MARTYROLOGE ROMAIN
« Natale sanctorum martyrum Cypriani Episcopi et lustinœ virginis. Quorum lustina sub Diocletiano multa propterChristum perpessa, ipsum quoque Cyprianuni cum esset magus, et magicis artibus eam dementare conaretur, convertit ad Christum. Cum quo Jam Episcopo et nobili doctore facto, martyrizata est sub Claudio principe et iudice Eutelmio et cum eis Theognitus quidam ; quorum corpora iacuerunt proiecta foris sex diebus insepulta. Quidam autem nautte Cbristiani nocte rapuerunt ea, et deportaverunt ad urbem Romam, et matrona vene rabilis Rufina reverentcr excipiens illa sepelivit in prœdio suo. »
Nicomedia; natalis sanctorum martyrum Cypriam et lustinœ Virginis, quœ sub Diocletiano Imperatore et Eutholmio Prœside multa pro Christo perpessa, ipsum quoque Cyprianum qui erat magus, et suis magicis artibus eam dementare conabatur, convertit aJ Christum ; cum quo postea martyrium sumpsit, Horum corpora feris obiecta, nocte quidam nautœ Cbristiani rapuerunt, et Romam detulerunt : quae postmodum in Basilicam Constantinianam translata, prope Baptisterium condita sunt. »
1 Bréviarum romanum,.. Entre autres éditions, nous avons eu dans nos mains, les éditions de Lyon et de Venise, de 1557 et 1558 respectivement, — Missale Romanum — nous nous sommes spécialement appuyés sur l'édition faite à Salamanque par Guillaume Foquel, en 1588 ; c'est à la page 570, que se trouve la Sanctorum martyrum Cypriani et Justinas Missa.
par le Martyrologe ; c'est aussi cette version et non une autre que suivent la Légende dorée de Giacomo de Varaggio, dit Voragine *, les Flores
Qae le Bréviaire et le Missel romains s'accordent sar la version occidentale, c'est une chose des plus simples à démontrer. Ouvrons le Bréviaire et nous verrons Cyprianus, prlmum Magus, postea Martyr, cum lustinam, Christianam virginem, quant ardenter amabat, sans qu'il s'y fasse la moindre allusion à l'amour d'Âglaidas, encore moins aux interventions magiques de Cyprien. Il nous dit ensuite comment Cj-prien, entraîné par son amour, Dxmonem consuluit, quanam id^re consequi posset, et comment le secours infernal fut vain, parce que le Démon, après avoir éprouvé la force invincible de Justine, se voit obligé de déclarer à Cyprien que nullam illi artem processurum adversus eos qui veré Chritium colerent, etc.
La même chose arrive avec le Missel romain, comme nous le démontrerions ici, si cette démonstration n'allongeait pas trop comme elle l'allongerait, cette note.
1 Legenda opus aureum, quod legeiida Sanctorum vulgo nuncupatur. C'est avec ce titre et avec les titres de Legenda ut vocant, seu sanctorum vitx, Legenda aurea vulgo Historia lombardica dicta, et ë'antres, qu'elle fut imprimée souvent et dont des exemplaires sans nombres, tant des unes que des autres éditions, se conservent encore dans nos bibliothèques. Dans la Bibliothèque de Saint Isidore seulement, et sorties des presses de Lyon, il existe des exemplaires des éditions de 1531, 1536, 1540, 1554 et de cette dernière année, deux éditions distinctes, l'une de François Gabian et l'autre de Jacob drout, toutes deux de Lyon. Dans l'une et dans l'antre, c'est au folio 116, que se trouve la légende de nos Saints, avec ce même titre : De sancta lustina.
sanctorum \ le Catalogue des Saints «,en un mot, toute l'hagiographie latine. Le martyrologe de Notker fut, d'après ce que nous avons vu, peu connu et peu estimé. Quant à celui de Métaphraste, il ne pénétra en Occident qu'au seizième siècle, alors que le légendaire latin s'était pleinement formé, et ce ne fut d'abord que par l'abrégé de ses vies des Saints, du moine Agapio, abrégé qui parut, en -1541, dans son Liber dictus paradisus^. La première traduction complète en langue latine de la relation se rapportant à nos Saints, fut l'œuvre de Tévéque
1 Sur les Flores Sanctorum, voyez ce que nous lisons plus loin, note 1 pag.53.
2 Sanctorum Catalogus vitx, passiones et mimcula, auctore Petrus de Ng.talibus. Nous avous eu dans nos mains quatre éditions distinctes de cet ouTrage, publiées dans les années et par les presses suivantes :
Lugdnni, 1534, apud Nicolaum Petit et Heclorem Peffet.
Idem, 1543, apud Jacobnm Crout.
Idem, 1545, id.
Lovanfl, 1565, apud Martinum Verhaffelt.
L'exemplaire de cette dernière édition se trouve, comme les précédentes, dans la bibliothèque de Saint Isidore et elle porte cette note : Le licencié Duarte de Acuîia la donna au collège de Madrid. La légende de nos Saints porte également dans toutes la même épigraphe : De Sanctis Cypriano episcopo, et Justina virgine et martyribus.
3 Venise, 1541. in-4«
de Vérone, Lipomano, publiée dans son Sanctorum priscorum viix *.
Étudions maintenant comparativement les deux versions, et cette comparaison nous dira qu'aucune n'a compris intégralement la légende de nos Saints, mais que les omissions de Tune se trouvent suppléées dans l'autre ; qu'elles se complètent réciproquement et que, de cette manière, au moins dans notre humble sentiment, on peut essayer de la reconstituer, sinon avec une entière certitude, du moins avec des présomptions d'un certain succès. Voyons ce qu'elles ont de commun, et en quoi consistent les différences dans ces mêmes versions, en ce qui touche au point essentiel, afin de déduire de cette manière les caractères généraux et particuliers de la légende.
1 Venise ; 1551-58, 6 vol. 10-4". Elle fut ensuite reproduite et corrigée par Laurent Snrius, Cologne, 1570-75. Elle se trouve dans la bibliothèque de Saint Isidore. Dans cette bibliothèque nous avons vu l'ouvraere intitulé : Historiée Aloysi Lipomani Episcopi veronensis de vitis sanctorum... Pars prima... Lovanû apud Martinum VerhafFel, 1565 ; et une antre édition, aussi de Lonvain, apud Petrum Zangrium Tiletanum. Toutes les deux appartinrent au Collège impérial de Saint Isidore ; la première porte en tète : Donnée au collège de Madrid^ par le licencié Duarte de Acuna, et la seconde : Donnée par le sieur D. François de Idiaqnez, au Collège de la Compagnie de Jésus de Madrid.
Dans les deux versions, Justine est la même: c'est une jeune fille d'Antioche, née de parents païens, et païenne comme eux, qui se convertit au christianisme, comme s'y convertissent aussi ensuite ses parents. De la même manière, le Démon, voyant la vertu de la vierge chrétienne, veut la perdre, en inspirant et favorisant la passion sensuelle d'un jeune homme de cette cité,du nom d'Agladius ou d'Aglaidas. Celui-ci, sous l'impulsion de son amour et voyant qu'il ne peut obtenir la possession de Justine par des moyens naturels, a recours aux maléfices d'un mage fameux, appelé Gyprien, afin que, par ses arts magiques, il lui procure la réalisation de ces ardents désirs. Alors Gyprien évoque les puissances infernales ; par elles Justine est poursuivie de lubriques tentations qui essayent en vain de souiller sa pureté, parce que armée de sa foi et de sa confiance en Dieu, elle les repousse avec énergie et en triomphe par une résolution et une fermeté inébranlables. Frappé d'étonnement Gyprien interroge l'Enfer sur la cause qui rend impuissants ses arts magiques, et il obtient, à la fin, pour réponse, qu'au-dessus de leur puissance, se trouve la puissance du Dieu des chrétiens, qui est le Dieu de Justine. Gyprien le confesse, et plus tard, avec Justine, il conquiert
les palmes du martyre ; triomphant l'un et l'autre, dans les terribles épreuves et les tourments,que les narrations spécifient et auxquels avait été soumise la foi invincible de leurs cœurs.
Mais si l'une et l'autre [version sont en cela d'accord, il y a un point essentiel, le point le plus capital de la légende, sur lequel elles diffèrent fondamentalement, et ce point, nous l'avons déjà dit, c'est l'amour de Gyprien pour Justine.
Dans la version orientale notre Saint n'est que l'intermédiaire d'Aglaidas, intermédiaire qui par avarice, en qualité de rufian, de sorcier, de charmeur ou d'enchanteur vulgaire, emploie ses arts magiques pour la séduction de Justine, afin qu'Aglaidasla possède ; tandis que dans la version occidentale, il ne termine pas là son œuvre, ni telle n'est pas cette œuvre, car on peut dire que c'est à ce moment qu'elle commence. En effet, l'intervention, à peine introduite, se convertit en amour et en amour exclusif pour Justine ; et cet amour, d'autant plus vif et désespéré qu'il est plus contrarié, est le seul mobile qui le porte et le pousse à invoquer l'aide du Démon, afin d'obtenir pour lui ce qu'il devait dans le principe tenter d'obtenir pour Aglaidas. Que la différence qui ap-
paraît dans Tune et l'autre version sur la personne de Cyprien. soit des plus grandes nous n'avons pas à le démontrer davantage, elle est trop évidente par elle-même. Que, dans ce cas, la raison soit entièrement du côté de la version occidentale, non-seulement la conformité de ses textes, mais encore le témoignage de saint Grégoire de Nazianze, cité plus haut, viennent corroborer l'autorité qu'elle mérite sur ce point *.
Ainsi donc, rien d'étonnant que cette version ait prévalu, comme elle a prévalu, sur l'autre, dans l'hagiographie occidentale, au point que, dans la légende, la figure d'Aglaidas en est arrivée à disparaître, comme secondaire, et qu'il n'est resté, comme réellement et véritablement important et essentiel, que l'amour de Cyprien, et que lui et Justine, comme les seuls personnages de la légende.
La différence que nous notons entie les versions ne veut pas dire qu'elles ont des origines dans des sources diverses, mais qu'inspirées aux mêmes sources, elles représentent cepen-
1 Anio Virginem de Galilsis, dit Cyprien, en se rapportant à Justine, au premier démon qu'il évoque par sa magie, dans la Passion (pag. 218. Act. BoU.) — Jam enim non soin» Aglaidas Puellae amore tenebatur, sed idem ipse ego patiebar; dit la Confession (chap. II, p. 229. Act. BoU.)
dant des rédactions diverses et des temps divers du développement historique de la légende. On ne s'expliquerait pas d'une autre manière la conformilé qu'elles offrent sur tant d'autres points, et la divergence qu'elles présentent sur ce dernier.
Aux jours du martyre des Saints et aux temps immédiats, l'amour de Cyprien et de Justine devait intéresser bien peu dans les récits pieux: la chose principale dans ces narrations devait être nécessairement l'emploi des arts magiques, Timpulsion sensuelle qui les mettait en mouvement, les tentations de Justine, sa pureté immaculée et triomphante, la conversion du Mage et le martyre de Tune et de l'autre. La figure de Justine devait se détacher sur toutes les autres et les couvrir de son ombre. Dans la lutte du Paganisme contre le Christianisme, représentés le premier par la magie et par les puissances infernales qui lui prêtaient leur secours ; le second, par une tendre jeune fille, modèle sublime de l'innocence évangélique, la figure de Justine devait, plus que toute autre, parler plus haut à l'imagination et à la piété des fidèles. Justine, comme Inès, Cécile, Catherine, Lucie, Eulalie, Dorothée, chœur de vierges célestes qui, supérieures aux faiblesses de leur sexe donnaient aux hommes, aux jours
de la persécution et de la mort, un exemple de sainteté et d'héroïsme, Justine devait ressortir au premier plan dans les récits hagiographes. De là vient que la version orientale est la meilleure qui nous ait transmis l'esprit des premiers récits qu'elle a pu conserver, soit directement, soit d'après des sources postérieures.
Plus tard, quand ces circonstances sont passées, aux jours où les arts magiques réveillaient un vif intérêt dans les multitudes, la personnalité du mage Cyprien devait recouvrer sa place propre dans la légende et jusqu'au premier plan, alors que les conditions naturelles s'en trouvaient altérées. De là vient que dans la Confessio, il figure un peu moins que comme un charmeur, voyageant de ville en ville, étalant son art dans des entreprises peu conformes avec son ancien caractère.
Son amour malheureux, sa conversion, son martyre, si beaux et si dramatiques, ne pouvaient faire moins que d'émouvoir les âmes généreuses, d'obtenir dans les narrations l'importance qui leur correspondaient et qu'ils avaient déjà dans les origines de la légende.
LA LÉGENDE DE SAINT CTPRIEN ET DE SAINTE JUSTINE EN ESPAGNE. — SOUVENIRS PLUS AN- CIENS. — HAGIOGRAPHIE HISPANO-LATINE. — HAGIOGRAPHIE CASTILLANE. — RÉCITS MA- NUSCRITS ET IMPRIMÉS.
Bien longtemps avant que Caldéron s'inspirât de la légende de nos Saints, cette légende avait pénétré -en Espagne. Quand et comment, à quelle date et dans quels récits, autant de questions non résolues, ni même posées peutêtre jusqu'à présent.
Pour notre part, nous pouvons affirmer, tout d'abord, que, de même que nos Saints n'y viennent pas compris dans le Peristefanon de Prudence, ils ne figurent pas non plus dans nos vieux Himnarios^, ni dans le Brevarium gothi-
l Au moins, nous ne les y avons pas trouvés, nous autres.
cum *,ni non plus dans le Missale mozarabicum *. C'est une fête spéciale, des hymnes spéciaux'*, la plus grande dévotion et le culte le plus solennel que mérita trè3-justement,dès les temps reculés, le saint Cyprien de Carthage, comme il avait mérité, dans sa vie, le respect le plus profond et la plus haute autorité dans nos Eglises, pour lesquelles il fut un des plus remarquables Docteurs. Quant au Cyprien d'Antioche, nous n'avons pu rencontrer, dans notre . patrie, une mention spéciale de ces temps-là.
Postérieurement, les bréviaires particuliers de nos Eglises, ceux au moins que nous avons
1 Breviamm Gothicnm secundam regalam Beatissimi Isidori Archiepiscopi hispalensis iassu cardinalia Francisci Ximenis de Cisneros, prius editnm... nunc opéra Exe"'. D. Francici Antonii Lorenzana, Matriti 1775, apud Joachinam Ibarra.
2 Missale muzarabicum, arec notes et observations du P. André Burriel. Manuscrit de la bibliothèque nationale, DD.65. Il est tiré, comme le déclare le P. Burriel d'un vetustisimo Codice membranaceo bibliotheeœ Almœ Ecclesiae Toletanœ.
3 Dans le Missel Mozarabe, Saint Cyprien de Carthage a une fête spéciale, le 14 septembre. Voyez page 708, messe pour le jour de Saint Cyprien. Quant aux hymnes, indépendamment de celui de Prudence déjà cité, le Bréviaire en contient un autre tout différent, qui commence ainsi :
Urbis magister Tasciœ Tu Cypriane Pontifex Fax luminosa et efficax Verbo docens et sanguine etc.
consultés, comprennent les uns, comme celui de Séville et celui de BurgoSy comme ceux de Coria et de Sigûenza, la fête de nos Saints, d'autres tels que celui de Coynpostelle.à'lllerda et ceux de Pampelune, de Ségovie et d'autres diocèses ne la contiennent pas ^
L'adoption définitive et complète du Martyrologe, du Bréviaire et du Missel romains plaça l'Espagne dans la même situation que toutes les nations catholiques ; et l'on y célébra dès lors annuellement, comme dans celles-ci, la fête de Saint Cyprien et de Sainte Justine le 26 septembre '. Il n'y a pas besoin de dire que
1 Nous ayons examiné les Bréviaires suivants :
Séville, Hispali, 1521.
Burgos, Compluti, 1538.
Ségovie, Compluti, 1539.
Lerida ; Cœsarangustœ, 1541.
Coria; Hispali, 1552.
Sarragosse, Cœsaraugustœ, 1556.
Sigûenza ; Seguntiœ, 1561.
Santiago; Salmanticœ, 1569.
Pamplona; Salmanticae, 1571,
2 Le martyrologe romain a été non-seulement adopté, mais encore imprimé plusieurs fois en Espasrne. Nous mentionnerons d'abord le Martyrologium romanum, ad novam kalendarii rationem et Ecclesiasticse historis veritatem restitutum, Gregorii XIU Pont. M. inssu editum.
Matriti ex Typographia Regia Anno RtoCXVn.
la version légendaire suivie ici devait être, par conséquent, le récit général de l'Eglise, la version occidentale ou latine. Toutefois la version orientale ou métaphrastique ne laissa pas pour cela d'être connue et même adoptée par quelques-uns, comme nous le verrons.
Parmi les vieux récits légendaires, l'unique que nous sachions avoir cours, en Espagne, dans des temps relativement éloignés des temps actuels, c'est la Passio Justinœ et Cypriani, contenue dans un recueil de la cathédrale de Tolède, d'un auteur anonyme, écrit en lettres du xiie siècle, sous le titre de Acta et Passiones martijrum, et heureusement conservé aujourd'hui dans la bibliothèque de cette même Eglise ^ Ce précieux manuscrit, outre l'impor-
Dans ce martyrologe la vie et le martyr de nos Saints se trouvent à la page 294.
En traitant du Bréviaire romain en Espagne, nous ne pouvons nous empêcher de consigner ici qu'il existe, dans la bibliothèque de saint Isidore, un exemplaire de la magnifique édition du Bréviaire romain faite à Paris chez lamei Mettayer en 1588, avec les Rubriques traduites en français, par comandemet exprès du Roy pour l'usage de ses religieuses Congrégations, deux volumes grand in-folio, présent du Roi de France, comme le déclare la curieuse note suivante : Este breviario en dos cuerpos selo regalo el Rey de Francia al Cardenal Infante quando le hiziëron Arzobispo de Toledo; y Este se lo dio al P. Geronimo de Florencia, el quai las dio para este Archiva.
1 Manuscrit grand velin, sans pagination, écriture du siècle
tance singulière qu'il a pour l'hagiographie espagnole, en offre une autre non moindre pour l'hagiographie générale de TEglise, comme pour la vie particulière de nos Saints, par les variantes de rédaction qu'elle présente relativement aux textes jusqu'à présent publiés de la même Passion, variantes qui, comme le texte lui-même, n*ont été, que nous sachions, remarquées par aucun hagiographe, y compris les célèbres Bollandistes ^
xn«, ou peut-être du xi*, mais de la fin de ce dernier. Il commence par la Passion Aciscli et Yictoris et II finit par la Vita vel obitus Sanctse Castissimx Yirginis. il contient 123 passions ; la S?"* est celle de nos Saints et elle porte pour titre : Passio sanctorum Justinx et Cypriani.
Ce manuscrit appartenait à la Bibliothèque du célèbre monastère de saint Jean des Rois et il y est resté jusqu'à l'extinction des communautés religieuses. C'est là que le P. Burriel le vit, au siècle dernier ; il en fit des extraits pour certaines choses et, pour d'autres, il le copia à la lettre. Il se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale Dd. 34,35 et 36.
1 De l'étude comparative du texte de Tolède avec le texte publié par les PP. Bollandistes, il résulte :
!• Que le premier comprend non-seulement la Passion du B, Cyprien et Justine ; sous un autre titre, la Conversion de sainte Justine et de saint Cyprien évêque et publiée par les Bollandistes, sons ce dernier, mais encore le martyre des saints martyrs Cyprien et Justine ne formant qu'un même récit et un seul texte, ce qui fait qu'on se demande si, primitivement, ils ne constituent pas une seule narration que les copies ont ensuite séparée; ou si, étant originairement deux narrations se-
Dans la même bibliothèque se conserve un autre précieux Recueil manuscrit, intitulé Flores sanctorum qui contient la vie de nos Saints fondée sur la Passion mentionnée. L'écriture est française du siècle xiiic ou xiv», per manus Pétri Uiamhaldi Presbileri oriundi de Ferratia, comme on le lit à la fin du Recueil ^ Ce der-
parées et distinctes, les hagiographes ne les ont pas unies ponr n'en faire qu'une seule relation. Dans l'un ou dans l'autre cas, nous ne savons pas s'il y a un manuscrit autre que celui-là qui les contienne réunies et ne formant qu'un seul récit. Les PP. Bollandistes ont publié, séparément et comme narrations indépendantes.la Conversion et le Martyre, sans connaître ni indiquer aucun manuscrit qui les contint réunis, ni le nôtre par conséquent.
2" Que, entre le texte de ce manuscrit et celui de la Conversion et du Martyre publié par les Bollandistes, il y a des différences de rédaction qui méritent d'être connues et qui ré- Tèlent que l'un n'est pas à la lettre la copie de l'autre. Pour ne pas rendre cette note trop longue nous ne les confrontons pas ici. Nous les réservons pour le premier des appendices où, dans l'impossibilité de publier intégralement des documents si étendus, nous nous bornerons à donner quelques paragraphes de l'un et de l'autre, afin qu'on puisse mieux apprécier les analogies et les différences qui existent entre eux.
1 Flores sanctorum, manuscrit sur parchemin, sans commencement, ni pagination et qui finit par : Explitium flores sanctorum. La vie de nos saints commence ainsi : Passio sanctx Justins et Cypriani, qui passi sunt sub Eutulmio comité XIV kalenda^ octobris. Il se trouve dans la bibliothèque de la cathédrale de Tolède où nous avons eu le plaisir de
nier appartint à notre célèbre hagiographe Alonso de Villegas, comme le déclare une note S circonstance qui nous a fait naître le soupçon de savoir si ce dernier en avait bénéficié pour son Flos sanctorum, ce qui dût arriver, en effet, soupçon que la comparaison de l'un et l'autre ouvrage a confirmé pleinement.
D'autres Recueils de vies de Saints et d'autres compilations hagiographiques célèbres, des siècles XIII* et xive, tels que la Légende dorée de Voragine, et le Catalogue des Saints de Pedro de Natali ou Natalibus, manuscrits ou imprimés', contribuèrent à généraliser de plus en plus,dans notre patrie, la légende de nos Saints, suivant la version orientale ou latine, qui est la version universellement suivie dans ces compilations. L'ouvrage le plus ancien où nous avons vu la Légende dorée mentionnée, c'est le Tradado del
le consulter. Nous en avons ea connaissance par l'index du même manuscrit qui est dans les papiers du P. Burriel : Dd. 77, à la Bibliothèque Nationale.
1 Voici ce que dit à la lettre cette note très-curieuse : Este libro dia a la bibliotheca de la sant Igla de Toi" el Mro Al* de Villegas autor del Flos sanctorum ano de 1589. El Mro Al" de Villegas (ici le paraphe) au-dessous et de la même écriture que la signature, il est ajouté : Fué de un tio suyo llamado Ger.^"Gutier.z cappn. Mozarabe y gran Amigo de Joannes de Espinosa ambos excelentes en musica.
2 Voyez ce qui a été dit dans les notes 1, p. 40 ; 2, p. 41.
divinar e de sus especies, du célèbre Fr. Lope Barrientos *.
La version grecque ou orientale pénétra beaucoup plus tard en Espagne, par la traduction latine de Lipomane, et spécialement par l'édition de Surius. Dans la bibliothèque de Saint Isidore et parmi les livres qui appartinrent à l'ancienne bibliothèque du collège de la compagnie de Jésus, nous avons pu voir deux éditions distinctes de l'ouvrage: De vitis Sancto?'um, audore Aloysii Lipomani episcopi veronensis ^, et l'édition de Surius : De probatis Sanctorum historiis, partim ex tomis Aloysii Lipomani, optima fide collecfis per F. Laurentium Surium, dans laquelle se trouve la Vila et Martyrium SS. Cypriani et Jusiinx auelore Simeone Metaphraste ^.
Arrivés à ce point nous demandons si, outre les textes latins que nous venons de citer, il existe dans notre littérature quelques autres textes castillans? Un critique français distingué, M. Morel Fatio, nous affirme catégoriquement les avoir cherchés en vain, parce que môme nos plus célèbres hagiographes, tels que
1 Tractado del diuinar e de sus especies ; fol. 50 Ms. de la Bibl. Nationale, S. 10.
2 Voyez la note 1, pag. 42.
3 Tom. V. pp. 394-402. Cologne 1580.
Villegaa et Rivadeneira n'avaient pas compris la vie de nos Saints dans leurs collections. Transcrivons ici ses mêmes paroles : Je me suis mis en quête de versions espagnoles de la vie de Saint Cyprien, espérant trouver dans l'une d'elles la source immédiate de Caldéron et expliquer ainsi certaines divergences du drame espagnol avec le texte traditionnel de Lipomanus. Malheureusement mes recherches ont été vaines. Ni Alphonse de VillegaSf ni Pedro de Rivadeneira qui sont les hagiographes espagnols les plus connus (je parle de ceux qui n'ont pas traité seulement des saints nationaux) n'ont compris la vie de notre saint dans leurs recueils *.
Par bonheur, quand nous avons lu ces lignes pour la première fois, nous connaissions un peu l'hagiographie espagnole, sans celte connaissance, il est possible qu'une pareille lecture nous eût dissuadédevérifierses assertions, nous en reposant complètement sur la parole d'un érudit si respectable et par nous si respecté. Il est vrai qu'en lisant plus bas : Peutêtre qu'un érudit, plus versé que moi dans cette partie de la littérature espagnole, saura trouver une version en langue vulgaire plus rapprochée de notre drame, que le texte latin de Lipomanus,
1 Ps. XXXI et XXXII.
ces paroles effaçaient l'impression que les autres phrases nous avaient laissées *.
C'est qu'en effet tout F/t>5 Sandorum tout Ano Cristiano, tout Sanctoral espagnol et en langue espagnole, tous absolument, et par conséquent, ceux de Villegas et de Rivadeneira que M. Morel-Fatio dit avoir examinés, tous, nous le répétons comprennent la vie de nos Saints '. Quant
1 Ps. XXXII,
2 Nous nous rapportons, comme c'est naturel, à ceux que nous connaissons. Parmi ceux qui sont postérieurs à Caldéron qui ne sont ni des traductions, ni des arrangements de compilations étrangères, tel que le célèbre récit du P, Isla, version de celui de Croisset, mais qui sont d'une formation neuve et originale, autant qu'il peut y en avoir dans des travaux hagiographiques, le remarquable Ano Christiano de Espana par D. Joaquin Lorenzo Villanueva mérite une mention spéciale. Cet ouvrage contient, au tome VII, pag. 383 /'Madrid 1793^ la vie de nos Saints.
La nature particulière de ces études ne nous permet pas de les étendre aux Santorales catalans, portugais etc., qui ne laissent pas d'être très-nombreux. Quant aux premiers, nous ne pouvons résister à la tentation d'en faire ici connaître un d'une importance extrême, tant parce qu'il est manuscrit que parce qu'il suit en tout la version occidentale ou latine. Il se tiouve dans la salle des manuscrits de la bibliothèque de l'Académie Royale d'Histoire. De la note que nous a donnée l'intelligent employé de cette bibliothèque, notre cher ami D. Manuel Goicoechea, il résulte que ledit manuscrit est incomplet, sur papier grossier, sans filigrane et qu'il se rapporte au tiers du xiv» siècle. Il commence au folio xxv, appartenant à la vie de S' Etienne premier martyr. Il est aussi incomplet à la fin : Le
à ceux seulement qui sont antérieurs à Galdéron, nous en avons connaissance, non pas d'un, ni de deux, mais de onze au moins, sur lesquels neuf ont passé par nos mains et M. Morel-Fatio pourra les consulter, quand cela lui fera plaisir. Nous doutons qu'il y ait une autre littérature plus riche que la nôtre sur ce point.
Dans ces narrations castillanes, sont également comprises la version orientale et la version occidentale, avec cette différence notable que, tandis qu'une seule reproduit la première, les autres suivent en tout la seconde, nouvelle et évidente démonstration que celle-ci et non • celle-là, a toujours été la version espagnole.
Le P. Rivadeneira, dans son Flos Sanctorum ou Livre des vies des Saints ' adopte la version
dernier folio est le ccixv se rapportant à la vie de l'archange saint Michel. C'est an folio ccxx que commence la xie de nos Saints, avec cette épigraphe de santa Justina verge. Nous avons examiné ce récit et nous avons va clairement qu'il est la traduction fidèle du texte latin de la Légende dorée.
Dans les Memorias para ayudar à formar un diccionario eritico de los escritores catalanes du Sr. Torres Âmat p, 701, il est fait mention d'un Flos sanctorum, en langue catalane, des archives de la S. I. de Vicb, écrit avant 1243, d'après les informations données au P. F lorez f Espagne sacrée t. 28, p. 219^ ; mais au sentiment du S' Amat, il serait postérieur dun siècle. Ce manuscrit serait-il le mima que celui que nous avons parcouru ici ? Serait-ce une de ses copies ?
1 Segunda parte del Flos sanctorum, o îibro de las vida$ de
orientale. Que Tillustre jésuite connaissait le récit métaphrastique, quelle que fût l'édition latine de Lipomanus ou de Surius qu'il avait entre les mains, c'est un fait que Rivadeneira lui-même déclare. Ainsi, en parlant de Justine il s'exprime de la manière suivante : Justine
îos santos... escrito por el P. Pedro de Ribadeneira de la compania de Jésus, natural de Toledo pp.361-363 de l'édition de Madrid, Luis Sanchez, année 1601, et pp. 662-664 de l'édition 1616,également de Madrid et du même Luis Sanehez.Ce sont là les éditions que nous avons pu aroir dans nos mains. Nous n'avons pas vu les éditions de 1599 et de 1604 que mentionne l'éiudit éditeur des Œuvres choisies de Rivadeneira, D. Vicente de la Fuente dans le discours préliminaire, mis en tète des mlémes œuvres p. 17, tom. LX de la Bibliothèque d'auteurs espagnols /'Madrid Rivadeneyra 1868^. Brunet dans son Manuel du libraire /'tom. IV, coi. 1270^ et Graesse, Trésor des livres rares et précieux /'tom. VI p, 105^ ne parient que comme d'une seule édition, faite de 1599 à 1601, des éditions que le docte académicien donne comme deux éditions différentes, correspondant l'une à l'année 1599 et l'autre, à l'année 1601. Le hasard veut que nous n'ayons pu avoir que le tome second ou seconde partie du Flos sanctorum, relatif à l'année 1301, tome qui se trouve dans la bibliothèque de Saint Isidore, ainsi nous ne savons pas si la première partie est ou non de cette même année, ou si elle est de 1599 , et si, par conséquent, il n'y a qu'une édition ou s'il y en a deux. M.Morel-Fatio mentionne seulement une édition de Madrid de 1609 et 1610 ; et Graesse une autre de Barcelone de 1623, que nous nous ne connaissons pas. Ces deux-là feraient que les éditions antérieures au Magicien Prodigieux seraient au uooibre de six et non de quatre.
/PAntioche, fille de Dusius, ou EdesiuSf comme dit MétaphrasteMais ce qui le prouve par dessus tout, c'est le fait de suivre dans son ensemble ce récit et non un autre. Il nous raconte ainsi comment le Démon voulant perdre Justine, à cet effet, invite un jeune homme riche et lascif qui s'appelait Agladius qui jettera les yeux sur Justine, s'éprendra d'elle et, par tous les chemins que prend dordinaire Vamour aveugle, cherchera à Vamener à sa volonté. Il ajoute ensuite que Agladius, ne pouvant obtenir ce qu'il désirait follement, eût recours à un grand sorcier et nécromancien, du nom de Cyprien ; et que Agladius découvrit à celui-ci ce qu'il prétendait de Justine. Cyprien prend cette entreprise à sa charge, il évoque les démons etc.. jusqu'à ce que, vaincu et dérouté, il se convertît. Et ainsi tout le reste, sans que notre auteur s'écarte, dans le plus minime détail, de la version métaphrastique, ni fasse, par conséquent, la plus insignifiante allusion à l'amour de Cyprien et de Justine, se conformant à la version susdite.
Voilà la rédaction espagnole du récit métaphrastique tant recherchée et non trouvée, si facile à rencontrer, car rien n'est plus connu et plus à la portée de tous que ce Vlos Sanctorum de Rivadeneira, souvent imprimé dans notre patrie ; quatre fois, antérieurement au Magicien
Prodigieux.en 1599, ^601 J604, ^6^6, traduit en latin, en français et en italien et, par conséquent, universellement connu. .
Venons maintenant à la version occidentale ou latine et aux récits castillans qui s'en sont inspirés. En classant ces récits, nous dirons que les uns sont répandus imprimés, que d'autres sont restés manuscrits et inconnus jusqu'à aujourd'hui, puisque nous ne les avons vus mentionnés dans aucun ouvrage. Ces derniers sont au nombre de quatre ; et tous également d'un auteur anonyme. Le premier et le plus ancien est contenu dans un Santoral, sans commencecément, ni fin, partie en parchemin, partie en papier, écriture du xv^ siècle, copie d'un texte plus ancien, si l'on en juge par la langue, de la fin du xiiie ou des commencements du xiv* siècle *.
Voici un exposé sommaire de ce récit. En tête sont ces paroles: Aqui comiença la ystoria de Santa lustina è san cebrian. Dedaraçion de sus
1 Bibliothèque Nationale BB, 58 et 59 deux volumes in-fol. Le premier commence au fol. xncvii et finit au fol.ccccxxxix et se rapporte, le premier, à l'Iacarnation et le second, à la yie du Saint second martyr. Le second commence au fol. xi par l'histoire de Sainte Marie des Neiges et finit au fol. ccxxxni par celle du Pape Saint Pelage. La vie de nos Saints commence dans ce volume au fol. xcviu et se termine au fol. civ.
nombres. Suit l'histoire de nos Saints, en commençant par Justine, qui fué virgen e de la çihdat de Antiochia e era fija de un sacerdote de los y dolos. Il raconte sa conversion et celle de ses parents et il poursuit: E aguesta virgen santa Justina fue mucho aflncada de un encantador que
auia nonhre Cebrian e aqueste Cebrian fué
encantador desde su mocedal ca fue ofrecido de sus padres al diablo desde que habia siete anos e muchas veces tornaha en bestias à las duenas segunt parescia a los otros e a elias facia cosas semejables por sus malas artes.E encendido en amor de la virgen Justina trabajaba mucho por su arte mata por la haber para si o para un estudiante que auia nombre Agladio. Il raconte ensuite ses traités et ses contrats avec les démons, les tentations dont Justine fut poursuivie, la conversion de Gyprien et le martyre de l'un et de l'autre. Dans les appendices de ce mémoire on pourra lire intégralement tant ce récit que les autres récits castillans, raison qui ne nous fait donner ici que l'échantillon qui précède, et nous ne serons pas moins parcimonieux avec les autres.
Le second de ces récits dans l'ordre chronologique, nousl'avons trouvé dans un ancien Flos Sanctorum sur la première feuille duquel on lit: « Estas son las Estorias que son escriptas en este
Libfv e Colegio de los Santos '. La leçon de celte œuvre, en ce qui concerne nos Saints, conserve une si grande ressemblance avec la précédente qu'elle pourrait paraître n'en être qu'une copie, si Tune et l'autre n'étaient, comme elles le sont en effet également, des traductions plus ou moins fidèles et plus ou moins ponctuelles de la Légende dorée, ainsi que nous le démontre manifestement leur comparaison avec elle. Transcrivons ici le passage correspondant à celui que nous avons cité plus haut. E a esta lustina virgen persiguiendola mucho Cibrian en cabo converlido ella a la fe ca este Cibrian de nino fue grand Nigromantico,ca habiendo siete anos, su Padre e su Madré ofrecieronlo al Diablo ; e este usaba de Nigromancia e semejaba que tornaba las buenas damas en bestias, e facia otros muchos encantamientos; e habiendo grand amor de lustina la virgen, tor?iose a sus encantamientos por que la pudiese huber por si o por otro alguno home que le dirian Acladico.
1 Bibliothèque Nationale, Q. 2, un vol. de 638 folios, sans titre, sur le dos on lit. Flos sanctorum antiguo. Il commence ainsi.
Jésus
Estas son las estorias que son escriptas en este Libro e Colegio de los Santos et a quantas fojas senaladasX.B. vie de nos saints commence au fol. 579 v», et se termine au fol. 584
Ce texte, qui semble appartenir par sa rédaction au xiv« siècle, est suivie d'un autre Flos Sanctorum, en écriture du xv« siècle et dans la langue de cette même époque, avec l'histoire : De sant çehrian e sania iustina, reproduction comme les précédentes, de la Légende dorée, quoique plus libre et plus abrégée*. Enfin la dernière de ces relations manuscrites appartient au xvi« siècle ou au commencement du xvue. Son auteur qui connaissait la version métaphrastique et qui avait eu en main les éditions latines de Surius, comme il nous dit*,
i Bibliothèque Nationale. F. 34. Un vol. in-4' qui commence, au fol. 291, par l'histoire de Saint Philippe et de Saint Jacques et finit, au fol. 542, par celle de Saint Toribio d'Astorça. La première partie contenant la vie de nos Saints, comme l'indique l'index général de tont-l'ouvrage, cette partie s'est perdue. Comme ce volume-ci suit en tout la Légende dorée, on est fondé à croire que l'autre suivait, également en tout, la même Légende et, par conséquent, aussi pour la vie de Saint Cyprien et de Sainte Justine. Voilà pourquoi nous n'avons pas hésité à le compter au nombre des récits qui suivent la version occidentale ou latine, toutefois avec les réserves naturelles.
2 MS. in-fol. sans commencement, ni fin, qui s'ouvre au folio xx^ix par la vida de san Joan gualberto et se termine, au fol. xci, par celle de San Quintin martir. On le trouve à la Bibliothèque de la Cathédrale de Tolède ; c'est, parait-il, un volume détaché d'un Flos sanc/orum dont il ne reste que ce tome.
Dans la vie de nos Saints, l'écrivain anonyme adopte la version occidentale, mais il ne suit pas exclusivement le texte d'an seul hagiographe, il en eut plusieurs sous les yeux, et
suivit néanmoins la version occidentale, compcie les précédents. Toutefois il ne s'inspira pas, comme eux, de la compilation hagiographique du célèbre dominicain du xiii« siècle, mais bien, d'après ce que nous avons pu observer, du recueil de Pedro de Natali.
principalement Natali, comme le démontre la simple lecture de sa composition. Il connaissait Métaphraste et Surius,comme l'attestent les citations nombreuses qu'il en fait dans les Vies des autres Saints.
Voyez la vie des nôtres, dans l'appendice IV où noua l'insérons toute entière,
Noui avions pensé, comme nous l'avons dit page 62, publier aussi intégralement, tous les récits castillans que nous connaissons, mais leur nombre considérable et leur jjrande étendue nous en empêche. Il nous a donc fallu en réduire le nombre et choisir entre tous ceux qui sont les plus importants pour nos travaux, tels que les récits inédits, ceux de Rivadeneira, Villegas et Ortiz, la traduction castillane du Martyrologe romain du P. Vazquez, c'est-à-dire, sept sur les neuf qui ont précédé la composition du Magicien Prodigieux et que nous avons tenus dans noc mains ; les premiers, parce qu'ils n'ont pas été publiés et qu'ils ne sont pas connus jusqu'à présent ; ceux de Villegas et de Rivadeneira, parce que l'on a nié, comme on l'a fait, leur existence ; celui d'Ortiz, par suite des circcnstances exprimées page 79 ; et enBn la traduction du Martyrologe Romain, par sa signification dans l'hagiographie espagnole. Il ne reste plus en dehors que les récits de Santoro et de Cayrasco, laissés de côté l'un et l'autre, tant à cause de leur trop grande étendue que de leur faible importance. La traduction du Martyrologe se fera dans la note suivante ; les autres six se trouveront dans les appendices, du second an septième, respectivement.
Arrivant aux récits imprimés, nous commencerons par le Martyrologe romain, traduit de la langue latine en VEspagnole, par le Père Maître Dionysio Va%quez de la compagnie de Jésus et publié à Valladolid, en l'année ^586. Ce docte jésuite connaissait aussi Métaphraste et la traduction de Lipomanus, mais il se borna, dans son œuvre à traduire mot pour mot le texte du Martyrologe romain, d'après l'édition de Grégoire XIII, et c^est de cette manière qu'il reproduit la vie et le martyre de nos Saints *.
1 Page 158 v». Pour que l'on puisse voir comment le P. Vazqaez traduisit le Martyrologe romain nous juxtaposerons ici le texte latin et le texte castillan, d'après l'édition de Baronius tant de fois citée.
c Nicomedise natalis sancto- «En Nicomedia les S. S.Mar-
rum martyrum Cypriani et Jus- tvres Cypriano y Instinavirgen;
tinœ virginis, quœ sub Diode- la quai padesci omnchos tormen-
tiano Imperatore et Entholmio tos pro Christo, en tiempo de
Prœside multapro Cliristo per- Diocletianoy d-l présidente En-
pessa, ipsnm quoque Cyprianum tolmio ; y convertio à la Fe
qui erat magus, et sois magi- a Cypriano, que era encnntador,
ci« artibus eam dementare co- y la pretendia enhechizar con-
nabatur, convertit ad Chris- susartesmagicas,yambos fueron
tum, cum quo postea marty- jnntosmartyrisados ;ecliaron sus
rinm snmpsit. Horum corpora cuerpos a las bestias y toma-
feris objecta, noc'e quidam ronlos de noche unos marineros
nautœ Christiani rapuerunt, et christianos y lleuaronles à Roma
Romam detulerunt : quœ post- y despues los sepultaron en San
modnm in Basilicam Constan- luan de Latran, junto a la
tinianam translata, prope bap- pila baptismal de! gran Cons-
tisteriam condita sont. » tantino. »
Longtemps avant se passaient de main en main, imprimées et en langue espagnole, de nombreuses compilations de vies des Saints, communément appelés alors Flos Sanctorum. C'est à la lecture d'un de ces ouvrages que l'illustre fondateur de la compagnie de Jésus dût sa conversion, d'après ce que nous rapporte un de ses enfants les plus distingués, l'auteur du Flos Sanctorum dont nous traitions plus haut, le Père Rivadeneira*.
De tous ceux que nous connaissons, portant ce titre, le plus ancien est celui d'Alonso de Villegas, dont nous avons indiqué la source principale. Un fait digne de remarque c'est que
Le Martyroloffe du P. Vazqupz fut bientôt réimprimé et augmenté par le P. Francisco Garcia de la même compagnie. Martyrologe romain traduit du latin en castillan par le Père Dionisio Yazquez... Et maintenant de nouveau augmenté, nrec la traduction d£S Saints, ajoutés au Martyrologe latin qui s'imprima à Rome en l'année 1674, par le P. Francisco Garcia de la même compagnie, Madrid, par Antoine Francisco de Zafra 1678. Il copie littéralement le P. Vazquez sur le Martyr de nos Saints.
Nous avons une nouvelle traduction du Martyrologe romain, exécutée, au siècle dernier, par D. Agustin Alvarez Pato y Castrillon. Martyrologe romain publié par ordre du Pape Grégoire XIII et reconnu avec l'autorité d'Urbain VIII, d'Innocent XI et de Clément X, et derniè ement corrigé et augmenté par le Souverain Pontife Benoit XIV. Madrid. Imprimerie Royale, 1791. Nos Saints se trouvent à la page 264.
1 Vie de Saint Ignace de Loyola llv. I, chap. II,
l'auteur de la Comédie appelée Selvagta, à Timitation de la fameuse Célestine, se soit aussi exercé dans la pieuse tâche d'écrire des vies de Saints. Dans ces Vies se trouve comprise celle des martyrs d'Antioche. Ouvrons son Flos Sanctorum y historia gênerai, de la vida y hechos de JesucristOfDios y senor nuestro y de todos los Santos de que reza y hace (testa la Iglesia catholica.et parmi eux nous trouverons les nôtres. La version que suit Villegas n'est autre que la version occidentale ou latine, c'est ainsi que Aglaidas, son amour pour Justine et Tintervention magique de Cyprien ne figurent pour rien dans ce récit. Il commence en parlant de Justine « qui étant une jeune fille sans lettres ni savoir humain fut choisie de Dieu, comme instrument, pour convertir un païen plein de lettres humaines et même infernales. Parce qu'il était nonseulement un philosophe, mais encore un mage et un sorcier, qui avait traités et contrats avec les démons. » Et il continue en disant : Cyprien qui demeurait dans la même ville s'éprit d'elle, lequel était en âge de jeunesse, grand philosophe, et bien plus grand Nig?'omancien. Ses prétentions furent vaines et alors il invoqua les démons, leur fit des sacrifices, leur promit une amitié perpétuelle, qu'il n'aurait et ne reconnaîtrait d^ autre pour Dieu que celui qui serait cause qu'il pos-
sédemity lui, Justine. Celle-ci est poursuivie dHmaginations honteuses et laides ; à la fin le démon reste vaincu, il revient vers l'amant Cyprien, lui confesse son peu de puissance et de force contre Justine, etc. *.
Ce n'est pas Villegas seul, mais aussi les autres collections de Vies de Saints que nous possédons en langue espagnole et d'auteurs espagnols, antérieurs à la composition du Magicien Prodigieux ; par exemple, l'Hagiographie et Vies des Saints par le docteur Joan Basilio Santoro (1580), le Compendium de Vies des Saints de
1 Villegas : fol. 321-322, dans l'éditioa de Madrid, Pedro Madrigal 1594. C'est l'nuique édition complète que nous connaissons d'un ouvrage, imprimé au moins douze fois, avant le Magicien Prodigieux. Dans la bibliothèque de Saint Isidore, comme dans la Bibliothèque Nationale, il n'existe que deux parties, ou volumes détachés de ces éditions,qni sont les suivantes: Tolède : Juan Rodriguez 1579. Troisième partie.
Id. id. 1582. Deuxième id.
Haesca ; Juan Ferez 1588. Deuxième et troisième.
Tolède; Juan Rodriguez 1589. Deuxième et cinquième.
Id ; Veuve de Juan Rodriguez 1591. Troisième.
Madrid ; Pero Madrigal 1594. Deuxième.
Caeni*a ; Juan Masselin 1594. Troisième et cinquième.
Id ; Luis Cano 1604. Cinquième.
Alcalà de Henares ; Andrés Sanchez 1609. Deuxième. Alcalà ; Sanchez 1619. Deuxième.
Valladolid ; Morillo y Rueda 1625. Troisième.
M. Morel Fatio mentionne seulement une édition de Barcelone de 1593-94, Nous ne l'ayons pas Tue.
Fray Francisco Orliz Lucio, prédicateur de la province de Castille, de l'observance de saint François (1597), qui suivent, comme lui, la version latine *.
Outre ces collections, nous en avons une autre, du même temps et inspirée par la même version, qui réunit la circonstance particulière d'être écrite eu vers castillans. C'est celle qui porle pour titre : Templo Militante, Festividades y Vidas de Santos, Declaracion y Triunfos de sus
Virtudes composée par D. Bartolomé Cay-
rasco de Figueroa, prieur et chanoine retraité de l'Eglise cathédrale de l'île de Ganarie, divisée en trois parties, dont la troisième, imprimée,en 1609, contient la vie de nos Saints^. Le prieur Cayrasco qui versifiait assez mal, pour versifier encore d'une manière pire, eut, entre autres fantaisies, le rare caprice d'écrire des tirades entières en octaves dactyliques, croyant sans doute rehausser encore plus par ce moyen sa malheureuse composition. Il s'attribuait pompeusement l'introduction desdits dactyles dans notre métrique,et il était si satisfait de son invention qu'à chacune des parties
\ Santoro ; Bilbao, 1580 ; 26 septembre. Ortiz Lucio, Madrid, 1579 fol. 237 v».
2 Templo militante,pages 334-394. Madrid. Luis Sanchez 1609. Le poème se compose de 372 vers.
de son Temple Militant, il gravait, entre autres éloges, avec son portrait, celui de novi Hispani saphici inventons ^
Le chant consacré aux martyrs d'Antioche commence par cette invocation :
Oid, Oid, amantes melancôlicos, Para que os canseis de ser frenéticos
Y de seguir amores tan diabôlicos Que les falta muy poco para heréticos ; Unos fines amores tan catôlicos
Que pueden competir con los angélicos,
Y si os quereis porrer en su matricula, Dejad, dejad esa aûcion ridicula. (a)
Il passe ensuite au portrait de l'héroïne sainte de ces amours, de la manière suivante :
Hubo una virgen en la edad pretérita A quien naturaleza fué magnifica, Haciendola tan bella, que era inmérita,
i Au pied da portrait de l'auteur on lit ; AEtatis sux anno Lx. L'année soixante de son âge.
(aj Ecoutez, écoutez, amants mélancoliques — afin que vous vous fatiguiez d'être frénétiques — et de poursuivre des amours si diaboliques — qu'il leur en manque fort peu pour être hérétiques ; — des amours délicates si catholiques, — qui peuvent rivaliser avec les angéliques. — Et si vous voulez être classés dans leur matricule — laissez, laissez cette affection ridicule.
Junto de su beldad la mas clarifica :
Hizola el alto cielo benemérita De la cristiana Religion pacifica, Diéle linage y patria en nada estrtica, Que fué Antioquia gran ciudad politica. (a)
Puis il nous décrit l'amour de Cyprien et ses arts magiques :
Por ella estaba helado en la canfcula
Y ardiendo en el invierno un jôven mâgico, Que de esta facultad en la matricula
Le diô mejorlugar el tiempo trâgico:
Para la dama fué cosa ridicula Su vano amor tan rûstico y selvâtico, Cipriano se nombra el nuevo Herâclito
Y Justina la dama del Parâclito. [h]
(a) II y eut une Vierge, dans le temps passé, — pour qui la nature fut magnifique. — En la faisant si belle que restait sans mérite — auprès de sa beauté, la beauté la plus renommée. — Le ciel élevé la fit bien méritante — de la religion chrétienne pacifique.— Il lui donna une famille et une patrie à dédaigner en rien. — Et ce fut Antioche, grande cité politique:
(bj Pour elle était glacé, durant la canicule — et brûlant en hiver, un jeune magicien, — à qui, dans la matricule de cette faculté, — meilleure place lui donna la circonstance tragique : — Pour la dame, ce fut chose ridicule — que son vain amour, si rustique et silvatique, — Cyprien se nomme le nouvel Heraclite, — Et Justine, la dame du Paraclétique.
Y viendo que no basta su teôrica Ni su Filosofia y matemâtica, Ni dâdivas, billetes ni Retorica, Ni estar su aima tisica y asmâtica, Ni el arte mds poética 6 histôrica Para alcanzar ni âun una brève plâtica, Ni âun un mirar ni un termine benévolo, Déterminé valerse del malévolo. (a)
Et il poursuit son histoire sous cette forme jusqu'à la conclusion. Les échantillons que nous venons de transcrire suffisent pour faire connaître ce malheureux produit du mauvais goût et de l'esprit terre à terre du prieur Gayrasco. Si nos Saints avaient besoin que les muses castillanes leur donnassent une vengeance solennelle, ils obtinrent pleinement cette vengeance dans les scènes immortelles du Magicien Prodigieux.
(a) Et voyant que ne suffisaient point sa théorique, — ni sa philosophie, ni ses mathématiques, — ni ses dons, ses billets, ni sa rhétorique, — que son âme n'était ni phthisique ni asthmatique, — ni son art plus poétique ou historique — pour obtetenir pas même un bref entretien, — ni même un regard, ni un mot bienveillant, — il résolut d'employer le pouvoir du malveillant.
VERSION SUR LAQUELLE EST FONDÉ LE MAGICIEN PRODIGIEUX. — SOURCES IMMÉDIATES. — EXA- MEN COMPARATIF DE LA LÉGENDE ET DU DRAME. — JUGEMENT CRITIQUE DE l'oEUVRE DE CAL- DÉRON.
Sur quelle des versions est fondé le drame de Galdéron ? A quelle source s'est inspiré le poète? Quel est le récit spécial qu'il a choisi? Il n'y a eu jusqu'ici, à notre connaissance, qu'un seul sentiment chez les érudits:la version, c'est celle que nous appelons, nous autres , orientale ; la source, le récit métaphrastique, dans la traduction latine de Lipomanus K Parmi ceux qui soutiennent ces doctrines, nous mentionnerons spécialement ici Schack ^ ^
1 Schmidt croit cepeadaut possible l'existence d'une traduction castillane du récit métaphrastique, mais il la suppose inconnue.
2 Histoire de l'art et de la littérature dramatique en Espagne. Tom. III, pag. 119, note 41 ("Berlin 1846^.
Schmidt ^ Morel-Fatio ^, parce qu'ils ont, eux, aveuglément copié nos critiques, en tout, et qu'ils ontjC'est douloureux de l'avouer, défiguré parfois le sens de leurs phrases, jusqu'au point de leur faire dire ce qu'ils n'ont point dit ^.
D. Earî^oe Godinez a suivi Schack dans an article intitulé la Magicien Prodi g ieux, j^rxhlié dans la Revista contemporanea, da 30 janvier 1876^ pages 471-79 ; et Revilla a suivi D, Enrique Godinez, dans d'autres articles publiés par ïlllustration Espagnole et Américaine, la même année, dans les numéros correspondants au 22 et au 29 février,
1 Die Schauspiele Galderon's dargesteilt und erlautert von F. W. V. Schmidt, herausgegeben von Léopold Schmidt ; Elberfeld, 1857, p. 439.
2 Morel Fatio pag. XXXI. Le Sr Menendez Pelayo suit en tout Morel Fatio, dans son Histoire des Hétérodoxes espagnols, tome 1, chap. IV, pag. ^5, note, et dans l'Etude critique qui précède le tome !•' du Théâtre choisi de Caldéron de la Barca, publié dans la Bibliothèque Classique; pag. XLIX. Sanchez de Castro suit à son tour Menendez Pelayo, dans le Discours qu'il a prononcé à l'Université de Salamanque, le 25 mai de la présente année, 1881.
3 Schack, dans le passage cité, après avoir indiqué la Confession comme source de la légende de nos Saints, citant les éditions du Baluze, de Martene et de Durand, mentionne la source spéciale et directe du drame de Caldéron qu'il jugeait probablement être le récit métaphrastique, traduit par Lipomanus et réimprimé par Surius. Voici ces propres paroles : Die na.chste Quelle Caldéron' s aber ist wahrsche nlich bei Surius : De Probatis Sanctorum Actis Vita et Martyrium S. Cypriani et Justinx, auctore Simeone Metaphraste.
Nos jugements, que nous allons présenter successivement,sont bien opposés sur ces questions.En premier lieu, la version que Galdéron dut suivre, n'est en aucune manière, la version orientale, mais plutôt la version occidentale ou latine, la version généralement adoptée dans l'Eglise catholique et généralement aussi en Espagne.version qui est en même temps la plus belle.Jamais un drame n'aurait pu sortir de la version orientale,encore moins le Magicien Prodigieux.Le titre seul que Galdéron donne à son œuvre constitue la plus grande des preuves ; il nous indique seul, par lui-même, la source où l'auteur s'est inspiré et qui ne peut être d'aucune manière cette version oii Gyprien est un mage vulgaire, un rufian intermédiaire pour l'amour d'un autre, mais l'amant passionné de Justine
Voyons maintenant comment le Sr Godinez entend et tradait Schack^ en reprodaisant ici ces propres paroles : Suivant aussi en cela l'opinion si autorisée de Von Schack, nous pouvons affirmer que les sources d'où Caldéron tira le sujet de son œuvre furent la Confession de Saint Cyprien fil cite Védition de Baluze) De Probatis sanctorum actis et vitx et martyrum S, Cypriani et Justinx de Metaphrasto.
Comme on le Toit, le docteur Godinez confond les sources de la légende avec celles du drame ; bien plus il fait deux ouvrages du travail unique de Surins, en partageant le titre, l'an. De Probatis sanctorum actis et l'autre, de Vitx et martyrium S. Cypriani et Justim,
que Dous montre la version latine, le protagoniste d'un drame imposant et admirable, en un mot, le mage ou le magicien prodigieux.
Nous ne savons si Caldéron a connu l'une et l'autre version, si entre les deux il a dû choisir la version latine, ou s'il n'a connu que cette dernière. L'un et l'autre est également possible. Dans le premier cas, son génie poétique ne put hésiter un instant pour le choix ; dans le second, il avait tout ce qui lui était nécessaire pour concevoir le plan d'un drame véritablement grandiose.
Le récit ou les récits qui lui ont servi de sources immédiates étaient-ils latins ou castillans, c'est une chose qu'il importe peu de résoudre d'une manière absolue. Caldéron, par ses études au collège madrilègne de la compagnie de Jésus et aux Universités d'Alcalâ et de Salamanque *, savait le latin, plus et mieux qu'on le croit généralement. Nous pourrions pour le corroborer en produire de nombreuses preuves, mais il nous suffit de mentionner sa
1 Caldéron a-t-il ou n'a-t-il pas étudié à l'Université d'Alcalâ, c'est là un point qui n'est pas démontré avec une certitude parfaite et qui reste purement hypothétique. Voyei notre étude sur D. Pedro Caldéron de la Barca, dans le livre que l'Âthénée de Madrid a consacré au grand poète dramatitique, à l'occasion da second centenaire.
priéci élise Exhortation pdnégyrique ait ètlêncë^ fondée sur la poétique inscription Psale et nie del coro de la Catedral de Toledo, dont les nombreuses citations marginales, en latin, révèlent son érudition peu commune sur cette matière *. Mais, comme il n'avait pas besoin de recourir aux sources latines pour sa pièce, puisqu'il était question d'une comédie et non d'études d'érudition ; comme, pour cette comédie, il lui suffisait du maniement complet d'un des récits castillans quel qu'il fût ; comme dans le drame de Caldéron, il n'y a pas, surtout de détails de la Légende dorée qui ne soient contenus dans lesdits récits, ou qui ne soient de pure invention, ainsi que nous le démontrerons dans la suite, nous devons croire que les sources immédiates de ce drame ne se trouvent ailleurs que dans les récits espagnols. Et si nous voulions encore épuiser la matière et concilier, autant que possible, le récit ou le texte castillan spécial qui présente la plus grande analogie avec le même drame et qui pourrait plus probablement servir de source directe, nous pencherions tout d'abord du côté du récit, déjà cité, du P. Lucio
1 Dans la réimpres»ion du Sr Hartzenbusch (Tome IV des œuvres de Caldéron), le sarant critique écrivait fort à propos, « si Voltaire l'eut tu, il n'aurait pas douté que Caldéron savait le latin. ».
Ortiz. Ce récit garde, en effet, avec le Magicien Prodigieux, la relation particulière de renchérir également sur le pouvoir souverain du libre arbitre, et sur l'impuissance du Démon pour le vaincre, si nous ne voulons pas, nous, qu'il en triomphe. Le Démon, dit énergiquement le P. Ortiz, est comme le lévrier attaché qui ne peut mordre que celui veut en être mordu, expressions qui nous rappellent h l'instant les phrases énergiques de Justine sur le libre arbitre, qui
No fuera libre albedrio Si se dejarà forzar.
Soit queCaldéron se servit de ce récit seul ou d'autres récits castillans, soit de narrations latines, soit des uns et des autres, ce qu'il y a de certain, et le point qu'il nous importait le plus de connaître, c'est que la version légendaire qu'il suivit n'est autre que la version générale, adoptée par l'Eglise, version générale adoptée en Espagne, version générale adoptée à son époque, et, en même temps, la plus poétique et la plus dramatique.
Comment suivit-il cette version, en quoi la reproduit-il et en quoi en diffère-t-il, qu'est-ce qui appartient à la légende, qu'est-ce qui revient aux talents de Galdéron ou aux autres sources auxquelles il a eu recours, c'est ce que
va nous dire l'analyse critique de son œuvre.
En commençant par le sujet, comme c'est naturel, nous verrons qu'entre celui du drame et celui des récits légendaires, il y a des analogies et des difTérences d'une importance capi-. taie. Dans les récits, depuis celui de la Passio, jusqu'aux récits castillans du temps de Caldéron, la pensée essentielle est la même, à savoir, l'impuissance des arts magiques représentés par Cyprien et le souverain pouvoir des vertus chrétiennes personnifiées dans Justine. Représenter cette impuissance, moyennant une série de tentations stériles qui prouvent la force invincible de ces vertus, voilà la matière commune de tous ces récits. La figure principale, l'héroïne véritable de la légende, nous l'avons déjà dit ailleurs, c'est Justine. De là vient que de nombreuses narrations, celle de la Légende dorée, par exemple, portent seulement pour titre : De Santa Juslina *. Dans le drame de Galdéron, c'est tout le contraire qui arrive, le protagoniste, l'âme de la pièce, c'est Cyprien, et voilà pourquoi elle a pu justement de son nom porterie titre de Magicien Prodigieux. Gomme la raison et la science,personnifiées dans ce Magi-
1 On peat en dire antant da Catalogue des Saints et des antres compilations.
cien, nous portent naturellement à la connaissance de la vérité, comme les passions peuvent nous éloigner de ce chemin et nous lancer dans les plus grands égarements, comme l'unique force contre laquelle ces derniers viennent échouer, c'est le libre arbitre humain, aidé par la Providence, ce dernier est, en somme, la pensée fondamentale du drame de Caldéron. La supériorité de cette conception sur la conception légendaire est évidente par elle-même et n'a besoin d'aucune démonstration. Caldéron n'a donc pas copié la légende : il s'est inspiré d'elle, mais comme les grands génies s'inspirent, en la complétant, en l'agrandissant, en l'améliorant toujours.
Passons maintenant du sujet, aux personnages en qui il s'incarne. Justine est dans le drame la Justine même de la légende, la vierge sainte de tous les récits, roche inaccessible au péché, sublimepersonnification des vertus chrétiennes. Le poète ne pouvait ajouter que peu de traits nouveaux et essentiels à cette figure admirable, pleinement développée dans la légende. Et, cependant, il a pu la rendre encore plus intéressante, en nous la présentant orpheline et pauvre, et dans des conditions qui feraient ressortir la vertu, comme elle ressort en effet, avec plus d'héroïsme. Idéal de la foi, de la pu-
relé, de la résignation et de l'humilité, ni l'amour, ni la science, ni la noblesse, ni tous les moyens humains et infernaux réunis, ne peuvent arriver à la vaincre. C'est plus qu'une créature terrestre, elle semble une création angélique. Elle était belle dans la légende, elle se présente encore plus belle dans le drame du grand poète espagnol.
Sa naissance, ses parents, sa position sociale sont tout autres dans le drame que dans la légende. Son père et sa mère étaient déjà morts, et ils n'étaient pas tous deux, comme dans la légende, des chrétiens convertis. La mère, oui, et en secret : mais le père, sur le soupçon qu'elle Tétait, et avant de passer par la honte de cette conversion rendue publique, et de voir sa femme périr de la main du bourreau, la tue dans un champ. Un saint prêtre romain, Lysandre, qui venait prêcher l'Evangile à Antioche, passe par là au moment où la catastrophe arrive ; il recueille la pauvre enfant qui gisait près de sa mère morte, la baptise, l'élève comme un père, et lui cache la sanglante histoire, jusqu'aux jours mêmes ot le drame se déroule. Tout cela est de pure invention chez le poète qui ne connaissait pas les vieilles narrations hagiographiques et connaissait seulement les récits castillans imprimés, qui ne disent •
rien sur les parents de Justine et laissent à notre auteur un vaste champ pour qu'il pût librement forger ce qui lui paraîtrait meilleur, et c'est là une conjecture que nous estimons des plus probables; ou s'il connaissait ces narrations, il crut convenable de s'en séparer pour présenter Justine, sous un jour nouveau et en même temps plus intéressant.
M. Morel Fatio croit que Lysandre est la création la plus importante de Caldéron *.Si telle était la création de ce personnage, si secondaire dans le drame, qui n'y a d'autre participation que le rôle subalterne d'un père quelconque, d'un frère ou d'un tuteur, c'est-à-dire celui d'accompagner la jeune orpheline et de la protéger par les moyens ordinaires, superbe serait l'invention de Caldéron, et superbe aussi Timportance de son œuvre. Qu'on en supprime le personnage de Lysandre, et le drame restera tout-àfait le même, l'action se déroulera de la même manière, parce qu'elle est, comme nous le verrons, indépendante de l'influence que ce personnage y exerce.
La création la plus importante, la plus originale et la plus belle du drame de Caldéron, c'est celle du protagoniste, celle du prodigieux
1 L. c. pag. XXXVI.
mage Cyprien. Au lieu de nous le présenter tout d'abord comme un mage, encore moins comme un sorcier, comme un enchanteur et un nécromancien,tel que le donnent les narrations générales du temps, il nous présente un philosophe qui ne connaît pas et qui pratique beaucoup moins les arts magiques. Ces arts, il les apprendra plus tard, quand passionné pour Justine et tenté par le Démon, il cède à ces tentations, sous l'impulsion de sa passion effrénée. Philosophe et doué d'une science si rare et d'un si vif amour pour l'étude qu'il ne vit que pour elles, jeune, riche, noble, vertueux, possédant les moyens et les perfections pour obtenir tout, sa plus vive aspiration c'est de sortir des doutes qui tourmentent sa droite et claire intelligence sur ses Dieux. Un passage de Pline le Jeune, se rapportant aux attributs de la divinité, l'inquiète extrêmement, parce qu'il trouve qu'il ne convient pas aux divinités païennes. Fixé sur cette idée,il passe les heures à méditer ce passage, et, pour jouir d'une plus grande quiétude, il abandonne la ville, en des joursoù celle-ci célébrait, par des fêtes, la construction d'un nouveau temple de Jupiter. Avec ses livres et ses pensées, il discourt dans la solitude, quand le Démon voyant, comme il nous Fa déjà dit, qu'il était sur le point de perdre cette
âme, cette âme qui cheminait à pas de géant vers la connaissance du vrai Dieu, le démon commence son œuvre infernale pour l'en empêcher et pour perdre en même temps Justine.
Comme on le voit, le Cyprien que Galdéron nous présente, c'est qu'on nous passe l'expression, un chrétien inconscient, et, comme on dirait aujourd'hui, un chrétien à la veille de l'être en réalité, création magnifique du génie de notre poète, Le généreux intérêt que réveille immédiatement en nous cette noble figure, dans la situation la plus belle et la plus dramatique qu'on puisse concevoir , ne peut en aucune manière se comparer à la terreur et à la répugnance que devait produire le mage vulgaire et servant d'intermédiaire des anciennes relations. Galdéron, qui nous présentera ensuite le Mage, pour se conformer fidèlement à la légende, aurait bien pu imaginer et nous présenter auparavant le Philosophe seulement, sans manquer pour cela aux narrations qui lui attribuent un pareil caractère philosophique, en même temps que les arts magiques, de la manière neuve et poétique que son inspiration pouvait lui suggérer ^
1 Que l'on consnlte les narrations latines et les narrations castillanes, et particulièrement les dernières dans les Appendice» respectifs.
Là foi chrélienne et en même temps la bonté et la noblesse du génie de Caldéron, ne concevaient pas d'une autre manière les Saints et les pieux héros de ses drames : quand ils ne connaissaient pas le vrai Dieu, il y avait chez eux une inclination et des facultés naturelles pour le chercher, pour le trouver, comme ils finissaient par le trouver. Ce caractère, outre qu'il était plus humain et plus dramatique, rendait possible et naturelle, sans des actes merveilleux, la transition d'un état à un autre, et le grand Maître de la scène devait le voir par la clarté propre de ses souveraines lumières.
Les poètes et les hagiographes du moyen âge et même ceux du temps de Caldéron cherchaient,dans le contraste de situations radicalement opposées et dans celles où l'on passait de l'une à l'autre, moyennant quelque miracle ou quelque fait extraordinaire, l'intérêt et les charmes de leurs ouvrages, quand il s'agissait de vies des Saints. C'est ainsi que tout Saint ou toute Sainte offraient deux états diamétralement différents ; l'un d'une extrême perversité, avant sa conversion,et l'autre, après, d'une extrême sainteté et d'une profonde pénitence, dans le but pieux de louer, par ce moyen, la miséricorde infinie de Dieu et la puissance du repentir. Que la légende de sainte Marie Egyptienne,
nous serve d'exemple, puisqu'il ne nous est pas permis d'en produire ici beaucoup d'autres.
C'est cette même voie que parcourut ensuite le drame religieux en Espagne, comme partout ailleurs. Qu'ils parlent pour tous, le célèbre San Franco de Sena, de Moreto, la Mesonera del Cielo et El Eermitano Galan, déjà cités, la Adultéra Pénitente, de Moreto, Cancer, Matos Fragoso, et tant d'autres *.
Caldéron, qui dans La Devocion de la Cruz et dans El Purgatorio de San Palricio se laisse aller à cette tendance, suivit, au contraire, dans d'autres comédies de Saints, la voie la plus naturelle et la plus belle ; et Cyprien en est le meilleur exemple. Et de même que ce Cyprien, par une disposition naturelle, marchait vers la vérité, et que la lecture d'un passage de Pline alimentait et finissait par être la cause déterminante de ses doutes et de ses inquiétudes, de même dans Los dos Amantes del Cielo ^ daiïisle José de las Mugeres^ et dans El
1 Les écrivains qui ont spécialement traité de la Magie en Espagne sont les Srs Amador de los Rios (Revista de Espana (tom XVU et XVHI) et Menendez Pelayo (Hisloria de los Hoterodoxos espaSoles (tom I et II.)
2 Journée 1. Scène h
3 Journée 1. Scène 1.
Grand Principe de Fez *, nous verrons respectivement Grisante, Eugénie et le Prince africain vivement frappés par la lecture d'un passage déterminé, soit de l'Evangile de saint Jean, soit de l'Epître de Saint Paul aux Corinthiens, soit même du Coran, dans la dernière des comédies citées. Quelle a été la première de ces œuvres ot. Caldéron dépeindra cette situation commune à toutes, le manque de données chronologiques nous empêche de le déterminer*. Oui, nous dirons qu'aucune de toutes les autres ne se présente avec des couleurs plus vives, ni plus en conformité avec les situations postérieures que Le Magicien Prodigieux.
Il n'y a pas à dire que Cyprien, comme Justine, devaient être plutôt que des habitants d'Antioche du iii« siècle, des espagnols du XVII® ; que l'honneur, la galanterie, l'esprit, les argumentations en forme, la rhétorique amoureuse, les serviteurs bavards et légers, les coups de couteaux, les rondes, tout ce qui constitue
1 Journée 1. Scène 2.
2 Quant an Grand Principe de Fier, oui, on peut affirmer qu'il fût écrit,au moins, trente ans après le Magicien Prodigieux, c'està-dire, postérieurement au 15 septembre 1667, date du décès du Prince Africain, premier personnage de ce drame, comme on peut le voir dans d'autres ouvrages et dans celui qui porto pour titre : Gloires du second siècle de la Compagnie de Jésus... du P. Cassani, tom. III. p. 659. Madrid 1736.
l'essence et le trait caractéristique de la comédie et de la société espagnole, au temps de Caldéron, a sa place propre dans le drame.
La légèreté des serviteurs résulte assez vive,si on la considère isolément. Or, si nous examinons, non pas séparées, mais dans leur rapport avec l'ensemble de la pièce, les scènes ou lesdits serviteurs interviennent, loin de les trouver étranges et de nous paraître peu conformes à la fin générale de Tœuvre, elles devront nous paraître très-explicables et même très-pertinentes. Le poète, en effet, a voulu nous offrir par elles le contraste le plus éloquent entre les maîtres et les serviteurs, entre la pureté immaculée de Justine et la grossière lubricité de Livie, entre la passion puissante et exclusive de Cyprien, passion qui le porte jusqu'à vendre son âme au Démon, et le sensualisme vulgaire de ses serviteurs Glarin et Moscon,qui s'accommodent tranquillement de la jouissance alternative des faveurs sensuelles de Livie. De sorte que ce qui, vu avec des yeux charnels et isolément, pourrait répugner, regardé, comme on doit le regarder, à la lumière de la conception fondamentale, se change en puissant élément de contrastes et d'effets de la plus haute importance.
Ce sont aussi des acteurs subalternes dans la
pièce que les galants Florus et Lélius, galants qui passionnés également pour Justine confient leur rivalité à leurs épées et fournissent, par ces actes, àCyprien, ami des deux, l'occasion d'intervenir, comme un homme sage et prudent qui les calme et reçoit d'eux le discret accord de soumettre la rivalité à Justine et que ce soit elle qui décide du sort du préféré; il offre généreusement de se présenter chez Justine, au nom de l'un et de l'autre. Certains veulent que Lélius et Florus représentent ici l'Aglaidas de la légende, et l'intervention du philosophe Cyprien, l'intervention payée du mage Cyprien de la même légende ; ils vont même jusqu'à considérer le fait comme une preuve que Caldéron a dû s'inspirer, pour cette circonstance, du récit métaphrastique. Il serait étrange, en ce qui touche ce dernier, que celui qui ne suivit pas et peut-être ne connut pas cette relation, dans ce qu'offre d'essentiel sa version légendaire, soit allé y chercher ce que la version générale lui présentait tout d'abord dans ses narrations étendues. Or,comme entre Aglaidaset Lélius et Florus, entre la chevaleresque ingérence de Cyprien dans les querelles de ces derniers et l'intervention magique du Cyprien métaphrastique, il n'y a aucune ressemblance, mais plutôt des différences radicales, nous devons penser que
Lélius et Florus, comme Lysandre, comme Livie, comme Moscon et Clarin, sont des personnages de pure invention de poète, personnages qu'il a introduits, comme les autres, dans son drame, pour que son drame eût ses coups d'épée, ses rondes, et surtout pour que Cyprien eût le moyen de connaître Justine. Gela nous prouve une fois de plus que les récits castillans imprimés de la version générale, ont été ceux que notre poète a tenus dans ses mains,puisque dans aucun d'eux il n'est fait mention d'Aglaidas. C'est ainsi qu'il a été permis au poète de forger librement les personnages et les actions qu'il a crus nécessaires, sans altérer en rien pour cela la légende, telle qu'elle est contenuedans ces mêmes narrations.
Maintenant et pour compléter la galerie des personnages qui interviennentdans notre drame, outre ceux qu'il importe peu de connaître,tels que le gouverneur d'Antioche, père de Florus, occupons-nous du seul personnage important que nous devons examiner, avant d'exposer Faction du drame : ce personnage c'est le Démon. Les divers diables qui, dans quelques narrations anciennes, intervenaient dans les tentations de Justine et qui, dans les autres, se réduisaient à un seul, Satan, ne figurent pas dans la pièce. Satan est le seul Démon
que nous verrons intervenir exclusivement. Monarque absolu de l'Averne, c'est en lui que s'étaient réunies la puissance et l'intervention capitale dans les actes humains et surtout la faculté et l'exercice des arts magiques. Dans la magie avant le christianisme, avec la riche et variée démonologie orientale, chacune des puissances surnaturelles du mal, était représentée par un Démon spécial à qui il fallait, dans chaque cas, avoir recours pour obtenir son secours. De là la variété et la richesse des formules magiques. Les surprenantes découvertes archéologiques de notre siècle sur les bords du Nil, sur ceux de l'Euphrate et du Tigre, le déchiffrement des hiéroglyphes et des écritures cunéiformes, les travaux de Rougé, Lepsius, Rawlinson et Norris,Layard et Lenormant et de beaucoup d'autres égyptologues et assyriologues illustres, nous ont fait connaître une quantité abondante et variée de formules magiques, de conjurations de démons divers, dans les pays que les traditions greco-latines et judio-arabes nous ont signalés, comme le berceau des arts magiques. Qu'il nous suffise de mentionner les formules trouvées et publiées par Rawlinson dans sa collection Cuneiform inscriptions of western Asia^ et les briques découvertes par Layard, au palais de Koyjundjik, à Ninive, et,
pour leur meilleure étudej'important travail de Lenormant sur Les Sciences occultes chez les Chaidéens. Avec de pareils résultats, tant la connaissance des origines que de l'histoire des arts magiques, repose sur des fondements solides et positifs ^
Peu de superstitions ont une naissance aussi éloignée et ont obtenu une existence aussi durable et aussi universelle que la Magie. Si nous ouvrons TÉcriture, nous verrons la pythonisse d'Endor évoquer l'âme de Samuel, les Mages de Pharaon, chercher à éclipser les prodiges du grand Libérateur du peuple hébreux. Les oracles et les pythonisses de l'antiquité classique, la Magicienne Gircé, le Mage Tirésias ; dans les origines du christianisme, les Rois Mages d'Orient et puis Simon le Magicien; dans les siècles du moyen âge les enchanteurs, les devins, les mages, les sorciers tels que Merlin et Urgande, révèlent bien clairement l'étendue et la persistance de la Magie,chez tous les peuples.
A partir du christianisme, la Magie noire ou infernale (par invocation des démons), pour la
1 Rawlinson, tom II, pp. 17 et 18. Lenormant, le Correspondant, nouvelle série, tom 57, pp. 36-64 et 709-737. Voyez aussi le livre d'Alfred Maury : La Magie et l'Astrologie dans l'Antiquité et au Moyeu âge, Paris, 1860.
distinguer de la Magie blanchej tendant à produire, par se5 moyens naturels, des effets merveilleux en apparence, avait pour souverain et maître exclusif Satan, dont l'aide intéressé ne s'obtenait que moyennant un pacte, où le Démon s'obligeait à procurer au demandant ce qu'il désirait et le demandant, à s'avouer Tesclave du Démon et à perdre son âme.
Gela dit et comme explications préalables nécessaires, il est clair que,dans le drame de Galdéron,le Démon devait être totalement le Satan chrétien. Père du mensonge. Prince des ténèbres, en un mot, l'ennemi du mal pour les hommes,dont il souhaite et recherche la perte par tous les moyens à sa portée. Mais, entre l'intervention dans la légende des Saiutset celle qu'il a dans le drame, il règne des différences importantes. Dans la légende il ne désirait que la perte de Justine, parce que Gyprien lui appartenait déjà et qu'il n'avait pas besoin de l'inquiéter, et, dans le drame, il recherche la perte de l'un et de l'autre, comme nous Tavons déjà dit. Dans la légende, Gyprien figure dès l'abord comme Mage, il n'a donc pas à apprendre la Magie, comme dans le drame, et le Démon n'a pas à y figurer, comme il y figure, en tant que Maître dans des arts magiques. Dans la légende et dans un des récits, il existait en-
tre Cyprien et le Démon un serment par lequel Cyprien s'obligeait à se rendre son esclave, au prix de la possession de Justine; dans d'autres récits, il n'est pas expressément fait mention de ce serment, tandis que, dans le drame, non-seulement ce serment existe, mais il y a encore un pacte et un pacte écrit par Cyprien, du sang de ses veines.
La célébration du contrat diabolique, avec ces formalités, n'appartient pas à la légende, comme nous l'avons déjà dit, ce n'est pas non plus une invention de notre poète ; elle appartient au moyen âge. 11 n'est pas possible de déterminer avec précision l'époque de son origine ; on n'en trouve, dans l'hagiographie chrétienne S aucun exemple antérieur au xiu® siècle. Les monuments poétiques de notre patrie les plus anciens, oii le pacte diabolique figure avec ces caractères, datent de ces temps et ceux que nous connaissons se rapportent également à la légende de Théophile. Ces monuments sont une Cdntiga du Roi Sage, un des Milagros de yuesb'a Seîiora, du. Maître Berceo,et divers récits de nos Santorales non moins curieux^. C'est
1 G. RoskoflF; Geschichte des Teufels ; Leipzig; 1869. L. Ettinûller : Théophilus, der Faust des Mittelalters, Quedlimbarg, 1819.
2 Dans l'appeadice VIII nous insérons intégralement les deux
avec lesdites formalités ou simplement avec un caractère verbal, que le pacte diabolique figurait déjà sur la scène espagnole, aux temps antérieurs à Galdéron. Il en est de même du pacte par amour ^ Les comédies de Saints et non de Saints qui le portent sont sans nombre : Mentionnons entre beaucoup d'autres que nous pourrions citer: Quien mal anda mal acaha, d'Alarcon, et El Esclavo del Demonio, de Mira d'Amezcua.
Passons enfin des personnages à l'action et aux situations diverses par lesquelles cette action se déroule dans le drame.
Cette action commence par nous présenter Cyprien, au moment où, laissant la ville livrée aux fêtes par lesquelles elle célèbre la construction d'un nouveau temple à Jupiter^il se retire dans la solitude d'un séjour agréable pour méditer tranquillement sur le passage de Pline qui l'inquiète. D'argument en argument, de
récits castillans les plus anciens, récits inédits et complètement inconnus jusqu'à aujourd'hui, et qui sont respectivement contenus dans le Santoral et le Flos Sanctorum, manuscrits dont nous avons parlé aux pages 61 et 63 de cette élude et dans 'es notes des mêmes pages.
1 Voyez le très-remarquable Discours sur le Di'ame reli" gieux espagnol avant et après Lope de Véga, de l'illustre critique D. Manuel Canete, discours prononcé dans la Séance pu" blique de l'Académie Espagnole, le 28 septembre 1862.
déduction en déduction, il est sur le point d'arriver à la connaissance de la vérité, quand le Démon interrompt son discours, en se présentant tout à coup sous la figure d'un voyageur qui a perdu, dit-il, le chemin de la ville. Gyprien l'accueille et bientôt il s'engage entre eux une polémique animée sur le passage de Pline, et le Démon reste vaincu, comme il fallait s'y attendre.
Alors, il conçoit le plan infernal de perdre Gyprien, en l'arrachant à l'étude par le moyen le plus sûr, c'est-à-dire, en lui faisant contracter pour la Vierge Sainte, la passion la plus violente et la plus effrénée. La rivalité amoureuse de Lélius et de Florus qui étaient sortis dans la campagne, non loin du parage où était Gyprien, fournit à ce dernier l'occasion d'intervenir et par ce moyen d'aller, comme nous l'avons dit plus haut, chez Justine. Il s'y rend, en effet, remplit sa mission, mais, dès les premières paroles, il avertit que ce n'est pas pour FJorus et pour Lélius, mais aussi pour lui qu'il doit interroger Justine. Gelle-ci répond à tous également, et Gyprien, blessé à l'âme, n'a plus qu'à se retirer, dédaigné et sans espérance. Il se présente de nouveau à Justine, plus tard, il supplie, il insiste, mais en vain : la seule promesse qu'il obtient de la jeune fille chrétienne,
c'est de l'aimer dans la mort, allusion prophétique au futur martyre qui les attend.
Cyprien finit par se rendre à la violence de son amour. La possession de Justine est l'unique objet de ses désirs et,pour l'obtenir, il donnera son âme au Démon. Le Démon accepte l'offre. Alors il s'élève sur la mer une tempête aussi furieuse que celle qui rugissait dans le cœur de Gyprien,et le Démon, qui sur une barque sillonnant cette mer, fait que son esquif se brise dans la tourmente, pour aborder,comme il aborde,sous les apparences d'un naufragé, et se présenter, dans cet état, à Cyprien qui a assisté à tout. Emu de pitié, l'amant infortuné lui offre une hospitalité généreuse que le Démon accepte. La conversation qui s'engage entre les deux tombe naturellement sur les soucis qui affligent Cyprien : alors le Démon fait étalage de ses arts magiques ; il transporte une montagne d'un côté à Tautre, et, au sein de cette montagne, une fois entr'ouverte, il montre Justine endormie, aux yeux de Cyprien pour que, au comble de son délire, ce dernier se résolve, comme il se résoud, à passer un contrat avec le Démon, pour la possession de Justine.au prix de son âme.
Le Démon emploie une année entière pour faire de Cyprien le plus consommé des Mages.
Ce temps passé, et aux approches du jour où le Démon doit tenir sa parole, il redouble ses machinations pour perdre Justine. Avant, il avait agi de manière qu'elle parut déshonorée aux yeux de Lélius et de Florus, par ses ruses infernales et moyennant divers incidents qu'il n'est pas important de relater ici, et qui, finissent par aboutir à la prison avec ces galants. Maintenant, il déploie toute la puissance de la tentation contre Justine. Dans la légende, les tentations sont diverses et variées ; dans le drame,iln'yen a qu'une seule^mais elle est belle et si grande qu'elle les surpasse toutes en grandeur. Ce ne sont pas des rêves et des tableaux honteux ; c'est la nature entière, oiseaux,fleurs, arbres, tout, qui parle d'amour à Justine et qui lui rappelle Cyprien par des voix et des mouvements séducteurs. Situation magnifique oii le poète étale les riches trésors de son imagination puissante.
Justina résiste, Justina vence Con no dejarse vencer.
Ni les moyens déjà employés, ni la présence même du Démon, ni ses discours avec Justine ne parviennent à forcer le libre arbitre de la Vierge chrétienne. Dans les narrations hagiographiques,Justine triomphe du Démon, en fai-
sant le signe de la croix. Caldéron, l'illustre auteur de la Devocion de la Cruz, trouvait sans doute plus grand, dans ce cas, d'opposer vaillamment et directement aux arts magiques le libre arbitre de l'homme. Quand le Protestantisme niait cet arbitre, le poète catholique le proclamait très-haut sur notre scène. On voit aussi dans ce fait, le disciple des Jésuites, champions résolus de cette doctrine *. Les analogies que le drame présente, sur ce point, avec la relation du P. Lucio Ortiz, je les indiquerai dans un autre endroit. Quand, dans notre pays, comme chez toutes les autres nations, les arts magiques ne cessaient d'être en faveur, il était digne que le poète qui dans la Dama Duende et dans El Galan Fantasma, s'était si gracieusement moqué des fantômes et des esprits, nous présentât ici la Magie battue et vaincue, aux pieds du libre arbitre et de la foi, personnifiés dans Justine, comme, bien des siècles avant,la même Magie s'était vue humiliée aux pieds du Sauveur, dans les personnes des Rois Mages.
Le Démon qui ne peut amener Justine là oîi Cyprien l'attend, comme il le lui avait offert, cherche à lui présenter une forme, ayant les
1 M. Morel-Fatio le remarque judicieusement.
apparences de notre héroïne. Cyprien la voit, il court l'embrasser et quand, palpitant de joie, il croit la tenir entre ces bras, il découvre, avec épouvante, que ce qu'il presse n'est qu'un squelette qui s*évanouit,en lui disant que c'est ainsi que sont toutes les gloires du monde. Nous chercherions vainement cet épisode dans la légende, et dans ses divers récits. On a dit que Càldéron Ta pris de la vie de D. Miguel de Maiïara de qui on raconte ce fait : mais on a aussi solidement démontré que Caldéron n'avait pu le connaître, quand il écrivit son œuvre ^ Factice ou adventice, la vérité est que, par cet épisode, Caldéron embellit la légende et augmente l'intérêt de son drame par une situation si belle.
Que l'on considère l'étonnement et le désespoir de Cyprien par un événement pareil. La scène suivante entre lui et le Démon, où ce dernier n'a plus qu'à publier sa défaite et la puissance du Dieu de Justine, et ot Cyprien se convertit à ce Dieu, est extrêmement belle et émouvante.
Chrétien déjà par la foi, Cyprien aspire vivement à effacer par le sang du martyre, la cédule ou contrat infernal qu'il a écrit de son
1 M. Morel-Fatio le prouve aussi.
propre sang. Cette occasion lui est offerte par la persécution, alors décrétée contre les chrétiens,et qui avait déjà fait emprisonner Justine. En présence du Gouverneur et du peuple entier d'Antioche, Cyprien confesse sa foi et il est conduit dans la même prison oh Justine attendait l'heure du martyre. La rencontre des deux amants, qui dès lors peuvent l'être, parce que Justine peut tenir sa promesse de l'aimer dans la mort, ne peut être plus dramatique qu'elle ne l'est dans notre composition.
Dans les anciennes narrations hagiographiques, il s'écoule un assez grand nombre d'années entre là conversion du Magicien, son martyre et celui de Justine ; temps pendant lequel Cyprien est promu aux ordres sacrés et arrive à être évêque, comme Justine finit par être abbesse. Dans les récits castillans imprimés, il n'est fait aucune allusion à ce laps de temps,ni à aucun des faits survenus pendant cette durée. Caldéron est ici d'accord avec eux, comme en beaucoup d'autres circonstances, il fait abstraction de ces détails, ainsi que des diverses épreuves et des divers épisodes du martyre que ces narrations racontent d'une manière si vive et avec tant de détails. De la conversion de Cyprien à sa mort, il n'y a qu'un pas dans le drame : tous les tourments du martyre se ré-
duisent à un seul : la décapitation que nos Saints souffrent avec une joie indicible. Quand, sur la scène, l'échafaud se découvre, les têtes sont déjà séparées des troncs et le Démon apparaît pour publier, par l'ordre de Dieu, sa déroute, la pureté de Justine et les excellences des Saints Martyrs.
Parmi les drames de Saints de Caldéron, il n'y en a qu'un qui puisse, dans l'ordre artistique, rivaliser dignement avec celui que nous achevons d'analyser. C'est, sans aucun doute, El Principe Constante ; divers dans leurs conditions littéraires, ils représentent aussi, par leurs protagonistes respectifs, deux états de Tâme religieuse. Cyprien, c'est l'âme qui recherche la vérité, qui lutte pour la trouver, qui finit par la trouver, en triomphant des épreuves par où il passe. Fernand, c'est l'âme qui, possédant la foi dans cette vérité, la maintient avec une constance invincible, supportant héroïquement, avec calme, toutes les souffrances et la mort même, plutôt que d'hésiter un seul instant dans sa force inébranlable.
Dans le théâtre religieux, tant espagnol qu'étranger, le Magicien Prodigieux peut soutenir la comparaison avec les autres drames les plus remarquables, soit El condenado por desconfiado de Tirso de Molina, soit le Polyeticte de Cor-
neille. Certains ont cru trouver entre ce dernier et le drame de Galdéron des rapports de parenté; mais dans toute la rigueur de la vérité, ces relations sont de tout point arbitraires ; en effet, ni Galdéron n'a pu imiter Corneille, ni Corneille n'a pu imiter Galdéron.
Le Magicien Prodigieux, composé en 1637, précédait de trois ans Polyeucte, représenté, pour la première fois, en 1640, et pareillement, lorsque Corneille écrivit son drame il n'avaitpu connaître le Magicien Prodigieux,qm n'avait pas été encore imprimé et qui ne le fut, pour la première fois, que vingt trois ans après, c'està-dire, en ^663.
El Condenado por desconfiado et El Magico Prodigioso conceptions dramatiques diverses, originales et indépendantes sont, nonobstant, semblables par la profondeur théologique, égales par le caractère essentiellement catholique et anti-protestant chez l'une et chez l'autre, par le simple fait de proclamer si haut la puissance du libre arbitre et de la grâce. Justine et Paul représentent le libre arbitre chez les justes, mais ils en usent d'une manière fort différente. Justine se confie dans l'aide de la grâce ; Paul se défie de ce secours. Voilà pourquoi Justine résiste à la tentation et se sauve, tandis que Paul y cède et se condamne, voilà
pourquoi aussi Justine pourrait s'appeler la Salvada por Confiada, par la même raison que Paul s'appelle el Condenado por desconfîado. Cyprien et Henri, l'un savant, l'autre ignorant, tous deux pécheurs, celui-là par passion, celuici par habitude, mage le premier, brigand, le second, ils personnifient également la puissance souveraine du repentir et ils effacent, de la même manière, par leur sang, leurs fautes passées. On peut dire que ces deux admirables drames sont le compendium du Catholicisme et de l'Espagne du xviie siècle, et qu'en eux se résument les plus grands et les plus beaux traits du drame théologique dans notre patrie.