‹ Caldéron (volume 3)Chapitre 25 sur 79 · LE PRINCE DES URSINS , CÉLIO · texte numérisé non relu

LE PRINCE DES URSINS , CÉLIO

CÉLIO

Quelle étrange mélancolie !

LE PRINCE

Ah ! Célioy FextraTagance de mes pensées est telle ^ que je n'ai d'autre bien que le mal que j'endure.

CÉLIO

Je croyais , dernièrement , que vos chagrins venaient de l'absence de Porcie ; mais y depuis que son père a quitté son gouvernement et est venu s^établir à Naples, quelqu' autre sujet de peine doit vous affliger : car, grâces à votre bonheur et au signal dont vous êtes convenus , vous la voyez toutes les nuits à la grille de cette croisée ; et, cependant, votre esprit n'est pas plus tranquille , non pas même depuis que l'absence de don Alvar vous a encore délivré de cet obstacle.

LE PRINCE

Que m'importe , Célio , de voir la belle Porcie? elle n'est point la cause de ma peine, et mes galanteries n'ont pour objet que de donner le change à mon cœur pendant quelques momens.

CÉLIO

Mais , quelle raison avez-vous pour que ce goût ne soit plus ni amour ni oubli? *

aSa LE PEINTRE DE SON DÉSHONNEUR,

LE PRINCE

Je le dirais ^ si je ne craignais d'être taxé de folie«

CÉLIO

Je sais à quoi m'en tenir là-dessus : vous pouvez m' expliquer le motif de votre affliction.

Ne te rappelles-tu pas d^avoir vu une belle personne , hôtesse de Porcie , que j^aperçus le jour' de mon arrivée d'Espagne, et qui, dans un instant; remplit mon cœur de feux ?

CÉLIO

Je m'en souviens parfaitement , et si bien que ce fut ce jour-là même qu'elle partit; et il serait nouveau que votre ardeur commençât par l'absence, lorsque c'est l'absence qui met fin aux ardeurs des autres.

LE PRINCE

Non : encore qu'au moment oîi le soleil se lève, souvent des nuages nous dérobent ses rayons : nous ne dirons pas pour cela que le jour n'a pas paru. Après que l'éclair et le bruit du tonnerre nous ont effrayés, il arrive parfois que la foudre s'égare dans les airs : et nous ne contesterons pas pourtant son existence. Une fontaine naît au bord de la mer, et de son berceau à l'abîme qui l'engloutit , il n'y a qu'un pas : nous ne nions pas cependant que ses ondes ne fussent les rivales du cristal. Lors même que la flamme brillante expirerait frappée d'un souffle ennemi au moment oii elle s'allume, elle n'en aurait pas moins ébloui un instant nos yeux : et si lorsque

la fleur est dans son premier éclat , une cruelle gelée la fait pencher , flétrie sur sa tige déshonorée , ou regrette en elle l'ornement de la campagne. Ainsi , quoique mon amour ait trouvé dès sa naissance le nuage , la mer , le souffle, la gelée , le vent , il n'en est pas moins soleil , foudre , fontaine , flamme et fleur.

CÉLIO

Je pourrais bien vous répondre si je n'entendais déjà l'instrument harmonieux qui vous annonce l'arrivée de Porcie.

LE PRINCE

Ecoutons. Sa chanson doit m'instruîre si je dois m'éloigner ou venir à la grille : si elle parle d'amour c'est le signal pour que je m'approche; si elle chante la jalousie, je dois m'éloigner.

PORCIE, chantant en dedans.

Amour I peine sans seconde !

Tes traits déchirent mon cœur ;.

Tu fais le bonheur du monde , Pourquoi fais-tu mon malheur ?

LE PRINCE

J'écoutais avec attention , belle Porcie , pour savoir si vous m'appeliez avec l'amour , ou si vous me chassiez avec la jalousie.

PORGIE, au balcon.

C'est un signe dont nous sommes convenus; miais c'est ce qui arrive tous les jours : partout c'est l'a:mour qui attire et la jalousie qui repousse.

LE PRINCE

Il n'en est pas constamment ainsi : je connais

234 I^E PEINTRE DE SON DÉSHONNEUR, plus d'une femme qui, tout au contraire, inTite avec la jalousie ; et plus d'une éloigne avec l'amour.

PORCIE

Bien sots sont leur amans , qui estiment le dédain et méprisent les faveurs.

Je ne dis pas qu'ils aient raison , mais qu'il arrive quelquefois que les plus rebelles sont les plus aimées.

PORCIE

J'aurais bien des choses à vous dire là-dessus , si cette nuit comme lès autres nous avions le temps de causer.

LE PRINCE

Qui vous en empêche.^

PORCIE

Mon père n'est pas encor retiré chez lui ; Fennui que lui cause le départ de mon frère, et des dépêches à terminer l'ont engagé à veiller plus tard qu'à l'ordinaire. Aussi ce que j'ai à vous dire , il faut que je le chante en m'accompagnant de cet instrument, pour que mon père, entendant la musique, ne s'informe pas de moi , et aussi pour que le bruit de la guitare puisse lui faire prendre le change sur le sens de ce que je vous dirai.

LE PRINCE

Ce ne sera pas la première fois que l'amour a parlé ainsi. C'est au besoin d'exprimer la tendresse que la musique a dû sa naissance.

PORCIE

Ecoutez-moi donc , car j'ai mille choses à vous apprendre, et, quelque importantes quelles soient, il faut que je prenne ce moyen.

(Elle chante. )

Vous savez bien que mon père , Libre de soins désormais , Dans son cbâteau solitaire Veut finir ses jours en paix.

II n'avait pu satisfaire Ce désir jusqu'à ce jour :

Les intérêts de mon frère Le retenaient à la cour.

Alvar a fui sans rien dire :

Nous igorons son destin ; Et pour Beiflor , quel martyre î Nous devons partir demain.

Je gémirai dans l'attente.

Je crains de ne plus vous voir ; Je me désole et je chante Quand je suis au désespoir.

ÎLE PRINCE

11 fallait bien , aimable Porcie, voiler de la douce harmonie de votre voix une aussi fâcheuse nouvelle. Ainsi Ton déguise par des saveurs agréables l'amertume d'un remède ; mais il y a quelque trahison à vouloir à la fois charmer par des sons enchanteurs et affliger par un arrêt cruel.

PORCIE chante.

Ah! qui plus que moi désire...

( Julie parait au balcon. )

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