PUBLICATION. — ÉDITIONS. — TRADUCTIONS. TRAVAUX CRITIQUES
Composée par Don Pedro Caldéron de la Barca, pour la ville de Yepes, dans les fêtes du Saint Sacrement, année de 1637, dit à la lettre le manuscrit original de cette œuvre, conservé à Madrid, dans la bibliothèque du duc d'Osuna et de rinfantado*. Ni Caldéron, ni ses contemporains, ni les archives de Yepes, consultées par d'autres et par ceux que nous en avions chargés, ne nous ont transmis d'autres détails que ceux
1 M. Morel-Falio, loco citato. Schack et La Barrera avaient publié cette note, depuis plusieurs années. Le Sr Hartzenbusch (Tom I, pag. 689 des Comédies de Lope de Xega) disait : Estrenada en Tepes,ano 1637, probablemente et dia del Corpus.
que contient la phrase que noua avons transcrite.
Nous voyons donc par le témoignage de Caldcron et par l'écriture de sa main :
i° Que le Magicien Prodigieux est une œuvre originale qui lui appartient, comme il nous le dit égalementlui-même, quelques années après, dans le Catalogue de ses Comédies qu'il envoie au duc de Veragua, catalogue où il l'insère.
2^ Qu'il l'écrivit en l'année 1637. Dans ledit manuscrit original se trouve la date complète, de l'écriture aussi de Caldéron et dans ces termes : En Md {Madrid) ikde mayo de 1637 afios,
3° Qu'il la composa^ par commission de la ville de Yepes, pour qu'elle y fut représentée. Par ses notes marginales de la pièce même, nous savons qu'elle devait être représentée, non pas dans l'Eglise, mais sur la place publique de ladite ville, sur une estrade élevée au centre, et avec le secours des chars correspondants. Le manuscrit porte l'approbation nécessaire pour être représentée, datée de Madrid, le premier juin 1637,et signée de Juan Navarro Espinosa. C'est une composition commandée, écrite à temps, afin de pouvoir être représentée, avec les licences nécessaires et sans aucune donnée contraire connue ; toutes les probabilités militent donc en faveur de Tacte effectif de la représentation ;
et nous ne savons pas comment, sans preuve aucune pour le démentir, un critique a pu résolument la nier^
4° Enfin, que la représentation devait se faire pour les fêtes du Très-Saint Sacrement. Il est curieux que le même critique auquel nous venons
1 M. Moiel-Fatio.
Nous croyons convenable de reproduire ici la curieuse description de la ville de Yepes qu'écrivait, en 1645, c'est-à-dire, huit ans après la première représentation du Magicien Prodigieux, Rolrigo Mendez de Silva dans sa Poblacion de Espana, déjà citée, chapitre LXIII, fol. 40. En 1654, Yepes devait être plus ou moins la même qu'en 1637. Aussi peut-on regarder la description de Mendez de Silva comme faite aux jours mêmes de la première représentation du drame de Caldéron, Voici comment s'exprime ledit auteur : « Deux lieues, au milieu de vignes et d'oliviers, séparent d'Ocafia la ville de Yepes, aux fortes murailles ; abondante fertilité de vins estimés, fournissant de provisions plusieurs parties de la Castille, donnant également des fruits, d^ l'huile excellente, du pain exquis, de la volaille, des troupeaux, du gibier, elle a mille habitants, quelques nobles, une Paroisse, deux couvents de Religieux, autant de Religieuses ; elle a pour armes sur champ d'azur un lion rampant doré et couronné, sur la bordure cinq écus également d'or que traverse une bande rouge. Des Hébreux la peuplèrent, dit-on, et lui donnèrent le nom de jope en souvenir d'une ville de la Palestine, fondée par Japhet, fils du patriarche Noé, port bien connu dans les lettres Divines et Humaines, d'où est venu par corruption Yepes. Aider ele soupçonne que ce furent de» Phéniciens, mais la première opinion est certaine. C'est là que Saint Precelius, prêcha la Religion du Christ, dans le cours de l'année 2S5 ; il y fut, dit-on, évèque et mourut martyr à Rome.
de faire allusion, et qui n'est autre que M. Morel-Fatio, trouve vague le sens des paroles fêle du Très-Saint Sacrement, quand, eu Espagne, nous savons que nous n'avons et que nous n'avons eu d'autres fêtes spéciales de Saint Sacrement, que celles de la Fête Dieu (Corpus Ghristi).Et, ce qui est encore plus curieux, que, sous cette dénomination, il puisse comprendre aussi un jour quelconque de l'octave de la Trinité K
C'est que l'auteur en question croit, comme chose incontestable, que le jour du Très-Saint Corpus Christi, on ne représentait, en Espagne, d^autres pièces que les Autos Sacramentales et que le Magicien Prodigieux étant une comédie de Saints, il n'a pu se représenter ce jour-là. Pour soutenir son opinion, il s'est vu dans la nécessité de torturer les, mots fiestas del Santisimo SacrameJito, iusqu h. y comprendre celles de la Trinité et de son Octave, au lieu d'entendre les choses dans leur sens propre et naturel, et d'en tirer diverses conclusions: que, puisque Caldéron composa son drame pour les fêtes du Très-Saint Sacrement, qu'il est une comédie de Saints, il n'était pas alors de rigueur, au moins dans certaines vil-
1 Pa-e XLV.
les, de représenter des Autos, mais des comé' dies où se louait et glorifiait le nom et la puissance de Dieu, soit par ses Saints, comme cela se pratiquait depuis les temps anciens, soit par tout autre moyen pieux et tendant au même but.
Il est fort possible que les simples habitants de Yepes aient chargé Caldéron de leur donner, non pas une comédie de Saints, mais un Auto Sacramental et que notre poète qui avait reçu des demandes pareilles de Madrid, de Tolède, de Séville, de Grenade et d'autres capitales, soit pour ne pas en écrire un autre de plus cette année-là, soit parce qu'il croyait mieux satisfaire à leur demande, ait composé une comédie de Saints, à grand spectacle, qui les laissât comblés de joie et pleins d'admiration, comme il dût réellement arriver. Quelles ne durent pas être le trouble et l'étonneraent de ces humbles populations, aux prodiges magiques de Cyprien et du Démon, aux tentations de Justine, aux bons mots de Livie, de Glarin et de Moscou, aux glorieux triomphe des invincibles martyrs ! 11 est possible aussi que la jubilation ait provoqué la libéralité et qu'ils en soient venus à ajouter quelque doublon au prix stipulé.
Yepes, comme d'autres villes et cités de l'Espagne d'alors, ne voulut pas être moins que les
capitales favorisées, pour avoir uqô œuvre que ses habitaDts fussent les premiers à connaître et à applaudir. Emulation noble et féconde I Sans elle et, étant donnée la décadence à laquelle étaient descendues les comédies de Saints, dans la capitale et dans les premières cités, comme nous l'avons vu ailleurs, nous n'aurions peut-être pas aujourd'hui Le Magicien Prodigieux.
La commande fut-elle ou non d'une comédie de Saints ou d'un Auto Sacramental, peu importe pour le fait, la commande seule suffit. Ce qu'il nous importe de dire, c'est que nous ne croyons pas présumable qu'on lui ait donné le sujet, mais que Galdéron l'a choisi librement. Et ce qui nous suffit pour le penser ainsi, c'est le fait incontestable que nos Saints ne sont ni Patrons d'Yepes, ni l'objet d'une dévotion spéciale dans aucune partie de cette ville. Ouvrons au contraire le Sanloral de Tolède, le recueil: Saints de V Impériale cité de Tolède et de son archevêché, à laquelle appartenait et appartient la ville de Yepes, du P. Quintanadenas et nous verrons que les Patrons et les Saints, objet d'une dévotion spéciale à Yepes,sont Saint Quirico enfant, et Sainte Julite, sa Mère, natifs de Yepes, Martyrs à Tarse en Cilicie K De plus, si les
1 Madrid 1651, pag. 52.
Yepins ou Yepiens avaient voulu spécialement célébrer la fête de nos Saints, ils ne l'auraient pas fait le jour en question, mais bien le jour où Yepes, comme l'Espagne, comme tout le monde catholique la célèbrent, c'est-à-dire, le 26 septembre.
Le sujet a donc été spontanément et librement choisi par notre poète et c'est par lui que
eterno sera en el mundo
El Mâgico Cypriano.
Il est à remarquer que Caldéron, qui montre tant de prédilection pour plusieurs autres de ses compositions, telles que La Dama Duende, pdiV exemple, et El Galan Fantasma, quW mentionna plusieurs fois dans d'autres comédies, n'en a pas fait autant pour notre Magicien qu'il ne cite qu'une seule fois. Ce qu'il y a encore de plus curieux, c'est que ce drame n'ait pas été immédiatement édité, ni compris dans les quarante huit pièces qui furent publiées, en quatre parties, du vivant de notre poète, quoiqu'il y eût, dans cette collection, /iwi7 comédies religieuses de notre auteur et, sur ces huit, trois de Saints et d'hommes pieux, savoir : Le Purgatoire de Saint Patrice, le Prince Constant, le Prince de Fe%, appartenant au
même genre que Le Magicien Prodigieux. Ce dernier parut, pour la première fois, en 1663, dans la Partie vingt de comédies variées, jamais imprimées, composées par les meilleurs esprits de l'Espagne, avec autres deux compositions attribuées à notre poète, et dont les auteurs sont inconnus *. Les différences que présente le texte publié dans ce recueil avec le manuscrit original sont telles qu'elles expliquent bien que l'auteur ait pu, neuf ans après, dire de cette comédie et de toutes les comédies publiées jusqu'alors, qu'il ne les reconnaissait pas pour les siennes *. Le fait est que, malgré ces déclaralions, son ami Véra Tassis, après la mort de notre poète, loin de suivre l'original, suivit ce dernier texte dans la Partie sixième, des comédies de Caldéron ^, texte qui a été ensuite adopté, même après la publication du manuscrit original, faite il y a quatre ans, et certainement dans une magistrale édition critique par M. Merci Fatio*.
1 Ce sont ; El rigor de las desdichas et Mudanzas de fortuna et Saber desmentir sospechas.
2 Caldéron Ini-méme, dans le Prologue de la Partie qvatrièrae de ses comédies qui fut publiée, pour la première fois, en
3 Madrid, Francisco Sarr, année 1682. C'est la huitième des douze que contient cette Partie.
4 Postérieurement à l'édition de Morel-Fatio, nous savon»
Le nombre des éditions du drame de Caldéron données jusqu'à aujourd'hui monte à vingt-deux, sept antérieures à notre siècle et quinze lui appartenant, et, ce qui paraîtra plus étrange et plus curieux, onze ont été faites en Espagne et orize à l'étranger ^ Si des éditions nous passons aux traductions, nous verrons que ces dernières datent toutes également de notre siècle, que la première fut la traduction allemande de Gries,en 1816 ; que le nombre de celles que nous connaissons s'élève à onze sur lesquelles, trois sont allemandes, celles de Gries, Bârmann et Richard, et Lorinser: trois françaises, dont deux en prose, des illustres hispanophiles Puymaigre et Latour, et une en vers, du comte Lafond : quatre anglaises, de Shelley, J.
qu'il s'est donné deux autres éditions, en Espagne : l'une dans la collection des Œuvres dramatiques choisies de Caldéron.ipabliée par l'Université de Salamanque. (Salamanque, Sébastien Cerezo 1881, pp. 161-239), et l'autre dans le Teatro selecto du même Caldéron, tom. I, pp. 211-328, de la Bibliothèque Classique (Madrid, Luis Navarro, éditeur, 1881).
1 Pour la connaissance détaillée de ces éditions, il faut consulter la Bibliographie raisonnée de Morel-Fatio qui accompagne la sienne. A toutes ses éditions on doit immédiatement ajouter les deux que nous mentionnons dam la note précédente.
Nous, traducteur, nous disons, en outre, que les jugements qu« M. Morel-Fatio porte sur les éditions qu'il cite ne doivent être acceptés que sous bénéfice d'inrentaire.
H., Mac-Carthy et Fitzgerald, et une suédoise de Théodore Hagberg^
Mais cette œuvre a été non-seulement publiée et traduite, mais aussi étudiée dans des travaux tant spéciaux que généraux'.Et comme
1 Voyez la Bibliographie déjà citée de Morel-Fatio. Des trois traductions allemandes du Magicien Prodigieux, Morel-Fatio ne connaît et ne mentionne que celle de Gries : il y en avait cependant deux autres antérieures à son travail^ celle de Barmann et Richard et de Lorinser, comme l'avait finement observé déjà E. Sleugel dans la critique qu'il fit du livre do Morel-Fatio dans Jenaer Literaturzeitung, 1877, p. 724. Quant aux traductions anglaises, totales ou partielles, Morel-Fatio oublie celle d'Edward Fitzgerald, publiée avant son livre et que nous avons vu citée dans le Catahgue of the spanish library and of the portuguese books bequeathed by George Ticknor to the Boston library... by James Lymann Withney... Boston, 1875, p. 54.
2 Les uniques travaux de quelque importance publiés jusqu'ici sur ce drame, à l'exception de ceux que nous avons déjà mentionnés appartiennent à l'Allemagne. Ce sont ceux de Rosenkranz : Ueber Calderonis Tragodie vom Wunderthatigen Magus, sur la tragédie du Magicien Prodigieux de Caldéron, Halle 4829 ; Leipzig 1836 ; de Carrière ; Caldéron s ^yunderth&tigen Magus und Goethe's Faust. Le Afagicien Prodigieux de Caldéron et le Faust de Gœthe : Braunschweig, 1876.
Le poète et littérateur distingué Edmond Dorer, a publié un intéressant catalogue de la littérature caldéronienne en Allemagne, catalogue qui porte pour titre : Die Calderon-Literatur in Deutschland, Bibliographische Uebersicht von Ed. Dorer. Leipzig, W, Friedrich, 1881. Ce Bibliophile est le même qui comme poète a obtenu le prix de l'Académie Espagnole, au concours de Berlin. Il est l'auteur d'un curieux opuscule intitulé :
si tout cela était encore trop peu, en 1836, justement deux siècles après sa première représentation dans la ville de Yepes, elle était jouée sur lin des premiers théâtres d'Allemagne, sur la scène de Diisseldorf, par les soins de Charles Immermann, qui nous a conservé le souvenir de cette représentation, de celles qui la suivirent, et du succès extraordinaire qu'elles obtinrent 1. En échange, dans notre Espagne, au moins dans le cours de ce siècle, elle n'a été représentée qu'une seule fois, en -1876, à Madrid, au théâtre du Cirque, elle ne l'a pas été depuis ; elle ne figure même pas sur laliste de celles qu'on annonce comme devant être mises en scène, pour les fêtes du second centenaire du grand poète ^.
Gœthe und Caldéron. Gedenkbhtter zur Calderon-feiér. Leipzig, W Friedrich, 1881.
Un travail qui est par-des«us tout digne d'une mention des plus spéciales est celui qup publie en ce moment le professeur de Gratz, notre ami le D"" Hugo Schuchardt. dans V AUgemeine Zeitung d'Augsbourg, sous le titre de Neueste deutsche Caldéron-Literatur, dont les deux premiers articles correspondent aux 12 et 19 juillet, 1881.
1 Memornbilien von Karl Immermann, Zweiter Theil, Hambourg, 1843. p. 219. Hartzenbusch (tom IV des comédies de Caldéron p. 707), a publié la traduction du passage d'immermann relatif à ces représentations^ traduction faite par D, Heriberto Garcia de Quevedo.
2 En effet. Le Magicien Prodigieux n'a pas été représenté
De ce que nous avons dit jusqu'ici, il se dégage bien clairement que la gloire de la renaissance du Magicien Prodigieux appartient entièrement à notre siècle. Et il est juste de le dire, cette renaissance comme celle du théâtre entier de Caldéron, est l'œuvre principale et presque exclusive de l'Allemagne. La justice nous oblige à le reconnaître, et la gratitude, à le publier. Par suite de nos malheurs, de l'esprit étroit du néo-classicisme alors régnant, le fait est que, pendant qu'en Espagne, on lisait à peine, non pas seulement Le Magicien Prodigieux mais même le théâtre de Caldéron, pendant que les donneurs de préceptes, des poètes, des critiques que nous ne mentionnerons pas traitaient avec dureté et avec injustice passionnée les œuvres de notre poète, oubliant que, si l'illustre Luzan y avait rencontré des défauts, il y avait trouvé aussi des qualités éminentes, une nation étrangère, le pays qui, au nombre de ses gloires, compte la création scientifique de
dans les fêtes du centenaire, quoique nous ayons fait, pour notre part, tout ce qui nous a été possible, afin d'obtenir cette représentation. Nous l'avons indiquée à la Junte directrice du centenaire dont nous avions l'honneur de faire partie, lors de la discussion du programme des fêtes, ainsi que d'autres pièces de Caldéron qui n'ont pas été remises en scène, en Espagne. L'unique drame qui a été de nouveau représenté, c'est la Hija del Aire, La fille de l'air, qui plaisait tant à Goethe.
l'Esthétique philosophique, de la philologie comparée et de la critique historique, l'Allemagne, enfin, avait entrepris la généreuse tâche, dont on n'a jamais été bien reconnaissants,d'écrire la première Histoire de notre Littérature, avec Bouterveck; de nous faire connaître, avec Grimm, Depping et d'autres, notre Romancero, et, avec Lessing, Schlegel et d'autres, notre grand théâtre.
Dès ce moment, le théâtre de Caldéron a été connu et apprécié, comme il le mérite. Les traductions des comédies de notre auteur faites par Schlegel, Gries, Malsburg, Immermann etc. ; leur magnifique édition complète sortie des presses de Leipzig par les soins de Keil, et sous la protection de Charles Frédéric, grand duc de Saxe-Weimar et Eisenach ; les représentations qu'elles ont méritées sur les théâtres de Weimar, de Dûsseldorf et autres ; les applaudissements que leur ont accordés les poètes les plus éminents, tels que Goethe et Schiller, ont préparé à notre poète la plus glorieuse et la plus heureuse des renaissances.
LE MAGICIEN PRODIGIEUX ET LE FAUST DE GOE- THE. — RELATIONS QUI S'ÉTABLISSENT ENTRE CES DEUX OEUVRES. — LEUR EXAMEN COMPARATIF. — CONCLUSIONS QUI SE DÉDUISENT DE CETTE COM- PARAISON.
Dès l'instant même que la patrie du magicien Faust connut le magicien Gyprien, les érudits commencèrent à associer ces deux noms et à rechercher les relations qui ont dû exister entre l'un et l'autre, tant dans le champ de THistoire que dans le domaine de l'Art. Faust et Gyprien se trouvent dès lors unis, tant dans les études relative? au drame de Galdéron que dans celles qui concernent l'œuvre du poète de Francfort.
A l'imitation de l'Allemagne, en France, en Angleterre, en Hollande, en Portugal et dans
d'autres nations d'Europe etd'Amérique,comme dans notre Espagne même, ceux qui ont écrit sur Le Magicien Prodigieux, ont également discouru, avec plus ou moins d'étendue, sur les rapports de cette pièce avec le poème de Goethe ; et cotte habitude a fini par devenir si générale et si courante qu'aujourd'hui on ne concevrait pas un écrit relatif au drame de Caldéron oti Ton laisserait de rappeler à l'instant même le poème de Gœthe, soit pour parler de ressemblances, soit pour parler de parenté entre les deux œuvres. Elle serait longue, la liste des auteurs que nous pourrions produire ici pour corroborer notre assertion : il nous suffira de mentionner entre autres noms, en Allemagne, ceux de Koberstein et de Rosenkranz, qui passent pour avoir les premiers posé ces questions, et ceux de Carrière et Dorer les plus modernes, que nous connaissons, les avoir traitées* ; en Franfe,Philarète Chasles *, aux États- Unis d'Amérique, Ticknor^; en Suède et en
1 Rosenkranz, Carrière, et Dorer déjà cités, Koberstein : Ueber das wahr Scheinliche Al ter und die Bedeutung des Gedichtes vom "Wartburger Kriege. NaumLurg, 1823, pp. 55-58.
2 Etudes sur l'Espagne.. . % VII. Le docteur Faust en Espagne, pp. 59-74. (Paris, Amyot 1847.)
3 Ticknor, dit seulement que Le Magicien Prodigieux nous rapp 'lie immé Jiatement le Faust de Goethe, comme s'il y
Hollande, Hagberg et Putman * ; en Portugal, Théophile Braga et Joaquin Vasconcellos ' ; et chez nous successivement Ochoa, Ayala et d'autres^.
Les doctrines que ces écrivains et beaucoup d'autres auteurs ont soutenues, relativement aux rapports du Magicien Prodigieux avec le
avait entre l'un et l'autre ouvrage de véritables analogies. Voyez tom II, page 399 de la traduction française par J. Q, Magnabal (Paris, Hachette, 1870.)
1 Putman : Studiën over Calderon, pp. 262-490 (Utrecht, J. L. Beijers 18S0.) Dans ce même livre il est question de celle de Hagberg que nous n'avons pu consulter,
2 Vasconcellos déjà cité ; Théophile Braga, Estudos da Edade média. Lenda do Doutor Fausio, pp. 89-114 (Porto et Braga 1870.) Du même auteur: Formaçao da lenda do Fausto dans 0 Positivismo , tom I, p. 213. Sur ce dernier travail, chez nous, Sanchez Merino a traité. El Fausto antes de Gœthe dans la Revue d'Andalousie, tom XVI, p. 177, et tom XVII, p. 97.
3 Ochoa, Tesoro dol Teatro espafiol. (Paris, Baudry. 1838), repousse la parenté, mais non les ressimblances entre les deux ouvrages. Ayala : Discours prononcé devant V Académie espagnole, dans sa réception publique, le 25 mars 1870, après avoir indiqué ce que Corneille et Molière durent à Calderon ajoute : En el Magico Prodigioso, esta el Fausto de Gœthe, p;iro1fs par lesquelles il semble indiquer clairement que l'œuvre de l'auteur allemand se fonde sur la pièce du poôte espagnol.
Comme eux, les Srs Revilla et Menendez Pelayo, dans les travaux ci-dessus mentionnés, maintiennent également les rapports et les ressemblances du poème de Gwthe avec le drame de Calderon.
Fausty ne peuvent être plus différentes, ni plus contradictoires qu'elles le sont, au point de régner, comme il y règne en réalité, la plus complète anarchie, la confusion la plus absolue d'a\-is et d'opinions. Tels trouvent, entre l'une et l'autre œuvre,des liens de parenté; tels, au contraire, de pures ressemblances artistiques ; et de la même manière, sur ces ressemblances, pendant que les uns croient qu'elles n'existent que dans quelques éléments, d'autres vont plus loin et assurent qu'elles existent non-seulement dans ces éléments, mais encore entre les sujets mêmes des deux conceptions. Cette disparité, nous la verrons également exister entre les partisans de la parenté des mêmes conceptions; en effet, tandis que les uns l'établissent, pour ainsi dire, en ligne directe et d'ascendant à ascendant, de père à fils, supposant l'œuvre de Goethe fondée sur celle de Caldéron, d'autres, d'une manière toute différente, la soutiennent en ligne oblique, et même encore à des degrés divers ; toutefois, il y en a qui les conçoivent inspirées d'une même source, d'une même légende, et d'autres qui soutiennent qu'elles ont pour base des légendes différentes entre elles,mais dérivées d'une même source.
Devant une confusion si étonnante, en pré-
sence de ce véritable chaos d'opinions, il est temps que la critique impartiale rétablisse la vérité perdue dans ce labyrinthe embrouillé.
L'Académie Royale d'Histoire a donc pris une bonne résolution en ouvrant, à l'occasion du second Centenaire du grand dramaturge espagnol, un concours public sur un point si transcendant et d'une si haute importance.
Entrant donc en matière, nous commencerons par dire que toutes les opinions ci-dessus exprimées, malgré leur diversité, s'accordent également cependant sur un même principe, ont pour fondement une même affirmation, c'est que, entre Le Magicien Prodigieux de Caldéron et le Faxisl de Gœthe, il existe des ressemblances artistiques essoctielles. Les divergences se trouveront donc dans l'extension plus ou moins grande que les uns et les autres attribuent à ces ressemblances, et dans les causes et les explications qui les supposent. Mais le point de départ est le même pour tous, et ce point est, nous le répétons, l'existence réelle et positive de pareilles ressemblances. C'est pourquoi nous devons commencer nos investigations par l'examen de cette existence qui, par les motifs que nous avons exposés, est rigoureusement la question des questions, la question fondamentale et la première.
Existe-t-îl en réalité des rapports essentiels et exclusifs entre le Faust et Le Magicien Prodigieux ? La vérité est que jusqu'ici ces rapports se sont établis sur des arguments concluants à première vue, et qui, examinés avec quelque attention, ne suffisent pas pour produire une véritable conviction. Faust est, dit-on, un magicien comme Cyprien ; il aime Marguerite.comme celui-ci aime Justine ; de même que le martyr d'Antioche,il fait un pacte avec le Diable pour la possession de Marguerite.comme Cyprien, pour celle de Justine, au prix de son âme. Supposons un moment qu'il en soit ainsi ; nous ne savons pas alors, comment cela peut suffire pour établir des ressemblances essentielles, et encore moins des ressemblances spéciales et particulières entre ces deux compositions, rese^emblances telles que certains critiques en déduisent immédiatement des liens de parenté et des plagiats. Il existe, en effet, beaucoup d'autres pièces avec lesquelles les deux œuvres en question offrent une ressemblance égale ou analogue, par exemple, El Esclnvo del Demonio, Quien mal anda mal acaba, citées plus haut, et tant d'autres où nous voyons également un pacte avec le Diable, pour amour. Pour que ces ressemblances soient réellement essentielles et exclusives, il faut que Faust et Cyprien se ressemblent, ainsi que Jus-
tine et Marguerite, le Démon etMéphistophélès, et que ceCte ressemblance existe aussi dans les situations, dans les développements de ces deux œuvTes,en un mot,que le sujet de l'une réponde intimement au sujet de l'autre.
En est-il ainsi ? Le sujet de Faust et celui du McKjicien Prodigieux se répondent-ils de la même manière ? Aucunement.
Le sujet de Goethe c'est la peinture achevée delà nouvelle vie d'un vieux et savant docteur, qui, chargé d'ans et de savoir, pense au suicide comme terme de ces jours, et qui, tout à coup, entendant les chants que lajeunesse consacre à la Pâque fleurie, ressent un désir effrénée de vivre et de jouir et qui, pour sa réalisation, n'hésite pas à vendre son âme à Méphistophélès. Rajeuni par lui, et en sa compagnie, Faust se lance dans une série d'aventures que. le poète nous décrit successivement jusqu'à la fin du poème. Dans le cours de cette œuvre, nous verrons le docteur et son inséparable compagnon, tantôt dans la taverne de la grotte d'Auerbach,à Leipzig, buvant et plaisantant, tantôt pratiquant la sorcellerie, soit dans les palais impériaux, soit dans la Nuit de Walpurgis,ou nuit du sabbat classique de la sorcellerie ; tantôt en Allemogne, tantôt à Sparte, ou en plusieurs autres endroits, voyageur infatiga-
ble, aventurier perpétuel qui aime ici Marguerite, là Hélène et qui de cette manière intervient dans beaucoup d'autres épisodes, où il est toujours le protagoniste ^ « Vous me demandez, disait Gœthe à son ami Eckermann^ quelle pensée j'ai voulu incamerdans mon Fausfî Comme si je le savais ! Comme si je pouvais me le dire à moi-même ! Depuis le ciel, à travers le monde, jusqu'à l'enfer, voilà une explication. Or, ce n'est pas là l'idée, mais la marche de l'action^. »
Parmi ces épisodes, et seulement comme un épisode entre tant d'autres, avec l'unique différence de l'avoir plus allongé que les autres, le poète, au détriment de la symétrie du poème, fait figurer l'amour de Faust pour Marguerite. Malgré la beauté et, à cause de son caractère épisodique, cet amour peut être supprimé du poème, sans que cette suppression change en aucune manière le sujet, la conception totale de l'œuvre. C'est comme si dans l'histoire de l'ingénieux Hidalgo de la Manche nous suppri-
1 Nous n'avons pas cru nécessaire d'exposer longuement le poème de Gœthe. Il nous suffisait pour l'objet que nous nous proposions de déterminer clairement le caractère général de sa composition et, pardessus tout, le caractère véritable qu'il présente, de poème d'aventures.
2 Eckermann Gesphrache mit Gœthe. Conversations avec Gœthe ; Leipzig, 1836, et Magdebourg. 1848.
mions quelqu'une de ses aventures, quelque intéressante quelle soit, nous n'altérerions pas pour cela la nature ni le développement de l'immortel roman de Cervantes. 11 en arriverait de même dans tout autre poème, dans tout autre drame ou tout autre roman d'aventures. Mais que, dans le Magicien Prodigieux, on supprime l'amour de Cyprien pour Justine, et nous aurons détruit par sa base la comédie de Caldéron dont cet amour est l'âme véritable. Comment donc, veut-on établir une identité ou une parenté quelconque, entre le sujet des deux compositions? Entre le jeune philosophe d'Antioche dont la pensée est la recherche de Dieu, et le sceptique et vieux docteur allemand dont le désir est la vie et la jouissance, qui y a-t-il, que peut-il y avoir de commun ? Entre l'un qui pour obtenir une nouvelle vie, et l'autre qui pour obtenir la femme aimée, vend également son âme au démon, qu'y a-t-il de semblable que la formalité du contrat? En eflét, une des erreurs les plus graves qui se commettent sur ce point, c'est d'oublier que, quand Faust aime Marguerite et qu'il veut la posséder, il ne conclut avec le Démon aucun pacte spécial, comme Cyprien lorsqu'il aime Justine. Faust, avant de connaître Marguerite, avant d'être même rajeuni, avant de commencer sa vie nouvelle et
pour l'obtenir, signe avec Méphistophélès son pacte unique, sans même soupçonner que Marguerite existe. Qui y a-t-il donc de commun ou de semblable entre le pacte de Faust et le pacte de Cyprien ? La même différence radicale qui existe entre l'un et l'autre personnage et l'objet si divers qui les conduit au pacte.
Goethe a écrit et publié son poème avec de longues intermittences et par parties successives, de l'année 1790 jusqu'en 1831 ; cette circonstance a pu faire que ceux qui ne connaissent que la première partie ou qui ne s'attachent qu'à elle seule, réduisent à elle le Faust tout entier, et à l'épisode de l'amour de Faust pour Marguerite, le sujet total de l'œuvre, sans faire attention que Gœthe lui-même, en publiant la première partie, l'a intitulée : « Un fragment de la composition générale, fragment dans lequel le sujet n'est pas non plus et ne pouvait- pas être le sujet particulier d'un de ses épisodes, Tamour de Faust pour Marguerite ^))
1 Doctor Faust. Trauerspiel. Ein Fragment. Aechte Atisgabe. — Docteur Faust. — Poème tragique. Un fragment. — Huitième édition, Leipzig. Goschen, 1790. La première partie on le premier Faust, dans la forme actuelle, parut, en 1807, à Stuttgart, sons le titre de Faust, Tragédie. On a beaucoup écrit sur la formation de Faust, mais le travail le plus complet jusqu'ici est celui que publie, dans son édition critique
On pourrait penser que, si ce n'est pas le sujet général da Faust de Gœthe, ou même le sujet de la première partie, c'est du moins le sujet spécial de l'amour de Faust pour Marguerite qui présente des rapports particuliers avec le sujet du Magicien Prodigieux. Pour notre part, nous n'hésitons pas à affirmer résolument que nous ne trouvons de semblables relations ni entre l'un et l'autre sujet, ni entre les personnages, ni entre leurs situations respectives. Cet épisode constitue, dans l'ord^-e chronologique, la troisième aventure de Faust rajeuni. La première, c'est celle de taverne de la grotte d'Auerbach ; la seconde, celle des premières ensorcelleries du docteur. Faust voit dans la rue Marguerite qui passe ; il s'éprend d'elle, et il prie Méphistophélès de s'entremettre dans cet amour pour qu'il obtienne la possession de la jeune fille. Méphistophélès a recours à un écrin de bijoux pour intéresser le cœur de Marguerite qui, pauvre et peu accoutumée à de pareils cadeaux, se laisse éblouir à leur vue. Faust et Marguerite finissent par se parler et par se voir dans la maison d'une voisine appe-
de cet ouvrage, K. J. Sehrœr. Faust von Gœthe, mit Einleitung und fortlaufender Erklaerung. Le Faust de Gœlhe, avec introduction et notes explicatives. — Première partie. Heilbronn, Henninger, 1881.
— isolée Marthe, et finalement, la malheureuse jeune fille perd le meilleur de ses bijoux naturels. Un enfant à qui elle donne le jour, elle TétoufTe de ses mains, pour cacher sa honte ; Valenlin son frère, périt dans un duel avec Faust ; sa mère, prend un breuvage que lui donne sa fille infortunée, et elle s'endort du sommeil d'oii jamais on ne s'éveille. Arrêtée bientôt, la pauvre Marguerite ne veut pas accepter la fuite que son amant lui offre, mais expier ses crimes sur l'échafaud et dans un juste châtiment; belle situation qui nous rappelle la situation semblable de notre Henri, dans la pièce El Condenado por desconfiado, sans que cette ressemblance doive pour cela s'attribuer à d'autre cause qu'à de pures coïncidences, puisqu'il n'est pas établi que Gœthe ait connu cette œuvre.
Maintenant, nous le demandons, qu'existet-il de commun ou de semblable entre le sujet de cet épisode et le sujet du Magicien Prodigieux ? Entre l'amour de Faust et de Marguerite et l'amour de Justine et de Gyprien ? Qu'y a-t-il dans les situations? Entre les personnages de l'une et l'autre composition ? Il paraît incroyable qu'on ait voulu trouver des ressemblances là où il n'existe que des différences, et des différences en tout point radicales ! Et que
l'on considère que nous n'avons pas parlé encore de celles qui séparent le Méphistophélès de Goethe et le Démon de Galdéron. Ce dernier, c'est le Satan du christianisme, l'ennemi mortel de l'homme dont il trame la perte, avec ardeur, par tous les moyens possibles, arrêté par les seules limites que lui tracent la puissance divine et le libre arbitre humain. L'autre, c'est la personnification, implacable et glaciale, d'un scepticisme invraisemblable, celui gui nie tout, comme il se définit lui-même, espèce d'encyclopédiste du siècle dernier, sans élévation, sans angoisses, qui s'entretient à faire le mal même, sans le plaisir de le faire et qui aime à voir de temps en temps le Vieux Père, qui a Vamabilité de parler humainement avec le Diable.
Enfin, les conséquences qui se déduisent de l'une et l'autre composition ne peuvent être plus opposées. Dans le drame de Galdéron et dans la personne de Justine, le souverain pouvoir du libre arbitre ; dans l'épisode de Faust et dans la personne de Marguerite, la fatalité des passions humaines ; dans Faust et dans Gyprien, respectivement, vivre coûte que coûte; mourir, si l'on meurt pour la vérité. Gelui-ci est un païen qui se fait chrétien ; celui-là un vieux chrétien qui tombe dans le paganisme.
Par cette étude comparative de l'épisode de
Goethe et de la comédie de Caldéron, la question proposée se trouverait terminée, si nous ne croyions pas, comme nous le croyons, convenable de montrer dans la sphère des faits, les mêmes affirmations que nous avons soutenues dans celle de l'art et des doctrines, en prouvant jusqu'à l'évidence que Goethe ne s'est pas inspiré, ou n'a pu s'inspirer de l'œuvre d'un poète qu'il n'a connu que des années après avoir écrit et publié la première partie de son Faust. Fort heureusement nous pouvons préciser la date où le poète de Francfort commence à connaître les œuvres du poète de Madrid ; ce n'est pas par des conjectures, ni par des citations d'autres auteurs, mais par le canal le plus sûr de tous, par le témoignage de Gœthe. La connaissance de Caldéron fut pour lui si agréable et si exceptionnelle, cette date eut pour lui tant d'importance, qu'il dût la consigner, avec une mention spéciale, dans les éphémérides de sa vie. Il écrivait, en l'année 1802 : « fai encore à dire que cette année nous commençons (il parle de Schiller et de lui) à coîuiaître Caldéron, dont les premières œuvres magist7^ales nous ont rempli d'étonnement^. » Quelques années après, en
1 Goethe : Wahrheit und Dichtung, année 1802. Il faut dire aussi que lorsque Gries pubiia, en 1819, sa traduction du Magicien Prodigieux, ayec d'autres comédies de Caldéron, Goethe
1821, il nous raconte comment il continuait l'étude de Caldéron et il avoue ingénument que non-seulement il l'étudiait, mais encore qu'il s'appropriait tout ce qu'il pouvait de notre poète. Entendons-le : « J'ai lu deux pièces de Caldéron qui ni intéressent sous divers points de vue. Une chrestomathie que nia procurée M. Perthes m'a servi beaucoup, je me suis approprié ce que j'ai pu, mais, peu versé dans le maniement de la langue, je me suis heurté à de nombreuses difficultés • . ))
Maintenant donc, vu l'admiration sincère de Gœthe pour Caldéron, admiration qu'il manifeste également dans d'autres passages de ses œuvres ; étant donnée aussi l'ingénuité avec laquelle il nous raconte que, non-seulement il étudiait ses pièces, mais encore qu'il se les assimilait le plus possible, est-il présumable, en réfléchissant droitement que, s'il avait connu le Magicien Prodigieux et surtout s'il avait dû
fit l'éloge de ce volume, dans nn article sur la Hija del Are de notre poète. S'il avait dû des inspirations au Magicien Prodigieux, il n'aurait assurément pas manqué de le dire dans cet article. Quel est celui qui doit beaucoup, mais beaucoup, à Gœthe, c'est Caldéron. parce que le poète de Francfort a contribué à sa gloire en Allemagne. C'est là ce qui ne doit jamais s'oublier.
1 Gœthe ; déjà cité : Dans Porchat tom X, p. 326.
quelques inspirations à ce drame, il ne l'aurait pas déclaré de la même manière ?
Mais, comment Goethe devait-il s'inspirer de la pièce de Galdéron, si, à la date antérieure de beaucoup à celle oh il connut notre poète, trente-deux ans avant, en 1770, il avait conçu le projet de son Faust, si, en 1774, il en avait écrit les premières scènes, et si, enfin, en 1790, il avait déjà publié la partie ou fragment qui contient les amours de Faust et de Marguerite. C'est donc à d'autres sources que Goethe s'inspirera et pour rendre notre étude encore plus complète il sera bon de les préciser, brièvement soit, mais avec toute la clarté nécessaire.
SOURCES DU FAUST DE GOETHE. — LA LÉGENDE DU DOCTEUR FAUST : SON HISTOIRE. — SES RAPPORTS AVEC d'autres LÉGENDES. — LA LÉGENDE DE FAUST ET LE POÈME DE GOETHE. — LE FAUST ET LE MAGICIEN PRODIGIEUX. — CALDÉRON ET GOETHE.
La littérature moderne compte peu d'ouvrages qui aient obtenu une réputation égale à celle oii est arrivée l'œuvre de Gœthe, comme l'attestent les nombreuses traductions * et les
1 Les tradnctions en castillan qae nous connaissons et qu'il est curieux de citer ici sont le* suivantes :
I" Faiist, poème de Goethe, traduit par Francisco Pelayo Briz. Barcelone, Lopez, 1864, gr. in-8'.
2® Une traduction anonyme publiée dans La Abeja. Tom IV. (Première partie.)
3» Gœthe. Faust, traduit par José Casas Barbosa, première partie. Barcelone, 1868.
abondantes études faites sur elles, dans toutes les langues d'Europe *. Très-peu aussi ont été l'objet de jugements plus divers, tant en ce qui touche à ses mérites artistiques qu'à ce qui regarde ses sources immédiates et directes.
Sur ce dernier point, qui est le point unique qu'il nous appartient d'examiner ici, l'opinion commune des érudits trouve ces sources dans la Saga ou légende du docteur Faust, légende populaire en Allemagne et bien connue dans toute l'Europe, quand le poète de Francfort composa son poème. Mais, quant à cette légende, à ses origines, à son développement historique,
4» Faust : magnifique édition avec planches, par English y Gras.et Prologue du S' Valera. Madrid, 1878.
5* Une traduction en vers, par D. Théodore Llorente. Divers morceaux en ont paru dans plusieurs Revues. On dit qu'elle sera bientôt imprimée toute entière et dans une édition tonte spéciale. Nous n'hésitons pas à affirmer que cette traduction sera en tout point digne de Gœthe, étant donnés les qualités poétiques et les talents extraordinaires de traducteur du S' Llorente.
1 Ludwig von Lancizolle a publié un intéressant Catalogue bibliographique des œuvres écrites par Gœthe et sur Gœthe t Uebersicht der wichtigsten Scriften von und ûber Gœthe. — Berlin, Verlag der Nicolai'schen Buchhandlung, 1857, — Quant aux écrits espagnols, les plus importants qui méritent une mention spéciale, outre ceux que nous avons déjà nommés, il nous faut citer les Essais critiques du S"" Gonzalez Serrano, /'Madrid, English y Gras 1878,^ et las articles qui se publient dans la Revue illustrée.
ce sont autant de questions sur lesquelles les doctes diffèrent excessivement dans leurs écrits. Il y en a qui soutiennent que la légende de Faust est une légende originale, indépendante de toute autre, qui naît et se développe aux jours de la Réforme ; il y en a qui, au contraire, lui assignent une plus haute antiquité et qui l'identifient en même temps avec la légende de Théophile, avec celle de Cyprien, avec tous les récits où figurent le contrat diabolique et les puissances magiques. Pour ces auteurs, toutes ces légendes ne sont autre chose que des phases historiques et nationales d'une même légende, la légende de Faust. Théophile, dit-on, c'est le Faust italien, comme Cyprien est le Faust espagnol ; ce sont les incarnations distinctes du même type, du même personnage, des devanciers et des précurseurs du Faust germanique ; leurs légendes ne sont, par conséquent, que des parties d'une seule et unique légende. Cela dit, il nous sera facile maintenant de comprendre comment Lewes, comment Vasconcellos, comment Théophile Braga, ainsi que nous l'avons remarqué dans le second chapitre de ces études, ont pu dire que Le Magicien Prodigieux avait pour base la légende de Faust. De la même manière et par un égal procédé nous pourrions dire nous autres que, si les lé-
gendes de Cyprien, de Théophile et de Faust ne sont pas des légendes indépendantes, mais des parties et des aspects divers d'une même légende, et si celle-ci doit recevoir un seul nom, elle devrait, avec plus de droit, et avec plus de propriété, porter le nom du plus ancien personnage, plutôt que celui de Faust, le personnage le plus moderne de cette légende ; par conséquent, elle devrait s'appeler non pas légende de Faust, mais Légende de Cyprien. Arrivés à ee point, de même que ces auteurs disaient que Le Magicien Prodigieux est fondé sur la légende de Faust, de même nous dirions, nous autres maintenant, que le Faust de Gœthe a pour base la légende de Cyprien.
Or, rien n'est plus loin de la vérité que de semblables suppositions. La légende de Cyprien, celle de Théophile et celle de Faust ne forment en aucune manière des parties diverses d'une même légende, quel que soit le nom par lequel on veuille la désigner. Mais ce sont trois légendes complètement indépendantes, sans aucune véritable parenté ni historique, ni artistique, et, qui plus est, sans relations, ni ressemblances réciproques essentielles, sans même les rapports extérieurs et secondaires du pacte diabolique, comme on le croit généralement. En effet, dans la légende de Cyprien,
comme nous l'avons vu, un pacte pareil n'existe paSjdans celles de Théophile et de Faust (celleci dans des temps postérieurs à sa formation, comme nous le verrons), où. figure le pacte diabolique, ce pacte est complètement distinct, dans Tune et l'autre légende : dans celle de Théophile, il est conclu par suite de l'ambition qu'il éprouve de remplir de nouveau le Vicariat ecclésiastique qu'il occupait auparavant, dans celle de Faust, par la soif de science et de plaisirs ^ Lors même que, dans toutes ces légendes, il y aurait également la ressemblance du pacte diabolique, cette ressemblance ne suffirait jamais pour établir entre elles aucune parenté, encore moins un lien spécial qui pût les faire considérer comme des parties d'une môme légende. Nous répétons ici ce que nous disions dans le chapitre précédent: que si la seule formalité du contrat diabolique, quelque distinct qu'il fût, suffisait pour établir des parentés entre des œuvres où un tel pacte figure, la
1 Pour preuve do la confusion qui règne, chez les critiques, sur ces légendes, il nous suffira de dire qu'un littérateur de la réputation du Sr Valera a pu écrire sur la légende de Théophile, la phrase suivante : La légende de Faust, et par conséquent les deux drames célèbres de Gœthe qui portent le dit titre, eurent leur fondement dans ladite histoire, comme aussi le drame de Caldéron, intitulé le Magicien Prodigieux. ^i?ertaciones y juicios literarios, Madrid, Perojo,1878, p. 36T.^
quantité de ces dernières serait innombrable.
Pour nous borner exclusivement à la légende de Faust, nous commencerons par établir catégoriquement les affirmations capitales qui suivent.Premièrementque cette légende estoriginale et indépendante de toute autre ; secondement que ses origines ne remontent pas au-delà du xv« siècle, mais qu'elles datent de ce siècle même. Les narrations légendaires, comme les témoignages historiques les plus anciens, s'accordent également sur ce point, et cette conformité suffit surabondamment pour que ces deux affirmations reposent, comme elles reposent, sur des bases véritablement solides et inébranlables. Maintenant, la question consiste à déterminer, avec toute la précision possible, les origines et le développement historique de cette légende, questions sur lesquelles les érudits ont différé et diffèrent encore excessivement.
Actuellement, il se soutient deux doctrines essentielles sur la légende de Faust; l'une qui la considère comme une création purement fantastique ; l'autre, comme une création fantastico-historique, c'est-à-dire, qu'elle a des fondements historiques et des développements poétiques, à la manière de toutes les légendes.
On en est même venu jusqu'à supposer que l'Eglise Catholique avait inventé cette légende, pour répandre la terreur dans le peuple, eu égard à la liberté de penser, méconnaissant ainsi, d'après ce que nous avons vu, que les légendes ne s'inventent pas, pour ainsi dire, par ordres supérieurs ; que celle de Faust a pris naissance dans la pairie même de la Réforme, et que les premières narrations de cette légende appartiennent à des auteurs non pas catholiques, mais protestants *.
La première des doctrines que nous indiquons,- celle qui attribue à la légende un caractère purement fantastique, a eu pour initiateurs Guillaume Schickard, théologien de Tubinge, en 1621, et Gabriel Naudé qui qualifiait Faust de « homme imaginaire, chimère des Allemands : » Elle a compté de nombreux partisans, mais c'est à peine si elle en a aujourd'hui 2.
La seconde, au contraire, qui est celle qui
1 Braga : déjà cité, p. 92.
Ouire une ancienne narration manuscrite, nous citerons ici les deux suivantes, les premières qui se sont imprimées, la Historia von />. Johann Fausten. Francfort, 1589, et le récit de Widmann, Drei, Theileider wahrhaftigen Historien von den grewlichen und abschewiichen Sûnden und Lastem, etc., Hambourg, 1599.
2 Schickard : Bechinat Happeruschim, Tabingp,1621 ; Naudé in Ristelhuber,p. 165, Paris, Didier, 1863.
domine en réalité dans les études, maintient résolument l'existence historique de Faust, sans soutenir celle de tous les actes que la légende lui attribue, et elle distingue judicieusement le réel du fantastique, ce qui est historique de ce qui .est légendaire.
En traitant de l'élément historique, les érudits présentent une différence bien grande ; en effet, pendant que les uns identifient complètement la personne de Faust avec celle de Fust, l'imprimeur, compagnon de Guttemberg, d'autres lui reconnaissent une existence indépendante et distincte ; en un mot, pour les premiers, Fust et Faust étaient une même personne ; pour les seconds, c'étaient deux personnes entièrement différentes. Pour notre part, nous déclarons tout d'abord, autant que nos connaissances nous le permettent, que cette dernière doctrine est celle que nous concevons comme la plus fondée et la plus acceptable, parce qu'elle repose sur des bases fermes et sûres, c'est-à-dire sur des témoignages historiques, relatifs les uns aux jours même où vivait Faust, d'autres à des temps voisins de sa mort.
Ces témoignages, les uns d'auteurs catholiques, les autres, d'écrivains protestants, s'accor-
dent substantiellement sur les mêmes points capitaux, c'est-à-dire, sur l'existence réelle et positive d'un personnage, appelé Faust, magicien fameux, dont on racontait les faits les plus surprenants. Trithemius, en 1507 : Mucianus Rufus, en 1513; Bagardi, en 1539, parlent de lui, comme vivant alors. Gast, en 154G, le mentionne, comme déjà mort, ainsi que Gesner, en 1561, Mermel, en 1562, et Wier, en 1563 *. Donc l'existence de ce personnage paraît clairement démontrée par ces témoignages, répétés de son époque, mais en arrive-t-il de même pour les actes de sa vie ?
Quelques-uns le font polonais "de naissance, or, il semble qu'il est aussi enfant de la Pologne que notre Sigismond de La Vie est un songe. Communément, on le tient pour allemand, né, selon les uns, à Rode, dans le grand duché de Saxe-Weimar ; suivant d'autres, et c'est l'opinion la plus reçue, à KnittHngen,dans le Wurtemberg. L'année de sa naissance est
1 Joannis Trithemii epistolarum familiarium libri duo, Haçanoœ, 1536, ep. 47 : — Muciano Rafo, Tentzel, Supplementum historix Gothanx primum. — Begardi ; Index sanitatis, Worms, 1539. — Gast ; Sermones convivales. Basileœ, 1554. — Gesner : Epiitolarum medicinalium Lib. Tigari, 1577. — Manlius : Locorum communium collectant, Basileœ, 1562. — Vier ; De prxstigiis dsemonum et incantationibus ac veneficiis lib. V. Basileœ, 1563.
reportée à l'an ^480. A ce qu'il paraît, il étudia la philosophie, à Heidelberg ; la Physique et la Magie, qui s'y enseignait publiquement, à Cracovie. De là naît l'erreur de ceux qui l'ont fait polonais. Par Tinfluence de Franz de Sickengen, il fut Professeur et Recteur du collège de Krenznach. Il est aussi resté quelques souvenirs de son séjour à Gelnhauzen et à Leipzig, dans les années de 1525 à 1530. Et nous avons dit que Gast, en 1548, parle de lui comme étant mort peu de temps avant.
Ses contemporains parlent de lui, comme d'un humaniste consommée. On lui attribue le propos que, si les œuvres de Platon et d'Aristote venait à se perdre, il aurait pu les écrire de nouveau, parce qu'il les savait de mémoire et qu'il les récitait sans broncher. Trithemius rapporte le fait, comme l'ayant ouï dire par des personnes qui l'avaient entendu de la bouche même de Faust. On le tenait pour un incrédule et un impie, jusqu'au point de dire qu'il pourrait faire les miracles mêmes du Christ, quand il voudrait. On parlait de ses voyages aériens à travers le monde. Astrologue, Alchimiste et Nigromancier, il avait, disait-on, ressuscité Hélène, à VVittemberg, et s'était marié avec elle. Il avait un serviteur qui l'accompagnait partout, appelé Méphistophélès, qui, pour les gens
simples, n'était autre chose que Satan en personne. On racontait qu'il était mort assassiné par son serviteur, à Rimlich, près de Wittemberg, et cette fin confirmait de plus en plus la croyance que ce serviteur était bien le Démon avec qui il avait fait un pacte, pour acquérir et pratiquer sa science, et que, le terme marqué étant écoulé, le Démon avait emporté l'âme qui lui appartenait par suite dudit pacte *.
Ce personnage semi-historique, semi-fantastique obtint bientôt la popularité la plus grande qu'on puisse imaginer, en Allemagne comme en Angleterre, en France comme en Espagne.
En traitant de la comédie d'Alarcon, Quien mal anda mal acaba^, dans le sujet de laquelle il croit remarquer une ressemblance avec la légende de Faust, Schack prétend que cette lé-
1 On a beaucoup écrit sur la légende de Faust depuis le XVI» siècle jusqu'à aujourd'hui, Franz Peter a publié, en 1851, un curieux Catalogue Bibliographique des ouvrages qui a'y rapportent. Die Literatur der Faustsage, Leipzig. Friedrich Voigt. 1851. La Bibliotheca Faustina d'Engel, dans la première partie de ses Deutsche Puppenkomodien, 1872, est encore plus remarquable. Comme études spéciales sur la légende, outre les travaux que nous avons cités plus haut, nous mentionnons l'ouvrage de Diintzer. Die sage von Dr. Johann Faustus (Stuttgart 1846^ et celui de Ristelhuber : Faust dans l'histoire et dans la légende, dont nous avons déjà parlé et que nous avons eu sous nos yeux.
2 Tom II, p. 623.
gende dût pénétrer en Espagne peu de temps avant la composition de cette pièce. Gomme cette composition se fit en 1617, nous devrions reconnaître, en suivant Schack, que cette introduction eut lieu dans les années qui s'écoulèrent entre 1600 et 1610.
Nous pouvons affirmer sur des témoignages irrécusables que quarante ou cinquante ans avant, c'est-à-dire, dès 1561, ce fameux personnage était connu en Espagne et que son histoire était populaire dans le corps des étudiants. Conrad Gesner, dans sa lettre, en date du 15 août 1561, écrivait à son ami L. Krafft de Kraffteim, en parlant de Salamanque : « De « cette école sont sortis ceux que nous appe- « Ions communément estudiants qui mènent la « vie de gueux et chez lesquels Faust, mort il « n'y a pas longtemps, jouissait d'un renom ex- « traordinaire ^ »
Quelques années après, en 1599, le P. Martin del Rio nous parle aussi « de la fameuse « dépense que les magiciens Faust et Agrippa « devaient payer, dans leurs voyages, à l'auber- « giste avec de l'argent qui, à la simple vue « paraissait de bon aloi, mais qui, au bout « de quelques jours, se changeait en corne
1 Loco citato lib. 1. ■ ■' , r '
« ou en toute autre matière de ce genre *. »
Tels sont les uniques détails que nous avons pu réunir sur Faust et sur sa légende en Espagne. Il nous a paru opportun de les grouper ici, puisque l'occasion s'en présentait, dans un travail du caractère de notre étude.
Suivons maintenant le développement de la légende de Faust dans les littératures étrangères, où ses traces devaient être si profondes.
Il y avait, en Angleterre, un poète qui, par sa condition personnelle, comme aussi par les actes de sa vie, offrait d'assez grandes analogies avec le Faust de l'histoire, et qui, peutêtre par cela même, pouvait, plus que tout autre, trouver de l'intérêt dans la légende du docteur de Knittlingen, pour la produire sur la scène, dans un de ces drames ; ce poète était Christophe Marlowe qui florissait vers les années 1584-1585. Les importants travaux deDyce, Villemain, Taine, Bazy, Mézières, François Victor Hugo et d'autres, nous ont fait connaître complètement cet étrange personnage, un des principaux prédécesseurs de W. Shakespeare, sinon le plus important.
Fils d'un cordonnier, étudiant de Cambridge, comique de profession, esprit essentiellement
1 Disqaisitionom magicarnm libri VI. Loranii 1599^ lib. 11,
païen, de mœurs désordonnées, toujours en compagnie de truands, rôdant dans les tavernes,l'auteur de The Yew of Malt et de Edouard II prétendait que Moïse avait été un imposteur, Jésus-Christ, plus digne de mort que Barrabas et que, s'il se proposait, lui, de fonder une Religion nouvelle, il le ferait beaucoup mieux. De compagnie en compagnie, partout où il allait, il prêchait l'athéisme, et plus d'une fois il fut mis en cause comme athée. 11 mourut assassiné par un rival dans les bras de son amante. Tel est l'homme, tel est le poète qui choisit la légende de Faust pour sujet d'un drame.
Dans ce drame, Faust est une tête brûlée, un mécr-éant ruiné, un libertin qui ne pense qu'à vivre et à jouir. Il croit qu'il ne peut ni se repentir, ni être pardonné, et dans une telle croyance, peu lui importe de vendre son âme, en échange des plaisirs que cette vente peut lui procurer. Gomme pour lui, un bon magicien est un Dieu Tout-Puissant {A sound magidan is amighty God), tout son effort consiste à le devenir. Mis en relations avec Méphistophélès, il conclut avec lui le pacte d'ordonnance, et il vend son âme pour vingt-quatre années de jouissances. En compagnie de Méphislophélès, il voyage partout, il va à Rome, souffleté le Pape, chose qui devait beaucoup plaire alors
à la cour de la reine Elisabeth ; il visite la cour de rEmpereur,charme les meilleures dames,et, comme si ces dernières ne lui suffisaient pas pour satisfaire ses appétits brutaux, il ressuscite Hélène. Le jour fatal arrive et, quand il ne lui reste plus qu'une heure, il sent quelque chose qui ressemble au repentir, il voudrait arrêter le cours du soleil, mais c'est trop tard, Ihorloge marque l'heure et Méphistophélès s'empare de sa proie.
Tel est, en somme, le Faust de Marlowe.
Les petits théâtres de polichinelles anglais qui, aux époques antérieures et contemporaines de Shakespeare, bénéficiaient de toute comédie applaudie sur la scène, s'emparèrent de celle de Marlowe, et, sous sa nouvelle forme, la légende de Faust parcourut l'Angleterre, passa sur le continent et en Allemagne, oH elle était tres-populaire, même à l'époque de Goethe.
Déjà en Allemagne, mais par d'autres chemins, la légende de Faust s'était frayée un passage, tant chez la multitude que chez les doctes, par les narrations, d'abord anonymes, puis par la relation qu'en rédigea Widman, en 1599, par celle de Pfitsen, enfin, par les livres attribués à Faust lui-même.
Des narrations elle passa promptement au drame. A part les comédies de Puppenspiele ou
comédies de marionnettes, Lessing d'abord et ensuite Muller, celui-ci en 1778, et celui-là,dans la comédie qu'il commença à écrire, à Breslau, en -1759, la traitèrent successivement. Faust, dans la tragédie de Lessing, est un Faust distinct des autres : c'est un savant, ayant soif de science que le Démon, Méphisto, veut perdre, mais que la Providence protège, et quand le Diable entonne l'hymne de victoire, croyant le tenir déjà dans ses griffes, l'Ange du Seigneur lui crie Ihr Sollt nicht siegen. « Tu ne dois pas « vaincre. Dieu n'a pas donné à l'homme Tim- « pulsion la plus noble de toutes pour le ren- « dre éternellement malheureux*. » Voilà un drame religieux, un Faust nouveau, plus consolant que les autres et plus semblable à notre Cyprien, mais qui n'est pas pour cela inspiré par le drame de Caldéron.
Nous voici, définitivement, en présence de Goethe et de son grand poème.
La renaissance que la légende de Faust obtenait, en Allemagne, dans le xviiie siècle, trou-
1 OEuTres de Lessing, édition de Kurz, tom II. Sur le Faust de Lessing, on doit consulter Ja publication de Ch. Engel, Johan Faust, ein allegorisches drama m fûnf Aufzûgen... Oldenbourg, 1877, et la remarquable critique de cet opuscule par E. Sc'imidt dans la Jenser Literaturzeitung , 1878, pp. 409-
vera, dans l'œuvre de Goethe, son expression la plus haute et son vrai couronnement. Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, et Jacob engendra Juda dans les mains duquel reste éternellement le sceptre d'Israël K De la même manière l'histoire de Faust engendra sa légende, la légende, les récits et les manifestations poétiques de celte légende, le tout afin de donner pour résultat le poème de Gœthe, dans les mains duquel reste et restera toujours le sceptre de la poésie de Faust.
Quand le poète de Francfort vint au monde^ les superstitions magiques se trouvaient,en Allemagne, dans un état de recrudescence assez grande. C'est ce que prouvent, non seulement, l'immense popularité de la légende de Faust, à ce moment, mais les réimpressions qui se firent des vieilles narrations, la refonte spéciale de 1728, et la pratique même qu'on faisait de la Magie. Les époques sceptiques, comme le» xviii® siècle, aiment beaucoup le merveilleux. Les croyances superstitieuses, dit un penseur illustre, sont toujours la dernière foi des incrédules. VAne d'oi\ d'Apulée, appartient à un âge où l'on ne croyait déjà plus aux Dieux. Voltaire et Diderot n'étaient pas morts, quand Mesmer,
1 Heine ; U Allemande, tom II, p. 124.
Cagliostro et Saint Martin naquirent ^ Aujourd'hui même, un assez grand nombre de ceux qui abandonnent leurs croyances religieuses, se rejettent dans les bras du Spiritisme.
Goethe lui-même nous raconte comment en sa jeunesse, dans une soirée de Mademoiselle Klettenberg, il pratiquait les doctrines medicocabalistiques alors en honneur, et comment il étudia ensuite VOpus Mago-Cabbalisticum, de Welling, ainsi que Paracelse, Basile, Valentin, Van-Helmont, Starckey et d'autres auteurs du même genre.
Déjà vieux, voici ce qu'il écrivait de la Magie, dans son Traité des Couleurs : « La Magie es- « père, dit-il, par l'emploi de moyens actifs, « dépasser les limites du pouvoir ordinaire des « hommes... Et pourquoi désespérer, ajoute-
« t-il, du résultat d'une telle entreprise?
« Chez tous les peuples et dans tous les temps, « nous verrons toujours un mouvement général « vers la Magie. »
Dès son enfance, la légende de Faust avait produit une vive impression sur son imagination puissante. Déjà en 1770, il avait conçu le projet du grand poème où cette légende doit
1 Caro ; La philosophie de Goethe, Revue des Deux Mondes, 1857 p. 855.
vivre éternellement. Peu importe, qu'elle qu'ail été la cause qui a réveillé ce projet dans son âme; on a beaucoup écrit sur ce sujet, sans arriver à des résultats positifs, et nous ne devons pas, nous, renouveler ici ces polémiques qui nous emmèneraient trop loin de notre entreprise dans le travail présent '. Ce qu'il importe de signaler c'est que, dès 1774, il écrivit les premières scènes de sa composition, qu'un an après, il les lisait, à Carlsruhe, au grand poète Klopstock, qui dut l'encourager par ses applaudissements ; qu'en 1790, comme nous l'avons dit ailleurs, il publia la première partie, et enfin qu'il s'occupa de la seconde, avec de longues intermittences ; qu'il ne *ît les dernières scènes, qu'étant déjà dans la décrépitude, un an avant sa mort, en 1831, année où il publia l'ouvrage entier. OEuvre de toute sa vie, sa vie entière est là dans ses phases multiples et diverses. Faust, c'est Goethe, et il est aussi l'Allemagne de son temps.
Dans cette entreprise ne cherchons d'autres inspirations espagnoles que celles du juif, originaire de l'Espagne : Spinosa, « est l'unique
1 C'est avec raison que Ristelhuber écrivait, dès 1863 ; « jn- « gements littéraires, interprétations de toute espèce, hypo- « thèses pédantesques on frivoles, tout a été épuisé déjà par les « faiseurs de commentaires sur le Facst de Gœthe, »
« philosophe dont Goethe lui-même, dans sa « pensée, reconnaîtrait l'empire. »
Tout ce que contient l'œuvre du poète allemand procède directement de la légende même de Faust ou de Goethe, ou de sa patrie et de son siècle. La personne de Faust appartient à la légende, mais comme symbole légendaire, et non comme reproduction du type populaire ; de même l'époque où il le place, ses arts magiques, son pacte diabolique et quelques épisodes de sa vie, tels que celui de la Taverne d'Auerbach ; mais la vie nouvelle que, vieux, il reçoit, moyennant le pacte, son savoir, ses idées et ses sentiments, beaucoup d'autres épisodes, comme celui de Tamour de Faust pour Marguerite, tout cela, c'est l'oeuvre de Goethe, et seulement de Goethe. Méphistophélès correspond aussi à la légende, mais le personnage ironique et froid du poème de Goethe, est aussi une création du poète. On dit qu'il a voulu nous donner, par lui, le portrait de son ami Merk, son confident et son camarade de la première jeunesse, mordant et ironique comme Méphistophélès. Hélène a aussi son origine dans la légende de Faust, mais Goethe l'a embellie par de nouveaux charmes. Wagner, serviteur de Faust, dans quelques narrations de la légende, conserve ici ce caractère. Quelques-uns ont cru
reconnaître ici, dans lui, Léopold Wagner, ancien ami de Goethe, à Strasbourg, à qui ce dernier avait confié l'infanticide de Marguerite, avant de le publier et qui eut bientôt à déplorer sa confiance, parce que Wagner s'empressa d'écrire sa pièce, l'Infanticide, la dérobant ainsi à son ami.
Mais, et Marguerite? D'oii le poète a-t-il reçu cette figure que la légende ne porte pas ? Cette création la plus poétique et la plus admirable de son œuvre ? Marguerite ! personnification de la jeune allemande, innocente et simple, qui une fois passionnée, n'est arrêtée par rien, mais qui conserve toujours dans le cœur une piété, une candeur qui peut la sauver ; Marguerite, dont les crimes et les infortunes épouvantent, mais dont le repentir, dont la résignation, dont la force pour recevoir le châtiment, réveillent dans l'âme la compassion la plus profonde et la plus généreuse ; Marguerite, réalité anli-légendaire, type vivant et humain, Marguerite appartient complètement à Gœthe, comme le Cyprien du Magicien Prodigieux appartient complètement à Galdéron.
Pour quelques-uns, Marguerite n'est autre que Marguerite, le premier amour de Gœthe, dont il s'éprit à Tâge de seize ans et dont il conserva toujours un vif souvenir. Pour d'au-
très, sous le nom de Marguerite, le poète fait allusion à la plus aimée de ses bien aimées, Frédérique Brion, fille du pasteur protestant de Sesenheim, nom que Goethe, déjà vieux, se rappelait avec émotion, en consignant les éphémérides de sa vie dans son IVahrheit und Dichtung. Nous mentionnons ici les interprétations les plus communes des commentateurs de notre Faust, avec toutes les réserves convenables. On sait combien toutes ces choses prêtent à l'imagination et à l'extravagance, comme le manifestent bien clairement entre autres, les interprétations, les explications, propres et étranges, de l'immortel poème de Cervantes. Les créations symboliques et légendaires offriront toujours un vaste champ aux faiseurs de commentaires pour étaler, avec raison ou sans raison, leur érudition et leur esprit.
Tel est en somme, par rapport à ses sources principales, le poème de Goethe. Ce que nous avons dit suffit pour qu'on puisse voir avec clarté et comme conséquence naturelle de cette étude :
"I» Que, entre le sujet du Magicien Prodigieux, de Caldéron, et le Faust, de Gœthe, il n'existe pas de relations essentielles.
2° Que, entre le sujet particulier de l'épisode relatif aux amours de Faust et de Marguerite
et les amours de Justine et de Cyprien dans le drame de Caldéron, il existe les mêmes différences radicales.
3° Que les légendes où se sont respectivement inspirés le poète allemand et le poète espagnol sont distinctes et indépendantes, l'une celle de Saint Cyprien et Sainte Justine, l'autre celle du docteur Faust.
Les droits de la vérité exigent ces déclarations sincères et catégoriques. La mémoire de Caldéron l'exige aussi, lui qui aima tant la justice: lui à qui ont tant porté préjudice, loin de le favoriser, les inconvenantes et si peu méditées déclarations de ceux qui se passionnent pour notre poète, et de ceux aussi qui, se montrant les adversaires de Goethe, provoquent des représailles en conséquence, de la part des admirateurs du poète allemand.
Pour notre part nous ne sommes, nous ne serons jamais de ceux qui, selon l'expression pittoresque castillane, dépouillent un saint pour en habiller un autre. Que tous les deux se maintiennent sur les autels qu'ils ont dignement conquis. Par conséquent si nous admirons Caldéron, admirons aussi Gœthe, sans qu'une admiration doive exclure forcément Tautre, étant, comme elles le sont, parfaitement compatibles et légitimes.
Caldéron et Goethe ! Quels noms ! Faust et Le Magicien Prodigieux ! Quels poèmes ! Les littératures modernes en comptent peu où se manifestent, comme dans ceux-ci, si hautement et si étroitement combinés des éléments si divers, la légende, la personne du poète, le caractère particulier du temps et du pays auxquels ils appartiennent. Quelles que soient leurs respectives qualités artistiques, ces œuvres représentent sur ce point la même chose, quoique d'une manière différente. Le pouvoir du libre arbitre et delà grâce, la puissance du catholicisme, les sentiments chevaleresques et religieux de l'Espagne du xvii« siècle, la vigueur et la richesse poétique qui caractérisent, par dessus toutes, les autres qualités le génie de Caldéron, voilà ce que représente, ce que représentera toujours Le Magicien Prodigieux. La variété et la fatalité de la Nature, le scepticisme superstitieux de l'Allemagne du xviii« siècle, la flexible et profonde imagination artistique de Goethe, voilà Faust. Les allemands appellent le poète de Francfort : Le Grand Païen ; nous, nous devons appeler le poète de Madrid : Le Grand Catholique. On lisait sur le blason de ses ancêtres : Por mi fe moriré ; on devrait lire sur le sien : Par mi fe canté siempre^.
1 La gratitude nous oblige de payer ici le tribut de notre
reconnaissance la pius vive au respectable chanoine Bibliothécaire de la cathédrale de Tolède et aux employés si dignes des Bibliothèques Nationales, de l'Académie d'Histoire et de Saint Isidore, Srs Goicoechea, Octavio de Tolède, Ferraz, Caiiizares^ Catalina, Baquero et Vidal pour l'empressement et la ponctualité qu'ils ont mis à nous servir et à nous guider dans nos recherches, dans leurs établissements respectifs.
Qu'ils reçoivent aussi nos remercimcnts les plus sincères, les respectables Académiciens Messieurs les Marquis de Molins et de San Gregorio, pour les éloges aussi spontanée^ qu'honorables qu'ils ont bien voulu accorder à ce Mémoire dans les discours qu'ils ont prononcé au sein de l'Académie Royale de Médecine et de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, lorsqu'ils ont élevé la voix au milieu de ces corps illustres dans les séances publiques du Cen'enaire. C'est un grand honneur pour nous, que des personnes si compétentes aient daigné accorder un avis conforme à nos pauvres jugements et que la presse périodique aient été également unanime, la presse périodique, pour laquelle notre reconnaissance n'est pas moins vive.