‹ Caldéron (volume 4)Chapitre 16 sur 82 · SCÈNE IL Une rue de Fez · texte numérisé non relu

SCÈNE IL Une rue de Fez

DON FERNAND, DON JUAN , et autres CAPTIFS.

(Don Juan et autres eaptifs conduisent don Fernand et l’asseyent sur une natte.)

DON FERNAND

Placez-moi de ce côté, pour que je puisse jouir un pen mieux de la clarté que le Seigneur nous donne. 0 Dieu immense, puissant et bon, que de gráces ne te dois-je pas! Dans une situation comme la mienne, Job maudissait le jour, mais c'était parce qu'il avait été engendré dans le péché 4”; pour moi, je le bénis, Á cause de la faveur que Dieu nous fait en l'accordant : chacun de ses rayons brillans est une langue de feu qui chante ses bénédictions, et je joins ma faible voix à la leur.

BRITO

Es-tu bien ainsi, seigneur ?

DON FERNAND

Mieux que je ne le mérite, mon ami. Combien, ó mon Sauveur, vous êtes prodigue de vos bontés pour moi! lorsqu'on me tire d'un cachot obscur, vous me donnez le soleil pour me réchauffer. Grâces vous soient rendues de votre libéralité !

| PREMIER CAPTIF

Je voudrais, seigneur, pouvoir rester auprès de vous, mais l'heure du travail nous appelle.

DON FERNAND. l Adieu, mes enfans.

PREMIER CAPTIF

Quelle douleur !

SECOND CAPTIF

Quelle peine cruelle!

(Is sortent tous deux.) DON FERNAND, à don Juan et à Brito, | Vous restez avec moi tous les deux ?

DON JUAN

11 faut aussi que je m'éloigne.

DON FERNAND

Que ferai-je sans toi ?

| DON JUAN, Je reviendrai bientôt. Je vais chercher quelque

chose pour ta nourriture, parce que depuis le départ de Muley, il ne nous reste aucune ressource.

JOURNÉE III, SCÉNE II. 85 J'irai cependant faire de nouveaux efforts : je crains de ne pas réussir, comme je le désirerais; tous ceux qui me voient, pour ne pas contrevenir à l’édit qui défend même de te donner de l’eau, ne veulent me rien vendre parce qu'ils savent que je suis avec toi. C’est à ce point qu'est parvenu le malheur qui te poursuit. Adieu. Je vois venir du monde.

(Hisort. ) DON FERNAND.

Oh! si ma voix pouvait toucher quelqu'un, pour que dans mes souffrances je pusse vivre un instant de plus!

{Le roi entre avec Tarudant, Fénix, Sélim, Gardes.) ' | SÉLIM, au roi.

Tu es passé, seigneur, par une rue où il est im-

ssible que tu ne sois pas vu et remarqué par infant.

LE ROI, à Torudant.

J'ai voulu t'accompagner, pour que tu visses ma grandeur.

Tu me combles toujours d'honneurs nouveaux.

, DON FERNAND

Daignez donner par charité, quelque soulagement à ce pauvre. Je suis affligé, malade ; je meurs de faim. Je suis un homme comme vous; hommes, prenez pitié de moi : les bétes féroces ont pitié de leurs semblables.

BRITO

Ce n’est pas comme cela qu’il faut demander dans

ce pays.

Comment donc ?

BRITO

Il faut dire : Mores, ayez pitié de ce pauvre , et donnez-lui quelquechose pour l'amour du saint jambon du grand prophète Mahomet ?,

LE ROI, à part.

Qu'il cohserve sa constance dans cet état de misère et d'opprobre ! c'est une offense, c'est un outrage pour moi. ( Haut. ) Grand-maitre?.. In-

fant?...

BRITO

Le roi t'appelle.

DON FERNAND. | Moi, Brito! Tu t'es trompé; je ne suis plus l'infant, le grand-maître ; je ne suis que son cadavre, J'eus ces titres autrefois ; mais , ainsi couché sur la terre, je ne suis plus ni l’un, ni l’autre.

LE ROI

Si tu n'es l'infant, ni le grand-maître, réponds-

moi, Fernand.

DON FERNAND

Maintenant, je tâcherai de me traîner jusqu'à toi pour baiser tes pieds.

LE ROL, à part.

Sa patience m'indigne. (Haut.) Cette obéissance, est-ce de l'humilité ou de Porgueil ?

DON FERNAND. | C'est montrer combien un esclave doit respecter son seigneur , mais puisque ton esclave est aujour-

JOURNÉE III, SCÉNE IL 87 d'hui devant toi, je dois te parler , écoute, mon roi et mon maitre.

Tu es roi, et encore que ta loi soit différente de la mienne, la majesté divine 4% qui s'attache à cette dignité a une telle puissance , qu’elle force les cœurs à devenir généreux; ainsi j'ai lieu de compter sur ta pitié et ta sagesse , puisque la royauté a un tel pouvoir, que même chez les animaux sauvages son influence se fait ressentir : dans les déserts, le lion , roi des animaux , qui, en froncant ses terribles sourcils, se couronne de sa noble crinière , est généreux et ne maltraite jamais la proie qui se rend à lui. Au milieu des ondes salées, le dauphin qui porte des couronnes, que des écailles d’or et d'argent brodent sur son dos azuré , sauve à terre les hommes , victimes de la tempéte , et les dérobe à la fureur des flots. L'aigle à qui le vent se plaît à former une couronne, l'aigle que tous les oiseaux saluent comme souverain de l'air, de peur que l’homme ne boive, dans l'argent brillant , le venin que l’aspic. a mêlé à son breuvage , sempresse de le troubler et de le rejeter au loin 4%, Cet empire de la royauté s'étend jusqu'aux plantes et aux êtres privés de la vie; la grenade, dont l'écorce ornée d’une couronne indique son domainè sur les fruits, si elle est empoisonnée , le montre en perdant l'éclat de ses rubis, et en leur donnant la couleur faible et terne de la topaze. Le diamant , auprès de qui aimant lui-méme, par obéissance , Cesse d'exercer son pouvoir , ne peut souffrir la trahison dans celui qui le porte; sa dureté, qui résiste à l'acier , cède sans effort , il se réduit en poussière par le

contact de la déloyauté 4%; et si parmi les bêtes féroces, les poissons, les oiseaux , les plantes et les pierres, la majesté royale est toujours compatissante, . elle doit aussi , seigneur , l’être chez les hommes; tu n'es pas exempt de cette obligation pour appartenir à une autre loi, car la cruauté est également odieuse á tous les mortels.

Je ne prétends point témouvoir en ma faveur, te peindre ma misère et mes angoisses pour que tu me donnes la vie ; ce n'est point ce que je réclame: je sais que je vais mourir de cette maladie qui trouble mes sens, qui enchaîne à la fois et déchire mes membres. Je suis frappe à mort, je le sens; à chaque mot que je prononce, à chacun de mes soupirs , il me semble qu'un acier aigu perce ma poltrine. Enfin je sais que je suis mortel, et qu'il n'est point de temps dont nous soyons assurés; c’est pour cela que la raison humaine a donné au cer- : cueil et au berceau de l’homme, la même forme à la fois et la même matière. Le monde se joue également de notre naissance et de notre mort. Il nous reçoit et nous rejette , et ne fait que retourner Pasile de notre enfance pour en faire notre dernière demeure. 7 Toujours près de notre trépas, notre berceau est voisin du lit où nous devons expirer 4,

Qu'attend celui qui entend ces paroles ? Que cherche celui qui proclame cette vérité? Ce n'est point la vie, (tu ne le croirais pas), c’est la mort que je te demande. Je voudrais que les cieux daignassent couronner mon désir de mourir pour Christ; ne crois pas que ce soit un acte de désespoir ; que je sois fatigué de. vivre, mais je désirerais donner ma vie

JOURNÉE III, SCENE II. 89 pour la defense de la foi, et sacrifier à Dieu mon âme. Ainsi la sainteté de mes motifs disculpe mon désir du trépas. Oui, si la pitié ne te touche pas, livre-toi du moins tout-à-fait à la rigueur. Es-tu lion ? rugis, et mets en pièces celui qui ose tinsulter en bravant ton pouvoir. Es-tu aigle? perce de ton bec, déchire de tes serres, celui qui s'attaque à toi; es-tu dauphin ? annonce la tempête et la mort au navigateur qui sillonne les ondes ; es-tu arbre royal 69 ? montre tes rameaux dépouillés par la violence des ouragans, instrumens terribles de la colère de Dieu ; es-tu diamant ? deviens, réduit en poudre, le plus terrible des poisons 4°); mais, quelle que soit ta furie, tu te fatigueras en vain, parce que , dussé-je souffrir plus de tourmens, voir de plus grandes rigueurs, gémir dans de pires angoisses, passer par de plus rudes épreuves, rencontrer plus d'infortunes, endurer une faim plus poignante, étre moins couvert de ces misérables lambeaux, avoir un asile plus horrible que ce séjour infect, je resterai ferme dans ma foi. Elle est le flambeau qui me conduit, le soleil qui m'éclaire , le laurier qui me couronne. Tu ne triompheras pas de l'église ; essaie, si tu peux, de triompher de moi, Dieu défendra ma cause, puisque j'ai défendu la sienne.

e LE ROI

Tandis que tu te consoles de tes peines, que tu ten vantes, toi qui en souffres, comment oses-tu me condamner pour n'y être pas sensible, moi à qui elles sont étrangères ? puisque toi-même as voulu ta mort, puisque tu en es la cause et que j'en suis inno-

cent, n'espère point de grâce de moi. Aie pitié de toi, Fernand, et peut-être alors j'en aurai pitié moi-même,

| (U sort.) DON FERNAND, à Tarudant.

Seigneur , que votre majesté me protége !

TARUDANT.

Quelle infortune!

DON FERNAND, à Fénix.

Si la bonté est l'âme de la beauté, vous, princesse , daignez me favoriser auprès du roi.

FENIX

Quelle douleur ?

DON FERNAND

Vous n’abaissez pas vos regards sur moi ?

FÉNIX.

Je suis saisie d'horreur.

DON FERNAND

Vous avez raison, vos yeux ne sont pas faits pour voir de telles miséres.

FÉNIX.

La crainte se mêle à la pitié!

DON FEANAND.

Vous ne voulez pas me voir, vous vous” éloignez sans me répondre ; il faut pourtant que vous sachiez, princesse, que malgré votre beauté, malgré votre: sort brillant, vous ne valez pas plus que moi, que peut-être même je vaux davantage.

FÉNIX.

Ta voix m'inspire l’horreur , tes accens me bles- -

JOURNÉE III, SCÈNE II. gl sent (4, Laisse-moi, malheureux, que me veux-tu ?

Je ne puis souffrir davantage.

(Elle sort. ) (Don Juan entre avec un pain. )

DON JUAN

Comme je te portais ce pain, les Mores m'ont poursuivi, et je suis blessé des coups qu'ils m'ont portés.

DON FERNAND

Tel est l'héritage qu'Adam a laissé à ses enfans!

| DON JUAN

Prends-le.

DON FERNAND

Ami fidele, tu arrives trop tard; je sens que la

mort s 'approche, DON JUAN.

Le ciel seul peut me donner des consolations dans

ce malheur.

, DON FERNAND

Mais quelle est la maladie qui n'est pas mortelle, si l'homme ne nait que pour mourir? Dans cet abime de confusion, sa propre existence est la cause de son trépas. Homme, sois toujours prêt, l'éternité t'attend, et ne retarde pas jusqu’à ce que les infirmités t'avertissent, puisque ta vie elle-même est ta plus grande infirmité ; l’homme, tout le temps que dure son existence marche sur cette terre d'oú il est sorti, et à chaque pas qu'il fait, il foule au pied sa sépulture. Loi triste, cruelle sentence, mais, dans tous les temps et partout, chacun de nos mouvemens nous rapproche de la tombe. Amis, je touche

à ma fin; emfortez-moi dans vos bras.

C'est ici le dernier jour de ma vie.

DON FERNAND

Je vous supplie, noble don Juan, aussitôt que . j'aurai expiré, de me revêtir du manteau de mon ordre, que vous trouverez dans mon cachot. C'est ainsi que vous m'ensevelirez, la face découverte,, si le roi veut bien adoucir sa rigueur, et m'accorder la sépulture “4”. Vous marquerez la place où reposera mon corps ; encore que je meure captif, j'espère qu'un jour racheté, j'aurai part aux suffrages de l’autel. O mon Dieu! je vous ai donné tant d'églises, vous m'en donnerez une pour

monMernier asile.

(Don Juan et Brito l'emportent. )

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