GI>'£S
C'est la première fois que je me romps les os , et ce qui est mauvais pour l'un est bon pour l'autre. Un moine arriva un jour dans une auberge , mourant de faim, harassé de fatigue, et il demanda à l'hôtesse ce qu'il y avait pour souper. Rien, dit-elle ; hors que je ne tue une poule. Eh, bon Dieu! dit l'autre avec humeur, qui pourra la manger ? Ne soyez pas en peine , répliqua l'hôtesse j je sais un secret excellent pour l'attendrir. Et en effet, après avoir pris la poule , elle lui fit brûler les pieds , et sa révérence la trouva fort tendre , ou du moins attribua au grillement ce qui pouvait être l'effet de son appétit. Il se coucha : le lit était dur, et si dur que notre moine ne pouvait dormir; il se rappela le secret, et mit le feu au pied de sa couche. L'hôtesse, en voyant la flamme, s'écria tout alarmée : Qu'est ceci, mon père? Notre maîtresse, le lit est dur, et je lui brûle les pieds pour l'attendrir. Ne soyez donc pas étonné que la même chute ne produise pas sur nous deux le même effet ; vous êtes la paille , et je suis la poule.
DON DIÈGUE
Tu as beau me conter tes sornettes , tu n'éviteras pas d'aller voir Inès.
GINÈS
Comment^ Inès! cette cruelle ennemie qui ^ après nous avoir tout le jour tenus dans un coiti ^ a fini par nous jeter par le balcon , comme un panier d'ordures ! Voyez le beau merci d'avoir été les zélés serviteurs , vous de la maîtresse y moi de la soubrette ^'^^ Vive Dieu ! si de ma vie je la revois...
DON DIÈGUE
Pour moi je la remercie de son adresse^ elle a sauvé la vie et l'honneur de Béatrix.
GINÈS
Un boiteux ne peut avoir de reconnaissance.
DON DIÈGUE
Tu deviens importun y à la fin.
GINÈS
Trouverez-vous mauvais que je me fâche contre le destin qui^ entre vous et moi^ nous a maltraités de la tête aux pieds.
DON DIÈGUE
A cause de moi^ mon cher Ginès, vas-y.
GINÈS
J'irai y mais je ne crois pas réussir.
DON DIÈGUE
Pourquoi ?
GINÈS
Parce que je n'y vais pas de bon pied.
DON DIÈGUE
Je t'attends au coin de cette rue.
GINÈS
Si vous ne voulez que parler à Inès, vous n'attendrez pas long- temps.
DON DIÈGUE
Que veux-tu dire ?
GINÈS
Que si la taille , la tournure , les habits ne me trompent, c'est Inès qui sort de sa maison.
DON DIÈGUE
Je ne veux pas lui parler si près de chez elle ; je m'éloigne un peu, approche , et dis-lui de venir de ce côte'.
( Inès entre ivec son Toile. )
lNÈS,à|)rrt.
J'ai vu , de la croisée , don Diègue , et malgré ma crainte je vais lui parler, puisque, se confiant à mon adresse , ma maîtresse m'en a chargée.
GINÈS
A quoi bon te voiler, traîtresse , si malgré ton manteau, ta tournure crie à haute voix : La voilà qui passe, la rocambole des femmes ^^^\
INÈS
Qu'est-ce donc qui t'est arrivé, Ginès?
GINÈS
De boiter.
INÈS
Je le vois ; mais de quel mal ?
GINÈS
Du mal d'Inès, ma chère amie.
INES.
Tu ments comme un vilain.
GINÈS
Mon mal fut le balcon d'Inès^ ainsi j'en conclus avec justesse que je boite du mal d'Inès.
Je nierais la conclusion , si je n'étais pressée d'aller faire une commission chez Violante , et je ne voudrais pas qu'on me vît de la maison causer avec toi.
GINÈS
Un mot à mon maître qui t'attend à deux pas^ et tu pourras t'en aller.
INÈS
Ce serait pire. Si ma maîtresse savait que je lui ai parlé, elle me tuerait.
DON DIÈGUE, «'approchant.
Pourquoi donc , Inès ?
INÈS
Parce qu'elle est tellement en colère , sa fureur contre vous est telle, qu'elle m'a défendu de recevoir de vous ni billet, ni commission. *
DON DIÈGUE
Quelle sévérité envers celui qui l'adore !
INÈS
Vous me donneriez envie de vous battre.
DON DIÈGUE
Pour quel motif?
ToM. II. Caldéron, I9
Parce que vous adorez ici , et que vous servez ailleurs.
GINÈS
S'il n*est poiut d'homme si en colère ^ dont la fureur ne s'apaise quand il a dit à quatre laquais : Jetez cet homme par le balcon ; comment peut-elle garder rancune y elle qui a fait jeter deux hommes par une seule petite soubrette y et si bien jetés que toute ma fortune ne va plus qu'à cloche-pied ? Que veut-€lle de plus ?
DON DIÈGDE.
Toi aussi y Inès , lu es contre moi ?
INES, le tiranl à part.
Ce que je vous en dis n'est que pour mieux me déguiser; car Dieu sait tous les désagrémens que j'ai déjà éprouvés en cherchant à vous disculper.
DON DIÈGUE
Situ es si bien disposée en ma faveur^ fais en sorte^ ma chère Inès^ que je puisse la voir un seul moment.
INÈS
Elle est joliment disposée à recevoir cette visite !
DON DIÈGUE
Et sois tranquille sur ma reconnaissance , sans compter ce léger cadeau que mon amour te prie d'accepter.
( Il lui donne une bourse ) INËSf Id prenant.
Ces procédés sont inutiles à mon égard .
GINÈS
Ça se voit.
INÈS.-
Et pour que vous sachiez à quel point j'ai l'envie de vous servir, je vais dire à ma maîtresse que j'ai fait sa commission. Il est presque nuit, mon maître est sorti; attendez que je sois rentrée , je laisserai la porte ouverte....
DON DIÈGUE
Ah! Inès , tu me rends la vie.
INÈS
... Vous pourrez entrer après moi, et qu'ensuite la fortune fasse ce qu'elle pourra.
GINÈS
Comme je t'aime, belle Inès!
INÈS
Cavalier, parlez-vous à moi ou à la bourse ?
GINÈS
Comme tu voudras ; mets l'adresse à mon compliment.
INÈS
Laisse-moi; je ne veux pas d'un homme quand je sais de quel pied il cloche ^^^\
( Elle sort. )
Suis-moi, Ginès.
GINÈS
Moi!
DON DIÈGUE
Sans doute.
2g!i IL NE FAUT PAS TOUJOURS GAVER AU PIRE ,
GINÈS
Où allez-vous ?
DON DIÈGUE
Viens avec moi.
GINÈS
Le diable m'emporte ! ainsi soit-il ! si je sors d'ici. Pourquoi voulez-vous m'enfermer? si ce n'est que pour me voir dégringoler, vous me trouverez tout boiteux dans larue^ et vous vous imaginerezque j ai .fait le saut.
DON DIÈGUE
Cette lâcheté me prouve que je ferai mieux d'entrer seul .
GINÈS
Cette lâcheté est très-prudente. Faites compte que je suis déjà dans la maison.
(Il sort.)