ZARA, CAPTIFS CHRÉTIENS
(Les captifs chantént en travaillant.)
ZARA
Conrinuez vos chants; ils plaisent à la belle Fénix ; tandis qu'on Phabille, ‘elle est bien aise qué vous répétiez ces airs douloureux et mélancoliques , qui ont quelquefois. frappé son oreille dans les bagnes. PREMIER CAPTIF. o Comment peut-elle se réjouir d'entendre des voix accompagnées par le bruit affreux des chaînes qui nous retiennent ? o o ZARA.
Cela l'amuse. Elle vous écoute de son appartement: chantez. | | | SECOND CAPTIF...
Cette peine, aimable Zara, est la plus cruelle qu'on nous ait encore imposée. Un oiseau, une
vagues écumeuses semblent vouloir disputer d'éclat avec les fleurs de ces gazons ; les bosquets envieux des flots cherchent à leur enlever le prix, et, fayorisés par le zéphir amoureux qui agite leurs rameanr flexibles , présentent des ondes de fleurs, tandis que la mer, jalouse aussi , tâche d'orner ses rivages et, oubliant sa majesté, sème sur l'azur de ses champs immenses , sur lémeraude de ses bords, des festons brillans, comme des aigrettes argentées qu agitent les ailes des vents. Cet asile , océan de verdure et de fleurs, cette onde, jardin d'écume, sont muets à mes yeux. Certes, ma peine est grande si l'aspect des bois, et du ciel, et de la terre , et de la mer ne peut 1 adoucir.
ZARA
Quels pénibles combats tu as à soutenir ?
¡Le roi entre avec un portrait.) LE ROL. |
Si Paffliction qui poursuit ta beauté Y, l'accorde quelques momeh de trêve, reçois, non ce portrait, car lorsque Várt a donné tant de vie et d'expression à Pivuire, ce n'est plus une vaine image ; reçois cet envoyé de l'infant de Maroc, Tarudant, qui vient de sa part mettre à tes pieds sa couronne. Cet ambassadeur muet porte des messages d'amour. L'appui de Tarudant protége mes états, il réunit dix mille cavaliers pour les envoyer sous mes ordres à la conquête de Ceuta, qu'il est de mon honneur de reprendre aux Portugais. Que ta modestie permette aujourd’hui quelque chose à l'amour; souffre la tendresse de celui, qui, roi d’un grand empire, doit
JOURNÉE I, SCÈNE 1. 17 encore obtenir à Fez une couronne plus précieuse, et devenir le maître de tes appas.
| FÉNIX, à part.
Allah ! protége-moi !
| ; LE ROI, Quel sujet te trouble ainsi ?
FENIX, à part.
C'est la sentence de ma mort.
LE ROI
Que dis-tu ?
FÉNIX.
Seigneur, tu sais que tu es mon maître, mon père et mon roi, que pourrais-je dire? ( 4 part.) Ah! Muley! ( Haut. ) Mon humilité te répond par le silence. ( 4 part. ) Mon âme mentirait si elle le pensait; ma bouche ment en le disant.
LE ROL
Prends ce portrait.
FÉNIX, á part.
Ma main est forcée à le recevoir, mals mon áme
ne peut l'agréer.
n entend un coup de.canon. ) ZARA. | Ce coup de canon annonce sans doute l'arrivée de Muley qui sera rentré dans le port.
LE ROI
Il mérite qu’on lui rende hommage.
Tom. IT. caldéron. 2
(Muley entre en habit de ginéral.} MULE Y.
Permets à ton esclave, grand roi, de baiser tes pieds.
LE ROI, Sois le bien arrivé, Muley.
MULEY
ll arrive toujours heureusement celui qui est recu dans une sphére aussi brillante, celui qui trouve dans le port l’aurore auprès du soleil qui lui a donné l'existence. ( 4 Fénix. ) Permets-moi , princesse, de te baiser la main. ( 4u roi. ) ll mérite, peut-être, cette grâce, celui qui plein d'affection, de loyauté, de dévouement, cherche toujours, seigneur, à faire triompher tes armes, qui partit pour te servir (4 demi-voix à Fénix ), et qui est de retour plus épris encore qu’à son départ.
FÉNIX, à part.
O ciel! que deviendrai-je ? ( Haut. ) Sois le bien arrivé, Muley. ( 4 part. ) Je tremble.
MULEY, à part.
Simes yeux ne me trompent , c est pour mon malheur que je viens. o | LE ROL
Enfin, Muley , qu'y a-t-il sur nos côtes ?
| MULEY
Tu montreras aujourd'hui ta fermeté; je te porte
des nouvelles fácheuses. [ 4 part. ) Plus fácheuses sont célles qui m'attendent.
LE RO
Dis-moi tout ce que tu sais. Dans un cœur con-
stant le mal et le bien ne causent point d'émotion, Assieds-toi , Fénix.
FÉNIX.
Je tobeis. | LE ROI.
Asseyez-vous, toutes. Continue , général, et que rien ne 'empéche de parler,
(11 s'assied ainsi que la princesse et ses femmes.) MULEY, á part.
Je ne pourrai ni parler ni me taire. ( Haut. ) Je sortis, comme tu me l'avais ordonné, avec deux galères seulement, pour courir la côte de Barbarie: tu avais voulu que j'arrivasse jusques à cette ville fameuse , autrefois nommé Élise , et qui est fondée A l'embouchure du détroit ; à cette ville, aujourd’hui appelée Ceuta, % et toujours belle, comme Pindique son nom ; à cette ville que les cieux enlevérent à ta couronne royale, peut-être à cause des justes ennuis donnés par notre conduite à notre grand prophète Mahomet. A la honte de nôs armes, nous y voyons flotter aujourd’hui les bannières portugaises : nous avons sous nos yeux un affront qui avilit notre gloire , un frein qui contient notre orgueil, un Caucase qui arrête le Nil de tes victoires et l'empêche dese déborder jusqu'aux rives du Tage.
J'avais ordre d'examiner et d'observer avec soin ses défenses, pour t'en rendre un compte exact, afin que tu pusses, avec moins de dangers et plus desú- . reté, disposer tes plans pour cette conquête, que le ciel puisse t’'accorder! mais, en ce moment il re-
tarde l'heure de cette restitution. Une crainte plus grande doit tempécher d'y songer, une nécessité plus impérieuse t'appelle ailleurs ; les armes que tu avais préparées pour l'attaque de Ceuta doivent être employées à la défense de Tanger ; cette noble cité est en ce moment menacée de malheurs égaux et de peines égales.
Un matin, à l’heure où le soleil, dissipant les ombres du couchant, secoue sur les jasmins et les roses ses blonds cheveux, où il essuie avec des draps d’or les larmes brillantes de l’aurore dont ses rayons font des perles, je vis, à une grande distance, venir ure flotte considérable , quoique la vue encore confuse ne pút déterminer sûrement si c'étaient des vaisseaux ou des rochers qui frappaient nos regards. Comme, dans les illusions de la peinture , des couleurs savamment distribuées présentent, sous un aspect , des déserts, sous un autre, des villes pompeuses, @) ainsi dans ces campagnes d'azur, la lumière et les ombres confondant la mer et le ciel, les ondes et les nuages, égaraient la vue de mille manières. En ce moment on n'apercevait que les masses ; on ne pouvait distinguer les formes. D'abord, voyant leurs points les plus élevés se confondre avec le ciel, nous pensions que c'étaient les nuages qui venaient puiser le saphir des mers pour le reverser en cristal sur nos campagnes ; ® bientôt nous crûmes voir une foule immense de monstres marins quiaccompagnaient Neptune sur le dos des mers; il nous parut qu’ils agitaient leurs ailes sur les flots , lorsque les navires déployèrent leurs voiles ; plus près c'était une immense Babylone, dont
JOURNÉE 1, SCÈNE 1. 21 | mille flammes volant dans les airs nous représentaient les jardins suspendus. Súrs enfin que c'était une flotte, voyant la mer blanchir en sillons d'écume devant les vaisseaux, et former après.eux:de longs festons d'argent sur des montagnes de cristal, je crus devoir éviter un aussi puissant ennemi, et tourner la proue vers les côtes ; car fuir à propos est aussi une manière de vaincre. Profitant de la connaissance que j'ai de ces parages , je me jetai dans une cale étroite, où, entre deux coteaux qui me préterent leur abri, je pus braver cet armement formidable qui épouvante le ciel, la mer et la terre. |
La flotte nous dépassa says nous voir : moi , déstreux de connaître la route qu’elle tenait, je repris le large pour la suivre, et le ciel couronna cette fois mes espérances de quelque succès. Je vis qu'un navire était resté isolé , et se défendait avec peine: contre la mer. Comme je Pai su depuis, un prage que la flotte avait éprouvé, l’avait brisé: il se rémplissait d'eau sans que les pompes pussent .suflire pour le soutenir à flot, et à chaque vague il menacait de couler bas. Je m'approche, et, quoique More, je Jeur parais un secours favorable dans leur détresse ; car il est de tels malheurs que la présence même de l'ennemi peut devenir agréable. Le désir de vivre agit si puissamment sur les hommes de l'équipage, qu'ils viennent en foule se rendre prisonniers ; quelques-uns, il est vrai, demeurent sur leur bord, et reprochant aux fuyards leur Jácheté, leur disent que la véritable vie est à conserver l'honneur; et, périssant enfin avec leur vaisseau, conservent jusqu’au dernier moment l’orgueil portugais.
Un de ceux qui se sont échappés m'a tout appris. Cette flotte est sortie de Lisbonne pour débarquer à Tanger ; ils viennent l’assiéger ; ils sont résolus à tout faire , pour arborer sur ses tours , ces Quinés ® de Portugal qui toffensent chaque jour sur celles de Ceuta. Le roi Édouard, dont la réputation victorieuge vole avee les ailes de l'aigle, envoie à cette entrbprise sés frères Fernand et Henri, gloire de notre temps, et déjà fameux par de nombreuses victoires. Ilssont grands-maîtres d'Avis et de Christ, et des croix , Putre verte, l’autré rouge, couvrent leurs ‘cœurs généreux; quatorze mille Portugais de troupes soldées marahent sous leurs ordres , et än-granüd nombre dé’ volontaires s'est joint à eux ; ilsont mille hómmes de cavalerie montés sur des coursiers , auxquéls la superbe Espagne a donné la beauté du tigre ; et la légéreté:de Ponce. Ils doivent être deja devant Tanger ; déjà , seigneút , s'ils ne foulent:pas les'sables de sa côte, ils sillonnent les mers qui la baignent. Partons pour défendre cette cité:; isaisis toi-même tes armes redoutábles; que ton bis vaillant sóit le fléan des chrétiens; détache du livre “dela ‘mort la feuille la plus chargéé ; c'est peut-être: aujôtird’hui le jour où doit s’accomplir cette prophétie héroïque de nos môrabites, que la couro#he de Portugal doit finir sur les'sábles de nos désétts 15% marchôns, et que les Portughis voient tón éimeterre roúgir de leur sang, lés champs que séaille leur présence!
2 © LE ROJ.
“Arrête, c'en est ássez : chacune de tes paroles est pot moi un poison mortel. Moh cou est plein de
JOURNÉE I, SCÈNE 1. 23 fureur ; et malgré tous les armemens, malgré les efforts de leurs grands-maitres et de leurs infans, je saurai faire de l'Afrique leur sépulere : Muley , pars tout de suite , avec les cavaliers de la côte; je te suivrai bientôt pour te soutenir ; si, comme je puis me le promettre de toi, tu sais les occuper par des escarmouches, de manière à ce qu'ils ne puissent débarquer ou du moins sétablirá terre; sá tu montres en cela la valeur que tu as dû hériter de nos ancêtres , j'arriverai aussitôt avec le reste de la brave armée réunie sous ces murs. Ainsi seront jugées ces deux querelles en méme-temps : . Ceuta rentrera sous mes lois, et Tanger ne se sou-
mettra pas aux leurs.
(1 sort. ) MULEY.
Je n'ai qu'un instant à rester auprès de toi, et je veux te dire, Fénix , au moment où je vais mourir, la cause qui précipitera ma mort. Je sais que mes soupcons feront tort à ta gloire , mais je suis jaloux , et la jalousie oublie tous les ménagemens. Quel est, dis-le moi, cruelle, quel est ce portrait que j'ai aperçu , que tu tiens encore ? quel est Pamant fortuné? mais non, ne redouble point ma douleur en me le disant ; il me suffit, quel qu'il soit, de le voir dans tes mains, sans entendre de ta bouche la confirmation de mon malheur.
: FÉNIX.
Mon affection pour toi, Muley, t'a permis de m'aimer , mais non de m'offenser.
MULEY
Je le sais : je sais que ce n'est point aënsi qu'on
24 LE PRINCE CONSTANT, doit t'adresser la parole ; mais le ciel sait combien je suis jaloux, et la jalousie ne respecte aucune con- . venance. Plein de crainte, toujours réservé, je t’ai servie, je l'ai aimée ; mais si j'ai pu, amoureux, garder le silence, jaloux , je ne le-puis , Fénix, je ne le puis.
FÉNIX.
Ta conduite ne mériterait pas que je prisse la peine de me disculper. Je veux bien cependant, mais pour moi-méme , te donner une explication.
MULEY
. Tu peux te justifier ?
FÉNIX.
Oui.
| MULEY
Qu'Allah te comble de biens!
FÉNIX.
Ce portrait a été envoyé....
MULEY
Par qui ?
FÉLIX
..… Par Tarudant, Pinfant de Maroc.
MULEY
Pourquoi ?
FÉNIX, Parce que mon pere y Qui ne connait pas mon amour...
MULEY
Eh bien ?
FÉNIX.
Veut que ces deux royaumes.
MULEY
Ne m'en dis pas davantage. C'est ainsi que tu te justifies ! qu'Allah t'accable de maux!
FENIX, Quelle faute est-ce à moi, si mon père a de tels projets ?
MULEY
La faute est à recevoir ce portrait, t’'eût-1l menacée de la mort.
FÉNIX.
Pouvais-je refuser de le prendre ?
Sans doute
FÉNIX Comment ?
MULEY
Par quelque feinte.
FÉNIX.
Il n'existait aucun moyen.
MULEY
Eh bien ! il fallait mourir ! je Paurais fait en telle occasion.
FÉNIX. ° Ce fut par force.
MULEY
Dis par inconstance.
FÉNIX.
La violence seule....
Il n’y a pas de violence.
FENIX
Que crois-tu donc ?
| | MULEY
Que mon absence est devenue le tombeau de mon espoir ; et puisque je pars encore, bientôt sans doute de nouveaux traits de ton ingratitude viendront
blesser mon coeur.
Ton devoir toblige à t'éloigner. Pars.
MULEY
En te quittant, mon âme se déchire (*?.
FENIX, Va à Tanger; je t'attends à Fez (” où tu viendras bientôt continuer tes plaintes.
__ MULEY
Sans doute, si la douleur me laisse vivre.
s FÉNIX.
Adieu , puisqu'il faut que tu partes.
MULEY
Écoute! me laisses-tu aller sans. me remettre ce
portrait : ?
FÉNI X.
C'est à cause de mon père que je ne l'ai pas en-
core jeté loin de moi.
MULEY
Donne-le- -moi! Quau moins j'arrache de tes mains celui qui veut m'arracher de ton cœur (Ils eortent. )