Dans tout jeu inégal, la répétition des coups
augmente très-rapidement, et dans des proportions véritablement incroyables, les probabilités de perte du joueur défavorisé; à la Bourse, cette augmentation prend un accroissement encore plus rapide, parce que les deux causes principales qui établissent l'inégalité, s'ajoutent dans leur combinaison.
La première est la répétition même des coups nécessaires pour arriver à gagner une même somme, lorsque l'écart de liquidation ou le montant des différences diminue, et que l'inégalité reste constante.
Dans tous les jeux de basard, le droit de la banque l'esté toujours proportionnel à la somme risquée ; l'inégalité est alors constante : ce droit est de tant pour cent de la mise, et si les banques établissaient une distinction quant au montant des mises, ce serait bien certainement sur les plus fortes qu'elles prélèveraient les droits les plus élevés.
A la Bourse, c'est tout le contraire : le droit étant invariable, quelle que soit la différence de gain ou de perte réalisée, c'est sur les petites différences, sur les plus faibles enjeux, que le droit est relativement le plus élevé, le plus onéreux.
Vous engagez une opération quelconque, sur 3 000 fr. de rente, par exemple; comme le droit de courtage est indépendant de la différence que l'opération pourra vous présenter, si cette différence est de 1 000 fr., les droits d'acbat et de vente, invariablement de 80 fr. représenteront 8 «/o ; si la différence est de 500 fr., ces droits représenteront 16 "/o ; si la diff'érence est de 100 fr., ces droits représenteront 80 °/o. Enfin, si la différence est
de 80 fr., les droits absorberont toute la mise, et vous ne pourrez jamais g-ag-ner ; si la différence est moindre, les droits absorberont au-delà de la mise, et vous ne pourrez jamais que perdre !
C'est la plus ironique antithèse de Vimpôt progressif.
Si on ne considérait que l'inégalité primitive résultant de ces conditions, entre les chances favorables et défavorables, on serait fondé, au milieu de cette innombrable variété de jeux de hasard auxquels les hommes se sont livrés de tous temps, à regarder le jeu à la Bourse, comme le plus désastreux, comme le plus détestable que la passion ait pu inventer.
Ce qui diminue un peu cette inégalité, c'est l'impossibilité presque absolue de jouer un très-grand nombre de coups en peu de temps, car tandis qu'à la roulette, on peut jouer facilement quatre et cinq cents coups par jour, le boursier le plus obstiné est souvent forcé de rester un ou deux jours dans l'inaction, s'il ne trouve pas à se liquider convenablement. La grande inégalité des chances à la Bourse est, en partie, compensée parle plus petit nombre des coups que l'on peut y jouer.
43. — De quelque manière que l'on opère, les chances de gain et de perte ne peuvent jamais être égales, et les dernières sont toujours les plus fortes ; le gain ayant constamment îme chance pour lui, l'augmentation des chances de perte est nettement déterminée par trois éléments qui font suivre une même loi à cette augmentation.
1" Les sommes risquées.
Les chances de perte s'élèvenô à la puissance donnée par le rapport direct des fortunes. Toutes clioses égales d'ailleurs, pour des sommes ou des fortunes doubles, triples, quadruples, le nombre des chances de perte s'élève à la seconde, à la troisième, à la quatrième puissance , s'il s'agit de gagner une somme égale à la fortune.
2" La quotité des opérations moyennes.
Les cJiances de perte s'élèvent à la pîmsance donnée par le ra'pport inverse des qiootités. Celui qui n'opère que sur 30 000 fr. de rente ayant un nombre déterminé de chances de perte, celui qui n'opère que sur la moitié, 15000, a pour chances de perte le carré du premier nombre, etc.
Le désavantage présenté par la petitesse des opérations n'est réel, il faut bien le remarquer, que s'il s'agit de gagner une même somme. Ce désavantage serait nul s'il ne s'agissait que de gagner des sommes proportionnelles. Mais du moment que le jeu est continué indéfiniment, le joueur qui préfère de petites opérations à de plus grandes, fait un très-mauvais calcul. Gagner peu pour perdre 'pei^, est un aphorisme qui n'est vrai tout au plus que si les chances du jeu sont égales.