‹ Caldéron (volume 2)Chapitre 46 sur 73 · GI>'£S · texte numérisé non relu

GI>'£S

C'est la première fois que je me romps les os , et ce qui est mauvais pour l'un est bon pour l'autre. Un moine arriva un jour dans une auberge , mourant de faim, harassé de fatigue, et il demanda à l'hôtesse ce qu'il y avait pour souper. Rien, dit-elle ; hors que je ne tue une poule. Eh, bon Dieu! dit l'autre avec humeur, qui pourra la manger ? Ne soyez pas en peine , répliqua l'hôtesse j je sais un secret excellent pour l'attendrir. Et en effet, après avoir pris la poule , elle lui fit brûler les pieds , et sa révérence la trouva fort tendre , ou du moins attribua au grillement ce qui pouvait être l'effet de son appétit. Il se coucha : le lit était dur, et si dur que notre moine ne pouvait dormir; il se rappela le secret, et mit le feu au pied de sa couche. L'hôtesse, en voyant la flamme, s'écria tout alarmée : Qu'est ceci, mon père? Notre maîtresse, le lit est dur, et je lui brûle les pieds pour l'attendrir. Ne soyez donc pas étonné que la même chute ne produise pas sur nous deux le même effet ; vous êtes la paille , et je suis la poule.

DON DIÈGUE

Tu as beau me conter tes sornettes , tu n'éviteras pas d'aller voir Inès.

GINÈS

Comment^ Inès! cette cruelle ennemie qui ^ après nous avoir tout le jour tenus dans un coiti ^ a fini par nous jeter par le balcon , comme un panier d'ordures ! Voyez le beau merci d'avoir été les zélés serviteurs , vous de la maîtresse y moi de la soubrette ^'^^ Vive Dieu ! si de ma vie je la revois...

DON DIÈGUE

Pour moi je la remercie de son adresse^ elle a sauvé la vie et l'honneur de Béatrix.

GINÈS

Un boiteux ne peut avoir de reconnaissance.

DON DIÈGUE

Tu deviens importun y à la fin.

GINÈS

Trouverez-vous mauvais que je me fâche contre le destin qui^ entre vous et moi^ nous a maltraités de la tête aux pieds.

DON DIÈGUE

A cause de moi^ mon cher Ginès, vas-y.

GINÈS

J'irai y mais je ne crois pas réussir.

DON DIÈGUE

Pourquoi ?

GINÈS

Parce que je n'y vais pas de bon pied.

DON DIÈGUE

Je t'attends au coin de cette rue.

GINÈS

Si vous ne voulez que parler à Inès, vous n'attendrez pas long- temps.

DON DIÈGUE

Que veux-tu dire ?

GINÈS

Que si la taille , la tournure , les habits ne me trompent, c'est Inès qui sort de sa maison.

DON DIÈGUE

Je ne veux pas lui parler si près de chez elle ; je m'éloigne un peu, approche , et dis-lui de venir de ce côte'.

( Inès entre ivec son Toile. )

lNÈS,à|)rrt.

J'ai vu , de la croisée , don Diègue , et malgré ma crainte je vais lui parler, puisque, se confiant à mon adresse , ma maîtresse m'en a chargée.

GINÈS

A quoi bon te voiler, traîtresse , si malgré ton manteau, ta tournure crie à haute voix : La voilà qui passe, la rocambole des femmes ^^^\

INÈS

Qu'est-ce donc qui t'est arrivé, Ginès?

GINÈS

De boiter.

INÈS

Je le vois ; mais de quel mal ?

GINÈS

Du mal d'Inès, ma chère amie.

INES.

Tu ments comme un vilain.

GINÈS

Mon mal fut le balcon d'Inès^ ainsi j'en conclus avec justesse que je boite du mal d'Inès.

Je nierais la conclusion , si je n'étais pressée d'aller faire une commission chez Violante , et je ne voudrais pas qu'on me vît de la maison causer avec toi.

GINÈS

Un mot à mon maître qui t'attend à deux pas^ et tu pourras t'en aller.

INÈS

Ce serait pire. Si ma maîtresse savait que je lui ai parlé, elle me tuerait.

DON DIÈGUE, «'approchant.

Pourquoi donc , Inès ?

INÈS

Parce qu'elle est tellement en colère , sa fureur contre vous est telle, qu'elle m'a défendu de recevoir de vous ni billet, ni commission. *

DON DIÈGUE

Quelle sévérité envers celui qui l'adore !

INÈS

Vous me donneriez envie de vous battre.

DON DIÈGUE

Pour quel motif?

ToM. II. Caldéron, I9

Parce que vous adorez ici , et que vous servez ailleurs.

GINÈS

S'il n*est poiut d'homme si en colère ^ dont la fureur ne s'apaise quand il a dit à quatre laquais : Jetez cet homme par le balcon ; comment peut-elle garder rancune y elle qui a fait jeter deux hommes par une seule petite soubrette y et si bien jetés que toute ma fortune ne va plus qu'à cloche-pied ? Que veut-€lle de plus ?

DON DIÈGDE.

Toi aussi y Inès , lu es contre moi ?

INES, le tiranl à part.

Ce que je vous en dis n'est que pour mieux me déguiser; car Dieu sait tous les désagrémens que j'ai déjà éprouvés en cherchant à vous disculper.

DON DIÈGUE

Situ es si bien disposée en ma faveur^ fais en sorte^ ma chère Inès^ que je puisse la voir un seul moment.

INÈS

Elle est joliment disposée à recevoir cette visite !

DON DIÈGUE

Et sois tranquille sur ma reconnaissance , sans compter ce léger cadeau que mon amour te prie d'accepter.

( Il lui donne une bourse ) INËSf Id prenant.

Ces procédés sont inutiles à mon égard .

GINÈS

Ça se voit.

INÈS.-

Et pour que vous sachiez à quel point j'ai l'envie de vous servir, je vais dire à ma maîtresse que j'ai fait sa commission. Il est presque nuit, mon maître est sorti; attendez que je sois rentrée , je laisserai la porte ouverte....

DON DIÈGUE

Ah! Inès , tu me rends la vie.

INÈS

... Vous pourrez entrer après moi, et qu'ensuite la fortune fasse ce qu'elle pourra.

GINÈS

Comme je t'aime, belle Inès!

INÈS

Cavalier, parlez-vous à moi ou à la bourse ?

GINÈS

Comme tu voudras ; mets l'adresse à mon compliment.

INÈS

Laisse-moi; je ne veux pas d'un homme quand je sais de quel pied il cloche ^^^\

( Elle sort. )

Suis-moi, Ginès.

GINÈS

Moi!

DON DIÈGUE

Sans doute.

2g!i IL NE FAUT PAS TOUJOURS GAVER AU PIRE ,

GINÈS

Où allez-vous ?

DON DIÈGUE

Viens avec moi.

GINÈS

Le diable m'emporte ! ainsi soit-il ! si je sors d'ici. Pourquoi voulez-vous m'enfermer? si ce n'est que pour me voir dégringoler, vous me trouverez tout boiteux dans larue^ et vous vous imaginerezque j ai .fait le saut.

DON DIÈGUE

Cette lâcheté me prouve que je ferai mieux d'entrer seul .

GINÈS

Cette lâcheté est très-prudente. Faites compte que je suis déjà dans la maison.

(Il sort.)

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