SCÈNE PREMIÈRE
La rue et la maison de Pierre Crespo.
MENDO, NUNO.
MENDO.
\)ui t'a dit tout cela ?
NUNO
Giqète, sa servante.
MENDO.
Le capitaine , à la suite de cette querelle , vraie ou feinte^ s'est mis à faire la cour à Isabelle?
NUNO
Et de quelle manière ! il ne s'allume pas plus de feu chez lui que chez nous. Le capitaine ne quitte plus la porte d'Isabelle : à tout instant il lui envoie des messages. Un pauvre diable de soldat va et revient sans cesse ; c'est le confident.
MENDO.
N'en dis pas davantage. C'est trop fort ! Je ne puis digérer ce mortel affront.
48o UALCADE DE ZALAMÉA,
Et surtout avec un estomac aussi affaibli !
MEK3 o.
Nuno y parlons sérieusement.
NUNO
Plût à Dieu que ce fût une plaisanterie !
MENDO.
Que lui re'pond Isabelle ?
NUNO
Comme à tous. Isabelle est une divinité que les yapeurs grossières de la terre n'atteignent pas.
MENDO.
J« t'en souhaite.
( D lui donne un coup de poing au ris âge. ) NUNO.
Et moi je vous souhaite un bon mal aux dents : vous m'en avez cassé deux. Au reste, vous avez très- J>ien fait ; ce sont des meubles inutiles quand on est à voire service. Voici le capitaine.
MENDO.
Vive Dieu ! si je ne songeais à l'honneur d'Isabelle ; je l'expédierais tout de suite.
NUNO
Prenez garde à vous.
( Le capitaine , le sergent, Rebolledo , arrivent de Tautre côte du théâtre. )
J'écouterai de loin. {A Nuno,) Approche-toi de ce côté.
LE CAPITAINE
Ce n'est pas de l'amour^ c'est de la rage^ de la fureur que je sens
REBOLLEDO.
Plût à Dieu que yous ne l'eussiez jamais vue ! elle vous coûte bien du chagrin.
LE CAPITAINE
Qu'a dit sa servante ?
REBOLLEDO.
Vous savez ses réponses ordinaires.
MENDO, toujours de Tautre côt^du théâtre, et loin du capilainls.
Allons , c'est de'cidé , Nuno ; la nuit étend son voile sombre , je prendrai ensuite le parti que me dictera la prudence. Viens me donner mes armes.
NUNO
Mais^ mon maître, je ne vous en connais pas d'autres que celles qui sont sur le haut de la porte de votre maison.
MENDO.
Je pense qu'il se trouvera quelque chose de convenable dans ma sellerie.
Partons sans que le capitaine nous aperçoive.
LE CAPITAINE, au sergent.
Elle est fière y pour une bourgeoise ! elle n'a pas daigné 'me répondre un seul mot favorable.
LE SERGENT
Ces femmes-ci ne veulent pas d'un homme tel que vous : si un rustre leur contait fleurettes, elles
TOM. I. CaldéroH. .3l
482 L'ALCADE DE Z AL AME A
s adouciraient aussitôt. Vos regrets, d'ailleurs, sont bien gratuits. Nous partons demain : comment youlez-vous , en un seul jour, en venir à bout ?
LE CAPITAIHE.
Un seul jour suffit au soleil pour fournir sa carrière ; il n'en faut pas davantage pour bouleverser un état , pour convertir des pierres en un bel e'difice , pour perdre ou gagner une bataille : en un seul jour et moins encore , la mer s'agite et se calme, un homme naît et meurt ; mon amour ne peut-il pas être en peu de temps lumière et ombre comme le soleil , heureux ou malheureux comme un royaume , orageux ou tranquille comme la mer , plein de vie ou mort comme un être doué de sentiment et de facultés, éprouver, en un mot, l'alternative de la victoire ou de la défaite ? Et puisqu'un seul jour a suffi pour me rendre si à plaindre , pourquoi ne saffirait-il pas pour faire ma félicité? Le bien serait-il plus difficile à venir que le mal?
LE SERGENT
Quoi ! pour l'avoir vue une seule fois , toutes ces exclamations !
N'est-ce donc pas assez de l'avoir vue une seule fois ? Une seule étincelle cause un incendie : il ne faut qu'un moment pour que le volcan se fasse jour et lance des torrens de soufre enflammé. En un clin d'œil la foudre s'allume et brise tout ce qu'elle l'cncontre, le canon vomît la mort; l'amour fait aussi promptement les mêmes ravages que le volcan , l'incendie, la foudre et le canon.
JOURNÉE II, SCENE h 483
LE SERGENT
Ne disiez-vous pas que la fille d'un vilain ne pouvait jamais être belle à vos yeux?
LE CAPITAINE
Cette idée m'a perdu. J'étais pleinement rassuré : je me suis livré au danger sans y être préparé. J'ai été pris au dépourvu : je croyais trouver une paysanne ; j'ai rencontré une divinité. Comment pouvais-je me dérober à l'efFet de cette surprise inespérée ? Je n'ai jamais rien vu d'aussi divin , d'aussi parfait. Quelle beauté ! Rebolledo, que ne donnerais-je pas pour la voir?
REBOLLEDO.
Nous avons ici un soldat qui chante d'une manière admirable ; c'est F Étincelle , mon prévôt des jeux. C'est le meilleur musicien du genre ; allons chanter, danser sous ses" fenêtres. Il est naturel qu'elle paraisse ; vous la verrez , vous lui parlerez peut-être.
LE CAPITAINE
Mais don Lope de Figueroa y est logé : il ne faudrait pas l'éveiller.
Sa jambe ne le laisse jamais dormir. D'ailleurs , on ne dira pas que c'est vous : c'est nous qu'on accu* sera ; vous viendrez déguisé parmi les chanteurs.
LE CAPITAINE
Il y aurait encore beaucoup à réfléchir sur cela. Mais la passion l'emporte : rassemblez-vous ce soir, de manière pourtant que je ne sois pas censé l'avoir
484 L'AtCÀDE DE ZALÀMÉA,
ordonné. Ah ! Isabelle^ que de choses tu me fais
faire î
( Le capitaine et le sergent s'en vont* L*EtiaceUe arrive. ) L'ÉTINCELLE, à iTrbolIedo , le retenant.
Reste ici.
REBOLLEDO.
<Ju'est-ce donc ? '
L'ETINCELLE
Un pauvre diable, qui yient detre marqué de ma main.
REBOLLEDO.
Pourquoi la dispute ?
L'ÉTINCELLk
Il a voulu me tricher ; je m^e suis fâchée, et je lui ai parlé avec Ceci (elle lui montre son poignard) : pendant qu'on le panse chez le barbiei*, allons au corpsde-garde , où je te raconterai ce qui s'est passe.
Il parait que tu es en train ; et moi aussi.
L'ÉTINCELLE
Gela n'en ira que mieux. J'ai mes castagnettes.... allons , que faut-il chanter ?
REBOLLEDO.
C'est pour ce soir , et la musique doit être plus complète* Allons au corps-de-garde.