PRÉJUGES DES JOUEURS
§ 53. — On rencontre souvent des joueurs systématiques qui se sont tracé un plan de conduite, d'après lequel ils se croient sûrs de réaliser des bénéfices, ou du moins de ne pas perdre. Pour cela, ils suivent certaines progressions dans leurs mises, ou se prescrivent des règles pour entrer au jeu et pour en sortir. Mais il ressort mathématiquement des définitions mêmes que, dans tout jeu égaly le joueur, quelque système qu'il suive, ne peut acquérir une probabilité de 100 contre 1 de gagner un franc, sans courir un risque mesuré par la probabilité de 1 contre 100 de perdre 100 francs ; les deux produits qu'on obtient en multipliant le gain possible par la probabilité du gain, et la perte possible par la probabilité de la perte, devant toujours rester égaux si le jeu est égal, inégaux si le jeu est inégal. Tout ce que le joueur imagine a donc pour but de forcer la chance. Quel rapport y a-t-il cependant entre les pratiques singulières que nous signalons, et l'alea d'un jeu, lequel peut, en résumé, être assimilé à une expérience toute physique dont nous ignorons la formule?
L'illusion la plus commune est celle qui consiste à croire que les anomalies du hasard doivent se compenser à très-peu près, quand on embrasse une longue série d'épreuves. En général, cela n'est pas exact, parce que le hasard n'existe pas réellement : il constituerait une antinomie dans la nature ; mais nous l'employons subjectivement comme expédient de calcul ou de raisonnement, quand les causes des événements à venir sont ignorées. C'est donc faire une hypothèse à priori sur
la nature de ces causes, que supposer qu'elles agissent alternativement dans les deux sens. Il est évidemment plus rationnel, quand un événement s*est déjà répété souvent, de conclure, au contraire, qu'il existe quelque chance inconnue qui favorise son arrivée.