LE PRINCE DES URSINS
JEANNET 9 domestique de don Juan.
FLORE , suivante de Séraphine. JULIE , suivante de Porcie.
CÉLIO j domestique du prince des Ursins.
FABIO , domestique de don Louis.
BÉLARDy régisseur d'un domaine de don Louis.
LE PEINTRE
JOURNEE PREMIERE
Salon de l'hôtel de don Louis , à Gaëte.
DON JUAN , en habit de voyage. DON LOUIS.
DON LOUIS
JiiMBRAssEZ-Moi ciicore, don Juan, embrassez- moi mille fois.
DON JUAN
Que ce soient de nouveaux liens qui assurent notre ancienne amitié.
DON LOUIS
Etes-vous satisfait de votre voyage ?
Je suis si content, si ravi , si glorieux de ma félicité , que je ne pourrai jamais vous peindre assez vivement tout le bonheur dont je jouis ^ i imagination même ne peut se le figurer.
DON LOUIS
Je suis enchante que votre séjour à Naples ait rempli vos désirs.
^^ DON JBAN.
Je suis plus heureux encore que je n'aurais osé l'espérer. Je tous avais déjà dit^ seigneur, lors de mon dernier passage , qu'encore que j'eusse eu toujours peu de penchant pour le mariage, les prières de mes parens , l'importunité de mes amis m'ayaient décidé à penser à m'établir. Occupé de mille autres soins , j'avais laissé passer le printemps de ma yie sans y songer.
DON LOUIS
Je sais quelles difficultés votre caractère opposait à de tels engagemens; toutes les fois, que je vous en avais parlé, j'avais trouvé en vous de la répugnance, et de toutes les affaires de la vie , le mariage était celle qui vous occupait le moins. Sans cesse enseveli dans vos études, si la fatigue d'un travail continuel vous forçait à abandonner un moment VOS livres , votre seul délassement était de manier le pinceau, parce que, jusque dans cet exercice, votre esprit trouvait de l'occupation. Vous êtes parvenu dans ce bel art à une telle habileté qu'un autre pourrait se faire un état honorable de ce qui n'est chez vous qu'un passe-temps. Vous peignez avec tant de perfection que vos tableaux rivalisent avec la nature, et lorsque j'eus l'honneiir d'être votre hôte à Barcelone, je me souviens que je me suis permis de vous gronder quelquefois de votre travail excessif.
DON JUAN
Malgré tout cela , tant pour faire plaisir à mes parens que pour conserver dans ma famille un majorât assez illustre et richement dote', j'ai changé d'opinion, et, m' abandonnant à des idées que j'avais repoussées dans ma jeunesse, je me suis décidé à prendre une femme. J'ai épousé ma cousine , fille du gouverneur de Saint-Elme.
DON LOUIS
Je le sais, et à votre passage je vous ai félicité du bon choix que vous aviez fait.
DON JUAN
Je l'apprécie encore davantage aujourd'hui.
DON LOUIS. . I
Comment ?
DON JUAN
D'après ce qu'on m'avait dit de Séraphine, d'après un portrait que j'avais vu, mon cœur sentait de l'inclination pour elle; mais depuis que je l'ai connue, elle le possède tellement, que je sais à peine aujourd'hui si je m'appartiens à moi-même.
DON LOUIS
Sa beauté est divine , et son esprit n'est pas moins remarquable.
\ DON JUAN
Elle vient avec moi être la Vénus de cette mer, ou la Flore de ces rivages , pour ne point perdre l'occasion de nous embarquer aussitôt que les galères arriveront. Son père est avec nous ; il a voulu l'accompagner jusqu'à Gaëte, et c'est ce qui m'a en-
TOM. I, Caldera 12
178 LE PEINTRE DE SON DÉSHONNEUR, gagé à prendre les devans. Je vous avais promis , en partant , de vous demander l'hospitalité à mon retour, et j'ai du vous prévenir que, venant avec tant de monde, j'étais forcé de vous supplier....
DON LOUIS
De quoi ?
DON JUAN
De me permettre de prendre dans une hôtellerie un logement que j'ai déjà fait préparer?
DON LOUIS
C'est me faire outrage, don Juan. Tout Naples viendrait avec vous, que je ne penserais qu'au plaisir de vous recevoir.
DON JUAN
Je sais ce que je vous dois; cependant
DON LOUIS
Point de réponse; vous viendrez chez moi, ou nous ne serons plus amis.
DON JUAN
Je ne puis me résoudre à hasarder de rompre les nœuds d'une amitié aussi constante et aussi franche.
Pourriez-vous faire une telle insulte à l'attachement que j'ai pour vous? et, à vous parler franchement, c'est seulement pour vous recevoir que je suis resté jusqu'à ce jour dans ce gouvernement.
DON JUAN
-Que dites-vous ?
Journée î. 179
DON LOUIS
J'étais résolu à me retirer sur mon bien ; j'arrive à l'âge où l'on est de'trompé du monde ; le soin de ma fortune ni de mes places ne m'occupe plus depuis que j'ai perdu don Alvar, et je ne suis ici qu'à contre-coeur.
DON JUAN
Je n'aurais pas voulu rappeler votre douleur ; mais puisque vous m'en avez parlé, dites-moi, n'en avez-vous pas eu d'autres nouvelles?
DON LOUIS
Aucune depuis la première , depuis que j'appris qu'en allant en Espagne pour des affaires, il avait trouve un tombeau dans les ondes qui brisèrent son vaisseau. Ce malheur nous fut annonce par un autre navire qui , venant dans ce port s'abriter de la tempête , nous apprit qu'il avait vu couler bas celui qui portait mon fils.
DON JUAN
Comment sut-on que c'était celui-là ?
DON LOUIS
C'était pour moi la plus grande infortune; elle ne fut que trop certaine. Le navire dont je vous parle venait de Barcelone, et depuis je n'ai reçu aucune nouvelle de mon fils. Ce silence ne confirme que trop sa perte; mais changeons de conversation : quand croyez- vous qu'arrivera votre jeune épouse ?
DON JUAK
Elle doit être déjà près de Gaëte.
i8o LE PEINTRE DE SON DÉSHONNEUR,
DON LOUIS
Allez au-deyant d'elle pour la conduire , et diteslui que si je ne Tais pas moi-même lui offrir mes services, c'est parce que je suis forcé de rester ici pour la recevoir.
DON JDA.N.
Je le lui dirai; mais, seigneur...
DON LOUIS
11 suffit. {Don Juan sort.) Porcie?
( Porcie entre. )
PORCIE
Mon père.
DON LOUIS
Je t'ai raconté mille fois les grandes obligations que j'ai à don Juan Roca.
PORCIE
Je vous ai entendu mille fois répéter que c'était votre meilleur ami.
Je t'apprends aujourd'hui qu'il va arriver chez nous avec sa femme.
PÔRGIE.
Séraphine ?
DON LOUIS
Oui; et jusqu'à leur embarquement ils seront nos hôtes.
PORCIE
Agréez mes remercîmens.
DON LOUIS
Pourquoi ?
JOURNÉE I. i8i
PORGIE
Parce que Sëraphine est mon amie^ et quelle pourra penser que c'est moi qui la reçois,
DON LOUIS
Cest bien; et^ soit pour toi^ soit pour moi , nous levons les bien accueillir. Ordonne à tes fenxmes de préparer leur appartement.
P ORGIE
La précaution est inutile. Vos appartemens sont toujours prêts pour recevoir des hôtes. Vous savez que votre maison est plutôt une hôtellerie que le palais du gouverneur.
Je mets tout mon plaisir à bien recevoir ceux qui viennent chez moi.
( Jeannet entre en habit de voyage. )
JEANNET
Que la paix soit dans cette maison! Et à ce propos je vais vous faire un conte : Une compagnie de soldats arrivait dans un village , un paysan se mit à crier : « Deux soldats pour être logés chez moi. w « Pourquoi , lui dit quelqu'un , demandes-tu avec tant d'empressement ce dont tous les autres voudraient se débarrasser? » Et il répondit : « Quelque désagréable que me soit leur arrivée, je dois les hien accueillir, pour le plaisir qu'ils me font quand ils s'en vont. » Maintenant , vu les ordres de mon maître de l'attendre ici, donnez-moi à baiser, vous ^otre puissante main , et vous votre petit pied.
i82 LE PEINTRE DE SON DÉSHONNEUR,
DON LOUIS
Sois le bienvenu, Jeannet. Depuis que j'avais vu ton maître , il me semblait que tu me m^Dquais.
PORCIE
Comment a été la noce?
JEANNET
Un habitant de la ville invita un étranger à dîner à la campagne ; le premier plat qu'il fit servir fut un poulet froid. L^autre demanda à boire, mais le vin était chaud comme la viande était froide. L'étranr ger voyant que rien n'était à son gré , prit subtilement une aile du poulet et la mit dans son verre. « Que faites- vous, lui dit son ami? — Je veux , lui répondit-il impatiemment , ou que la viande rafraîchisse le vin, ou que la boisson réchauffe la viande. » Telle a été notre noce. On m'a donné une mariée jeune et un mari qui ne l'est plus : de sorte que ce que j'ai eu de mieux à faire a été de les unir pour que l'époux rafraîchisse sa belle, ou que lafemme échauffe le mari.
PORCIE
Laisse ces folies, et dis-moi comment se porte Séraphin e.
JEANNET
On la porte dans une voiture.
PORCIE
Ce n'est pas me répondre.
JEANNET
Pardonnez. Qui dit une femme en voiture > dit
JOURNÉE I. i83
une femme contente , heureuse et glorieuse de son sort.
DON LOUIS
Oîi donc as-tu pris cela ?
JEANNET
Écoutez : Une belle nuit une dame moui^ut ; et y comme elle e'tait pauvre , le vicaire général permit qu'on la conduisit à Téglise dans une voiture ('); à peine l'y avait-on mise , qu'elle recommença à grouiller ; et lorsque l'on dit au départ : « Cocher, à Saint-Isidore. — Non, dit-elle, à haute voix; cocher , mène-moi d'abord au Prado ; on m'enterrera ensuite. »
DON îiOUIS.
Tu n'es jamais las de faire des contes.
JEàNNET.
Quatre ou cinq petits enfans à Barcelone. »«
( En dobors on entend : ArrAe^ a^esi ici.).
PORCIE
Je crois qu'ils arrivent.
JEANNET
On m'a arraché de la bouche le conte des quatre ou cinq petits enfans.
JULIE, entrant.
Monsieur, les hôtes que vous attendiez descen** dent de voiture.
DON LOUIS
Allons leS recevoir.
JEANNET
Nous en étions restés aux petits enfans.
i84 LE PEINTRE DE SON DÉSHONNEUR,
(Don Juaa entre avec Séraphine , don Pèdre et^FIore. )
DON LOUIS
Charmante Séraphine , dont les attraits diYins: partagent l'éclat du soleil^ permettez-moi de vous baiser la main , poui' vous témoigner la joie qu*éprouve cette maison de vous appartenir quelques instans : pardonnez seulement^ si elle n'est pas un ciel digne d'héberger une aurore aussi brillante»
PORCtE.
C'est à moi à m'excuser, puisque c'était à moi à loger mon amie; et je suis honteuse de voir que je ne puîs , par mes soins , mériter lé bonheur que j'éprouve. Sois la bienvenue.
( Elles s'embraas^U) SÉRAPHINE.
Je dois répondre à tous les deux^ mais il faut que je vous demande quartier. Je ne trouve point assez d'expressions pour vous remercier l'un et l'autre; ainsi je ne ferai point de réponse, pour ne manquer ni à vous , seigneur, ni à toi.
DON PÈDRE
Je vois avec peine, seigneur don Louis ^ que don Juan ne vous ait pas épargné cet embarras.
DON LOUIS
Je me fâcherai , seigneur don Pèdre. Vous savez combien je suis votre serviteur ; et c'est un honneur que me fait don Juan.
JEANNET
Y a-t-il patience qui puisse endurer cette vaine conversation de complimens ?
o JOURNÉE I. x85
FLORE
Il est plus ennuyeux encoi^e d'entendre un bavard comme toi.
( On eatend un coup de canon. )
Allons } mais que veut dire ce coup de canon ?
( FaLio entre. )
FABIO
La vigie a découvert deux galères napolitaines qui longent les rivages-, venant dans ce port.
DON LOUIS
Quelle agréable nouvelle !
JEANNET, k part.
On est bien aise de voir arriver la voiture qui BOUS débarrasse de nos hôtes.
DON LOUIS
Tout le bien m'arrive à la fois. Je pense que le prince des Ursins revient à Naples sur ces galères ; je dois aller le recevoir , et même le loger chez moi/ si cependant celui qui n'est plus le maître de sa maison peut encore en disposer. ,
• DON JUAN
Je vous en supplie, permettez-moi d'aller
DON LOUIS
Ne parlons plus de cela. Je sais que je puis suiffire à tout. Porcie, emmène Séraphine chez elle. Vous voudrez bien , messieurs , m'y attendre.
DON PÈDRE
Nous allons avec vous sur le port.
i86 LE PEINTRE DE SON DÉSHONNEUR,
J y consens » afin que dans votre coMpagnie je me trouve plus honorable aux yeux du pi-ince.
JEANNET
Et moi je vous suis pour voir si , dans la foule ^ je pourrai..». •
DON LOUIS
Quoi donc?
JEANNET. J
Achever le conte des petits eufans.
(Tous les hommes sorlcal. ) SÉRAPHINS.
Ils sont tous sortis ?
PORGIE
Oui , ma chère.
SÉRAPHINS
Qu'attend de plus ma douleur?
PORGIE
Pourquoi verses-tu des larmes ?
SÉRAPHINS
Pour la même cause qui m'en fit verser autrefois ; et f puisque je te l'avais confiée , ce ne sera point une indiscrétion d* épancher encore mes chagrins dans le sein de l'amitié,
PORGIE
Je sais seulement que tu pleures.
SÉRAPHINS
Tu sais aussi ce qui fait couler mes pleurs; i moins qu' offensée de ce que tu crois un oubli, ta ne feignes de Tignorer.
PORGIE
Je ne sais que te répondre.
SERAPHÏNE, encore endormie.
Grâce ! grâce ! je t'en prie , au nom de Dieu ! Ne nie tue point, don Alvar ; ne me tue (>oint !
DON ALVAK.
Rassurez-vous.
SÉR APHINE, SB reveillant.
Que vois-je? Se peut-il ? Les fantômes de mon imagination exaltée ont pris un corps , une voix ,
une âme !
DON ALVAR
Mon bien , mon amour, mon épouse , regardezmoi sans terreur , je vis encore pour vous aimer !
SÉRAPHINE
Je t'entends , ombre terrible! Tu viens me reprocher d'avoir manque à ton amour, d'avoir trahi ma promesse. Mais je suis innocente ; ici même, je racontais à ta sœur, comment jusqu'après ta mort je sus résister à mon père. Je me suis remariée , mais j'étais veuve de toi.
DON ALVAR
Que dites-vous? Sans doute la surprise doit avoir égaré votre raison. Certes il ne serait pas possible que vous fussiez mariée et que je vécusse encore. Revenez , revenez à vous , mon amie ; oubliez ces fâcheuses illusions. Je suis vivant ; j'essuyai , il est vrai , la tempête qu'on vous a annoncée ; le vaisseau coula , mais je fus assez heureux pour me soutenir sur un des débris , jusqu'à ce que , vu des galères , elles s'approchèrent pour me secourir. Si je n'ai point écrit , c'est que nulle occasion ne s'est offerte à moi ^^K Recevez les embrassemens de votre ami.
ToU. I. Caldéron. l3
SÉRAPHINS, leleTant.
Je le reconnais à présent^ je le vois , Alvar, vous êtes vivant. Mais je suis si infortunée ^^que cette félicite même n'en est plus une pour moi ; que vous viviez ou non , vous n'en êtes pas moins perdu pour Séraphine.
DON ALVAR
Ainsi....
Quelle peine !
...n e^t vrai....
Quelle douleur I
...Que vous..*%
DON ALVAR* SÉRAPHINE
DON ALVAR
SERAPHINS.
Quel tourment !
DON ALVAtl.
. . .Vous , Séraphine ! . . .
SERAPHINE.
Quel supplice!
...Vous êtes*,,.
J'expire I
. . .Mariée !
DON ALVAR
SÉRAPHINE
DON ALVAR
Hélas! Puis-je dire que oui, puisque vous vivez encore , et dire que non , si ce n'est que trop vrai ?
FindifFérence et la sensibilité. U y a bien peu de femmes , ma chère amie y qui s'offensent d'être ai« mëes ; et celui qui gémit le plus de la haine qu'il croit inspirer, s'il examine de près les preuves que F 8a dame lui donne de sa sévëritë , y verra , quelque (.irivacite que puisse leur prêter l'honnem', les fa- \^ veurs s'y mêler et s'y cacher sous le voile des mépris. Je puis l'attester , et tu l'as vu toi-même , combien de fois je m'irritai de son audace. Il m'écrivit ; f,je déchirai ses lettres , et c'était mon devoir : il vouit parler; je ne l'écoutai pas : il m'écrivit encore; je m'emportai : il eut recours à ton amitié ; je blâgjpai tes bons offices pour lui : tu voulus me persua- (der ; je m'irritai contre toi : il s'obstina; je me montrai irritée : il pleura ; je ris de ses larmes ; et peh- ^dant tout ce temps , s'il avait pu lire dans mon cœur» il y aurait vu quels tourmens on souffre '^piand l'honneur est obligé de lutter contre les ef- ^ f forts de l'amour.
Une nuit que je prenais le frais à une fenêtre qui
:-^donne sur la mer, il put me parler en secret; et,
^ après de longues instances qu'il est inutile de te
^, conter, il me donna sa parole de devenir mon
l^poux. Si ce moyen n'améliora pas son sort, il nous
l^^^pensa du moins de la feinte : dès lors ce fut l'a-
Y mour qui se montra , et le dédain ne fut plus qu'un
p masque. Cependant, rien ne ternit mon honneur; a
. et, depuis cette nuit, notre ardeur mutuelle ne
■ cessa de croître , quoique l'on dise ordinairement
que l'amour qui ne se nourrit que d'espérances
n'est point un véritable araour:
Dans ce temps , mon père pensait à arranger mon
uj6 LE PEINTRE DE SOIN DÉSHONNEUR,
DON JDAN.
Et comment te trouves-tu à présent, ma chè amie?
SÉRAPHINS
Quoique je sente que je suis près de céder à peine que je ressens , je ferai de tels efforts, que i douleur ne te causera pas d'autres soucis.
JEANNET
A présent mon conte arrive à propos. A qua ou cinq petits enfans...
DON JUAN
Tais-toi , imbécile.
DON PÈDRE
Va-t'en , importun.
JEANNET
Allons ! il y a des contes malheureux.
PORGIE, k Sëraphine.
Retire-toi dans ton appartement.
DON PÈDRE
Viens , tu te remettras de ton trouble.
DON JUAN
Viens, ma chère , mon cœur , ma vie.
DON ALVAR, à part.
Et je le vois , et je l'entends !
SÉRAPHINS
Oh ! que ces pas ne sont-ils les derniers qi ferai !
(Elle sort avec don Juan et don Pèdre. )
PORCIE, à Alvar.
Tu vois que je ne puis me dispenser de l'accompagner. Attends-moi, Alvar, je reviens à l'instant.
( Elle sort. ) JEANNET.
Je ne veux pas cependant mourir d'un conte rentré. Il faut que quelqu'un m'écoute, fût-il sourd.
DON ALVAR, à part.
Qu'ai-je vu, ô ciel! Séraphine est mariée; elle est dans les bras d'un autre , et je ne perds pas la vieî
( Le prince des Ursins entre , conduit par don Louis , Cjélio , suite. )
Chaque fois que je viens, chez vous, je vous ai de nouvelles obligations.
DON LOUIS
C'est vous, seigneur, qui acquérez chaque fois, par l'honneur que vous me faites, de nouveaux droits à ma reconnaissance; et le dernier service que vous m'avez rendu en me ramenant don Alvar , ma vie ne suffira pas pour m'en acquitter envers vous.
LE PRINCE
Ce fut un événement remarquable. Son vaisseau, comme je vous l'ai déjà dit, fit naufrage à vue de terre , et les galères recueillant en passant les débris qui couvraient la mer, sauvèrent don Alvar. J'étais alors à Barcelone, attendant mon retour dans ce royaume ; et le voyant arriver dans cet état , je fis ensorte de le bien recevoir et le traitai comme je devais ti^aiter un camarade.
200 LE PEINTRE DE SON DÉSHONNEUR, ger fou Famant dont le cœur obéit à ses lois bizarres, tandis que, s'il entendait l'accent d'une tendre passion, il ne verrait rien dans l'homme épris qui ne fût d'accord avec cette harmonie céleste. Approche de la musique d'amour, et tu reconnaîtras dans celui que tu crois insensé plus de jugement et de suite que tu ne le penses.
CÉLIO
Je pourrais bien vous répondre que de près ou de loin, avec ou sans mesure , la danse est toujours une folie; mais ce n'est point le moment, je vois Porcie s'approcher.
( Porcie entre.)
PORCIE
Mon frère était resté ici.
LE PRINCE
Il est sorti, belle Porcie; mais si vous me voulez faire croire que je ne vous dois point de reconnaissance de ce que vous avez la bonté de vous montrer à moi, je vous avertis que je ne reçois pas cette preuve de dédain.
PORCIE
Vous vous trompez. Si j'étais assez heureuse pour avoir quelques droits sur vous , ce serait pour vous faire des plaintes et non pour vous dédaigner que je voudrais en profiter.
LE PRINCE
Vous, former des plaintes contre moi!
PORCIE
Moi-même.
LE PRINCE
Quel motif pourri ez-vous avoir? vous savez quelle
a ëtc constamment ma tendresse depuis l'heureux jour oii j"ai commence' à vous aimer.
PORCIE
Oui, mais dans celte longue absence vous n'avez pas toujours conservé le respect que vous deviez à ma constante foi.
S'il n'entrait quelqu'un , il me serait aisé de me disculper.
PORÇIE.
Avouez, prince, que vous êtes enchanté de cette interruption.
( SérapUinc entre.)
SÉRAPHINE
Je ne puis me reposer. Ah! mon amie, je viens près de toi; je ne crains plus la mort. Mais que voisje , ô ciel !
PORCIE
Le prince des Ursîns.
SÉRAPHINE
Que votre excellence daigne excuser mon inattention; j'étais si agitée en entrant que je ne l'avais pas aperçue.
LE PRINCE
Je vous remercie de votre embarras, madame; il pourra vous engager à excuser celui que j'éprouve.
SÉRAPHINE
Deux personnes aussi troublées que nous le sommes n'ont pas, sans doute, grand'chose à se dire. Prince , f que Dieu conserve votre vie.
( EUc son. )
2oa LE PEINTRE DE SON DÉSHONNEUR,
Je n'ai jamais vu à la cour une plus belle femme^
PORGIE
Je suis forcée d'aller lui tenir compagnie. Voua verrai^je ce soir?
LE PRINCE
Oui. ( Porcie sort.) Y a-t-il jamais eu dans la vijB^ Celio^ une conversation si brusquement interrompue?
GÉLIO.
Si elle se possède ainsi lorscp3<'elle est troubla ^, que sera-ce de sang-froid?
LE PRINCE
Qui donc est cette dame ?
CÉLIO
Comment voulez-vous que je le sache? Je viens d'arriver avec vous.
LE PRINCE
Alvar nous le dira ; il vient tout à propos.
CÉLIO
Quel intérêt y mettez-vous ?
LE PRINCE
Aucun; je veux seulement savoir le nom d'une aussi belle personne.
( Alrar entre. )
DON ALVAK, sans Toir le prince.
La douleur ne peut prendre de repos. Jç sors à peine d'ici que j'y reviens.
LE TRINCE.
Don Alvar?
JOURNÉE I, ao3
DON ALVA.R
Mon prince.
LE PRINCE
Quelle est cette amie que la belle Porcie a reçue, cette charmante femme auprès de qui le soleil ne paraîtrait qu'une e'toile ?
DON ALVAR, à part.
U me manquait encore ce supplice. (Haut,) C'est Se'raphine , la fille de ce noble vieillard qui vous a été présenté, du gouverneur de Saint-Elme.
LE PRINCE
Elle a une figure céleste.
DON ALVAR
Vous ne l'aviez jamais vue?
LE PRINCE
Jamais jusqu'à présent.
DON ALVAR
Eh bien , moi, je l'avais vue.
Dans le peu de mots qu'elle a dits , il m'a paru qu'elle était aimable.
DON ALVAR
Elle a l'esprit le plus brillant. {A part. ) Quelle étrange situation !
LE PRINCE
Quel motif l'a conduite ici?
DON ALVAR
Elle va en Espagne.
LB PRINCE
Et pourquoi?
DON ALVAR. à par».
Encore des questions? {Haut.) Elle y est mariée.
LE PRINCE
Et à qui ?
DON ALVXR.
A un de ses parens.
LE PRINCE
Et quel est ce parent, assez heureux pour aTeir obtenu .sa main?
DON ALVAR
Don Juan Roca, ce cavalier qui a e'té vous saluer avec mon père.
LE PRINCE
Ne l'ayant point connu jusqu'à présent, je n'y ai pas fait attention, et je ne sais même si je le reconnaîtrais.
( Don Louis entre. )
DON LOUIS
Si mon amitié, seigneur, a pu me donner quelques titres auprès de vous , j'ai à vous adresser une prière.
LE PRINCE
Je n'attendrai pour vous obéir que le temps que vous mettrez vous-même à m'expliquer ce que vous désirez.
DON LOUIS
Le patron des galères dît qu'il n'a touché à ce port que pour vous y débarquer, et qu'il a ordre Je repartir sur-le-champ.
JOURNEE I. 2o5
LE PRINCE
Cela est vrai. Telles sont ses instructions.
DON LOUIS
Vous savez que j'ai ici un hôte. Je voudrais lui faire quelques politesses, au moins pendant deux jours. Gomme il doit partir avec les galères, s'il était possible de les retarder....
J'ai donne à don Garcie de Tolède ma parole d'honneur de ne point différer leur de'part. J'en suis désolé pour \ous.(j^part. )... et pour moi , qui vois partir avec elles mon doux trésor.... Folles idées! Irai-je adorer une beauté que j'avais déjà perdue avant que je l'eusse rencontrée?
( Il sort avec Gtflio. ) DON LOUIS.
Puisque cela ne peut être, ils feront bien de se hâter, et de préparer leur départ.
DON ALVAR
Quoique le prince ait refusé d'avoir une complaisance pour vous, oserai-je, mon père, vous en demander une pour moi ?
DON LOUIS
Que désires-tu.
DON ALVAR
Vous m'envoyâtes en Espagne; et, dans le péril que je courus, je perdis tout l'argent que vous m'aviez confié. Me trouvant à Barcelone, pauvre, dépouillé, j'ai été forcé de revenir, car on ne peut aller solliciter à la cour sans argent et sans habits.
si6 LE PEINTRE DE SON DËSHOKNEDR, ceaux peuvent à peine rendre ce qu'imagine mon esprit y juge de mon insufiisance ^^K Je te dirai eo" core
SÉRAPHINE
Quelle autre raison as-tu?
DON JUAN
Le feu, la lumière, le ciel, le soleil, ne peuvent se peindre, et je ne puis non plus peindre une beauté qui se compose de soleil, de ciel, de feu et de lumière. (^11 se lève en jetant ses pinceaux. ) Je m'avoue vaincu , et je t'en prie, si mon amour retombait dans la même erreur , n'y consens plus, pour que je ne sois pas une seconde fois exposé à It honte de ne pouvoir faire un portrait ressemblant.
( Jeannet entre, )
SÉ-RAPHINE.
. Je te remercie des motifs que lu ïne donhes , et je te jure que, dût-il m'en coûter la vie, tïi ne feras jamais mon portrait; je ne veux point te voir fâché,
DON JUAN
Je ne te nierai point que j'ai eu de la douleur, que j'ai senti de l'humiliation en voyant que pour cela seul la peinture m'a refusé son secours, mais la faute en est à tes attraits.
JEANNET
Voici un conte qui vient à propos. Un homme devint sourd en dormant ; en s'éveill&nt le lende- -inain, il s'aperçut qu'il n'entendait pei'sonne et s'ecriait : Qui diable vous oblige à parler de la série? On recommençait \ causer sur le ton ordinaire, et il recommençait à dire : Pourquoi le monde parle*
pas même celui de me plaindre ! Malheui* étrange !... Elle vient avec ma sœur. Qui penserait qu'au moment oii je désire avec plus d'ardeur l'occasion de lui parler, ma bouche reste muette ? Avant qu'elle n'arrivât , que de choses j'avais à lui dire ! et maintenant je ne trouve plus de paroles pour m'exprimer.
( S^raphiae et Porcie entrent. )
PORCIE
Il te faut donc partir si vite ?
SERAPHINS.
Quand le bonheur a»t-il duré plus d'un instant? quand le plaisir s'arrête-t-il ?
DON ALVAB.
Jamais. Et devant moi , pourquoi le demander à Porcie? Qui, mieux que moi, traîtresse, ingrate, parjure, pourra vous dire combien sont courts les instanS'du bonheur ?
SÉRAPHINS
Seigneur don Alvar, puisque vous avez éclairci le doute dans lequel vous étiez, je vous en supplie , ne me poursuivez pas. C'est une injustice barbare de condamner à entendre des plaintes , celle qui ne peut se disculper.
DON ALVAR
Pourquoi ne voulez-vous pas vous justifier ?
SÉRAPHINS
Je n'ai qu'une seule justification, et je vous l'ai plusieurs fois répétée.
2o8 LE PEI>TRE DE S0> DÉSHONNEUR,
DO> ALVAB.
Redites-ia encore : jamais, pour celai qui aime, on ne répète trop de tendres excuses. Une seute parole , en amour , peut tout changer : toujours la même pour celle qui la dit , elle semble varier de sens pour celui qui Fécoute. Recommencez , recommencez à me dire la raison qui a. dirige YOtre déraisonnable conduite.
SÉRAPHIN E
Je ne le puis. Vous dire que je me crus veuve lorsque je me suis mariée, était bien lorsque j'étais encore saisie du trouble oii m'avait plongée votre vue : mais ce serait maintenant une faute inexcusable de vouloir m'excuser.
DON ALYAR.
11 vaudrait donc mieux pour mon amour que je fusse mort que de vivre encore.
SÉRAPHINS
Je ne sais : mais^ sûre de moi-même ^ je pourrais vous pleurer mort ; vivant , je ne puis vous regretter sans crime. Ce qui alors était une juste douleur^ serait aujourd'hui un sentiment condamn^le% puisque mon âme , au lieu d'éprouver une tristesse vertueuse, se ti'ouverait en proie à une satisfaction criminelle.
( Etie veut sortir.) DON ÂLVAR, la retenant.
Que tu me pleures mort^ que tu m'oublies vivant; il faut que tu m'entendes : en me laissant, à ton départ , Tinjure que tu m'as faite , tu dois au moinS; dans ton voyage , emporter mes plaintes avec toi.
JOURNÉE t. 109
SÉRAPHINS
Je ne puis point tous entendre.
DCm ALVAR.
Il faut que tous m'écoutiez.
SÉRAPHINS
Porcie, ne m'aides-tu pas à me défendre d'uit péril où tu vois que j'aventure mon honneur et ma vie ?
DON ALVAR
Éloigne ce danger , Porcie , en veillant à ce que personne ne vienne nous surprendre.
PORCIE
Je vais le faire. Incertaine entre les deux , je ne veux aider ni l'un ni l'auti'e^^^ ; mais, dans cette hésitation, je sais ce que je dois à un frère. Repose-toi sur mes soins; plains-toi, soupire, pleure, puisque ce sont les seuls biens qui te restent.
( Elle sort. ) SÉRAPHINE.
Je suis forcée à vous entendre : écoutez-moi d'abord, don Alvar. Je vous aimai, tant que je m'imaginai que je pourrais vous appartenir : luon espérance fut détruite : je me suis mariée ; je suis celle que je suis. A présent , vous pouvez vous plaindre.
DON AltVAR.
Qu^ai-je à dire? Vous pleurez I
SÉRAPHINE
Vous vous trompez : mes larnoues vous abusent.
ToM. I. Caldéron. l/f
SÉRÂPHISE.
De qui ?
FLORE
De Porcie»
SÉHAPHIISE.
Et cela t'a troublée ?
FLORE
Aurais-je pu être tranquille ? Je tous dois la Te^ rite. Le matelot est don Âlvar.
SÉRAPHINE
Tu Tas vu ?
FLORK
Comme je vous vois.
SERAPHI5E*
Tu n'as pas feint de le méconnaître?
FLORE
Cétait impossible.
SÉRAPHII9E.
Quet'a-t-ildit?
FLORE
De vous annoncer qu'il était li.
SÉRAPHINE
Réponds-lui, comme venant de toi, que ta n'as point osé, de crainte d'encourir ma juste colère, t' acquitter de cette commission ; ajoute combien ce déguisement est indigne àe lui; et fais en sorte qu'il reparte sur-le-champ sans me voir, et sans se douter que j'aie connu sa témérité.
FLORE
Je vais le faire.
JOUKNÉË II, SCÈNE I. at
( Don Alvar entre. )
DON ALVAR
C'est inutile. J'ai pénétre' jusqu'ici, parce que j'ai vu sortir don Juan. Et à quoi sert que Flore vienne me répéter ce que j'ai eu le malheur d'entendre f
SÉRAPHINE
Je dois croire , en vous voyant paraître , que vous ne m'avez pas entendue. Vous ignorez que j'avais dit à Flore qu'il fallait que vous repartissiez sans me voir. Si vous avez osé pénétrer jusqu'à moi, avez- vous laudace de dire que vous êtes instruit de ma volonté ?
DON ALVAR
Pardonnez : mais vous savez, mon adorable amie, qu'une faute conduit toujours à une autre faute. Je suis venu seulement pour vous voir, pour vous parler avec tous les égards que je dois à la beauté que j'aime , au respect que mérite la vertu , à la gloire nécessaire à votre bonheur : du moins , dans votre surprise, ne regardez pas une preuve d'amour comme une offense, et ne vous irritez pas de ce que je n'ai fait que pour vous.
SÉRAPHINE
Ne croyez pas, seigneur don Alvar, que si je vous éooute , ma complaisance vous autorise à me parler ainsi. L'étonnement seul n/a empêchée de vous imposer silence. Veuillez, je vous en prie , mettre fip à cet entretien ; et si votre voyage à Barcelone est vraiment une preuve d'amour, rendez-la complète par une action digne de vous.
DON ALVAR
Que m'ordonnez -vous?
SEHAPHIME.
Repartez; repartez si yite^ que je puisse vous croire persuade que l'affection de mon ëpoux^ la paix dont jouit mou cœur, ce que je dois au sang qui m'a fait naître; le dirai-je? l'habitude , l'attachement et . les tendres soii^ de mon mari y m'ont changée à td points qu'il est plus facile aux vents déchahiës de movr voir le tronc robuste du chêne antique, aux vagues de la mer en fureur d'ébranler le rocher de son rivage, qu'il ne le serait à vos pleurs, fussent-ils une mer, à vos soupirs , fussent-ils le souffle de l'ouragan , de changer mes résolutions.
DON ALVAR
Que m'importe que vous vous vantiçz à pr&ent d'être le chêne robuste ou le dur rocher, si je vous ai vue auparavant la fleur aimante qui suivait les rayons de l'amour; le temple sacré ou la tendresse était adorée, et recevait mon cœur en sacrifice? Croyez- vous que vous puissiez me décourager, moi qui me souviens de ce que vous étiez naguère?
SÉRAPHINE
Je ne puis le nier. Mais apprenez que , grâce au temps , cette humble fleur a jeté dans mon sein de profondes racines qui lui ont donné une force indomptable; que le temps a aussi détruit ce temple de la tendresse. Ne parlez plus d'un passé tellement loin de ma mémoire, que je me souviens à peine de l'avoir oublié. Mes sentimens ont été, ils sont, et
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ils sat>iit tODJoiirs tels, que les siècles ne pourront les altérer.