‹ Caldéron (volume 2)Chapitre 58 sur 73 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Salon de la maison de Malech.

CLARA , BÊATmX.

CLAHA.

Laisse-moi, Béatril , laisse-moi pleurer, et au milieu de tant de peines et d'ennuis, que du moins mon infortuné se soulage un peu par des larmes. Puis* que je ne puis me yenger de celui qui a teriairhonneur de ma famille , laisse-moi .gëmir sur TafFront qui est désormais mon seul héritage , et si je ne puis tuer, que du moins je puisse niourir? Combien la nature ne s'est-elle pas montrée injuste et cruelle envers nous! Les plus grands dons que nous accorde sa largesse sont 1 esprit, là beauté, écueîls qui trop souvent font courir des risques à notre honneur et ne peuvent le protéger. Quelle humiliation pour nous de pouvoir souiller la gloire de nos ^res, de nos époux, et de ne pouvoir la rétablir! Que ne suis-je née homme! Aujourd'hui Grenade aurait vu si ce Mendoce si orgueilleux, si insolent envers un vieillard, aurait montré la même audace devant un jeune homme. Ne crois pas cependant que pour cela je renonce à me venger; ce^ lui qui a eu la lâcheté d'insulter à des cheveux blancs ne doit pas trouver au-dessous de lui de combattre une jeune fille. Mais que dis-je ? c'est une folie , mes plaintes ne peuvent s'exhaler qu'en vaines parol^ss;

Âh ! si c était à mon bras que fût remise ma vengeance!.... Infortunée, je perds en un jour mon père et mon époux, car je ne puis plus espérer de fixer encore les voeux de don Alvar Tuzani.

(Don AWar Taiani entre.)

DON ALVAB.

Je prends comme un mauvais augure d'avoir entendu, belle Clara, mon nom sortir de ta boUche. Aujourd'hui ^ entourée de peines, ton àmue ne s'occupe crue de ses jfnalheurs^ et je suis udq des causes de ton cliaOTÛXi si 4^ns ce moment tu peux t'occa* perde moi ^^

CLARA

Je ne le nîçraî point. Mç.n sein ^st rempli de cha; grins, et la peine que tu me donner n'est pas celle qui le déchiré le moins. ]je plus grand de tous mes malheurs vient de toi, car le destin m'ôte l'espoir de t'appàrtériir, ; je ne puis plus être à toi , et mon amour est trop smcèri^ pour que je voulusse que tu dévinsses' l'époux d'upe. femaxe dont le père a perdu l'honneur.

• •' DON ALVAR

Clara, je iie Veux point te rappeler quel respect pour toi nia flamme a toujours conservé, avec quelle réhération j'ai adoré ta beauté ; mais je dois me disculper d'avoir paru à tes regards avant de t'atoir ivengëè; ce retard, c'est pour toi-même que je l'ai imposé à ma valeur. Cç n'est J)as avec les femmes? qu'il faut parler des lois du^point d'honneur , je le^sais; je ne vetix point chercher à te donner de Époides eonsolytions en te di^aîit de sécher tes pleurs, peit^e qu'enlre fionunes désarmés, et surtout en

30URNÉE I, SCÈNE H. 877

présence de la justice du roi> il n'existe ni offensé , ni insulte. Mais je dois cependant t'apprendre^ pour me justifier^ que si je n'ai pas encore ' tiré satis&ction de l'affriNCit fait à ton père , en perçant le sein de M endoee , c'est parce que celui qui a reçu un outrage n-est Tengé qu'autant que roffenseur est mort dfi SA inain f de celle de son fils où de celle d'un frère cadet. Ainsi , pour que ta yengeance soit complète , pour qu'elle ne deyienne pas impossible, je yais te demander pour épouse à ton respectable père. J'acquiers, en deyenantson fils, des droits à layer dans le sang de son ennemi l'injure qu'il a reçue. Voilà dans quel but je suisyenu; si je n'ai pas fait cette démarche plus tôt, tu le sais, mon peu de fortune avait enchalâë mes espérances. Aujourd'hui je ne lui demanderai pour ta dot que l'offense qu'il a reçue , et j'ose penser qu'il youdra bien accueillir mes prières ^^\

CLARA

Je ne yeux pas non plus, don Alyar, te rappeler, lorsque tu y ois mes larmes, et la sincérité de mon amour, et la constance de ma foi ; je ne veux pas te dire qu'aujourd'hui je vais mourir sous le poids d'une double offense; non^ dévouée à ton amour, dans l'ivresse de mon affection , tu es la vie de mon âme, tu es l'âme de ma vie ^'^^j apprends seulement que dans le trouble oii je suis, celle qui eût été hier volontiers ton esclave, ne sera pas aujourd'hui ton épouse: si la timidi^lié t'empêchait hier d'aspirer à ma main , et si aujourd'hui tu as plus de hardiesse, je ne veux pas qu'on dise un jour que pour devenir ta femme il ait fallu que je fusse dé-

gradëe. Riche et honorée , à peine enoore osais-je penser en moi-même que je fusse digne de toi ; la vÎTacitë de mes désirs seule en flattait mes espérances. Comment pourrais-je maintenant , au lieu de t'accorder une faveur^ t accabler sous le poids de ma disgrâce^ et faire croire au monde que , pour pouvoir m'obtenir^ tu as dû attendre que je fusse ;sans honneur?

DOIf ALVÀR.

Je le veux pour te venger.

CLARA

Je le refuse par amour pour toi.

DOM ALVAR

N'est-ce pas te prouver ma tendresse ?

CLARA

N'est-ce pas te montrer mon estime ?

DON ALVAR

Tu ne pourras t'y refuser.

CLARA

Je pourrai me donner la mort.

DON ALVAR

Que dirais-je à ton père, mon amour ?

CLARA

Je lui dirai, moi, de rejeter ta demande.

DON ALVAR

Est-ce là de la constance ?

CLARA

C'est de l'honneur.

DON ÂLYAp.

Est-ce de la tendresse?

CLARA

C'est de la loyauté. Et je jure, en prësence des cieux, de ne donner à pei*sontie le nom d'époux que mon honneur ne soit rétabli daQS son premier éclat. C'est là mon seul désir ^"^

DON ALVAR

Qu'importe ? si . . , .

BÉATRIX

Mon maître monte dans cet appartement aVec une société nombreuse,

GLABA.

Cachcr-toi, Alvar, dans cette pièce^

DON à;ltar.

Quel malheur ! ,

(Iltort.) CLARA.

Cruelle fortune !

(Don Juan Malech eatrt «ye* don AIobm, le corttfgidor, 4o9 F«rnaiid dt Y«lor et

autm cayalien. )

MALECH.

Clara ?

CLARA

Seigpeur ?

MALBGH.

Malheureux! Ah! gaa fille, daus quel chagrin je te vois! Retire-toi un moment.

CLÀBA.

Qu'est ceci ?

38o LE SIEGE DE L'ALPUJAR&A,

MILECH.

Tu pourras nous écouter.

(Elle sort.) LE CORRÊGIDOR.

Don Juan de Mendoce est déjà détenu dans TAI- {laipbra; ainsi, tous voudrez bien, jusqu^à ce q^ cette affaire soit arrangée, «tre aussi prisonnier chez vous.

MALECH.

Il suiEt que tous me donniez cet ordre ; je promets de m'y conformer.

DON FERHâim.

Vous ne garderez pas long-temps les arrêts. L'autorité de la justice n'a pcûnt dans ton ressort les affaires d'honneur ; le seigneur corrégidor m'a permis de me charger de traiter de l'acconunodementy et j'espère jr réussir.

LE CORREGIDOR

Don Fernand de Yalor, deux mots sufilsent pour arranger l'affaire. Il ne se £ût point d'injure dans le palais du roi, ni en présence de la justice; -ce sont les lois du point d'honneur^ et c'est assez pour tout calmer.

Voici le moyen qui me paraîtrait convenable....

DON ALTÀR,&t3ara.

Tu entends tout.

CLARA

Oui.

J^OURNÉE I, SCÈNE IL 38t

DON PERIlAIfD.

.... Et je ne crois pas qu'aucun autre pût être aussi bon. Écoutez-moi.

M A L £ G H , i demi-Toiz.

Pauvrq honneur que celui qui se guérit avec des remèdes!

DON FERNAND

Don Jtran de Mendoce ^ caYàlier aussi noble que vaillant , n'est point encore marié. Doû Juan Ma*lech, qui tient des rois de Grenade le noble sang qui coulé dans ses' veines, a une fiUé àiissi' Célèbre par sa beauté que par son esprit. Persontié^ ôik le sait, ne peut prendre en main la vengeance de Mahech, s'il veut une satisfaction , que ceïûi d[ui se'rà son gendre; que Mendoce se marié âV^c Clara. .v

DON ALVAR,àpart.

Qu'entends-je ?

f.'f- ■ • ■•■'l'i' ' 1 il

' •• 'DÔN'FÈRirA^t). i ' ' • ■ *■'

I^ar ce xfiWen, vptreihonnéùi*, don Jiian. ésf couserve; car ne pouvant vous vengeE par vous-même,; et. cèliii' qui voÙ3 a insulté devéiiant Tofifensé eii devenant votre fils, il n'existe plus personne à qiii vous puissiez demander satisfaÉtibn ; en même temps Mendoce, ne pouvant ise donner la mort A luimême, sera eh sûreté 1 parce gu'ixn hôinme né pouvant offenser son pi'opre'honneur,'!! n y a plus'personne qui ait droit de tirer vengeance de lui. Ainsi se trouve rétabli l'honneur de chacun , puisque nul ne peut à là foîi devoir et demaftider une *it4sfaction.

382 IrE SIÈGE DE L'ALPUJaRRA,

DON ILYAR, à Clan.

Je yais répondre.

CLARA

Arrête , au nom de Dieu ! Tu vas me perdre^

JLE CORRÉGIDOR.

Cet arrangement me paraît convenir à tous deux.

MALECH.

Je crains encore un obstacle , et que Clara n'empêche tout.

CLARA, à part.

Le ciel vient: remettre ma vengeance entre mes mains.

MALECH.

Je ne sais si ma allé acceptera pour époux un homme contre lequel elle a tant de motifs de haine ^"^-

(Clara entré.)

CLARA

Oui, je l'accepterai, mon père. Qu'importe que je vive malheureuse , pourvu que tu ne vives pas sans gloire? Si j'eusse été ton fils, docile à la voix de l'honneur, j'aurais su, pour ta vengeance, bien tuer ou bien mourir; étant ta fille, j'ai les mêmes obligations à remplir , et je dois y satis&ire autant qu'il est en mon pouvoir. Ainsi je serai sa femme, puisque c'est sauver ton honneur. Je ne cherche que fà gloire; et si je nepuîs le venger eii versant son sang, je la rétablirai du' moins en te sacrifiant ma vie.

LE.CORREGIDOR

. Il était digne d'un esprit aussi brillant d allier des idées aussi opposées.

DON FERIf AND.

Je ne doute point de la re'tïssîte. Nous pouvons écrire ce qui a e'té convenu ici , je le porterai à don Juan de Mendoce.

LE GOfLRÉGiOOR.

Je me ferai un honneur de vous accompagner.

MALECH, à part.

Gela donnera à ^insurrection le temps de se préparer.

DON FERNAND

J'espère que , grâces à mes soins , tout finira bien.

( Jli corUnt f excepté Clara. ) CLARA*

A présent qu'ils sont rentrés dans cet apparte^ ment pour écrire , tu peux sortir, Alvar,

( Don Alvar entre. ) ' * . . , .

DON ALVAR

Je sortirai j je sortirai , et pour ne revoir de ma vie une âme aussi inconstante unie h un cœur si généreux. Si tu m'as donné la ihort^ si tu n as pas Tonlu que je fisse Un éclat , ce n'est point par timidité, ce n'est point par crainte pour les jours de ton père , c'est par un goût frivole , un détestable caprice , parce qu'une femme assezf vîTc. . .

CLARA

Que dis-tu?

DON ALVAR

Pour pouvoir au même instant , au mépris de ses sermens , offrir sa main à un homme lorsqu'un

autre est enfermé dans sa chambre , une telle femme, grand Dieu!... je ne veux pas que Von puisse dire que je Uaie jamais aimée.

CLARA

Contiens tes plaintes, ÂWar; c'est une erreur qui te trouble. Âyec le temps je saurai* te satirfaire.

DON ALVAR

. Ce n'est point pour de pareilles ofifenses qoe Fon peut donner satisfaction .

CLARA

Peut-être. *'

DON ALYAR.

Je ne t'ai pas entendu dire que tu donnerais aujourd'hui la main d'épouse à^ MeindOcfe ? ' '

CLARA

Sans doute ; mais tu ne sais pas mon dessein.

DON ALVAR

Quel dessein que celui de me (Ï0?iper la.îport? IChérche maintenant à te disculper : il- a oté rhonneur à ton père, et tu veux qu'il ote la yie .k ton amant.

CLARA

Le temps, AWar, pourra. te détrç^î^,. te. m^ trer que nM)n cœur est constant , et que toi seul , par tes soupçons, manques à la foi jurée.

DON ALYAil.

Quelle aujdacedapsrimpççture) Tu n'aceepteepas sa main ? . ,

CLARA

Si.

DOIf âLYAR.

Tu ne seras pas sa femme ?

CLARA

Non.

DON ALVAR

Mais quel moyen?...

CLARA

Ne me fais pas d'inutiles questions.

DON ALVAR

Quoi ! l'épouser et n'être pas sa femme ?

CLARA

Oui y je lui accorderai ma main y mais ce sera pour pouvoir de cette main percer son cœur infâme. Es -tu content <'^)?

DON ALYAR.

Non , certes : une mort si heureuse consolerait de la perte de la vie ; tes bras sont trop beaux pour que l'on y trouve la mort. Mais quel que soit ton projet, avant qu'il n'obtienne ta main, fût-ce pour en recevoir le trépas, ma jalousie y pourvoira en combattant contre lui.

CLARA

Est-ce là de l'amour ?

DON ALVAR

C'est de l'honneur.

CLARA

Est-ce ainsi que tu montres ta tendresse ?

TOM. II. Cnldérm. a5

•DON ALTAR

Je suis jaloux.

CLAHA.

Us sortent, adieu. Que ne puis-je te retenir encore!

DON ALYAB.

Qu'il te serait facile d'y réussir !

(Ili sortent.)

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