‹ Caldéron (volume 4)Chapitre 52 sur 82 · IN ES · texte numérisé non relu

IN ES

Mon maître vient.

BEATRIX

Que je suis à plaindre!

296 IL NE FAUT PAS TOUJOURS CAVER AU PIRE, INÉS, à don Diègue.

Allons, qwattendez-vous ? que l'asile d'hier nous sauve encore aujourd'hui, | DON DIÈGUE. E...

Mon amour est toujours infortuné!

BÉATRIX

Mon étoile ne cesse de me poursuivre.

INES,

Qu'avez-vous á vous troubler ainsi? Ne craignez rien. Mon maître n’a aucun soupçon; il est entré dans son cabinet au lieu de venir dans ce salon.

BÉATRIX

Ah ! Inès, quelle peine!

(Don Juan et don Carlos, celui-ci enveloppé de son manteau, paraissent au fond du théâtre. )

Je rentrais, Carlos, comme je te le disais, lors-

que j'ai vu un homme pénétrer dans la maison; at-

tends-moi dans la rue, et que personne ne sorte ni par la porte ni par les fenêtres.

DON CARLOS

Tu peux être tranquille, j'y veillerai.

(Il sort, )

DON JUAN

Béatrix!

BÉATRIX

Mon frère !

DON JUAN

Que faisais-tu ?

JOURNÉE II, SCÈNE IV. 297 | BÉATRIX, J'étais ici avec Inés.

DON JUAN

C'est fort bien.

* BÉATRIX

Où vas-tu? | DON JUAN.

Chez moi, ne puis-je aller où il me plaît?

BÉATRIX

Sans doute ; mais je m'étonne...

DON JUAN

Écarte-toi. o BÉATKIX, .… Du ton avec lequel tu me parles.

.Ote-toi de la.

( Il entre dans une chambre, en semort et ferme la porte. ) | | BÉATRIX, Étrange douleur!

DON DIÈGUE, à la porte.

Il vient par-ici, mais cette chambre a une autre issue. Voyons si je trouverai un asile plus súr.

DON JUAN, mettant l'épée à la main, Il faut que d'une fois je sorte de toutes ces peines. | - (11 passe dans la chambre où était don Didgue.)

BÉATRIX

H a mis l'épée à la main pour entrer dans cette chambre : que vais-je devenir ?

Il y aura mort d'homme.

BÉATRIX

Inés, le sort en est jeté.

INES.

Tout est perdu. | BEATRIX, j, Je me meurs.

INÉS.

Conservons du moins notre vie; fuyons.

BÉATRIX, tombant sur un siége.

La force me manque pour fuir.

INES.

Don Diégue était sorti sans doute, puisque don Juan ne l’a pas rencontré. .

LÉONOR, derrière la scène.

/. Ah! malheureuse que je suis!

BÉATRIX, se relevant.

En passant d'une chambre à l’autre il a été jusqu'à celle où était Isabelle , et elle, effrayée, vient se réfugier ici. Retirons-nous dans ce evin.

(Léonor entre un flambeau à la main, suivie de don Diègue. ) LÉONOR.

Homme, ou qui que tu sois, ombre, illusion,

fantôme, que me veux-tu? Nétait-ce pas assez de

me bannir de ma maison, sans me poursuivre dans celle des autres ?

DON DIÉGUE.

Femme, ou plutôt ombre, illusion , fantôme qui me poursuis, mes malheurs ne te suffisent-ils pas, et faut-il que tu me tues une seconde fois ? Mais, non... aujourd'hui...

DON JUAN accourant.

Quand tu te cacherais au centre de la terre , tu n'éviteras pas... Don Diègue ! |

DON DIEGUE

Don Juan, retenez votre épée; j'ai manqué sans doute de respect á votre maison, mais je ne fais point tort à votre honneur ; et si je puis satisfaire à vos plaintes sans recourir aux armes, ce moyen sera meilleur. La plus honorable de toutes les vengeances est de n’avoir pas à se venger.

DON JUAN, à part.

C'est don Diègue Centeillas ; je le trouve avec Léonor, je ne pouvais être mieux détrompé de mes soupçons. Félicite-toi, mon âme ! quelque grand que soit ce malheur, il est du moins plus tolérable.

BÉATRIX, à Inès.

En le voyant il est resté immobile. Ecoutons ce . qu'ils disent. ° DON DIÉGUE.

Don Juan, j'ai été à Madrid amoureux de cette dame, de Léonor, et il m'arriva même dans sa mai-

son une aventure fácheuse. Je suis revenu á Valence, et sachant qu'elle était chez vous...

Zoo IL NE FAUT PAS TOUJOURS CAVER AU PIRE, LEONOR.

Malheureuse !

J'ai osé ce soir entrer pour lui parler.

BÉATRIX, à Inès - Quelle excuse ingénieuse, si Isabelle sait répon-

dre d'accord avec lui! Fais-lui signe de ne pas le

démentir.

LÉONOR

Tout ce que vous venez d'entendre est vrai, don Juan. C'est à cause de don Diègue que je me trouve exilée de ma patrie, abhorrée par mon père, méprisée par mon époux, et sous cet humble vêtement, obligée de servir votre sœur.

INES.

Elle a compris mes signes.

BEATRIX

Elle ; joue son rôle avec tant de vérité, que je suis près de m'y tromper moi-même.

» LÉONOR

Mais qu’il dise lui-même si, soit ici, soit à Madrid, je lui donnai jamais...

DON JUAN

Taisez-vous, Léonor, taisez-vous.

LEONOR

Aucune occasion...

DON JUAN

Ne cherchez pas à vous disculper. O malheureuse

fernane !

JOURNÉE 11, SCÉNE IV. : : 3e

Vous lui devez bien de la reconnaissance, mademoiselle , puisqu'elle s'accuse pour vous.

BEATRIX

Il ne nous manque plus rien, sinon que mon frère donne aussi dans le panneau.

DON JUAN, à lui-même.

Que faire? Je suis satisfait, mais Carlos ne l’est pas. | ( Don Carlos paraît au ford du théâtre. )

DON CARLOS, à lui-même. |

J'ai entendu du bruit, et je viens pour aider... Mais ils ont arrêté leurs armes. J'attendrai ici pour écouter ce qu'ils disent. Peut-être vaudra-t-il mieux

pour l'honneur de don Juan que cette malheureuse affaire s arrange.

DON DIÉGUE.

Voilà Poffense dont je me suis rendu coupable, elle ne touche point à votre honneur ; mais c'est à

vous à voir s'1l vous convient de la remettre on de la venger.

DON JUAN

Don Diégue , vos excuses conviennent avec diverses choses que j'ai apprises de Léonor.

Sort cruel! il parle de Léonor et de don Diègue.

DON JUAN

Mais j'ai une question à vous faire. Est-ce la premiére nuit que vous êtes entré pour lui parler (1639

DON DIÈGUE, à part.

Quel que soit son but, je dois toujours sauver Béatrix. ( Haut.) La nuit dernière j'entrai aussi, et je sortis par le balcon de cette chambre. J'avoue ma faute ; qu'importait cette circonstance?

DON JUAN

Plús que vous ne le pensez.

DON CARLOS

C'était donc moi qui devais souffrir de ce qui excitait les soupçons de don Juan ?

BÉATRIX, à Inès.

A présent qu'il est persuadé, à mon tour. ( Haut à don Juan.) Et voilà donc, mon frère, comment tu te méfiais de moi! Voilà donc le beau présent que ta dame m'a adressé! ( Bas à Léonor. ) Pardonne, ma chère amie , et continue.

LÉONOR, à Béatrix.

Que voulez-vous ? Je ne vous comprends pas.

DON JUAN

Il n’est pas question de cela, Béatrix ; car, quoique don Diégue me satisfasse à quelques égards, il suffit que Léonor soit chez moi par la volonté de la personne qui l'y a envoyée, pour que je sois tenu aux obligations que m'impose le sang d’où je suis sorti. Ainsi, quoi que ce soit pour elle et non pour toi qu'il soit venu, je n'en dois pas moins châtier son audace. Défendez-vous.

JOURNÉE IE, SCÈNE IV. ' ' . 303 DON CARLOS s'avancant l'épée à la main.

C’est moi qui ai droit de me plaindte, c’est à moi seul à nie venger.

LÉONOR

Que vois-je, Carlos? I ne me manquait plus que ce malheur.

DON DIÈGUE

Et qui êtes-vous, vous qui venez à présent prendre cette querelle?

DON CARLOS

Vous devriez me reconnaître, vous avez assez de raisons pour cela ; je suis le cavalier qui vous laissa pour mort à Madrid, et qui vient à présent achever ce qu'il avait commencé.

Hélas !

DON DIÉGUE.

Je pense, au contraire, que vous venez pour que je prenne une juste vengeance.

DON JUAN

Carlos, je suis à vos côtés.

DON DIÉGUE L'avantage du nombre ne m'épouvante pas.

( Ils se battent, Ginés entre avec du monde. ) ! GINÉS.

Entrons, il y a des coups d’épée.

TOUS

, .”) Qu'est ceci?

BÉATRIX, à Inès.

Éteins la lumière, Inès, pour voir si nous pouvons par ce moyen éviter de plus grands malheurs. (Inès teint la lumière, ) GINES.

Point de coups dans l'obscurité.

| DON JUAN

Voyez tous, vous êtes chez moi.

GINES.

Allumez un flambeau, si vous voulez qu'on le voie.

LEONOR

Quel malheur !

DON DIEGUE, à part.

J'ai rencontré la porte. Ce n'est point fuir le danger, mais c’est renvoyer ma vengeance à une meilleure occasion.

( Il sort.) BÉATRIX.

Je vais dans mon appartement pleine de trouble et de crainte.

( Elle sort. )”

INES.

Nous avons si bien arrangé les choses, qu'à force de bien aller, elles vont horriblement mal.

(Elle sort. ) GINES.

Seigneur, où êtes-vous donc ? Le chirurgien vous attend.

DON CARLOS

Meurs, traitre.

GINES.

Je suis mort. ( 4 part. ) Il suffit que vous me Pordonniez ; mais au diable qui attendrait que vous me

le dissiez plus sérieusement.

(u sort.) UN HOMME DE LA FOULE,

Il y a un homme mort; de peur que la justice ne nous trouve ici, éloignons-nous.

(Is sortent.) DON JUAN.

Holà ! quelqu'un! portez de la lumière. Je vais

moi-même en chercher.

| (11 sort.) LEONOR.

Confuse et troublée , accablée sous le poids de mes malheurs, je ne puis m'éloigner d'ici.

DON CARLOS. | Je resterai au poste. En vain je les entends sortir, je dois demeurer où j'ai tirai l'épée.

DON JUAN, portant de la lumière.

Nous y verrons.

LEONOR

Dieux! Carlos, arréte.

DON JUAN

Vous étes seuls tous les deux ?

DON CARLOS

De quoi t'étonnes-tu ? pouvais-je fuir devant mon ennemi? l’autre est parti, je suis demeuré avec le plus acharné; mais cet ennemi-là , pour le vaincre, 11 faut Péviter.

(Il veut s'en aller, don Juan le retient. ) Tom. 11. Caldéron. a 20

IN DON JUAN

Arréte.

DON CARLOS

Laisse-moi allér, que je puisse du moins, si je

fuis celui-ci, atteindre l’aütre.

DON JUAN

Ils sont hors d'atteinte.

LÉONOR

Que ne puis-je déchirer mon sein pour que mon cœur se vit à découvert!

DON CARLOS

Ce cœur est traître, C'est le tien.

LÉONOR

C'est mon cœur, il est loyal,

DON CARLOS

Ce’ que je viens de voir le prouve bien. Lors même que vous auriez oublié ce que vous me de-

viez , il fallait vous souvenir au moins que vous étiez chez don Juan.

LÉONOR

Et quelle faute trouves-tu en moi pour les folies de cet insensé ?

DON CARLOS. -

Aucune : épargnons de vaines paroles. Mon ami, mon cousin, puisque le motif qui t'avait engagé à me faire différer mon voyage n'existe plus, que l'événement a été aussi heureux pour. toi que fâcheux pour moi, adieu. Adieu, je sors déshonoré de Valence ; mais il faut que j'en sorte cette nuit. Que

JOURNÉE II, SCÈNE IV. + 807 mon ennemi dise. que je Pai fui, je n'ai plus de souci d'honneur ni de renommée. Cette femme, que j'ai aimée autrefois, je te la recommande, non plus pour que tu la gardes chez toi, mais pour qu'elle puisse aller chez don Diègue ; pour que ce rival heureux et cette belle satisfaits... Mais , non... je ne dis rien. Adieu, don Juan. :

LÉONOR

O ciel! attends, Carlos.

DON CARLOS

Tu oses encore parler ?

LÉONOR

Si j'ai su... | DON CARLOS.

Ne contimue pas.

LÉONOR

Que don Diégue...

| DON CARLOS

Ne me dites rien.

| LEONOR. . y | Et moi, je veux te dire... Mais ma voix s'arrête, ma vue s'éteint... le cœur me manque... Jésus, mille fois Jésus!...

(Elle se trouve mal, )

a ON

-DON JUAN

Elle est tombée évanouie entre mes bras.

Soutiens-la, mon cher ami. Ah! Léonor, tu me - tues et jet 'adore , et tes malheurs m affligent encore plus que ta trahison ne m'irrite.

On n'entend plus que des sanglots et des gémis-

semens. Promettez-moi de m'attendre, je vais la conduire à Pappartement de ma sœur.

.4 + DON CARLOS. | Oui, allez, don Juan; que Béatrix lui prodigue tous ses soins. Mais non, laissez-la mourir, puisque c'est pour un autre amour qu'elle reviendrait à la - vie.

DON JUAN

Attendez-moi ; nous verrons ce que nous avons à faire.

(1 emporte Léonor. ) DON CARLOS, seul.

Malheur sur un dévouement aussi bas, une passion si esclave , un amour si avili que le mien ! Plus on m'offense, plus j'aime ; plus on m'outrage, plus je suis épris; pluson me trahit, plus j'ai de confiance. Mais de quoi m'étonné-je? Celui qui ne chérit pas les défauts de celle qu'ilaime, ne peut dire qu'il soit vraiment amoureux.

Page 1