SCÈNE IL
Une maison du village de Zalaméa.
LE CAPITAINE , blesse ; LE SERGENT.
LE CAPITAINE
La blessure était peu de chose, pourquoi m'ave* vous conduit ici ?
LE SERGENT
Qu'en savait-on? Il fallait d'abord voir ce que c'e'tait et vous panser, A présent il est couTCnablc
rf
de ne pas exposer ia vie , à cause de la blessure. Mais f avant tout , il était indispensable d'arrêter le sang.
Je suis pansé. Ne restons plus ici ; partons avant qu'on sache que nous y sommes. Les autres sont-ils là?
LE SERGENT
Oui.
LE CAPITAINE
Éloignons-nous de ces vilains ; s'ils sont avertis que je suis ici , il faudra peut-être en découdre.
(ReboUedo enfr«.)
REBOLLEDO.
Capitaine , voici la justice ^'°^ !
LE CAPITAINE
Qu'a de commun avec moi la justice civile ?
REBOLLEDO.
Ils n'en sont pas moins entrés chez vous.
LE CAPITAINE
Tant mieux ; je n'ai plus rien à craindre des habitans du village. La justice civile doit nécessairement me renvoyer au conseil de guerre.
REBOLLEDO.
Le paysan aura porté plainte contre vous»
LE CAPITAINE
Je le pense.
CRESPO, dans UcoulÎMe.
Gardez toutes les portes; qu'aucup soldat ne sorte.
522 L'ALCADE DIS ZALAMÉA»
Si quelqu'un veut forcer la cohsigDe f tuefr-Iesor-lechamp.
LE CAPITAINE
Comment osez-vous entrer ici? Mais que vois-je?
(Cmpo, IflUtOD d^alcade ï la naw (>';.S«iu;4'a%«tsib»lc griffer. )
GRSSPO.
Et pourquoi non ? la justice a-t-elle besoin de pov mission ? Je ne le pense pas.
LE CAPITAINE
La justice , si en effet vous êtes devenu alcade ^ depuis hier , n'a rien à démêler avec moi.
CRESPO
Seigneur y ne vous emportez point ; je viens seib lement remplir une formalité , avec votre permission : il convient que nous soyons seuls vous et moi.
LE CAPITAINE, auxsoldaU.
Retirez-vous.
CRESPO, à ses alguatils.
Et vous aussi ; mais ayez l'œil sur les soldats,
LE GREFFIER
Cest entendu.
(Les soldats , les algusiiils et les paysans $'en vont. ) GRESPO.
En ma qualité d'alcade , je me suis servi du uom de la justice pour vous forcer de m'écouter. A présent je dépose les marques de mon caractère public. Je suis un simple particulier , et je viens vous entretenir de mes peines. (//^ejpo^e son bâton d'alcade) Nous sommes seuls ^ don Alvar; pai*lons avec une entière franchise y toutefois sans que nos cha^'ins
JOURNÉE III , SCÈNE IL 5s3
t^nfermës au fond notre oœnr éclatent avec trop de violence* Je suis un homme de bien ; si j'ayais eu le choix de ma naissance , le ciel m'est témoin que j'aurais Toultt qu'elle fût sans aucune espèce de tache qui pût faire souiïrir mon amour^propre. Cepen-* dant , parmi mes ^aux , j'ai su mériter quelque considération ; le conseil municipal et mes concitoyens m'accordent leur estime; je suis passablement riche, plus même, par lagrâce de Dieu, que les autres habitans du pays. Ma fille, à ce que je crois , a été éle* ^e dans la retraite et dans la yertu ; elle jouit d'une Ixinne réputation : aussi quelle mère eut soin de son enfance I Que le ciel fasse paix à son âme ! Je ^pense , seigneur, qu'il me suffit, pour ne tous laisser «ucun doute sur tout cela , de vous dire que , quoique xicfae , personne ne parle mal sur mon compte. Sans ^tre fier , je ne me laisse insulter par qui que ce .«oit : cependant nous habitons un petit village où l'on a surtout le défaut d'aimer à se critiquer les uns les autres : plût à Dieu qu'on s'y contentât de savoir les torts ou les faiblesses du voisin , sans se iaire un plaisir de les publier ! Que ma fille soit belle , rien ne le prouve mieux que ce que vous avez fait , et les
larmes qu'elle me coûte Seigneur, tout mon
malheur vient de là : mais ne vidons pas id toute la coupe d^amertume; il faut que la résignation ait encore de quoi s'exercer : cependant , seigneur , ne laissons pas tout-à*fait aller les choses comme elles veulent; nous devons faire aussi de notre côté quelques efforts pour les améliorer. Le malheur dont il s'agit , vous le voyez , seigneur, il est extrême ; je ne puis le passer sous silence : Dieu sait qae si j'a^
Sb4 L'ALCADE DE ZALAHÉA,
vais le moyen de le tenir renferme dans mon sein, il n'en sorti^rit pis , je ne viendrais pas tous en laurier, je me souniettrais à mon sort avec une entière résignation •' Mais force de chercher la réparation d'an outrage aussi scandaleux ^ je n3 vois pas que le remède puisse consister dans la Tengeance ; affres mille réflexions douloureuses ^ je ne vois ^u'un parti qui me convienne , et qui puisse vous convenir à vous^ même , c'est que vous preniez sur^le-icfaamp toat mon bien , sans qu'il reste , à moi et mon fils^ une obole pour notre subsistance : je vous amènerai mos fils pour vous supplier à genoux d'accepter, cette offre. Nous irons tous les deux demander raumônCi s'il n y a pas d'autres ressources pour atvotr un lno^ ceau de pain. Si vous voulez de plus nous faire ap pliquer à l'un et à l'autre la marque des esclaves et oQous vendre f nous consentons encore à, cela. Yoos ajouterez le prix de notre personne à la dot que^ .vous cède. Rendez-nous seulement l'honneur gae vous nous avez ravi. Je ne crois pas^ seigneur^ que le vôtre puisse souffrir dans.cette circonstance , parce que f si vos enfans étaient dans le cas de perdre quelque chose pour être mes petits-fils , ils en seraient dédommagés par l'avantage de vous avoir pour père. En Castille , dit le proverbe , c'est le cheval qui porte la selle , et la chose est certaine. ( // sejetts aux genoux du capitaine* ) Voyez que je vous le demande à genoux; mes pleurs coulent sur ma barbe blanche. Enfin ^ que viens-je vous supplier' de m'accorder? Thonneur que vous m'avez enlevé vousmême. Cet honneur, c'est, mon bien ^ seigneur; et pourtant je vous parle avec autant d'humilité fpie
JOURNÉE 111, SCÈNE II. 5x5
si je TOUS demandais quelque chose du TÔtre
Songez que je puis le reprendre de mes propices mains ; mais je me contente de le recevoir de vous.
LE CAPITAINE
Ennuyeux vieillard , la patience m'échappe ; sachez-moi gré , toi et ton fils^ si je ne vous fais pas périr de ma main Tun et l'autre.: c'est la beauté d'Isabelle qui me désarme. -Voulez-yous disputer votre affaire l'épée à la main ? Je ne vous crains pas. Voulez-vous suivre la voie des tribunaux ? Vous n'avez ici aucune juridiction sur ma per- Bonne.
GRESPO.
Seigneur p vous êtes donc insensible à mes larmes?
LE CAPITAINE
Les pleurs d'une femme , d'un enfant ou d'un vieillard ne signifient pas grand'chose.
CRESPO
Vous me refusez toute espèce de consolation ?
LE CAPITAINE
Que veux-tu de plus ? je te laissa vivre.
CRESPO
Songez que je suis prosterné à vos pieds ; que jç reclame à grands cris mon honneur.
LE CAPITAINE
Quel enûui I
CRESPO
Seigneur , je suis alcade de ^al^ifiéa. -
$26 L'ALCADE DE ZALAHÉA,
LE CAPITAINE
Ta n'as aucune juridiction sur moi : le consei guerre me réclamera.
ORESPO.
C'est Totre dernier mot?
LE CAPITAINE
Oui I Tieillard décrépit et ennuyeux.