‹ Caldéron (volume 3)Chapitre 69 sur 79 · CRESPO, DON LOPE · texte numérisé non relu

CRESPO, DON LOPE

CRESPO

Mettez ici la table de don Lope; il y a plus d*aîr. Seigneur, voussouperez là de meilleur appétit. Dans cette saison , la chaleur de la journée fait vivement de'sirer la fraîcheur du soir.

DON LOPE

Cet endroit est délicieux.

CRESPO

C'est un bout de jardin qui est réservé à ma fille pour venir s'y distraire. Asseyez- vous , seigneur : le souffle du zéphire qui agite le feuillage de la treille et le bruit de l'eau de cette fontaine fornient un agréable murmure ; instrument d'une espèce toute particulière , luth d'argent et de nacre dont les cailli3ux dorés semblent être les cordes. Pardonnez, seigneur , si vous n'avez que cette musique naturelle ; il n'y a point ici de voix humaines qui en augmentent le charme. Le gazouillement des oiseaux finit avec le jour , et ces musiciens ne sont pas à mes ordres. Asseyez-vous , seigneur , et tâchez de ne pas songer à votre habituelle incommodité.

DON LOPE

Impossible ! cette janàbe ne me laisse pas respirer un moment. Dieu me soit en aide !

486 L'ALCADE DE ZALAMÉA,

GRESPO.

Que Dieu vous soit en aide > amen.

DON LOPE

Que le ciel me donne la patience ! Asseyez-vous, Crespo.

CRESPO

Seigneur , je suis très-bien comme je suis.

DON LOPE

Non, Crespo^ asseyez-vous.

CRESPO

Vous le voulez , seigneur , j'obëis ; vous auriez dû ne pas y faire attention.

DON LOPE

Je fais une remarque , Crespo. Hier sûrement la colère vous avait troublé le jugement.

Non , seigneur , jamais elle ne me le fait perdre,

DON LOPE

Comment donc , hier , vous êtes-vous assis sans que je vous le disse, et même sur le meilleur siège?

CRESPO

Parce que vous ne me dîtes pas de m'asseoir ; et aujourd'hui que vous me le dites , je ne voudrais pas le faire. 11 faut n'être poli qu'avec ceux qui le sont.

DON LOPE

Hier vous ne faisiez que jurer, aujourd'hui vous êtes l'urbanité même.

CRESPO

Seigneur , je réponds toujours sur le ton et dans le sens de celui qui me parle. Hier tous me parliez comme vous savez : la réponse devait être analogue à la demande. J'ai pris pour règle de jurer avec celui qui jure, de prier avec celui qui prie. Je m'accora* mode à tout. Ma sympathie est même telle que je n'ai pu fermer Fœil de toute la nuit , parce que je ne cessais de penser à votre jambe souffrante ; et ce matin , en m'éveillant , j'éprouvais une vive douleur dans chacune des. miennes; "car, pour ne pas manquer de souffrir comme vous , de la droite ou delà gauche , n'étant pas bien fixé sur ce point , toutes les deux me faisaient mal en même temps. Dites-moi, seigneur , laquelle des vôtres est lûalade , afin que désormais je n'en aie aussi plus qu^une à soigner.

DON LOPÉ.

N'ai-je pas niille raisons de me plaindre ? Durant trente ans de guerre en Flandre , constamment exposé aux frimats de l'hiver , aux feux dévorans de Tété , jamais de repos , et de plus , cette maudite jambe n'a pas cessé un instant de me faire souffrir t

CRjESPO.

Que le ciel vous donne de la patience !

DON LOPE

Voilà certes une belle grâce de sa part?

CRESPO

Eh bien, qu'il ne vous la donne pas.

490 L'ALCADE DE ZALAMÉA,

DON LOPE

Âsseyez-Yous.

GRESPO.

Asseyez-vous ; faites ce que don Lope veut.

ISABELLE

Tout le mérite est dans l'obéissance.

(EUes 8*a8sejent i table. — Bruit de gaitare dans k rae. ) DON LOPE.

Holà ! qu'est-ce que tout ceci ?

GRESPO.

Les soldats qui se promènent dans les rues ; ils chantent au son des instrumens...

DON LOPE

Ces amusemens rendent plus suportables les fatigues du métier. La religion du soldat impose des privations j il faut de temps en temps fermer les yeux.

JUAN

Avec tout cela cette vie me plairait beaucoup.

DON LOPE

Aimeriez-vous à être soldat ?

' JUAN

Oui , seigneur , si j'étais sûr d'obtenir la protection de votre excellence.

UNE VOIX, derrière le fond du tbëatre.

Venez chanter ici.

N REBOLLEDO, derrière le théâtre.

Allons , un couplet à Isabelle ; et pour qu'elle se lève, jette une pierre à sa fenêtre...

GRESPO, à part.

La sérénade a un objet dëterminë. Patience !

( On cbante derrière le théâtre.)

« La fleur de romarin , jeune Isabelle , est au- » jourd'hui toute bleue , et demain elle sera changée » en miel. »

DON LOPE, à part.

De la musique , passe; mais jeter des pierres aux fenêtres de la maison où je suis logé^ c'est trop d'insolence. Dissimulons à cause de Crespo et de sa fille.

GRESPO.

Ce sont des jeunes gens. {A part.) Si ce n'était pour don Lope , je leur ferais sentir

JUAN, a part.

Si je puis attraper le vieux bouclier qui est dans la chambre de don Lope !..,..

(Il cherche k sVn aUei*. ) GRESPO.

Où vas-tu , jeune homme ?

JUAN

Chercher le souper de don Lope.

GRESPO.

Nos valets l'apporteront.

(Bruit derrière le théâtre; on chante.)

« Eveille-toi , jeune Isabelle^ éveille-toi ! n

ISABELLE, àpart.

Hélas ! je n'ai donné aucun motif à tout cela.

492 L'ALCADE DE ZALAHÉA,

Oh! ceci ne peut plus se tolérer ; c'est une insolence.. ••

(Il donne un coup de pied à la taille et la renverse.) GRESPO.

Oui ; vraiment une insolence.

(II donne un coup de pied à sa chaise.) DON LOPE.

C'est un mouvement d'impatience : mais^ vraiment^ cette douleur de ma jambe est insupportable.

CRESPO

C'est à cela que je pensais.

DON LOPE

J'aurais cru toute autre chose en vous voyant ren* verser la chaise.

CRESPO

Comme vous aviez renversé la table , n'ayant de mon côté que la chaise à portée ( A part.) Dissimulons ^ honneur !

DON LOPE

Si j'étais à présent dans la rue ! Mais, c'est bien. Je ne veux pas souper encore. Retirez- vous et laissez-moi.

CRESPO

Comme vous voudrez.

DON LOPE

Adieu , Isabelle.

Que le ciel vous conserve , seigneur !

fj

JOURNÉE 14, SCÈNE M> /feS '

DON LOPE, àpart.

Ma chambre est auprès de la porte de la rue , et y ai vu un bouclier suspendu*. •

GRESPO, à part.

Il y a une sortie par la cour , et j'ai ma vieille

DON LOPE

Bonsoir.

CKESPO.

Bonsoir. ( A part. ) Je fermerai la porte après Qoi pour que mes enfans ne sortent pas.

DON LOPE

Je ferai en sorte qu'on laisse la maison tranquille.

ISABELLE, àpart.

Us dissimulent l'un l'autre leur mauvaise humeur.

INES.

Qs cherchent à se tromper mutuellement.

CRESPO

fiolà ! mon fils ; voilà ton lit.

(Il8*enTa.)

4g4 L'ALCADE DE ZALAl^ÉA».

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