SCÈNE II
Une rue de Fez.
BON FERNAND, DON JUAN, et autres CÂPTIFiS/
(Don Jaàn et autres captifs conduisent dou Fex'nand et TasseyeAt sur uHe natte.)
DON FERNAND
Plactez-moi de ce côté, pour que je puisse jouir un: peu mieux de la clarté que le Seigneur nous donne. Dieu immense , puissant et bon , qvLe de grâces ne te dois-je pas ! Dans une situation comme la mienne^ Job maudissait le jour, mais c'était parce qu'il avait été engendré dans le péché ^^"^; pour moi, je le bénis, à Cause de la faveur que Dieu nous fait en l'accordant : chacun de ses rayons brillans est une tangue de feu qui chante ses bénédictions, et je joins ma faible voix à la leur.
84 LE PRlTiCE CONSTANT,
BRITO
Es-tu bien ainsi ^ seignenr?
DOM FERNAND
Mieux que je ne le mérite, mon ami. Combien ô mon Sauveur , vous êtes prodigue de vos bonté pour moi! lorsqu'on me tire d'un cachot obscui vous me donnez le soleil pour me réchauÉfer. Grâce vous soient rendues de Totre libéralité!
PREMIER CAPTIF
Je voudrais , seigneur, pouvoir rester auprès d vous, mais l'heure du travail nous appelle.
Adieu, mes enfans.
PREMIER CAPTIF
Quelle douleur !
SECOND CAPTIF
Quelle peine cruelle !
(Ils sortent tous deax.) DON FERNAND, à don Juan et à Brilo.
Vous restez avec moi tous les deux ?
DON JUAN
Il faut aussi que je m'éloigne.
DON FERNAND
Que £erai-je sans toi ?
DON JUAN
Je reviendrai bientôt. Je vais chercher quelq chose pour ta nourriture, parce que depuis le d part de Sfuley, il ne nous reste aucune ressourc
J'irai cependant faire de nouveaux efforts : je crains de ne pas réussir^ comme je le désirerais; tous ceux qui me voient, pour ne pas contrevenir à Fédit qui défend n^me de te donner de l'eau, ne veulent me rien vendre parce qu'ils savent que je suis avec toi. C'est à ce point qu'est parvenu le nôalheur qui te poursuit. Adieu. Je vois venir du monde.
(IliarW)
Don ferhànd.
Oh! si ma voix pouvait toucher quelqu'un, pour que dans mes souffrances je pusse vivre un instant de plus !
(Le roi entre avec Tarudani, Ftfnix, Sëlim , Gardtt.)
SÉLIM, au roi.
Tu es passé , seigneur, par une rue où il est im- K)ssible que tu ne sois pas vu et remarqué par
infiaint.
LK Rai ^« Tarn Jaat.
J'ai voulu t'accompagner, pour que tu visses ma grandeur.
TABUDANT.
Tu me combles toujours d'honneurs nouveaux.
DOn FERNAIMD.
Daignez donner par charité, quelque soulagement à ce pauvre. Je suis affligé, malade ; je meurs de faim. Je suis un homme comme vous ; hommes , prenez pitié de moi : les bêtes féroces ont pitié de leurs semblables. *
BRITO
Ce n'est pas comme cela qu'il faut demander dans ce pays.
66 I^Ë PaiNCË GOJSSTANT,
DON FERNAND
Comment donc?
BRITO
Il faut dire : Mores , ayez pitié de ce pauvre donnez-lui quelque chose pour 1 amour du sj jambon du grand prophète Mahomet ^"^
LE ROI, ipart.
Qu'il conserve sa constapce dans cet état d e serjB et d'opprobre ! c^st une offense ^ c est u n trage pour moi. ( Hautrj "Grrand-gi aître ? , . « fant?...
BRITO
Le roi t'appelle.
DON FERNAND
Moi, Brito ! Tu t'es trompe; jç ne suis plusj[ fant, le grand-maître j je ne suis q.ue^Sfon;ca.dai J'eus ces titres autrefois : mais , ainsi jcgjujchë su terre, je ne suis plus ni l'un, ni l'autre.
LE ROI
Si tu n'es JHnfant, ni legran4-maitre, répor moi , Fernand.
DON FERNAND
Maintenant, je tâcherai de me traîner jusc toi pour baiser tes pieds.
LE ROI, à part.
Sa patience m'indigne. (Haut.) Cette obëissan est-ce de rhumilité ou de l'orgueil ?
DON FERNAND
C'est montrer coinbien un esclave doit respec son seigqieur , mais puisqi^e ton esclave est aujoi
JOURNÉE m, SCÈNE IL 87
d'hni devant toi , je dois te parler , écoute^ mon roi et mon maître.
Tu es roi , et encore que ta Iw soit différente de la mienne, la majesté divine ^^^^ qui s'attache à cette dignité a une telle puissance , qu'elle force les cœurs à devenir généreux; ainsi j'ai lieu de compter sur ta pitié et ta sagesse , puisq u e la royau té aun tel pouvoi r, que même chs5.isS-aniKa,uj, s^^ jages son influence se fait ressentir : dans les déserts. jft lif^B r ^ ^^s animaux , qui, en fronçant ses terribles sourcils, se couronne de sa noble crinière , est généreux et ne maltraite jamais la proie qui se rend à lui. Au milieu des ondes salées, le dau|iJtûp qui porte des couronnes , que des écailles d'or et d'argent brodent sur son dos azuré , sauve à terre les hommes , victimes de la tempête , et les dérobe à la fureur des flots. I^'aigle à qui le vent se plaît à former une couronne , l'aigle que tous les oiseaux saluent comme souverain de 1 air , de peur que l'homme ne boive, dans l'argent brillant , le venin que l'aspic a mêlé à son breuvage , s'empresse de le trounler et de le rejeter au loin ^^^K Cet empire de la royauté s'étend jusqu'au x plantes et aux êtres privés de la vie ; la grfîPr^djgj dont l'écorce ornée d'une couronne indique son domaine sur les fruits, si elle est empoisonnée , le montre en perdant l'éclat de ses rubis , et en leur donnant la couleur faible et terne de la topaze. Le diamant , auprès de qui l'aimant lui-même , paF"ôBeîssance , cesse d'exercer son pouvoir , ne peut souffrir la trahison dans celui qui le porte ; sa dureté , qui résiste à l'acier , cède sans effort , il se réduit en poussière par le
«8 LE PRINCE CONSTANT, contact de la déloyaatë ^^; et si parmi les bétfS féroces^ les poissons ^ les oiseaux , les plantes et les pierres, la majesté »yale est tonjotit^ compatissante, elle doit aussi ^ seigneur ^ letre chez les hommes; tu n'es pas exempt de cette obligation pour appartenir à une autre loi, car la cruauté est également odieuse à tous les mortels. * ^ — ^-.-^--^
Je ne prétends point t'émouvoir en ma fateur , te peindre ma misère et mes angoisses pour que tu me donnes la vie ; ce n'est point ce que je réclame: je sais que je vais mourir de cette liialadie qui trouble mes sens^ qui enchaîne à la fois et déchire mes membres. Je suis frappe à mort, je le sens; à chaque mot que je prononce, à chacun de mes soupirs , il me semble qu un aciet* aigu perce ma poitrine. Enfin je sais que jfi-sui&jaîûiiel^t^^ n'est point de temps dont nous soyons assurés : c'est pour cela que la raison humaine a donne au cercueil et au berceau de l'homme , la même forine à la fois et la même matière. Le monde^e joue également de notre naissance et de notre mort. Il nous reçoit et nous rejette , et ne fait que retourner l'âsile de notre enfance pour en faire notre derrière demeure. ^^'^ Toujours près de notre tïépi^Sji notre berceau est voisin du lit oii nous devons expirer ^^*K
Qu'attend celui qui entend ces paroles ? Que cherche celui qui proclame cette vérité? Ce n'eàt point la vie, (tu ne le croirais pas), c'est la ihôrt que je te demande. Je voudrais que les cieux daignassent couronner mon désir de mourir pour Christ j ne crois pas que ce soit un acte de désespoir ; que je sois fatigué de vivre , mais je désirerais donner ma vie
j^ur la défense de la foi, et sacrifier k DieH tiron ame. Ainâi la Sainteté de mes motifs disculpe mon désir du trépas.Oui, si la pitié' ne te touche pas, livre-toi dit moins tout-à-fait à la rigueur. Es-tu lion? rugis, et mets en pifèces celui qui ose t'insulter en bravant ton pouvoir. Es-tu aigle? perce de ton bec, déchire de tes serres , celui qui s'attaque à toi ; es-tu dauphin? annonce la tempête et la mort au navigateur qui sillonné les ondes ; es-tu arbre royal ^^9) ? mot]tt*e tes rameaux dépouillés par la violence des ouragans, instruments terribles de la colère de Dieu ; es-tu diamant? deviens, réduit en poudre, le plus terrible des poisons ^*°^; mais , quelle que soit ta furie, tu te fatigueras en vain, parce que > dussé-je souffrir plus de tourmens, voir de plus grandes ri-, gueurs, gémir dans de pires stngoisses, passer par de plus rudes épreuves, rencontrer plus d'infortunes, endurer une faim plus poignante, être moins couvert de ces misérables lambeaux , avoir un asile pliis horrible que ce séjour infect, je resterai ferme ^dans ma foi. Elle esi Jja. flain bEaPl t pii^ mê co nd^^^ le soleil OUI m'éclaire, le laurier gui me couronne. Tu ne triompheras pas de 1 église ; essaie, si tu peux , de triompher de moi, Dieu défendra ma cause , puisque j'ai défendu la sienne.
LE ROI
Tandis que tu te consoles de tes peines, que tu t'en vantes, toi qui en souffres, comment oses-tu me condamner pour n'y être pas sensible, moi à qui elles sont étrangères? puisque toi-même as voulu ta mort, puisque tu en es la cause et que j'en suis inno-
cent, n espère point de grâce de moi. Aie pitié de
toi, Fernand, et peut-être alors j'en aurai pitié
moi-même.
(Il sort.) DON FERNAND, èTarudant.
Seigneur, que Totre majesté me protège !
TARDDANT.
Quelle infortune !
DON FERNAND, àFifnix.
Si la bonté est Tâme de la beauté , vous ;^pi:.lncesse, daignez me favoriser auprès dû roi/
Quelle douleur?
DON FERNAND
Vous n'abaissez pas vos regards sur moi ?
FÉNIX.
Je suis saisie d'horreur.
DON FERNAND
Vous avez raison , vos yeux ne sont pas faits poui voir de telles misères.
FÉNIX.
La crainte se mêle à la pitié !
/ DON FERNAND
/ Vous ne voulez pas me voir, vous vous éloigne:
I sans me répondre ; il faut pourtant que vous sachiez
/ princesse, que malgré votre beauté, malgré votri
I sort brillant, vous ne valez pas plus que moi, qw
peut-être même je vaux davantage.
FÉNIX.
Ta voix m'inspire l'horreur , tes accens me blés-
iBcnt (*■). Laisse-moi y malheureux^ que me veux-tu? Je ne puis souffrir davantage.
( Elle sort. ) (Don Juan entre avec un pain. )
DON JUAN
Comme je te portais ce pain , les Mores m'ont poursuivi^ et je suis blesse des coups qu'ils m'ont
portés^
30IÏ FERNâNO.
Tel est l'héritage qu'Adam a laisse à ses enfaiis !
DO» JUAN
Prends-le.
DON FERNAND
Ami fidèle , tu arrives trop tard ; je âens que la mort s'approche.
DON JUAN
Le ciel seul peut me donner des consolations dans ce malheur.
DON FERNAND
Mais quelle est la maladie qui n'est pas mortelle ^ ' siThomme ne naît que pour mourir? Dans cet abime de confusion, sa propre existence est la cause de son trépas. Homme , sois toujours prêt , l'éternité t'attend, et ne retarde pas jusqu'à ce que les infirmités t'avertissent , puisque ta vie elle-même est ta plus grande infirmité ^l'hfiJ»^aaJtfi^|Jfei^ durç son existgflj;^ maix^ il est
^^rti , et £^çjj^^^^^
sépulture. Loi triste, cruelle sentence . niais, dans tous lés temps éf partout, chacun de nos niouyemns nous rapproche de la tombe5 jâupgiis j4€„tpuçhe à ma fin : émportez^moi d^ns vos bras.
..-' .r'ri* if^.iT"
çp LE PRINCE CONSTANT,
DOH JUà».
C'est ici le dernier jour de ma vie.
DON FEBNAND.
Je TOUS supplie , noble don Juap ^ aussitôt que j'aurai expiré , de me revêtir du manteam de mon oi'dre , que vous trquyere^ dans mon racbot. C'est 'ainsi que vous m'ensevelirez , la fàcé décoihverte, si le roi veut bien adoucir sa rigueur, et m'aecorder la sépulture ^^\ Vous marquerez la place oîi reposera mon corps ; encore que je meure captif, j'espère qu'un jour racheté, j'aurai pari aux suffrages de l'autel. luon DieuL^fî-i^SH.^ ^i ^oiic^.tant4l'égli&e&.^...XQll^m'en donnerez une pour mon dernier asile. ---^ -—
- .-■■ •"■ ■■ ' ( Don Juau et Brito 1 emportent. )