‹ Caldéron (volume 3)Chapitre 37 sur 79 · JULIE · texte numérisé non relu

JULIE

Seigneur, don Pèdre, le père de Se'raphîne, vient vous voir.

DON Loora.

Dis-lui d'entrer sur-le-charap. {Julie sort,) Sans doute il est travaillé des mêmes peines que moi.

( Don Pèdre entre.)

DON PÈDRE

Veuillez, seigneur don Louis, nie recevoir dans vos bras.

DON LOUIS

Comment mon humble solitude a-t-elle me'rité la faveur dont vous Thonorez ?

DON PÈDRE

Un grandsouci m'amène auprès de vous, don Louis. J'hësite à vous le dire; mais, puisque le malheur ne craint pas de me combattre, je ne dois pas craindre de l'avouer. Je suis dans une profonde affliction , causée par la négligence de ma fille et de don Juan. Us ne m'écrivent pas ; et aucun de ceux à qui je me suis adressé à Barcelone ne me donne les informations que je demande. Tout le monde sait que l'a-^ mitié que vous avez pour mon gendre est la plus vive et la plus constante. Vous savez sans doute quelque chose; par grâce, veuillez m'en instruire.

DON LOUIS, à part.

Dans quel doute il me jette ! Il est également fâcheux pour son honneur que je me taise et que je parle; mais quant à présent le silence est le meilleur. Il vaut mieux qu'il doute encore; d'ailleurs.

DON 4UAlf.

Ne Tant-il pas mieux qu'a tout hasard j'aie la porte ouverte?

BÉLÂR0.

Non^ non.

DON JUAN

Songe

BÉLARD.

Pas de bruit; c'est elle qui fient par-là.

DON JUAN

n est temps que je prépare Tivoire et la palette.

( Sérapline entre. )

SÉRAPHI.NE.

Chagrins qui me dévorez , combien de fois je vous ai combattus y sans que la victoire se déclare pour vous ni pour moi ! Quand cessera cet état ?

DON JUAN

Je ne puis la voir ; il s'est placé entre elle et moi.

BÉLARD,

Il ne faut pas toujours pleurer^ madame !

SÉRAPHINS

Hélas ! les larmes sont le seul adoucissement que puissent recevoir mes peines.

BÉLARD.

Faites attention

SÉRAPHINE

C'est inutile ; et si tu veux m'être agréable , laissemoi seule, pour que je puisse, à l'abri de cette treille ^ voir si , dans mon abattement , le sommeil

JOURNÉE m, SCÈNE VL 28S

pourra m'accorder sinon une paix, du moins une trêve avec la douleur.

( Elle s'assied, le do« tourné au pavtllon. ] DON JUAN, bas.

Elle a le dos. tourne', compient pourrai -je la peindre ?

BÉLARD. •

Asseyez-vous de cet autre côte ; vous serez mieux : l'air y est plus doux.

SÉRAPHINE

Tu as raison.

( Elk s'assied et s'endort Belard écarte des feuillages qui empédient don Juan de voir.)

BÉLARD, bas.

Voilà la dame.

( Il sort. ) DON JUAN.

Me voilà prêt. Mais, que vois-je? Quel soimmeil qui semble appeler une double mort ! Just^ <uej I faut-il qu'on exige de la vengeance le portrait que l'amour ne put terminer ? Je suis transi d'horreur ,> brûlant de jalousie ; je n'ai ni voix ni mouvement. Il semble que mon cœur m'ait abandonné ; qu'il ait e'té la reconnaître , voir si c'est elle qui peut encore oser dormir lorsqu'elle a osé m'outrager. Comment , dans cette extrémité , puis-je à la foi$ savoir qu'elle est là , et craindre de verser son sang? Mais je suis enfermé , que puis-je tenter ? Il me manquait ce malheur que le sort m'eût conduit où je pusse la voir, et où je ne pusse me venger.

La punition que l'honHCur exige doit être assurée : souvent trop de valeur est défaut de sagesse. D'ail-

386 LE PEINTRE DB SON DÉSHONNEUR, leurs, une imprudence à présent m'enleTcrait la meilleure moitié de ma vengeance ; souffrons, atten* dons encore jusqu'à ce que je puisse la prendre toute entière.

SÉRAPHIN E, rérant.

Don Juan, mon épouï, mon seigneur, attends:

non , ne souple point ton épée de mon sang ; ne me tue pas, mon Dieu ! ne me tue pas !

( Elle se lève. — Don AWar entre. ) DON ALVAR.

Qu'est ceci , mon amour ? qu'avez-vous ?

Xai en songe vu ma mort , ma mort ! Prot^ezmoi ; jamais il ne me fut si doux de me reposer dans vos bras-

DON ÂLVAR.

Un infortuné comme moi n'a de bonheur que par hasard.

DON JUAN

Vive Dieu ! son amant est don Alvar... le fils de don Louis !

DON ALVAR

Soyez tranquille ; je viens vous annoncer que mon père va arriver : c'est pour cela que j'ai pris les de van s.

DON JUAN

Rien ne peut plus me retenir. Je la vois dans ses bras; plus de prudence qui m'arrête. Meurs, traître! et meure avec toi l'infâme qui vcl^ trompé !

( n tire deux coui» cle pistolet. )

DON ALVAR

O ciel I

SÉRAPHINS

Dieu ! assistez-moi !

DON JUAN

Que je meure à présent ! la vie n'a plus de prix pour moi.

VOIX, en dehors.

C'est ici qu'on a entendu du bruit.

( Don Pèdre , don Louis et Porcie entrent. )

DON LOUIS

Entrez tous.

DON PÈDRE

Qu'est ceci ?

SÉRAPHINE

Mon malheureux père , c'est votre fille qui tombe morte dans vos bras : elle n'aura pas le regret de périr de votre main. *

( EDe meurt. ) DON ALYAR, & don Louis.

Ma vie infortunée va finir à vos pieds.

(Ù meurt.) DON PÈDRE.

Séraphine !

DON LOUIS

Mon Âlvar!

PORCIE

O ciel ! que de malheurs réunis !

( Bélard , le Prince et Jeannet entrent. )

JEANNET

Sans doute on l'a découvert !

!i88 LÉ PEINTRE DE SON DÉSHONNËUft,

LE PRINCE

Qui osera l'attaquer aura affaire à moi : il est ici par mon ordre. Mais que vois-je? Cruel,, horrible spectacle !

( B^ard ouvre la porte. Don Juan sort du paTÎlloD. ) DON JUAN.

C'est un tableau qu'a peint àTec le sang le peintre DE SON DÉSHONNEUR. Jc suîs dou Juau Roca. Vous avez tous devant les yeux les maux que je vous ai faits; tuez-moi. Vous, don Pèdre, je vous rends; cadavre triste et sanglant , celle que vous me donnâtes pleine de grâces et de beauté ; tuez-moi. Don Louis, votre fils est mort sous mes coups ; tuez-moi. Prince, vous m'avez ordonné de faire un tableau; j'ai trahi votre confiance : tuez- moi. Tuez-moi tous.

LE PRINCE

Que personne ne l'insulte ! il est sous ma protection , et je me suis engagé à le défendre. Ouvre les portes, Bélard. Et vous, don Juan, prenefc un de mes chevaux, et mettez-vous en sûreté.

DON PÈDRE

Qu'il ne me fuie point ! Il a versé mpn sang ; mais je lui en dois plutôt de la reconnaissance , et moimême le défendrai.

DON LOUIS

Je dois dire la même chose. Mon fils est mort ; mais celui qui venge son honneur 'n'offense pas.

DON JUAN

Je rends grâces à votre vertu; mais, pour ne pas

riter de fâcheux souvenirs, je m'éloigne pour ja-

( Il sort. ) LE PRINCE.

Vous agissez tous en gens d'honneur. Et moi aussi, i une dette pareille à acquitter; j'offre à Porcie la ain d'époux.

PORCIE

C'est tout ce que je pouvais désirer.

JEANNET, au public.

C'est ainsi que finit, par deux enterremens et ic noce, LE Peintre de son déshonneur. Veuillez rdonner ses fautes.

FIN DE LA TROISIÈME ET DERNIÈRE JOURNÉE

TOM. I. Caldéron. I9

NOTES

SUR

LE PEINTRE

CO JLiE transport d'un mort en voiture est meilleur marche qu« les cérémonies ordinaires. *

CO Galdéron aurait pu trouver un moyen plus probable pour excuser le silence de don Alvar. Par exemple : qu'il eût été recueilli par les galères du prince , au moment oii elles partaient pour une Croisière lointaine.

C^ ( Liu. ) « PORGiE. Et si long «-temps , que je Tai cru mort. SÉRAPHINS. Oui, tout mou mal vient de l'avoir eu comme mort ( ou de l'avoir cru mort ). »

Je n'ai pu traduire la double allusion que présentent ces mots au cœur de Séraphine , évanouie , et à don Alvar , parce que l'expression a\K)ir le cœur mort n^est point une métaphore française.

(4^ ( Liu, ) M Je ne mets ni n'ote l'amour. » Allusion au mot de Du Guesclin , lorsqu'il releva Henri de Trastamare, renversé par le roi don Pëdre. « No quitorej-y nipongo rey^pero salvo à mi senor. » Je ne mets roi ni n'été roi , mais je sauve mon seigneur.

^^^ J'ai tâché de développer la métaphysique platonicienne de don Juan , et je eraiits de n'être pas encore parvenu à la rendre claire.

C*) « Que empezcmdo en Cor^tesano

•c T^iene à acabar en Des^nudo, ••

C7) J'ai supprimé , dans les deux derniers couplets, des retours aux comparaisons de chêne et de rocher.

C^) Allusion de GaMéroA aux dénoùntens ordinaires de ses propres piëees.

C9) L'usage italien àeà Ibascarades i/a pénétre que fort tari dans l'intérieur de la Péninsule , et n'y a même obtenu que peà de vogue. Leur liberté pouvait étonner des Castillans ; mais l'observation de don Alvar appartient au poëte, et non au persoiH nage qui doit connaître les usages de Naples.

^'O Danse catalane. ^

('0 (Lui,) « De faire un changement. » Mudanza signifie changement et figure de danse.

^**^ On trouve dans le tome YIII des comédies deLopeié Vega (édition de Barcelone, 161 7) les paroles de la danse dé Roger. C'est un dialogue d'une cinquantaine de vers de nn mance , entre Roger et Bradamante y précédé et suivi de quelques vers de récit d'une mesure plus courte. Les huit vers ci par Caldéron , et marqués ici par des guillemets , s'y trouvent

03> L'auteur feint ici que les acteurs vont d'un lieu dans autre. Supposition inadmissible au théâtre.

(*4) Le proverbe espagnol est : Hombre pobre todo es trazas. Cest le titre d'une comédie de Caldéron.

C*^ Il est ftsseas r^ttnarquable qu'au temps même oit Rnl avâcrt ime existetice si brrllâiite , don Juan régarde pre comme une honte d'exercer le bel art de la peinture.

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