pression sauvage de mauvais augure. La femme pâlit, frissonna, entra vivement dans la chaumière en marmottant quelque chose.

— Allons I proposai-je à PromtotT. ..

— Attendons d'abord qu'elle nous apporte du pain.

— Elle va nous envoyer son mari avec sa fourche...

— Vous n'y comprenez rien, dit ce loup avec un sourire sceptique.

Il avait raison; la femme apparut de nouveau tenant dans ses mains la moitié d'un pain rond et un énorme morceau de graisse. Elle salua profondément Promloir et lui dit d'une voix suppliante :

— Je vous en prie, prenez, homme de Dieu, ne vous fâchez pasi

— Que Dieu te préserve du mauvais œil, des sorciers et de la fièvre intermittente! lui souhaita Promtotf d'un ton suggestif.

Et nous partîmes...

— Ecoutez ! dis-je, lorsque nous fûmes déjà loin de la chaumière... Quelle manière étrange... pour ne pas dire plus... vous avez de demander!

— C'est la meilleure ; si on sait bien viser une femme des yeux, elle vous prend pour un sorcier, elle s'effraie, et vous donnera non seulement du pain, mais tout le manger qu'elle a préparé pour son mari. Pourquoi mendier et m'abaisser devant

86 UN ETRANGE C03IPAGN0>'

elle, alors que je puis commander? J'ai toujours pensé qu'il valait mieux arracher que solliciter... mais, évidemment, s'il n'y a pas moyen d'arraciier, il faut bien mendier.

— Et il ne vous est pas arrivé qu'au lieu de pain on vous donnât...

— Un coup de poing? Non. On n'aurait pas osé. Moi, petit père, j'ai un papier magique... il me suffit de le montrer au paysan... pour qu'il soit mon esclave... Voulez-vous que je vous le fasse voir ?

Je tenais entre les mains ce papier chiffonné et sale : c'était un permis de passage, « pour aller d'Astracan à Nicolaïeff, donné à Pavel Ignatietî Promtoff, expulsé par voie administrative de Pétersbourg ». Sur le papier se trouvaient le sceau de la dii'ection de police d'Astracan et les signatures correspondantes; tout était en ordre.

— Je ne comprends pas ! dis-je, en retournant ce document à son propriétaire. Par quelles circonstances venez-vous d'Astrakan, puisque vous êtes renvoyé de Pétersbourg?

Il se mit à rire et toute sa personne exprima la conscience de sa supériorité sur moi.

— Mais c'est bien simple ! Pensez donc, on me renvoie de Pétersbourg, et en me renvoyant, on me laisse libre de choisir, à part quelques exceptions, un lieu de séjour. Je désigne la ville de Koursk, par exemple. J'arrive à Koursk et je

vais à la police: « J'ai riionneiir de me présenter,, etc., etc. »... La police de Koiirsk ne peut pas me recevoir aimablement, elle a des soucis... plus qu'elle n'en veut. Elle suppose qu'elle a devant elle un filou et un filou adroit, puisqu'on navait pu se débarrasser de lui ni par la force, ni en vertu d'un article de loi, mais qu'on avait été obligé de recourir à des moyens administratifs pour l'expulser de Pétersbourg. Et elle est toujours heureuse, la police, de m'expédier quelque part, quand ce serait au fond d'un précipice. En voyant son embarras, je viens à son aide, par humanité pure. Je dis : (( Comme c'est moi qui ai décidé le lieu de mon séjour, ne désireriez-vous pas que je fasse un nouveau choix ? » Ils sont ravis de se défaire de moi. Je leur dis que je suis prêt à quitter le district ufi ils veillent à l'inviolabilité des personnes et de la propriété, mais qu'il faut me donner un viatique pour ma complaisance. Ils olfrent cinq roubles, dix roubles, plus ou moins, cela dépend de l'humeur et du caractère... mais ils donnent toujours avec plaisir. Il vaut mieux perdre cinq roubles que d'acquérir en ma personne un élément de trouble supertlu, n'est-ce pas?

— Peut-être ! dis-je,

— Mais non, certainement! Et ils me munissent d'un papier, qui ne ressemble pas du tout à un passeport. C'est dans la dillérence entre ce papier et un passeport que consiste ma force magique.

Sur ce document, il y a: « renvoyé ad-mi-nis-trati-ve-ment de Pé-ters-bourg\ » Je le montre au staroste ^ qui, d'habitude, est bète comme une bûche, et il n'y comprend absolument rien. Il en a peur, il y voit des cachets. Je lui dis : « En vertu de ce papier, tu dois me procurer un refuge pour la nuit. » Il me le procure. « Tu dois me nourrir. » 11 me nourrit. Il ne peut pas faire autrement, parce qu'il est écrit sur le papier « de Pétersbourg, administrativement ». Le diable sait ce que cet (( administrativement >< veut dire? Peut-êti-e que cela signifie « envoyé secrètement )) pour se renseigner sur les ditTérentes industries villageoises, la fabrication de la fausse monnaie, la distillation clandestine, la vente de boissons interdites? Ou encore sur la façon plus ou moins zélée dont on fréquente l'église orthodoxe? Ou peut-être sur quelque chose qui concerne la terre? Qui comprendra ce que signifie cet « administrativement de Péters bourg? » Peut-être suis-je quelqu'un de déguisé? Le paysan est bète... qu'est-ce qu'il comprend ?

— Oui, il ne comprend pas grand'chose, remarquai-je.

— Et c'est très heureux ! déclara Promtoff d'un ton vif et convaincu. C'est justement comme cela qu'il doit être, et c'est ainsi seulement, qu'il est

Page 1