‹ Caldéron (volume 2)Chapitre 67 sur 73 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

Ruines de Galère , encore bràlantes.

TUZANI seul.

Entre ces montagnes de flammes , au milieu de ces ruisseaux de sang^ foulant aux pieds les cadavres de mes frères , mon amour m'a entraîné jusqu'à la maison de Maléha; le feu et le fer ont partout empreint leurs ravages. Épouse chérie ! qu'es-tu devenue? Je tremble d'avance. Malheureux! je suis arrivé trop tard. Où est mon épouse? Nul être vivant ne me répond.

M A L E H A f derrière la scène.

Hélas !

TUZANL

Cette voix que me portent les airs , ces cris douloureux étoufies par la faiblesse, frappent mon

JOURNÉE m, SCÈNE III. 443

cœur comme la foudre, A la lueur de ces flammes mourantes , il me semble voir une femme , dont le sang versé parait les éteindre, •• c'est Maléha ! Dieu tout-puissant , rendez-lui la vie ou donnez-moi la mort !

(Il sort et rentre traînant Mal^a k demi-nue, et ensanglanlëe.)

MALÉHA.

Soldat espagnol , trop peu pitoyable et trop peu cruel , qui m'as blessée et n'a pas terminé ma vie et mes souffrances , frappe-moi encore une fbîs : ta fureur est plus cruelle si elle n'achève pas son ouvrage-

Infortunée divinité de mon âme , celui qui te tient entre ses bras ne veut pas te tuer ; son seul désir serait de donner sa vie pour prolonger la tienne !

MALÉHA.

Ami^ ces mots me disent que tu es du sang africain. Si y femme et malheureuse , j'ai quelque droit à tes bontés , fais une chose pour M aléha expirante. Tuzani, mon époux, est gouverneur de Gabia : vas-y j porte-lui mon dernier embrassement ; dis-lui que sa fidèle épouse , frappée par le fer d'un Espagnol, plus avide de bijoux que d'honneur , git morte à Galère , baignée dans son sang.

TUZANI.

Maléha , ce dernier embrassement , c'est à ton époux désespéré que tu le donnes, à lui qui est venu lui-même apprendre son dernier malheur.

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( Abeti-Hamtfja et Lidoro entrent suivis de soldais morisques.

ABErf-HUMEYA.

En vain les flammes de Galère nous ont appelés ^ à son aide, nous sommes arrivés trop tard.

LIDORE.

Déjà ses places et ses rues ne sont plus qu'une cendre embrasée , que les vents vont dissiper.

TUZANI.

Ne soyez pas étonnés d'être arrivés tard. Et moi non plus y je ne suis pas venu à temps.

ABEN-HUMEYA.

Je ne sais quel triste présage...

LIDORE, voyant le corps de Malëha.

Cieux ! quel aspect déplorable !

ABEN-HUMEYA.

Que vois-je ?

TUZANI.

La peine la plus vive, la plus profonde douleur, l'infortune la plus cruelle ; voir périr, et périr d'une mort si misérable, l'objet de toute ma tendresse, c'est le comble du malheur , le plus grand de tous les maux. Maléha, mon épouse (ah ! déplorable sort ! ) est là, pâle , sanglante, c'est elle que vous voyez. Une main infâme a percé son noble cœur ; la flamme céleste qui l'animait, s'est exhalée au milieu des flammes qui consumaient sa patrie. L'acier

a déchiré son sein d'albâtre.

Vous en êtes tous les témoins, roi, et vous mes

amis, mes frères, du plus horrible sacrilège, du

plus détestable forfait qu'un lâche ait pu commettre. Eh bien ! soyez aussi tous témoins du serment que je fais d'en tirer la vengeance la plus terrible, dont les histoires de l'amour aient jamais conseryé la mémoire. Je le jure à cette beauté , à cette fleur abattue par le fer ^^°^, à cette merveille détruite, de venger sa mort ^^'\ Déjà l'on n'entend plus même dans le lointain les tambours des Espagnols, lenr armée se retire. Eh bien , je la suivrai , je la suivrai jusc{uà ce qu'au milieu de tous ces soldats, j'aie trouvé le barbare homicide ^^ et que j'aie immole cette infâme victime, non à sa divine mëmoire, i laquelle un sang impur n'est pas digne d'être offert, maisà ma trop juste rage; afin que le feu qui a vuson crime, la terre qui en a été le théâtre, les vents qui ont emporté ses inutiles gémissemens^ la fortune qui l'a voulu, le ciel qui Fa permis, que le monde, que l'univers entier sachent que dans le cœur d'un Arabe l'amour vit après la mort, et que la faux du trépas elle-même ne peut séparer deux cœurs qu'unissait une mutuelle tendresse.

(H sort.) ' A6EN-HUMÉYA.

Arrête, ami. Attends.

LIDORE.

Tu arrêterais plutôt la foudre.

ÂBEIf-HCMÉYA.

Enlevez le corps de cette malheureuse beauté et rendez-lui de funèbres honneurs. Braves Mores de l'Alpujarra , voyez le sort que vous réservent vos barbares ennemis. Voyez cette nouvelle Troie, cette

forteresse sauvage, n'être plus qu'un objet d'horreur pour la terre, et les autans s'en disputer les débris. Mais que ce destin de Galère ne refroidisse pas votre valeur; qu'il vous excite à la vengeance. C'est pour punir de tels forfaits que votre roi Aben- Humëya, a ceint à son côté le redoutable cimeterre.

(Iliort.) LIDORE, à part.

Âh ! plût au ciel que ces montagnes consumées par les feux, ébranlées par les vents, s'arrachassent de leur base, et que , se renversant à la fois, elles missent fin d'un seul coup à tous les malheurs qui nous déchirent !

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