ESTELLE
C'est en vain que tu l'appeUerais à ton aide pour chercher sur ta figure des défauts qui n'y sont pas.
FÉNIX.
De quoi me sert la beauté, si en effet je suis belle , lorsque je n'ai pp int de joie , lorsque le bonheur est ignoré de mof
ZÉLIME.
Qu'as-tu , princesse ?
FRNIX.
Ah ! m a^Zélimey s i je savais ce qui m'afflice . je pourrais du moins flatter ma douleur ; mais j ignore la nature de ma peine , et ce qui serait de la tristesse n'est qu'une sombre mélancolie. Je sais seulement que je souffre ; ce que je souffre m'est inconnu. C'est une vague illusion de l'âme.
ZARA
Si ces jardins où l'on voit s'élever à l'honneur du printemps, des temples de roses et de jasmins, ne suffisent pas. à distraire ta douleur, promène-toi sur la mer, et que cette fois une barque devienne le th^r du soleil.
ROSE
Et lorsque ces jardins verront ton éclat briller sur les ondes , ils diront : Le soleil est déjà descendu dans rOcéari , que ce jour a été court !
FÉNIX.
Rien ne peut m'égayer, non pas même les beautés rivales qu'offrent ici et les lointains immenses de la mer, et les délicieux ombrages de la terre, lorsque les
i(> LE PRINCE CONSTANT,
vagues ëcumeuses semblent vouloir disputer d e'cilat avec les fleurs de ces gazons ; les bosquets envieux des flots cherchent à leur enlever le prix, et, favorisés par le zéphir amoureux qui agite leurs rameaux flexibles , présentent des ondes de fleurs , tandis que la nier, jalouse aussi , tâche d'orner ses rivages et, oubliant sa majesté, sème sur l'azur de ses champs immenses , sur l'émeraude de ses bords, des festons brillans, comme des aigrettes argentées qu'agitent les ailes des vents. Cet asile , océan de verdure et de fleurs, cette onde, jardin d'écume, sont muets à mes yeux. Certes, ma peine est grande si l'aspect des bois, et du ciçi. et de la terre , et de la mer ne peut l'adc ucir.
ZARA
Quels pénibles combats tu as à soutenir ?
(Le rot entre avec un portrait.)
LE ROI. Ji 'f^'2
Si l'affliction qui poursuit ta beauié ^^^ , t'accorde quelques momens de trêve , reçois, non ce portrait, car lorsque l'art a donné tant de vie et d'expression à l'ivoire , ce n'est plus une vaine image ; reçois cçt envoyé de l'infant de Maroc , Tarudant , qui vient de sa part mettre à tes pieds sa couronne, Let ambassadeur muet porte des messages d'amoUr. L'appui de Tarudant protège. mes .états, il réunit dix mille cavaliers pour les envoyer sous mes ordres à la conquête de Ceuta, qu'il est de mon honneur de reprendre aux Portugais. Que ta modestie permette aujourd'hui quelque chose à l'amour; souffre la tendresse de celui , qui , roi d'un grand empire , doit
encore obtenir à Fez une couronne plus précieuse , et devenir le maître de tes appas.
FÉNIX, à part.
Allah I protége-moi I
LE ROI
Quel sujet te trouble ainsi ?
FÉNIX, à part.
C'est la sentence de ma mort.
LE ROI
Que dis-tu?
FÉNIX.
Seigneur, tu sais que tu es mon maître , mon père et mon roi, que pourrais-je dire? ( A fart. ) Ah! Muley ! ( Haut. ) Mon humilité te répond par le silence. ( A pari. ) Mon âme mentirait si elle le pensait; ma bouche ment en le disant.
LE ROI
Prends ce portrait.
FÉNIX, àp«ru
Ma main est forcée à le recevoii', mais mon âme ne péûtrâgrëer.
')n entend un coup de canon. ) ZA.RA.
Ce coup de canon annonce sans doute larriTëe de Muley qui sera rentré dans le port,
LE ROL
Il mérite qu on lui rende hommage.
TOM. II. OMéirm. 1
i8 LE PRINCE CONSTANT ,
(Muley entre en habit de g^ndral.)
MULE Y
Permets à ton esclave, grand roi, de baiser te pieds.
LK KOI.
Sois le bien arrivé , Muley.
MULEY
Il arrive toujours heureusement celui qui est reçi dans une sphère aiussi brillante, celui qui trouv dans le port Faurore auprès du soleil qui lui a donm l'existence. {A Fénix. ) Permets-moi , princesse, di te baiser la main. ( Au roi, ) Ilme'rite, peut-être, cett grâce , celui qui plein d'affection , de loyauté , d» dévouement, cherche toujours, seigneur, à fair triompher tes armes , qui partit pour te servir ( i demi-voix à Fénix ) , et qui est de retour plus épri encore qu'à son départ.
FÉNIX, à part.
ciel! que deviendrai-je? ( Haut. ) Sois le biej arrivé, Muley. {A part. ) Je tremble.
MULEY, à part.
Si mes yeux ne me trompent , c'est pour mon mal heur que je viens.
LE ROI
Enfin , Muley , qu'y a-t-il sur nos côtes?
Tu montreras aujourd'hui ta fermeté; je te port .des nouvelles fâcheuses. ( A part. ) Plus fâcheuse sont celles qui m'attendent.
JOURNÉE I, SCÈNE î. 19 .
LE Ror.
Dis-moi tout ce que tu sais. Dans un cœur constant le mal et le bien ne causent point d'émôtîdn» Assieds- toi , Fënix.
FÉNIX.
Je t'obëis.
LE ROI
Asseyez-vous, toutes. Continue, général, et cfue rien ne t'empêche de parler.
(Il s'aciied ainsi que la princosae et ma femmes.) MULEY, à part.
Je ne pourrai ni parler ni me taire. ( Haut. ) Je sortis , comme tu me l'avais ordonné , avec deux galères seulement, pour courir la côte de Barbarie î tu avais voulu que j'arrivasse jusques à cette ville fameuse , autrefois nommé Elise , et qui^est fondée à rembouchure du détroit ; à cette ville , aujourd'hui appelée Ceuta, ^^^ ^t toujours belle, comme l'indique son nom ; à cette ville que les cieux enle- Terent a ta couronne royale , peut-être a cause des justes ennuis donnes par notre conduite à nôtre grand prophète Mahomet. A la honte de nos armes , nous V voyons flotter auiourd nui les bannières ppr-* tu^ises rjious avons sous nos yeux un affront qut avilit, notre gloire , un frein qui contient notre orgueil, un Caucase qui arrête le Nil de tes victoires et l'empêche de se déborderjusqu'aux rives du Tage.
J'avais ordre d'examiner et d'observer avec soin ses défenses, pour t'en rendre un compte exact, afin çue tu pusses, avec moins de dangers'et plus de su-* reté , dispeser tes plans pour cette conqiteW, qtffi le ciel puisse t'accorder I mais , en ce moment il renr
tarde l'heure de cette restitution. Une crainte plu grande doit t'empêcher d y songer , une nécessiU plus împéf ieuse t'appelle ailleurs ; les armes que ti avais préparées pour l'attaque de Ceuta aoîvên être employées à la défense de Tanger; cette nobh cité est en ce moment menacée de malheurs égauj et de peines égales.
Un matin^ à rheurc oîi le soleil, dissipant les om bres du couchant, secoue sur les jasmins et les rose ses blonds cheveux, où il essuie avec des draps d'o: les larmes brillantes de l'aurore dont ses rayons fon des perles , je vis , à une cl^ande distance , venir uni flotte considérable , quoiiqrue la vue encore conius< ne pût déterminer sûrement si c'étaient desv vais- ., seaux .pu des rochers qui frappaient nos regards Comme , dans les illusions de la peinture , des couleurs savaihménl^ distribuées présentent, sous ui aspect 9 des déserts , sous un autre , des villes pom penses , ^^^ ainsi dans ces campagnes d'azur , la lumière et les ombres confondant la mer et le ciel les ondes et les nuages, égaraient la vue de mille ms Bières. En ce moment on n'apercevait j[ue le masses; on ne'poiïvàTTdîstînguer les formes. T)'a DOTU, voyant leurs points les plus élevés se confondre avec le ciel, nous pensions que c'étaient le nuag es qui venaient puiser le saphir des mers pou: lereverser en cristal sur nos campagnes ; ^'^ bien tôt nous crûmes voir une foule immense de mon stregmarins qui accompagnaient Neptune sur le do des mens; il nous parut qu'ils agitaient leurs aile sur les flots , lorsque les navires déployèrent leur voiles; plus près c était une immense B^b]|done , don
JOURNÉE I, SCÈNE I. si
mille flammes volant dans les airs nous* représentaient les jardins suspendus. Sûrs enfin que c estait une flotte , voyant la mer blanchir en sillons d écume devaSt les vaisseaux^ et former après eux de longs festons d'argent sur des montagnes de cristal , je crus devoir éviter un aussi puissant ennemi , et tourner la proue vers les côtes ; car fuir à propos est aussi une manière de vaincre. Profitant de la connaissance que j'ai de ces parages , je me jetai dans une cale étroite , où, entre deux coteaux qui me prêtèrent leur abri, je pus braver cet armement formidable qui épouvante le ciel, la mer et la terre. La flotte nous dépassa sans nous voir : moi , désireux de connaître la route qu'elle tenait , je reprifif le large pour la suivre, et le ciel couronna cette fois mes espérances de quelque succès. Je vis qu'un
guela flotte avait éprouvé , l'avait brisé : il se remplissait d'eau sans que les pompes pussent suffire pour le soutenir à flot ,^ et à cnaque vague il me* naçaitde couler bas. Je m'approche, et, q uoiqu e
More, ie leur parais un secours favorable dans leur détresse ; car il est de tels malheurs que la présence même de 1 ennemi peut devenir agréable. Le désir de vivre agit si puissamment sur les hommes de l'équipage, qu'ils viennent en foule se rendre prisonniers : quelques-uns. il est vrai , demeurent SOT leur bord, et reprochant aux fuyards leur la-* V chetêTleur'dïséht que la véritable vie est à conserver :' i honneur; et. perissant^nfinavec leur vaisseau, conservent jusqu'au dernier moment l'orcueil portugais.
Un de ceux qui, se sont échappés m'a tout appris.
îtte flotte est sortie de LÎsHonhe pour dféfcarquër à JJanger. ; ils yiennent l'assiéger ; ils sont résolus à tout fair€ , pour arborer sur ses tours , ces Quines ^^^ de Portugal qui t'offensent chaque jour sur celles de C^uta. Lé roi Edouard^ dont la réputation victprieuse vole avec les iallesdé ràmlé/eWoieàcette entreprise ses frères Fernand et Henri, gloire de uotre temps, et déjà fameux 'par de nombreuses TiiQtoî]?es.i Ils sont grands-maîtres d'Avis et de Christ, et di^s croix , l'une verte , l'autre rouge , couvrent leurs coeurs généreux; quatorze mille Portugais de troupes soldées marchent sous leurs ordres , et un grand nombre de volontaires s'est joint à eux ; ils ont mille hommes de cavalerie montés sur des coumers , auxquels la superbe Espagne a donné la beauté du tigre , et la légèreté de l'once. Ils doivent être déjà devant Tanger ; déjà , seigneur , s'ils ne fotulent pas les sables de sa côte, ils sillonnent les m^rsiqui la baignent. Partons pour défendre cette cité; isaisis toi-même tes armes redoutables; que ton bras vaUlant soit le fléau des chrétiens ; détache du livre de la mort la feuille la plus chargée ; c'est Jggut-^tl:^ç,, aujourd'hui où doit s'accompRr
cette prophétie héroïque de nos morabites , qtfe la couronne de Portugal doit finir sur les sables de nos dëSerlà î ^^^ marchons, et que les Portugais voient ton cimeterre rougir de leur sang , les champs que souille leur pré$eîiçe !
LE ROI
Arrête, c'en est assez : chacune de tes paroles est pour moi un poison mortel. Mon cœur est plein de
fureur ; et malgré tous lesiarmemens, malgré les efforts de leurs grands-mkitres et de • le«rs \h^ fans, ie saurai faire de TAfrimift iRUr, isé iffikre : Muley , pars tout de suite , avec les ^cayaliers de la cote; je te suivrai bientôt pour te souteMrj si> comme je puis me le promettre de toi , tu sais les occuper par des escarmouches^ de manière à ce qu'ils ne puissent débarquer ou du moins s'établir à terre ; si tH montre» en cela la taleùr que Iti as dû hériter de -nos ancêtres ^ j'arriverai aussitôt avec le reste de la brave armée réunie sous ces murs.^AinsL seront jugées ces deux querelles en même-temps :
Îfferiré3ê*k5tt^
(H sort.) MULEY.
Je n'ai qu'un instant à rester auprès de toi , et je veux te dire , Fénix , au moment où je vais mourir, la cause qui précipitera ma mort. Je sais que mes soupçons feront tort à ta jgloire , maisje suis jaloux, et la jalousie oublie tous les me^nagetnensl i^el est , dis-le moi , cruelle , quel est ce portrait (|Ue j*àl apërêu ,' que Ciïnffens^ quél.est Ta-
mant fortuné? mais non, ne redouble point ma douleur en me le*disànt ; il me suffit, quel qu'il soit, de le voir dans tes mains , sans entendre de ta bouche la confirmation de mon malheur.
FÉNIX.
Mon affection pour toi , Muley , t'a permis de m'aimer , mais non de m'ofFenser.
MULEY
Je le sais : je sais que ce n'est point ainsi qu'on
doit t'adresser la parole ; mais le ciel sait combien j< suis jaloux^ et la jalousie ne respecte aucune con yenance. Plein de crainte ^ toujours rëservé , je t'a servie y je t'ai aimëe : mais si j'ai pu. amoureux, sar der le silence , jaloux ^ je ne le puis ^ Fënix^ je ne k
puis.
FEIilX.
Ta conduite ne mériterait pas que je prisse li peine de me disculper. Je yeux bien cependant mais pour moi-même , te donner une explication
MULEY
Tupeiutejustiaer?
FÉNIX.
Oui.
MULJ^Y.
Qu'Allah te comble de biens !
FÉNIX.
Ce portrait a été enyoyë....
MULEY
Par qui ?
FELIX.J y r
.... Par Tarudanty l'infant de Maroc.
MULEY
Pourquoi ?
FÉNIX.
Parce que mon père^ qui ne connaît pas mo amour...
MULEY
Eh bien ? ^
^JOURNÉE I, SCÈNE I. aS
FÉliflX.
Veut que ces deux royaumes./.
MULET
Ne m'en dis pas davantage. Cest ainsi que tu te justifies I qu'Allah t'accable de maux !
FÉNIX.
Quelle faute est-ce à moi , si mon père a de tels projets ?
MULEY
La faute est à recevoir ce portrait, t'eût-il menacée de la mort.
FÉNIX.
Pouvais-je refuser de le prendre ?
MULEY
Sans doute
FÉNIX.
Gomment ?
MULEY
Par quelque feinte.
FÉNIX.
Il n'existait aucun moyen.
Eh bien I il fallait mourir I je l'aurais fait en telle occasion.
FÉNIX.
Ce fut par force.
MULEY
Dis par inconstance.
FÉNIX.
La violence seule. ...
MULEY
Il n y a pas de violence.
FENIX
Que crois-tu donc ?
MULEY
Que mon absence est devenue le tombeau de moi espoir; et puisque je pars encore^ bientôt sans'dout de nouveaux traits de ton ingratitude viendron blesser inon cœur.
FÉNIX."
Ton devoir t^oblige à t'éloigner. l^ars.
MDLEY.
En te quittant^ mon âme sç déchire ^'""^
FENIX
Va à Tanger; je t'attends à Fez ^"^ où tu vien dras bientôt continuer tes plaintes.
MDLEY.
Sans doute ^ si la douleur me laisse vivre.
FÉNIX.
Adieu , puisqu'il faut que tu partes.
MDLEY.
Ecoute ! me laisses-tu aller sans me remettre c< portrait?
FÉNIX.
C'est à cause de mon père que je ne l'ai pas en core jeté loin de moi.
MDLEY.
Donne-le-moi ! Qu'au moins j'arrache de te mains celui qui veut m'arracher de ton cœur
(Ils sorLent. )