CALAIS RECONQUIS
A qui revient l'honneur cl*avoir pensé le premier à assiéger Calais et à chasser définitivement les Anglais ? C'est une question à laquelle il est difficile de répondre car les contemporains ne sont point d'accord. « J'ai ou y dire que feu M. l'admirai fut le premier invanteur de ceste entre prinse, dit Brantôme (1), et que durant la trefve, il avoit
envoyé recognoistre ceste ville par M. de Briquemaut
Luy donques, ayant très bien recogneu la place (desguisé ce disoient aucuns), en fit rapport a M. Tadmiral ; et la rendit si facile a prendre que M. Tadmiral en fît ladessus des mertîoires très beaux et en projette le dessein, et en tira le plant ; et de tout en discourut au roi qui y prend goust et en reserve l'exécution pour la première bonne occasion. » D'après un fragment d'histoire (2), écrit peut-être par Florimond Robertet, un des secrétaires du
: (IV Brantôme, Grands capitaines français, éd. Lalanue, t. IV, pp. 213 et 214;
(t) Bibliothèque nationale, ms latin 14367. Ce ms. qui provient de Saint- Victor est composé d'éléments divers: il contient une petite chrôniqae relatant un certain nombre d'événements du règne de Henri II, entre autres le siège et la prise de Calais par le duc de Guise. Nous la croyons inédite et nous en avonâ fait usage parceque ce récit nous a paru plus détaillé et plus précis que ceux qui furent publiés eu grand nombre après 1558 ; il a en outre le mérite de concorder assez bien avec le témoignage de John Highfield, maître de Tartillerie de Calais, que nous citons dans les pages qui suivent.
i*oi, c'est Henri 11 qui aurait eu la première idée d*assiéger Calais. Il est possible que la pensée lui en ait été suggérée par Robert Dudley, comte de Leicester (1) et d'autres Anglais réfugiés à sa cour. En effet, dans une dépêche adressée à la reine Marie Tudor, le 12 novembre 1556 (2) un certain docteur Wotton, chargé sans doute de faire de l'espionnage en France, dit avoir reçu avis d'un habitant de Rouen que Ton songeait à une entreprise contre Calais : Dudley et ses complices auraient promis leur concours, et des gens de guerre se rassembleraient à Rouen. Le 17 novembre suivant (3), Wotton informait la reine que ce Dudley avait dit à Henri II que les garnisons du Calaisis étaient très insuffisantes, qu'à Guines par exemple où il aurait fallu 2000 soldats, il y en avait à peine 300 ; en récompense de ce renseignement il aurait reçu 200 couronnes et une lettre de recommandation pour une riche dame qu'il désirait épouser. Le 30 novembre (4) nous apprenons de la même source que le comte de Leicester avait entamé des négociations avec des marchands de Calais qui n'étaient point partisans de la religion catholique que la reine essayait alors de restaurer dans ses Etats. C'est peut être à ce moment que l'idée d'une tentative sur Calais germa dans l'esprit de Henri II. Le sieur de Sénarpont, gouverneur du Boulonnais, fut chargé de reconnaître la place. Revenu de sa mission et admis au conseil, « il desduisit tous les moyens qu'il y avoit de l'emporter en peu de temps, tant pour la foiblesse de ladite place, la facilité delà forcer, que pour le peu d'hommes qu'ils (les Anglais) y tenoient dedans )) (5). Quoiqu'il en soit, le projet
(1) Roliert Dudley, baron de Deubigh et comte de Leicester, fils de John duc de Northumberland, était né vers 1532; il mourut le 4 septembre 1588. Il fut disgracié avec sa famille après la mort d'Edouard \l pour avoir tenté de faire couronner Jane Grey. Emprisonné et condamné à mort, il fut gracié et mis en liberté en octobre 1554 ; il se réfugia alors en France.
{t) Caletidar of Btate papers. Foreign. Mary, p. 275.
(3) Ibicbm, p. Î77.
(4} I^idim.
(5) Bibl. nat. ms. latin 14367, p. 466.
tî
fut pris en sérieuse considération par le roi qui attendît l'occasion de l'exécuter. Pour ne rien livrer au hasard, il décida d'envoyer en reconnaissance un homme expérimenté et choisit pour cela le maréchal de Strozzi.
Mais le commencement de Tannée 1557 ne fut point favorable à la France ; le 10 aoiU le connétable de Montmorency était battu à Saint-Quentin et peut-être qu'avec plus d'audace l'armée de Philippe II serait arrivée jusqu'à Paris. Les Espagnols préférèrent heureusement s'emparer des villes qui étaient à leur portée et qui résistèrent vaillamment^* le roi d'Espagne, lassé, partit pour Bruxelles au mois d'octobre et ses troupes se dispersèrent. L'occasion sembla propice à Henri II de frapper un grand coup ; il pensa que les ennemis, le croyant épuisé, ne se tiendraient pas sur leurs gardes, et il résolut de tenter l'attaque de Calais. Il communiqua son projet au duc François de Guise, récemment revenu d'Italie, de qui la France attendait son salut. Le duc ne manqua pas d'objecter au roi que les forces dont on disposait se composaient pour la majeure partie de contingents étrangers, à qui un mois de solde était dû, que le trésor était vide, et que sans argent il était à craindre qu'on n'en put rien tirer.
C'est à ce moment que revint le maréchal de Strozzi : il était allé à pied examiner la position de Calais et ses approches. Il fut d'avis que certainement l'entreprise pouvait réussir si elle était tentée au moment opportun, mais que la saison actuelle, fin d'automne et commencement d'hiver, ne lui semblait pas propice. Le roi ne fut pas de cet avis : d'après lui, la ville étant entourée de marais, il serait plus facile d'en approcher à une époque oiï l'on aurait chance de trouver les eaux gelées ; en outre, et c'était là la raison décisive, pendant l'hiver la garnison était très faible et les ennemis ne s'attendaient nullement à une agression ; enfin, les Anglais étaient occupés à la guerre d'Ecosse et avaient envoyé de ce côté leurs meilleures troupes. En définitive,
inalgré les opinions contraires de ses conseillers, Henri II demeura persuadé qu'il fallait agir sans retard. Sachant que Goligny avait fait des projets au sujet de Calais, il envoya « vers Madame Tadmiralle, car M. Tadmiral estoit
prisonnier de Saint-Quentin, le petit Frequières pour
luy faire voir dans les coffres et papiers de M. Tadmiral s'il n'y trouveroit point tous ces mémoires ; ce qu'il fit, et les ayans rapportez au roy, il les confia a M. de Guyze » (1). Le duc ne fut point convaincu par la lecture de ces documents et continua à élever des objections. « Aucuns disoient, ajoute Brantôme, que M. de Guyze le disoit a fort bon escient et par raison et a la vérité ; autres pour rendre la chose ainsi difficille afin que par amprès la prise il s'en acquist plus de gloire et en triompha mieux »: Nous ne savons si le duc de Guise était ou non de bonne foi dans l'opposition qu'il faisait à ce projet, mais le roi eut le mérite de persister dans son intention et sut imposer sa manière de voir qui était bonne, ainsi que l'événement le prouva.
Voyant donc qu'Henri II demeurait ferme dans sa résolution, Guise demanda qu'on fit provision de poudre et de boulets pour tirer dix mille coups de canon, et réclama de l'argent. Là était la plus grosse difficulté, car il manquait environ quinze mille écus et on ne savait comment se les procurer. Le cardinal de Lorraine s'employa à cette- besogne, se rendit à Paris et fit « telle diligence que sur son crédit et sa parolle, il trouva la somme de 300.000 livres, dont partye fut receue avant son partement et le reste ung jour après, de façon que ce secours si a propoz donna moyen d'acheminer toutes choses ; et pour recongnoistre la bonne volunté de ceulx qui luy avoient si liberallement preste ce qu'ilz avoient peu, il leur promit a tous de les faire paier dans Noël sans aucune faulte. A quoi il tint la main si roidde, pour conserver la foy et le
(1) Brantôme, Grands capitaines f7 ançais, éd. cit. t. IV, p. f U.
crédit du roi et le sien, qu'ilz furent tous satisfaictz huict jours avant le terme qu'il leur avoit promis » (1).
Pendant qu'il concentrait ses troupes, le duc de Guise faisait reconnaître Ilam et ses environs par M. de Termes et d'autres officiers. Vers le 15 décembre 1557, il achemina ses forces vers Amiens par petits détachements pour ne pas attirer l'attention, et alla lui-même s'assurer que les places frontières de Guise, Chaunv et La Fore étaient en état de de résister à une attaqua. L'armée cependant avançait lentement ; les contingents étrangers s'arrêtaient de temps à autre et refusaient de se porter en avant si on ne les payait pas, de sorte que le duc était obligé de les prier et d'emprunter de l'argent pour leur solder des acomptes. Malgré toutes ces difficultés, le dernier jour de décembre, on campa à Marquise, entre Boulogne et Calais.
Le secret de l'entreprise avait été gardé aussi bien que possible ; néanmoins. Lord Wentworth, député de Calais, apprit le mouvement des troupes françaises, s'en émut et en informa la reine Marie. Bien que la rumeur publique assignât comme but â cette expédition le ravitaillement d'Ardres, une certaine inquiétude se faisait jour dans la dépêche qu'il adressait le 26 décembre (2) : il craignait que ces préparatifs servissent à masquer quelque mauvais dessein contre une des places de Sa Majesté. Aussi a t il réuni le conseil de Calais et a-ton décidé qu'on se tiendrait sur ses gardes et qu'on prierait la reine d'envoyer une flotte dans le détroit pour assurer les communications avec l'Angleterre. Le 27 décembre (4), l'anxiété de Wentworth redouble: il convoque de nouveau le conseil qui délibère sur ce qu'il conviendra de faire si l'on est attaqué, et l'on est d'accord pour abandonner Guînes. Le député termine en disant qu'il ne sait s'il pourra résister au cas où l'ennemi l'assiégerait, car il n'a à sa disposition qu'un nombre très restreint
(1) Bibl. Dat.'ms. latin 14367, p. 472.
(2) Calendar of State papers . Foreign. Mary, p. 351
(3) Ibidem.
de soldats. Le 29 décembre, la reine répondit qu*aucuri point du territoire ne devait être évacué à moins d'urgente nécessité (1).
Le duc de Guise était à la tète de 10.000 Suisses,. de 6.000 lansquenets, de 800 pistoliers, de 500 hommes d'armes, de 400 chevaux légers, d'enseignes françaises et d'une artillerie considérable, « de façon qu'il ne luy restoit plus que assaillir Calais, ce qu'il eust peu peult estre faire cinq ou six jours plus tost qu'il ne feist, mais il n'y voullut jamais arriver que l'année 1557 ou il estoit à compter du 1^^ jour de l'an, ne feust passée et révolue, pour ce qu'elle avoit esté si malheureuse au roy et tant deffavorable à ses affaires qu'il ne voulloit durant icelle exécuter une si belle entreprinse qu'il voyoit ne se pouvoir sans ung trop grant malfair faillir » (2).
Le 1^^ janvier 1558, l'armée française entra en Calaisis ; son avant-garde engagea ce même jour avec les avantpostes anglais une escarmouche qui est rapportée en termes très vagues par le député de Calais dans une dépêche adressée à la reine (3). Le 2, les Français parvinrent à l'extrémité d'une chaussée qui, à travers les marais, conduisait au pont de Nieuley. Cette chaussée était commandée par un boulevard de terre, formé de quatre petits flancs et protégé par un fossé. Les défenseurs de ce retranchement tirèrent quelques volées de canon et d'arquebuse contre les troupes du duc de Guise. Andelot ordonna alors à deux détachements d'arquebusiers de marcher l'un à droite, l'autre à gauche dans la direction de ce fortin, tandis qu'une autre fraction (( avecq force noblesse qui s'estoit mise a pied », s'avançait vers la porte. Les soldats qui s'y trouvaient n'attendirent pas l'assaut et se réfugièrent au fort Nieuley. Le soir môme du 2 janvier, quand ce premier obstacle franchi eut laissé libre la route de Calais, le duc
(1) Calendar of slaie papers. Foreign. Mai^^ p. 352.
(2) Bibl. nat. ms. latin 14367, p. 479.
(3) Calendar of staie papers. Foreign. Mat^, p. 354.
de Guise s'en alla camper du côté des dunes dans le voisinage de la mer ; tandis que l'armée s'installait, il alla reconnaître les abords du fort Xieuley malgré le feu de l'artillerie anglaise. Un mestro de camp des bandes françaises qui se trouvait à ses côtés eut le pied coupé par un boulet de canon. A l'extrémité des dunes, commandant l'entrée du port, se dressait un autre fort appelé le Rysbank, dont l'importance était considéral)le, car il assurait les communications entre la ville et TAngleterre. Il y avait donc le plus grand intérêt à s*en emparer ; c'est pourquoi à la tombée de la nuit, Guise voulut en examiner les approches, ce qui était fort dinicile, puis(iue pour y arriver il fallait suivre la grève à découvert et à la merci des feux de ce chAteau. Néanmoins le duc, accompagné de son frère Aumale, du maréchal de Strozzi et de ses principaux officiers parvint jusqu'à moins de trente pas du Rysbank.
Le commandant de l'artillerie de Calais, John Ilighfield qui nous a laissé une précieuse relation du siège (1), rapporte qu'il proposa le 2 janvier à Lord Wentworth d'ouvrir toutes les écluses et de laisser les eaux de la mer se répandre dans la campagne afin d'empôcher les ennemis de s'approcher de la ville. Le député de Calais lui répondit qu'il n'était pas nécessaire d'en venir à cet expédient, qu'il n'y avait point d'apparence que le siège fût poussé plus loin et que, du reste, les prairies une fois inondées, les assiégés ne pourraient plus y envoyer paître leur bétail et que l'eau de la rivière infectée par l'eau salée deviendrait impropre à la fabrication de la bière dont on n'avait qu'une petite quantité. Ce même jour du 2 janvier (2), Wentworth envoya à la reine une longue dépêche, où il raconte assez confusément que les Français se sont emparés des boulevards extérieurs de la place dont les défenseurs se sont retirés en bon ordre et ont même fait trois prisonniers. Il termina en
(1) Earl of Hardwicke, Miscellaneous State Pafiers^ (2 vol. in 4*», 1773), t. I, pp. 114 et 115.
(?) Calendar of State papers. Foreign, Mary, p. 355.
demandant à Marie d'accorder à tous ses sujets la permission de se rendre à Calais pour participer à la défense et sollicita aussi des instructions pour savoir s'il pouvait réclamer l'assistance de trois ou quatre cents arquebusiers espagnols (1) qui se trouvaient dans les environs de Saint- Omer. A la même date, la reine d'Angleterre adressait trois lettres au député de Calais, lui annonçant l'arrivée prochaine du comte de Rutland qui l'aiderait de ses conseils, l'avertissant que des ordres avaient été donnés pour expédier au plus tôt des vivres et des secours, le remerciant enfin des efforts qu'il faisait pour conserver une ville si précieuse à son pays (2),
Le duc de Guise s'attendait à voir bientôt la garnison renforcée et comprenait qu'il importait de se hâter ; ayant réuni ses lieutenants, il leur exposa que le succès de l'entreprise dépendait d'un seul point, à savoir qu'il fallait sans tarder mettre les assiégés hors d'état d'être ravitaillés. Pour atteindre ce but, on devait s'emparer du fort de Nieuley pour les isoler du côté de la terre, et du fort du Rysbank pour les isoler du côté de la mer. En conséquence, le maréchal de Strozzi fut chargé de diriger ses efforts sur le Rysbank tandis que le duc d'Aumale et Estrées attaqueraient Nieuley. Les deux châteaux étaient d'une approche très difficile, car les assaillants ne pouvaient trouver aucun obstacle pour masquer leur marphe. Aussi les Français perdirent-ils beaucoup de monde en mettant leurs canons en batterie pour faire brèche. Malgré tout, le lundi 3 janvier, l'artillerie française ouvrit contre les murs un feu nourri. Quelques canonniers anglais ayant été tués à. Nieuley, leurs camarades prirent peur (( combien qu'ilz
(1) Cabrera raconte que Weiitworth avait été averti du mouvement des Français sur Calais par les Espagnols qui avaient offert un secours. Mais on soupçonna en Angleterre qne c'était une ruse et que les soldats de Philippe II une fois entrés dans la ville sous prétexte de la défendre, ne voudraient peut-être plus s'en aller de bon gré quand le danger serait passé. (Cabrera, Filipe segundo rey de Espana, Madrid, 1619).
(2) Calendar of State papers, Foreign. Mary, p. 355.
n'en eussent encores gueres grande occasion, pour avoir l'arlillerye faict encores peu d*effect mais ce peu sembla beaucoup aux Angloys qui n'avoient jamais veu la guerre en ce pays la » (1). Avant 10 heures du matin, les défenseurs du fort Nieuley, abandonnant leur poste, se retiraient dans la ville ; presque au môme moment, le capitaine Dodd qui commandait le Rysbank « que M. le maréchal de Strossy menoit ung peu plus rendement qu'ilz n'eust jamais veu », se rendit au duc de Guise.
John Ilighfield suggéra alors à Wentworth Tidée d'employer les bourgeois à la défense de la ville puisquei, la garnison était si manifestement insuffisante en nombre, et de les charger de monter la garde sur les murs. Le député y consentît, mais il semble que ce moyen ne produisit aucun résultat heureux, car au témoignage du maître de Tartillerie « les femmes firent plus de besogne sur le rempart que les hommes, qui, pour n'avoir pas reçu d'ordre en temps utile, se cachèrent dans leurs maisons et autres lieux secrets » (2).
Guise craignait cependant que les Anglais postés à Guînes fissent une sortie ou que les Espagnols de Gravelines tentassent de secourir Calais ; aussi envova-t il le prince de La Roche-sur- Yon et le duc d'Aumale avec les lansquenets, une partie des Français, presque toute la gendarmerie et la cavalerie se poster au delà de la rivière de Hem pour occuper les routes de Gravelines et de Guînes. Bien lui en prit, car le soir môme il fut averti de rapproche de 400 Espagnols. Lui-môme traversa le cours d'eau avec quinze enseignes de Français et de lansquenets et occupa le rivage de la mer de sorte que Tennemi vit le chemin barré par des forces si imposantes qu'il fut contraint de se retirer. Seul, un capitaine espagnol put pénétrer dans la
(i) bibl. nat. ms. latin 14367, p. 483.
(2) « Howbeith the women did more labour about the rampart that the said countrymen, which for lack of order in time, did absent themselves iû bouses an4 otUer secret places » (Hardwi-cke, op. cit., t, I, p. 116).
vîlle où sa venue releva les courages en donnant l'espérance d'un prompt secours (1).
Il s'agissait maintenant d'attaquer la place elle-même : l'artillerie fut installée sur les dunes de manière à battre la muraille qui regarde l'occident, tandis qu'Andelot avec 1.500 ou 2.000 hommes traversait le port à marée basse et venait se loger du côté de Gravelines pour s'emparer d'un petit faubourg situé au bord du quai. Pendant toute la journée du mardi 4 janvier, on tira le canon sans obtenir grand résultat ; on continua le mercredi 5. Voyant le peu d'effet produit par ses feux. Guise se décida à diriger son tir contre le château. Le jeudi donc, on mit en batterie trente canons et trois grandes couleuvrines qui firent bonne besogne, de sorte que vers 6 heures du soir la brèche du château sembla suffisante ; celle de la ville' avait peu avancé, car les Anglais l'avaient garnie pendant la nuit précédente de balles de laine et dé peaux de mouton contre lesquelles l'artillerie était impuissante. Le maréchal de Strozzi proposa alors au duc de Guise de traverser le port à la faveur de la nuit et de la marée basse, et de rejoindre Andelot afin de s'emparer du quai. Ce projet fut adopté, et vers 8 heures du soir, arquebusiers et pionniers commencèrent à descendre dans Teau. Mais ils furent aperçus par les assiégés qui leur envoyèrent une grêle de mousqueterie, en tuèrent une trentaine et les obligèrent à rétrograder. Au bruit des coups de feu, les Anglais accoururent de tous les points de la ville vers Tendroit menacé, s'attendant à un assaut. *Les défenseurs même du château avec leur chef, nommé Middleton, abandonnèrent leur poste pour rentrer dans la ville (2). Guise pendant ce temps, voyant que les
(1) Hardwicke, op. cit., p. 116. D'après Cabrera {op. cit., p. 181), Philippe II, informé du siège de Calais, ordonna au comte d'Egmont de secourir la place ; il fit dire en même temps au député de Calais de tenir bon et qu'il recevrait promptement du renfort.
(2) « Et sy a dit que dedans ledit chasteau y avoit ung homme
d'arme dudit Calaix nommé Medeltun avec environ XX hommes lesquelz se misrent dedans ladite ville Le VU® de ce mois à II heures après
troupes de Strozzi étaient repoussées, chargea deux capitaines et quelques soldats de reconnaître la brèche du château ; il ordonna à Grammonl de les suivre avec 200 arquebusiers et des corcelets, leur recommandant de faire retraite s'ils trouvaient les Anglais en force ou la brèche impraticable. Grammont partit, traversa le port, un quai assez largequi séparait le port du fossé du château, puis fit descendre ses hommes par des échelles dans le fossé et monter à la brèche par le même moyen. Ils furent fort étonnés de trouver le château dégarni et s'empressèrent de l'occuper. Guise, averti de cette heureuse fortune, passa lui-mùme la rivière avec des renforts qu'il installa pour garder la forteresse abandonnée par Tennemi et qu'il laissa sous le commandement de ses frères Aumale et Klbeuf. Mais la mer commençait à monter et le duc faillit se noyer en traversant le port pour rejoindre son camp.
Les Anglais, revenus de leur alarme, se rendirent bientôt compte de la faute qu'ils avaient commise en évacuant le château : voyant que la mer était pleine et (jue les Français qui y étaient postés ne pourraient être secourus, ils se dirigèrent de ce côté sous la conduite du maréchal de Calais, amenèrent du canon pour enfoncer la porte et renverser les murs. Deux fois ils tentèrent Tassaut, mais deux fois furent repoussés ; le maréchal et son fils furent blessés. Ayant perdu beaucoup des leurs, les assiégés perdant courage et sentant qu'ils ne pouvaient plus désormais défendr-e la ville puisque la citadelle était aux mains de Tennemi, demandèrent à négocier. Le duc d'Aumale leur permit d'envoyer à Guise deux parlementaires et leur donna comme otage le sieur de Rendan. Les Anglais furent forcés d'accepter les conditions du vainqueur : la place devait être remise aux Français avec l'artillerie, les munitions,
mynuict, les Françoys entrarent dedans le chastpau dudit Calais par la bresse qu'ilz avoient faict; dict que les Françoys estoient dedans ledit cfaasteau par avant que ceulx de la ville lesavoient ». Déposition de Jehan Perdrix, bourgeois de Calais 'archives açitionales, K ^491),
les enseignes et les vivres qu'elle contenait ; les capitaines et trente des |)rinçipaux bourgeois demeureraient prisonniers ; les soldats sortiraient en pourpoint, n'emportant que ce qu'ils avaienl sur eux ; enfin, le reste de la population, hommes, femmes et enfants seraient conduits à Gravelines
Le commandant en chef aurait voulu empêcher ses troupes victorieuses d'entrer à Calais jusqu'au moment où, tout le butin étant rassemblé, on pourrait en faire une équitable répartition : il espérait que chaque soldat recevrait de la sorte la valeur de deux payes au moins et pensait qu'il était plus conforme â l'intérêt général de procéder avec ordre que de permettre à chacun de prendre ce qui lui semblait à sa convenance, ce (( qui eust esté, si son intention eust peu estre suivye, la plus belle chose du monde». Malheureusement, on ne put contenir les soldats qui pénétrèrent dans la ville et pillèrent à leur aise ; ils gâtèrent, croit-on, pour plus de 100.000 livres d'objets mobiliers (1).
Le lendemain même de la prise de Calais, c'est-à-dire le samedi 8 janvier, on aperçut en mer dix-huit grands vaisseaux anglais qui amenaient les secours destinés aux assiégés. Comme l'ennemi n'était point encore informé de l'issue de la lutte, Guise, pour le tromper, ordonna que Ton tirât le canon des batteries encore intallées autour des murs et celles de la place. Il espérait que ces navires, croyant que le combat continuait, entreraient dans le port et tomberaient en son pouvoir. Mais le commandant de la flotte se méfia et se tint au large, envoyant seulement une petite embarcation pour reconnaître l'état des choses. Ceux qui la montaient s'aperçurent du changement survenu, et rapportèrent que les Français étaient maîtres de la ville.
(1) Bibl. nat., ms. latin 14367 pp. 492 et 493. — « Dict qu'incontinent ladicte ville fut rendue, estoit pillée par les Frauçoys..... » Déposition cle Jehan Perdrix (Arçh. nat,, K H9J).
Les Anglais se retirèrent alors non sans envoyer quelques volées de canon aux troupes françaises cantonnées sur la grève. Le môme jour, le duc de (îuise fit sortir tous les Calaisiens : une partie fut conduite à Gravolines, l'autre menée à Douvres sur quel(]ues navires stationnés dans le port. Par son commandement, on annonça aux troupes (( que homme vivant, sur peyne de la vie, n*eust a retenir femme ne fille quelconque », et rot ordre fut assez bien exécuté, car lui-môme y tint la main : apercevant un sol dal qui (( voulloit retenir une fort belle fille parle commandement de son cay)pitaine, en la présence de tout le peuple angloys qui sortoit, non seullement cbastye le soldat, mais donne cinq ou six coups d'espée au cappitaine par le commandement duquel il l'avoit prinse )) (1).
Le duc distribua les prisonniers aux chevaliers de Tordre, aux capitaines et aux gentilshommes (]ui raccompagnaient sans en réserver pour lui ni pour ses frères; il donna à Andelot et au sieur de Rendan les peaux de mouton qui furent trouvées dans les magasins, et garda des laines pour le roi afin d'employer l'argent (fu^on en tirerait à réparer les fortifications de la place : « de tout ce grand butin qui s'estimoit a un million d'or pour le moins, il n*a rapporté chose quelconque que l'honneur d'une telle conqueste » (2).
La nouvelle de la prise de Calais causa partout où elle fut portée le plus profond étonnement. Personne ne pensait en Angleterre que cette place pût si rapidement tomber au pouvoir de l'ennemi ; on la considérait si bien comme imprenable qu'on avait fait graver, dit-on, sur une des portes une inscription dont le sens était celui ci :
Les Français à Calais viendront planter le siège Quand le fer et le plomb nageront comme liège.
(1) Blbl. nat. ms. latin 14367, p. 496.
(^) Ibidem, p. 497.
Les Anglais qui étaient alors éloignés de leur pays ne pouvaient croire que la nouvelle fût vraie. Nous en avons le témoignage dans une dépêche que Sir Edward Carne, ambassadeur à Rome, adressa à la reine Marie le 22 janvier 1558 (1). Jeudi dernier, dit-il, un message du nonce en France a apporté entre autres choses Tan nonce de la reddition de Calais survenue le 7 janvier. Les Français qui se trouvent à Rome s'en félicitent si vivement qu'ils emplissent la ville de leurs démonstrations de joie. Les amis de l'Angleterre, inquiets, sont accourus prendre des informations auprès de l'envoyé britannique, lequel a répondu qu'il n'ajoutait aucune foi au bruit qu'on répandait ; c'était sans doute une vantardise des Français, car il semblait impossible qu'une ville aussi forte ait capitulé tant qu'il y avait un liomme vivant pour la défendre. Cependant le 28 janvier (2), il fallut bien que Sir Edward Carne se rendît à l'évidence : cette fois, la fatale nouvelle était portée par un courrier de Venise et par un message du cardinal Trivulci à Sa Sainteté. L'ambassadeur a ainsi appris que la place n'avait pas été enlevée d'assaut, mais s'était rendue. C'est dit-il, la plus abominable trahison qu'on ait jamais ouïe ; il espère que ceux qui s'en sont rendus coupables seront recherchés avec soin et que s'ils sont découverts. Sa Majesté n^aura aucune clémence pour eux.
En Angleterre, ce fut le cri général : oh crut à une trahison. Lord Wentworth député de Calais, Ralph capitaine du château, John Harlestone capitaine du Rysbank et Nicholas Alexandre capitaine du fort Nieuley, alors prisonniers en France, furent accusés et condamnés comme traitres (3). Les Espagnols eurent la même pensée, car John llighfield, relâché par les Français, fut conduit à Bruxelles et soigneuseument interrogé par le duc de Savoie.
(1) Calendar ofstate pajaers. Forcing. Mary, p. 361.
(2) Ibidem.
(3) John Stow, Annales or generall chronide ofEnçland, (Londres f\Q3\) p. 63^.
il répondit que la prise de Calais devait être attribuée en premier lieu à la faiblesse du château et à l'insuffisance numérique de la garnison, mais qu'il devait y avoir aussi quelque trahison.. Quand le duc apprit que Ilighfield avait était Tun de ceux qui avaient débattu avec les Français les clauses de la capitulation et que M. d'Estrées Tavait fait conduire avec force politesses jusqu'à Gravelines, il soupçonna que le capitaine de l'artillerie anglaise pouvait être au nombre des traîtres. Aussi, au lieu de lui donner, ainsi qu'il le demandait, une compagnie , d'infanterie à commander, le fit-il arrêter et garder à sa disposition afin qu'il fournît au roi d'Espagne des explications si celui-ci en réclamait (1).
Il n'y a point lieu de penser que la prise de Calais fut le fruit d'une trahison. Nous avons donné plus haut divers témoignages qui attestent qu'on songeait en France depuis quelque temps, à arracher cette place aux ennemis. Il n'est point étonnant qu'un homme de guerre comme le duc de Guise ait pu s'emparer d'une place aussi mal gardée. La vraie cause de sa chute rapide est la trop grande confiance qu'avaient les Anglais dans sa situation exceptionnelle et dans l'épuisement des forces de Henri II après la bataille de Saint-Quentin. Sans doute, on a pu avec raison reprocher à Wentworth d'avoir manqué d'énergie dans sa défense,
(1) « Ëstando el duque (de Saboya) en Bruselas, vino a el un Ynglesque hera capitan del artillerla en Cales, y antes que le dièse audiencia a parte, fue informado que este havia sido, como el mismo se le dixo, el que salio a tractar con Franceses los conciertos de la rendicion de aquel lugar, y que Mos, d'Etre {sic) capitan gênerai del artilleriadeFrancia lehizo muchas caricias y le mando acompauar hasta la clusa que esta junto a Gravelingas, por lo cuale otros yndicios que del tuvo Su Alteza, pidieudoleunacompaîîia de infanteria para servir a Su Majestad, le mando hechar preso para saber mas particularmente a lo que veiiia y otras cosas de que es de créer terna noticia tocantes a Cales, e en espeoial una traycion que dixo se tractava en el consejo de Inglaterra, de lo quai no tuvo tiempo para examinarle, pero podrase hazer brevemente si Su Majestad quisiere que 8e hagaally o en otra parte ...» Rdacion que el sr. secretario Eraso ha de hazer a Su Magestad del parte del Duque de Saboya. (Arch. nat. K 1491). Voir aussi la relation de John Highfisld (Hardwicke, op. cit.^ 1. 1, p. 118).
toaîs on ne saurait avec équité l'accuser de trahison. Il n'en fut pas moins condamné et n'est pas du reste dans l'histoire d'Angleterre Tunique exemple d'un chef puni pour s'être laissé battre. La faute ne doit-elle pas retomber sur la reine qui avait confié à un homrhe peu expérimenté un poste de première importance où les souverains anglais ses prédécesseurs ne plaçaient que des capitaines déjà éprouvés? Mais Lord Wentworth était un de ceux qui, les premiers, avaient acclamé Marie après la mort d'Edouard VI et Tavaient activement secondée dans les difficultés du commencement de son règne. Il faut remarquer encore que le député de Calais avait annoncé les mouvements des Français dès qu'il en avait eu connaissance, et avait réclamé des renforts. On pensa probablement que ses craintes étaientexagérées puisqu'on ne lui envoya de secours qu'à la dernière extrémité et quand déjà il était trop tard.
Marie ressentit très vivement la perte de Calais : son biographe, Francis Godwin (1), raconte qu'elle tomba dans une grande tristesse dont aucune distraction ne pouvait la tirer ; elle ne ftt plus désormais que languir et mourut quelque/s mois après. On ajoute môme qu'elle aurait dit, que si après sa mort on ouvrait son cœur on y trouverait écrit le nom de Calais. Philippe II en fut également fort ému (2) et nous savons que la mauvaise nouvelle, portée jusqu'au fond de l'Estrémadure, au monastère de Yuste, ne laissa pas que d'inquiéter et d'aflliger Charies-Quint dans sa retraite (3).
(1) Francis Godwin. Rerum anglicarum Henry co VIII, Edwardo VI et Maria regnantibus annales (Londres, 1628), p. 244.
(2) « Por la carta que Vuestra Majestad me scrivio anoche, he visto el sentinaiento que ténia por la perdida de Cales, de que a rai me ha cabido harta parte por ser de la importancia que es, y lo demas que se deve considerar ; pero ha se de sperar en Dios que con las provisiones que Vuestra Majestad hara y su buen zelo y sancta intencion durara pocos dias este sentimiento y que tornara en mayor alegria y en contentamiento del que antes se ténia..,.» Lettre cC Emmanuel Philibert duc de Savoie à Philippe II, du 9 janvier 1558. (Arch. nat. K 1491).
(3) Cf. Miguet, Charles-Quint y (Paris, 1857), pp. 327 et suivantes, et Oachard, Retraite et mort de Charles -Quint, t. I, pp. 254 et suivantes.
En France, la joie fut immense et la reconquête de cette parcelle de territoire depuis si longtemps détachée de la patrie fut célébrée avec enthousisme par les poètes en latin comme en français : Guise fut comparé à Persée et sa gloire mise au-dessus de celle des plus fameux capitaines de l'antiquité (1).
Rappelons en terminant qu'au. traité de Cateau-Cambrésis, (( cette paix blâmable » comme Tappelle Tavannes, nos plénipotentiaires ne surent pas assurer à leur pays la possession perpétuelle d'une ville si brillamment conquise. Il fut convenu seulement que la place resterait française pendant huit ans ; ce terme écoulé, on devait la restituer à l'Angleterre et, en cas de retard, payer une somme de 500,000 écus. Il était heureusement stipulé en outre, que si les Anglais commettaient quelque hostilité contre la France ou TEcosse, il n'y aurait pas lieu de rendre Calais. On comptait sans doute -que des ditïicultés nouvelles surgiraient entre les deux royaumes et que le clause serait en conséquence résolue. C'est ce qui arriva : Elisabeth secourut les protestants français et se môla aux affaires d'Ecosse. Au traité de 1564, il ne fut plus question de remettre la ville aux ennemis, et la France paya seulement 120,000 écus. On peut dire cependant, croyons-nous, avec Henri Martin « qu'il était peu honorable de promettre la restitution de Calais, soit qu'on voulût, soit comme il était vrai qu'on ne voulût pas tenir parole » (2).
(1/ Cf. Lefèvre, Histoire de Calais, t. II, pp. 304 et 305. Voy. aussi une « chanson composée par maistre Jacques Pierre, dit Chasteau-Gaillard », imprimée dans le Recueil de poésies françaises des XF*-* et XVI^ siècles, publié par Anatole de Montaiglon, (Paris, 185C). t. IV. p. 311.
[t) Henri Martin, Histoire de France, t. VIII, p. 175.