L'AUTORITÉ ROYALE A CALAIS DÉFENSE DE LA PLACE
Le Capitaine
Le roi d'Angleterre, souverain de Calais, y était représenté par un officier qui porta successivement les noms de capitaine, de lieutenant et de député. Cette charge, considérée comme très importante, était presque toujours confiée à des personnages notables par leur naissance ou leurs talents. Le premier dont nous trouvions mention est Jean de Montgomery nommé par Edouard III le 8 octobre 1347 et qui fut remplacé dès le 1^' décembre suivant par John de Ghiverston (1). Leurs successeurs furent choisis pour un temps indéterminé et généralement assez court : Jean de Beauchample l^"" jenvier 13i9, Robert de Herle le 9 mars 1350, Renaud do Gobham le 29 juin 1353, Roger de Beauchamp le 23 janvier 1355, Jean de Beauchamp le 14 janvier 1356 (2).
Un acte du 12 juillet 1349 nous renseigne d'une manière assez générale sur les attributions du capitaine de Calais : elles se résument à garder la ville en sûreté (3). Tous les
(1) Rymer, R. E., t. III, pars I, pp. 138 et 142.
(2) Ibidem, pp. 181, 193, 259, 294, 316.
(3) Ibidem, p. 186.
habitants, toutes les personnes qui s*y trouvent lui doivent obéissance entière, de nuit comme de jour, en ce qui touche là sécurité de la place. Il a pouvoir de punir ceux qui se montreront rebelles à ses ordres ; il a la faculté de révoquer tous les officiers et fonctionnaires dont la conduite laissera à désirer, de les envoyer en prison à la Tour de Londres s*il le faut, et de leur nommer des remplaçants. Son lieutenant ou la personne qu'il aura déléguée pour exercer l'autorité en son absence aura les mêmes droits et les mêmes devoirs.
Un peu plus tard, le souverain nomma le capitaine de Calais pour une période déterminée, un an par exemple. En ce cas, une endenture était rédigée, formulant les obligations du roi et celles de cet officier. Nous possédons une pièce de ce genre contenant les conventions faites entre Edouard III et Jean de Beauchamp, frère du comte de Warwîck;elle est datée du 10 février 1356. Il y est stipulé (1) que ce personnage remplira les fonctions de capitaine pendant une année: il aura avec lui neuf chevaliers, cinquante écuyers et quarante-deux archers à cheval ; pour ses gages et ceux de ses hommes, il touchera la somme de 66 livres 13 sous, 4 deniers, payable d'avance et par quartiers. La ville et les châteaux qui en dépendent seront garnis d'un banneret, vingt-neuf chevaliers, trois cents quarante-huit écuyers, cent soixante-deux archers à cheval, cent vingttrois a hobelours », cent quatre-vingt-quinze archers à pied, treize hommes pour la garde de jour, plus deux cent vingt maçons, charpentiers et ouvriers divers, cinq arbalétriers et vingt mariniers. Tous recevront leur solde par quartiers. La ville, en prévision d'un siège, devra toujours être pourvue de vivres pour six mois au moins. Si le roi et son conseil viennent à manquer à leurs engagements, c'està-dire si les gages ne sont point payés, il sera loisible à Jean de Beauchamp de quitter librement Calais avec ses
(1) Rymer, R. E., t. III, pars I, p. 324.
gens, ses chevaux et son équipage. Au cas où la ville ou un des châteaux sera assiégé, et si le capitaine ne peut, avec les troupes dont il dispose, repousser Tennemi, le souverain devra lui envoyer dans le délai d'un mois des renforts suffisants. Enfin, aucun soldat n*a le droit dépasser en Angleterre s'il n'a obtenu au préalable congé du capitaine. C'est, on le voit, un véritable traité qui intervient entre le roi et celui de ses sujets qu'il charge de la défense de Calais. Ce dernier doit, moyennant une somme d'argent fixée, entretenir un certain nombre d'hommes d'armes ; il est libéré de ses obligations si son maître ne remplit pas les siennes.
Une endenture du même genre était rédigée à l'expiration du terme convenu. Il arrivait parfois que ces conventions étaient renouvelées, par exemple pour Jean de Beauchamp (1) prorogé dans son commandement le 10 février 1357, et pour Henry Le Scrop (2), nommé le 6 février 1360 et continué dans ses fonctions le 3 février 1361.
Le château ou la citadelle deCalais était jusqu'alors sous la dépendance immédiate du capitaine: à partir du 13 juin 1361; un officier spécial nommé garde, « custos », fut chargé du commandement de cette forteresse. Thomas de Kyngestone en fut le premier titulaire (3) ; il n'est pas douteux que le garde du château était le subordonné du capitaine de la ville. Les deux fonctions ne furent cependant pas toujours distinctes et nous voyons que Thomas Fogg les réunit momentanément à partir du 2 décembre 1376 (4). La garde du château fut aussi parfois donnée à terme : Philippe La Vache l'obtint pour huit ans (5) le 25 mars 1392, et Thomas
(1) Rymer, R. E., t. III, pars I, p. 346.
(2) P. R. 0. Early chancçry roU 304, m. 15 et 305, m. 15. La commission de capitaine pouvait -être donnée ou continuée pour une période plus courte qu'une année : c'est ainsi que Roger de Beauchamp nommé pour un an le 6 mai 1372, vit sa charge prorogée pour six mois le 6 mai 1373, (Ibidem 315, m. 42 et 316 m. 18).
(3; P. R. 0. Early chancery roU 305, m. 7.
(4) Rymer, R. E., t. III, pars II, p. 1066.
(5) P. R. 0. Early chancery roU 336, m. 3.
comte de Nottinghara (1) en fut pourvu à vie le 28 mars 1396-
Avec Tassentiment du roi, le capitaine pouvait se faire suppléer dans le commandement de la ville et dans celui de la nouvelle tour construite à l'entrée du port et nommée le Rysbank (2). Cet ouvrage, placé d'abord sous les ordres directs du représentant du roi, fut confié plus tard à un fonctionnaire particulier ; nous voyons un certain Thomas Totty être chargé de sa garde le 30 août 1399 (3).
Les termes les plus longs qui aient été fixés pour la durée des pouvoirs du capitaine de Calais sont de douze ans en faveur de John comte de Somerset, le 23 mars 1401, de Henry prince de Galles, le futur Henry V, le 18 mars 1410, et de quinze ans pour John Holland duc d'Exeter, le 24 février 1398 (4).
Mais il arrivait rarement que la personne nommée remplit sa fonction pendant la période entière qui lui avait été assignée, et cela pour des causes diverses que nous ne pouvons pas toujours connaître. Par contre, nous savons pourquoi Richard de Warwick, choisi le 3 février 1414, fut remplacé le 16 novembre suivant par William Lysle ; c'est qu'il avait été chargé de représenter le roi d'Angleterre au concile de Constance (5).
Le gouvernement de Calais fut donné dans le cours du XV® siècle aux personnages les plus importants du royaume: Homfroi duc de Gloucester en fut gratifié pour neuf ans le 1®^ novembre 1435 avec la faculté de percevoir tous les revenus dus au au roi sans être obligé d'en rendre compte, déduction faite de ses gages et de ceux de la garnison (6). Après lui vint Richard, duc d'York dont le fils
(1) p. R. 0. Early chancery roU 340, m. 13.
(2) Ibidem 338, m. 11. Le nom de Rysbank s'est conservé jusqu^à nos jours : U appartient à un fort.
(3) Ibidem 343, m. 1.
(4) Ibidem 345, m, 9 ; 353, m. 13 ; 342, m. 6.
(5) Ibidem 356, m. 10 et 357, m. 15,
(6) Ibidem 357, m. 15.
derait détrôner Henry VI et régner sou» le nom d'Edouard IV : il lut nommé le 18 juillet 1454 pour sept ans, aux gages de 6 sous 8 deniers par jour avec une gratification supplémentaire de 100 marcs par an (1). Dans Tendenture qui fut rédigée, il était stipulé que )e tiers du butin fait sur l'ennemi appartiendrait au duc, qu'il aurait en outre les prisonniers capturés par les troupes placées sous ses ordes: le souverain se réservait seulement le roi de France ou ses fils et le connétable. Moins d'un an après, le 13 août 1455, la capitainerie de Calais fut donnée à Richard comte de Warwick (2), le fameux « faiseur de rois » dont nous avons déjà parlé dans un précédent chapitre, et à qui la possession de ce grand commandement fut si utile pendant la lutte qu'il soutint contre la dynastie de Lançastre. Peu après Tavènoment d'Edouard IV, en récompense des services qu'il avait rendus au nouveau roi, ce commandement lui fut conféré à vie (3) ; il eut le titre de capitaine de la ville, du château et de la tour de Rysbank. Nous avons raconté plus haut le rôle qu'il y joua.
Le 17 juillet 1471, William Hastings de Ilastings, est investi de la même fonction, mais il est qualifié de lieutenant (4), et lorsque le 11 février 1479 on le proroge pour dix années, on l'appelle garde général, surveillant, gouverneur et lieutenant du roi à Calais,au château et à la tour (5).
Richard III pendant sa courte royauté confia successivement le gouvernement de la ville à John de Dynham (6) le 16 juillet 1483, à Raoul Hastings (7) le 4 mars 1484, enfin le 11 mars 1485 à son fils bâtard John de Gloucester dont la vivacité d'esprit et l'agilité corporelle étaient garan-
(1) P. R. 0. Early chancery roU 396, m. 2; Bibl. Nat. fon^g Moreau 68«, fol. 111.
(2) Ibidem 397, m. 11.
(3) Ibidem 405, m. 24;
(4) Ibidem 415.
(5) Ibidem 422.
(6) Bibl. Nat. fonds Moreau 682, fol. 165.
(7) P. R. 0. Early chancery roll 428, m. 15,
tes (Jeâ services qu'il serait capable de rendre ; ce jeune prince avait alors moins de vingt ans et le roi se réservait, durant sa ihinorité, la nomination de tous les officiers (1). * Le 7 mars 1486, Henry VII vainqueur de Richard III, nomma Gilles Daubeney lieutenant de Calais pour une durée de sept ans. Ce personnage mérita par ses services l'honneur d'être enterré à Westminster dans la chapelle Saint- Paul, avec sa femme Elisabeth. Sur le tombeau de marbre noir, on voit encore leurs effigies en albâtre qui, à Torigine, étaient peintes (2).
Son successeur Gilbert Talbot eut le titre de député : c'est celui, que les représentants du roi portèrent désormais (3). Le 15 mai 1519 Henry VIII nomma à cette fonction un chevalier, John Pecche, aux gages de 100 livres sterling par an, pour une période indéterminée (4).
Nous connaissons encore les noms de John Bourgchier Lord Berners (5) qui commanda depuis le 28 novembre 1520 jusqu'au 19 mars 1532, date de sa mort et qui voulut reposer dans le chœur de l'église Notre-Dame (6) ; de John Arthur Plantagenet vicomte Lisle qui entra en charge le 2 juin 1533 et fut disgracié, semble-t-il, en 1539 et rappelé parce que le roi le soupçonnait d'attachement à la religion catholique (7), Les derniers députés de Calais furent les Lords Henry Maltravers (8), Cobham et Wentworth.
Nous avons dit que le capitaine avait toute autorité sur les fonctionnaires royaux et les soldats :- il avait donc virtuellement le pouvoir de faire à leur usage des règlements. Nous ne savons si beaucoup d'entre eux usèrent de ce droit:
(1) P. R. 0. Early chaucery roll 428, m. 5 : « ingenii vivacitàs membrorumque agilitas.... magnam et indubiam nobis de futuro ejus servicio bono spem, gratia divina, promittant. »
(2) Ibidem 430, m. 11.
(3) Ibidem 451, m. 2.
(4) Ibidem 461, m. 2.
(5) Ibidem 462, m. 8. •
(6) Cronicle of Calais, p. 164.
(7) Ibidem^ pp. 44 et 183.
(8) Ibidem^ p. 190. >
du moins les ordonnances élaborées par leurs soîns ne nous sont-elles point parvenues. Nous en possédons une cependant qui a pour auteur le comte de Warwick, le (( faiseur de rois » ; elle fut rédigée au moment où celui-ci était tout puissant auprès d'Edouard IV qui en sanctionna les dispositions le 27 juillet 1465 (1). Ce règlement avait pour but de consolider l'autorité du capitaine ou celle de son délégué. Le lieutenant du château, celui de la tour de Rysbank, le maréchal et tous les autres officiers doivent obéissance au représentant du roi et sont tenus de l'assister en ce qui touche le gouvernement et la défense de la place. En revanche le capitaine les traitera avec courtoisie et amabilité « in gentyl, amyable and frendly maner », donnant à chacun les conseils et les instructions nécessaires. S'il arrive qu'un fonctionnaire ait à se plaindre d'un autre, il se gardera de lui chercher querelle, mais s'adressera au conseil du capitaine lequel essaiera d'accommoder le différend. Tous ont le devoir, sous peine de destitution, d'aider au maintien du bon ordre et de la discipline. De plus, il importe qu'ils donnent en tout l'exemple de la con- • duite privée la plus régulière : or^ à ce qu'il semble, les mœurs sont fort relâchées, l'adultère est chose commune, et nombre de gens vivent publiquement avec des femmes sans être mariés. Le capitaine considère que ces abominations sont un grand danger pour la ville, car elles attireront sur elle le courroux du ciel: aussi ordonne-t il que tout soldat ayant des relations avec une femme mariée les interrompe aussitôt et y renonce complètement, et enjoint-il aux célibataires qui vivent en concubinage d'épouser leur maîtresse avant la fête de l'Assomption prochaine ou bien de cesser tout rapport avec elle. Ceux qui contreviendront à ces dispositions seront révoqués de leur emploi et la femme coupable sera bannie de la ville à perpétuité. Le représentant de l'autorité royale à Calais était secondé
(1) p. R. 0. Early chancery roll 409, m. 14.
par uû conseil. Nous ignorons Tépoque à laquelle ceUe assemblée fut constituée ; nous n'en avons point trouvé de mention avant 1465. Nous en connaissons néanmoins la composition par un acte de Henry VIII, rédigé en 1535 et qui règle la préséance (1). Le député de Calais y aura la première place ; viendront ensuite le lieutenant de Gulnes^ le haut-nvaréchal^ le lieutenant du château de Calais, le trésorier» le lieutenant du Ryshank» celui de Ham, le contrôleur, le haut-portier» le lieutenant du pont de Nieuley et le sous -maréchal. On recommanda à tous ces officiers de garder exactement leur rang pour éviter toute contestation.
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Garnison et Fortification
11 est difficile d'évaluer le nombre de soldats auquel pouvait s'élever la garnison de Calais. Ce nombre dut varier suivent qu'on était en paix on qu'on craignait une agression des ennemis. La ville était en somme de petite étendue, facile à défendre par sa position même et il ne semble pas que beaucoup d'hommes étaient nécessaires pour la garder. Dti reste, à la moindre menace d'une attaque, il était facile d'y porter rapidement du renfort, en raison de la proximité de la métropole.
Nous av<ms dit déjà que le logement des troupes chez l'habitant constituait une lourde charge pour les bourgeois et que Richard II p^is Henry IV avaient prescrit l'allocation dMndemnités raisonnables aux propriétaires. Ce que les documents no^us révèlent le plus clairement au sujet de la garnison de Calais, ce sont les difficultés que les rois éprouvaient à payer ses gages. Nous savons, par exemple,
(1) British Muséum, Harl6ian3ô3, ibl. l-$6.
qu'en 1407, des faits graves se produisirent : les hommes, ne recevant plus de solde, se mutinèrent et se saisirent du stock de laines qui appartenait aux commerçants de Tétaple. Ces derniers, pour rentrer en possession de leurs marchandises, se hâtèrent d'avancer la somme nécessaire pour satisfaire la troupe. Henry IV, le 29 avril de cette même année, exprima à la compagnie ses remerciements pour le service qu'elle venait de rendre à la couronne et accorda un délai à ses membres pour acquitter les taxes sur les laines et peaux exportées depuis la Pentecôte passée jusqu'à la prochaine fête de Saint-Michel (1). Depuis iors, il semble que le paiement de la garnison soit une cause constante d'embarras pour le trésor royal : on décida d'abord de prélever pour cet usa^e 5.000 livres provenant de l'impôt sur les laines, mais cette somme était insuffisante ; on le constatait pendant la minorité de Henry VI le 19 mai 1423, et le gouvernement promettait d'en donner une plus forte en proportion de l'accroissement des revenus (2). Le roi, ayant obtenu du Parlement la concession d'un droit de 13 sk)us 4 deniers à percevoir sur chaque sac de laine et sur chaque paquet de deux cent quarante peaux exportés d'Angleterre par les nationaux aussi bien que par les étrangers, il fut convenu, le 5 mai 1436, que le trésorier de Calais emploierait 10 sous pour les gages des soldats et 3 sous 4 deniers pour les réparations à effectuer dans la ville (3). Le 16 juin 1440 cette taxe fut portée à 20 sous (4), et ramenée à 13 sous 4 deniers le 5 juillet 1445. Malgré les mesures ainsi prises, la solde n'était point toucliée régulièrement, et nous voyons le roi déléguer, le 3 février 1442, John Sutton de Dudley, John Langton tré- ' sorier de Calais ainsi que plusieurs autres personnages,
(1) p. R. . Early cbancery roll 350, m. 9; le fait est attesté dans la Continuatio Eulogii historiarum, éd. Haydon, t. III, p. 411. l«) Bibl. nat. fonds Moreau 682, fol. tt.
(3) P. R. 0. Early chancery roll 378, m. 13.
(4) Ibidem «82, m. 13.
pour réunir les soldats et les ouvriers, faire le compte exact des sommes qu'on leur devait et prendre avec eux des arrangements en vue de leur paiement (1). Au moment où le duc de Buckingham fut nommé capitaine, le 3 avril 1449, les caisses étaient vides, et pour les remplir, il fallait attendre que le Parlement se réunît et votât des subsides ; aussi Henry VI était-il obligé d'exhorter la garnison à patienter dans l'attente de ses gages arriérés (2). Un peu plus tard, il ordonnait à un certain Gervais Glyston de vendre à Calais deux cent quarante sacs de laine, qui étaient propriété royale, et d'en employer le prix aux réparations les plus urgentes et au paiement des soldats (3). Lorsque ces derniers étaient envoyés en congé, ils ne touchaient aucune solde ; afin que les sommes à déduire pour cette raison fussent déterminées avec soin, le roi chargea de cette opération le comte de Bourgchier, le 15 juin 1454 (4). Il arrivait aussi que le prince, à court de numéraire, donnât aux soldats des marchandises en manière de gages : c'est ainsi qu'ils reçurent en 1444 des laines et des peaux pour une valeur de 4.100 livres 6 sous 8 deniers, avec la permission de les vendre à leur profit avec un droit de préférence sur toutes les autres denrées de même espèce entreposées alors à Calais. Mais les négociants de la compagnie de l'étaple, lésés dans leurs intérêts, réclamèrent sans doute, et Henry VI qui leur avait d'autre part de grandes obligations, trouva, semble- t-il, d'autres moyens de contenter la garnison, car il retira le 9 août 1455 le privilège qu'il avait accordé (5). Ce n'étaient en somme que des expédients, et la situation ne s'améliorait pas : les soldats non payés devenaient indisciplinés et se livraient à des pillages. Aidés par un certain nombre d'individus, ils capturèrent dans la
(1) p. U. 0. Early chancery roll 384, m. 16.
(2) Wars ofthe Englishin France ; Henry VI, t. 1, pp. 492 et 493.
(3) Ordre daté du 26 janvier 1452. P. R. 0. Early chancery roU 394.
(4) Ibidem 396, m. 7.
(5) Ibidem 397, m. 5.
Tamîse trois vaisseaux de Zélande et les amenèrent à Calais. Le roi fut obligé, le 27 mai 1458, d'indemniser les marchands qui avaient été ainsi dépouillés (1). Nous avons la preuve qu'à cette époque, les troupes étaient réduites à la mendicité, manquaient du plus strict nécessaire et ne vivaient qu'avec l'argent que les bourgeois avançaient bénévolement ; mais ceux ci, lassés d'un état de choses qui se prolongeait, refusèrent tout crédit : Henry VI fut forcé, le 7 février 1461, de leur faire remise jusqu'à complet remboursement, des sommes qu'ils devaient verser au trésor royal en raison de leurs terres et tenures (2). • Edouard IV, à son avènement, se vit aussi embarrassé que son prédécesseur pour faire face aux dépenses: le 18 octobre 1462, afin d'éclaircir la situation, il chargea sir JohnWenlock, Thomas Wagam, et William Rovv^clyfe de s'enquérir du montant des gages dus à la garnison de Calais (3). En vue de s'acquitter, 11 assigna la moitié des droits sur les laines perçus dans les ports de Saint-Botulf et de Sandwich (4). Plus tard, le 15 décembre 1472, il était obligé par contre de prélever 900 livres pendant trois ans sur la somme de 10.022 livres 4 sous 8 deniers à laquelle s'élevait la totalité de la solde du capitaine et des troupes, afin de rembourser la compagnie de l'étaple qui avait avancé les fonds nécessaires pour retirer des mains des usuriers les joyaux de la couronne engagés durant la guerre des Deux- Roses (5).
Au cours du XVI® siècle, nous voyons en juin 1547, le député de Calais réclamer à Wolsey le paiement de la garnison (6), et en 1555 Lord Wentworth au nom du conseil
(1) P. R. 0. Early chancery roU 400, m. 1.
(2) Ibidem 403, m. 1 ; voy. pièces justificatives.
(3) Ibidem 406, m. 7.
(4) Ibidem m. 2.
(5) Ibidem 416, m. 4. Ce document nous apprend qu'un tiers de la solde était donné en vivres ; mais les hommes préférant la recevoir en argent comptant, on leur retint 40 deniers par livre.
(6) Bibl. nat. fonds Moreau £82, fol. 271.
écrire à la reine Marie pour lui faire connaître le triste état où se trouvent les soldats et les ouvriers de la ville qui n'ont, dit-il, jamais été si misérables: il demande de l'argent pour leur délivrer ce qui leur est dû (1).
Pour compléter ce que nous avons dit de la défense de ia ville, il faut ajouter quelques mots sur un règlement rédigé sous le règne de Henry VIÏI antérieurement à Tannée 1535, et dont la minutie donne une idée de l'importance que la possession de Calais avait aux yeux des Anglais et des précautions qu'ils prenaient pour s'assurer la conservation de cette place en rendant impossible toute surprise (2). En premier lieu, il était prescrit qu'une seule porte, ^< Lantern Gaie ^, serait ouverte quotidiennement ; les trois autres ne l'étaient qu'à certains jours de la semaine déterminés. Les clefs étaient conservées par le député, et l'ouverture comme la fermeture donnait lieu à toute une cérémonie accompagnée de musique, è une véritable parade militaire. Les hommes de garde assistaient à une mess© dite spécialement pour eux au couvent des Carmes. Ils étaient divisés la nuit en trois groupes : la (f scoutioatch )) ou garde d'éclaireurs, faisait le service à l'extérieur des remparts, la (f standiocUch ai ihe w(udie » faisait le service sur les murs, et la <( serchewatehe » avait pour objet de contrôler les deux autres. Toutes trois envoyaient constamment des patrouilles qui se reconnaissaient au moyen d'un mot d'ordre. En outre, pendant la saison des harengs (f herring lime >y, lorsqu'il y avait dans le port plus de quinze bateaux étrangers, une quatrièmie garde appelée <( banner watche jj fonctionnait. Elle était composée de cavaliers, d'archers montés et de soldats dont le nombre variait suivant la qualité de la personne qui la commandait : c'étaient à tour de rôle le contrôleur, le député, le haut maréchal, le trésorier, le maître-portier et le sous-
{1) Calendar of state papers, Foreign. Maty, p. 194. (2) Ce document cor^servé au British M«?eain a été imprimé â la eidto de la Chronicle of Calais i pp. 140 et «uivautes.
maréchal. Cette force, précédéa d'un trompette, d'un fifre et d'un tambour, aecompagoée de la baoniôre, partait dti marché et devait veiller à ce que les autres troupes remplissent consciencieusement leur office. Durant le « Ch^^ist' mas Urne >v, les principaux officiers conduisaient alternativement dans les rues une patrouille de quatre hommes. A ces époques où il y avait sans doute une affluence plus grande d'étrangers, deux aldermen devaient passer la nuit dans la salle do conseil de la commune située au dessus du marché et envoyer toutes les heures quatre soldats parcourir la place en tous sens pour s'assurer que les règlements étaient observés. Une punition bizarre était édictée contre les hommes dont la vigilance était en défaut : lorsqu'un de ceux qui composaient la « siandwatch » avait été trouvé endormi trois fois en une nuit, on le saisissait par le nez, après quoi on le mettait dans un panier que l'on suspendait à l'extérieur des remparts à dix ou douze pieds au-dessus des fossés remplis d'eau ; on l^ii donnait un pain, une cruche et un couteau. Quand le délinquant avait épuisé ces provisions que l'on ne renouvelait point, il ne lui restait d'autre ressource pour sortir de sa prison aérienne, que de couper la corde et de prendre un bain forcé dans les douves ; les gardiens particuliers des fossés devaient alors le recueillir dans leur bateau et le conduire en prison. La peine de mort était décrétée contre les soldats qui se querellaient pendant la durée du service. Quant aux bourgeois, ils accomplissaient au château leur devoir de guet, toutes les nuits, au nombre de vingttrois. Nous avons dit déjà qu'ils étaient réunis par le maréchal qui avait un valet chargé de les rassembler. Les magistrats municipaux, aux termes de l'ordonnance de mai 1365 n'étaient point dispensés de celte charge (l).Nous savons en outre qu'à une certaine époque, la compagnie de l'étaple fournissait aussi son contingent à la défense. Les
(1) Rymer, R. E., t III, pars II, p. 768.
habitants de Calais, réclamant le 28 avril 1376, que Tentrepôt général des laines soit de nouveau fixé dans leur ville, tirent argument de ce fait que la société des marchands fournissait, lorsque le capitaine était en chevauchée au dehors, cent « glaives » et deux cents archers, recrutés parmi les négociants et leurs serviteurs, lesquels ne recevaient aucuns gages du roi et contribuaient à la garde de la cité (1).
C'était en raison des fiefs qu'ils tenaient de la couronne, que les habitants étaient astreints au service de guet. Mais il arriva que le roi en gratifiait ses serviteurs et les exemptait de cette charge qui pesait par conséquent plus lourdement sur les autres. Aussi, les Calaisi^ns prièrentils Edouard III de ne plus accorder de dispenses de ce genre ; ils obtinrent gain de cause au Parlement d'avril 1376 (2). Les bourgeois, à qui l'obligation de veiller paraissait trop dure, tâchaient par tous les moyens à s'en affranchir. Le 15 juillet. 1413, Henry V ordonna de rechercher ceux qui s'y étaient soustraits et de les contraindre à la remplir (3), et plus tard en 1495, le Parlement décida que ceux qui avaient reçu du roi des maisons à Calais en seraient privés si pendant un an et un jour ils se dispensaient du service auquel ils étaient obligés (4). Nous voyons encore Henry VI le 3 février 1460 et Henry VIII en août 1535 prescrire des enquêtes pour vérifier si les gardes sont faites régulièrement (5).
Quant à l'entretien des fortifications qui devaient mettre 1b place en état de subir un siège, nous constatons que les rois d'Angleterre ne cessèrent d'y veiller. Dès le 27 décembre 1347, Edouard III prescrivait à John et à Alexandre Lestraunge de rassembler dans le comté de Kent des
(1) Rolls of Parliament, t. II, p. 358.
(2) Ibidem.
(3) Rymer, éd. de La Haye, t. IV, pars II, p. 42.
(4) Statutes ofthe Rtàlm, t. II, p. 580.
(5) P. R. 0. Early chancery roil 403, m. 11, et Chronicle of Ccdais, p. 133.
matériaux nécessaires aux réparations qui lui semblaient indispensables (1). Les travaux étaient exécutés par des ouvriers venus d'Angleterre et enrôlés par des officiers royaux. Quand on avait besoin de .bras, le souverain ordonnait à un certain nombre de vicomtes de choisir dans leur territoire autant de gens des différents métiers qu'il en fallait, et de les envoyer à Calais (2). On déléguait aussi de temps à autre des inspecteurs : Gautier de Mauny fut ainsi chargé le 28 mai 1352 de se rendre compte de l'état des fortifications de la ville et des places voisines (3). Les ouvriers et les ouvrages ordonnés par l'inspecteur étaient dirigés et surveillés par un fonctionnaire (( supervisor » désigné par le roi (4),
Un grand nombre de mentions relatives à des hommes et à des matériaux envoyés à Calais nous prouvent que des travaux importants furent exécutés en 1355 et durant les années suivantes. Le 23 janvier, Edouard III ordonne d'arrêter tous les vaisseaux qui se trouvent dans les ports du royaume et de les employer au transport de la pierre et de la chaux pour les constructions en cours (5). Afin de savoir exactement le montant des gages dus à ces travailleurs, Gautier de Mauny fut chargé le 28 juillet 1360 avec Guy de Bryan et Roger de Beauchamp, de procéder à une enquête (6). Plus tard, le 9 mars 1368, Henry Le Scrop et trois autres personnages reçurent mission d'inspecter la place et d'ordonner ce qu'ils jugeraient utiles à sa défense (7). D'autres travaux furent prescrits en 1370 : John Long devait choisir des charpentiers et des serruriers en nombre suffisant pour restaurer les tours et les remparts ; il devait
(1) Bibl. nat. fonds Moreau,680, fol. 181.
(«) P. R. 0. Early chaucery roll 287, m. 6.
(3) Ibidem 290, m. 12.
(4) Ibidem 291, m. 6. Robert de Elbrigg est nommé « supervisor » le 30 avril 1353.
(5) Ibidem 293, m. 2.
(6) Ibidem 300, m. 6.
(7) Ibidem 312, m. 25.
acheter aussi et !aird transporter les matériaux (1). L^îns* poction des ouvrages de défense fut confiée le 5 août 1973 à John de Burele chevalier, à Adam de Hertyngdon et à Adam de Bury (2), . le 10 décembre 1365 à John duc de Lancastre, prétendant au trône de Castille, et à William Latymer (3), le 1®' décembre 1376 à Henry de Percy maréchal d'Angleterre lequel devait faire un rapport au conseil sur l'état de choses actuel et les améliorations désirables (4) ; le 17 juin 1381 Jean d'Evreux (5) capitaine de la ville fut chargé de ce soin ainsi que son successeur William deBeauchamp à qui Ton adjoignit le 13 mars 1386 le chancelier Michel de la Pôle (6). On pourrait prolonger cette liste, mais les noms que nous venons de citer suffisent à montrer Tiniérêt que l'on prenait dans les conseils de la couronne au bon entretien des fortifications de Calais.
En 1398, les jetées qui protégeaient le port, battues constamment par la mer, étaient menacées d'une ruine complète, et le bassin appelé « Paradis m se trouvait également dans le plus triste état. Il importait d'y remédier promptement pour que la prospérité de la ville ne s'amoindrît pas. Mais pour exécuter ces réparations urgentes, l'argent manquait et Ton fut obligé de réclamer du Parlement des subsides qui furent accordés. Le 20 juin de cette même année, Richard II informe le trésorier de Calais de la décision qui a été prise (7) : désormais, tous les navires venant d'Angleterre, à l'exception des barques de pèche, sous peine d'une amende de deux deniers par tonneau, devront prendre comme lest de bonnes pierres qui, remises au trésorier, seront employées à consolider les jetées. De plus, chaque bateau entrant dans le bassin de Paradis pour
(1) p. R. 0, Early chancery roU 313, m. 20,
(2) Ibidem 316, m. 10.
'. (3) Ibidem 318, m. 5.
(4) Ibidem 319, m. 5.
(5) Ibidem 325, m. 11.
(6) Ibibem 328, m. 18 et 330, m, 2.
(7) Statutes ofthe Realm, t. II, p. 108.
y fai^e' escale paiera un droit de 14 deniers s'il y t^este quatorze jours ou une durée moindre ; s'il y séjourne plus longtemps la taxe sera d*un denier pour un jour et une nuit ou d'une obole par jour et une obole par nuit. Il est en outre interdit d'attacher au moyen de câbles les navires aux matériaux et aux pierres des jetées et du quai : toute contravention sera punie d'une amende de 40 deniers.
Sous Henry VI, les fortifications, par suite de la négligence du capitaine et des autres officiers, étaient si mal entretenues qu'il y avait péril pour la place : aussi ce prince, informé de la situation, prescrivit il le 3 février 1442 à John Sutton de Dudley et à plusieurs autres personnages de se rendre sans retard à Calais et d'y procéder à une sérieuse enquête pour établir les responsabilités et évaluer les sommes nécessaires aux réparations qu'il faudra effectuer; ces commissaires devront adresser d'urgence un rapport au conseil du roi (1). Nous avons encore à signaler vers le milieu du XV® siècle d'importants travaux ordonnés aux jetées et au fort du Rysbank pour résister à Tenvahissement des eaux de la mer. Le 15 juin 1454^ Henry de Bourgchier était chargé de voir ce qu'il y avait à faire de ce côté (2) ; une somme de 9.300 livres avait été assignée à cet usage, et lorsque lé 17 juillet suivant, Richard duc d'York devint capitaine de Calais, on décida qu'il aurait sous ses ordres vingt charpentiers et quinze maçons (3).
Edouard IV, le 21 mai 1477, accorda, à William Hastings de Hastings pleins pouvoirs pour submerger d'eau salée ou d'eau douce toutes les parties du pays qu'il jugerait à propos en vue de la défense de la ville, et aussi pour faire démolir les maisons qui y nuiraient (4). Il lui enjoignit, le 14 mai 1482, de s'informer des réparations dont avaient
(1) P. R. 0. Early chancery roU 384, m. 16.
(2) Ibidem 396. m. 7.
(3) Bibl. nat. fonds Moreau 682, foh 111.
(4) P. R. 0. Early chancery roU 421, m. 6.
bèsbîn les fossés, lés chaussées et les ponts en Calaisis (1). Môme commission fut confiée par Henry VII à Gilles Daubeney le nouveau lieutenant de la ville et à quelques autres délégués (2).
Il semble que sous le règne de Henry VIII la structure des remparts de la ville ait été entièrement modifiée : les progrès accomplis par l'artillerie rendaient cette transformation nécessaire et appelaient un changement complet dans le système de défense. Nous savons que ce prince vint à Calais en 1532 ; c'est pendant son séjour que les travaux furent décidés. On conserve au British Muséum un mémoire donnant le détail des travaux qui devaient être exécutés avec l'indication des matériaux qu'on emploierait à chaque partie. Les projets étaient considérables car on avait l'intention de démolir les ouvrages anciens pour les rebâtir suivant la méthode nouvelle. Nous ignorons si l'on suivit le devis qui nous reste, mais sur une gravure ancienne représentant à vol d'oiseau la prise de Calais par le duc de Guise, on voit clairement que les fortifications sont bien celles en usage au XVI® siècle, qu'elles consistent en des murs relativement peu élevés, entourés d'un large fossé et flanqués de gros bastions en forme de trèfle. Les travaux occupèrent neuf cent trente-neuf 'hommes dont les gages s'élevèrent à 731 livres, 10 sous et 8 deniers (3).
(1) p. R. 0. Early Chancery roll 426, mm. 14 et 15.
(2) Ibidem 430, m. 6. 'Le chef des maçons et des ouvriers qui travaillaient dans la ville était nommé par le roi : Edouard IV donna ce poste à un certain Thomas Feryer, sa vie durant ; Richard III, le 26 mars 1485, vidima Tacte de son prédécesseur (Ibidem 429, m. 4 et 430, m. 6).'
(3) Chronicle of Calais, p. 197.