‹ Caldéron (volume 4)Chapitre 53 sur 82 · DON CARLOS , DON JUAN · texte numérisé non relu

DON CARLOS , DON JUAN

DON CARLOS

Errx est revenue de son évanouissement ?

DON JUAN

Oui, mais il aurait mieux valu pour elle qu'elle. ne reprit pas Connaissance.

| DON CARLOS

Que voulez-vous dire ?

DON JUAN

An moment où elle est revenue à elle , sa douleur (9 a été si vive, qu'il semble qu’elle ait à la fois recouvré ses sens et perdu la raison , tant elle porte à l'extrême le trouble et la confusion de ses discours.

DON CARLOS

Que dit-elle ?

Qu'elle est malheureuse que vous ne veuilliez pas l'entendre. | Fatale passion qui me tourmente!

DON JUAN

Et vous, qu'avez-vous déterminé !

DON CARLOS

J'ai une idée que je ne puis communiquer , don Juan, qu'à un homme qui, amoureux comme moi, puisse excuser mon délire. De toutes les vaines pensées , qui au milieu de cette confusion d'événemens occupent mon esprit, savez-vous quelles sont celles qui me flattent le plus, celles que je caresse davantage , le dessein que j'aimerais le mieux exécuter?

DON JUAN

Dites.

DON CARLOS

Je vous ai avoué ma folie. Veuillez ne pas vous moquer de ma faiblesse. Dans l’état où je suis, si je pouvais parvenir à ce que don Diègue réparát l'honneur compromis de Léonor, à ce qu’elle pût rentrer à Madrid honorée auprès de son père, ce serait la vengeance la plus douce pour moi, de combler ses vœux au moment où elle redoute mon indignation. Elle aime don Diègue, il l'aime aussi, l'aventure de cette nuit en est la preuve. Eh bien! que puis-je perdre à cela? tout et rien. Aussi, au milieu de tant de peines , c’est le seul projet qui m'ait donné quel- “que consolation. Que je puisse du moins sauver

JOURNEE III, SCÈNE 1. Zi

Léonor pour elle, puisque aussi bien elle est perdue pour moi!

Votre résolution est aussi honnête qu'on devait Pattendre de votre cœur généreux , et Pon voit bien

combien était noble et sincère, la passion qui vous détermine à la prendre. — '

DON CARLOS

Eh bien, don Juan, comment la mettrons-nous à exécution ?

DON JUAN

Je n’en sais rien. Si vous eû moi nous en parlons à don Diègue, par cela même que nous voudrons faire ce mariage, il n’y voudra pas entendre; et, en effet, quelque vive que soit la passion d'un homme , il ne peut accepter une femme des mains de son rival. Il faut que ce soit une autre personne qui s’en mêle.

DON CARLOS

Alors ce que vous pouvez faire, c'est de dire au père de Léonor que vous la cachez chez vous, et il pourra s'arranger lui-même.

| DON JUAN

J'y vois un inconvénient.

DON CARLOS

Lequel ?

| DON JUAN

La querelle déjà engagée entre don Diègue et lui ; et de plus, alors vous n'y seriez pour rien,

Il est vrai. Qui donc: pourrait se charger de cette négociation ?

BON JUAN

Attendez , je sais qui; vous allez voir que ce choix aplanit toutes les difficultés.

DON CARLOS

Qui donc?

DON JUAN

Béatrix, ma sœur , elle est femme , et ainsi le point d'honneur n'empêchera pas don Diègue d'entendre d'elle la proposition. De plus, il est de son devoir de faire honneur et de rendre service à une dame qui est chez elle , aussitôt qu’elle la connaît pour ce qu’elle est véritablement.

DON GARLOS.

Vous avez raison.

DON JUAN

Cachez-vous donc, pendant que je vais en parler à ma sœur.

DON CARLOS

Pourquoi donc ?

DON JUAN

Afin que don Diègue ni don Pèdre ne vous voient que lorsque tout sera convenu.

DON CARLOS

Li Y e e Moi , me cacher! je ne le puis pas.

DON JUAN, C'est tout déranger.

DON CARLOS

J y consens donc, mais à condition que personne

au monde ne le saura que vous. ‘

| DON JUAN

C'est ainsi que je Pentends.

DON CARLOS

Adieu donc. Ah! Léonor , combien tu dois à mon amour, qui ta donné, cruelle, pour un premier outrage la vie, pour un second outrage l'honneur!

' (Il s'enferme. } DON JUAN seul. .

Si je réussis, personne n’y gagne plus que moi, puisque je me trouve quitte de mes obligations envers Léonor , envers son père , envers don Diègue, et que je me suis également affranchi de ce que je devrais faire pour Carlos. Aussi vais-je employer tous

- mes efforts pour mener à bien une affaire d’où dé-

pendent mon honneur et ma tranquillité. Béatrix vient elle-même.

( Béatrix entre.) , :— BEATRIX,

Don Carlos est-1l là ?

| DON JUAN

Non , ma sœur.

BÉATRIX. *

C'était lui que je venais chercher dans ton appar-

tement.

DON JUAN

Lorsque Léonor sévanouit, je l’avais laissé ici, et à mon retour je ne Pai plus trouvé. ( 4 part. ) Béatrix elle-même doit ignorer qu’il se cache.

Sans doute sa valeur laura entraîné sur les pas de don Diègue.

DON JUAN

Ne sachant où le rencontrer, je n’ai pu le suivre. Mais toi, que lui voulais-tu ? - BÉATRIX.

Lui dire, don Juan, que, si ce n’était pas comme amant, que comme cavalier du moins il prit quelque pitié de sa dame.

DON JUAN

Que dit-elle ?

BÉATRPX.

Que pourvu qu'elle puisse lui parler , elle sera - consolée.

DON JUAN

Il n’y est pas, et, puisque nous sommes seuls, il faut que je te parle d’un projet que je veux, ma sœur , fier à ta prudence.

Il sera fort heureux que tu veuilles bien confier quelque chose à une personne dont tu avais si bonne opinion, que c’est à cause des soupçons que tu avais sur elle, que tu entras hier d’une manière si

brusque dans son appartement. Comment peux-tu réunir ainsi la confiance et la méfiance ?

DON JUAN

Tu sais assez quelle est mon estime pour toi; aussi je ne m'inquiète pas beaucoup de ces reproches; mais enfin, toi seule, Béatrix, peux nous

JOURNÉE III, SCÉNE 1. 315 délivrer tous des périls qui menacent la vie de don Diègue, de don Carlos, et la mienne aussi,

puisqu'il faut que je me trouve dans leur querelle.

BÉATRIX. o,

Quaurais-je à faire? 2 7 0

o DON JUAN. |

Écoute, je vais te l’apprendre. Je sais qui est Léonor, et, à cause de sa maison, je veux protéger son honneur et sa gloire ; mais si je tente de traiter moi-même cette affaireavec don Diègue, je ne sais ce qu'il répondra; et sije lui en parle, mon honneur est engagé à l'obtenir. C'est pour cela, Béatrix , que tu

dois te charger de ce soin. IL est donné aux femmes de proposer, de négocier ces choses avec plus de douceur, des formes plus agréables que celles que nous pouvons y mettre; et d’ailleurs, cette dame étant chez toi, ton frère et ton cousin étant enveloppés dans le danger commun, ce sont des raisons tres-suffisantes pour que tu fasses appeler...

LÉATRIX, Qui donc ? | DON JUAN.

Don Diègue ; et que tu lui donnes à entendre combien tu as dû être offensée qu'il ait manqué au respect dû à la maison que tu habites ; que tu lui représentes à combien de périls il est exposé par cette dame; qu'il fera bien de les prévenir, et qu'en Pépousant il nous laisse tous satisfaits : et tout cela doit être dit comme venant de toi seule,

et sans qu'il paraisse-le moins du monde que nous l'en prions. '

BÉATRIX

Tu as trés-bien pensé, mon frère; je ferai ce que tu désires. .

DON JUAN

Je vais voir si je trouve don Carlos. Pour toi, si si tu rentres dans ton appartement , ferme celui-ci.

| . | € Il sort, ) BÉATRIX, à don Juan.

Je le fermerai. ( Seule. ) A quel sort suis-je réservée , que je doive être moi-même chargée de traiter ce qui me met au désespoir et me fera mourir de jalousie ? Que devenir? Allons, profitons de cette occasion pour tout savoir; et puisque celui qui poursuivait hier don Diègue lui ouvre aujourd'hui l'entrée de sa maison, sachons ce qu'il répondra; sortons enfin de ce labyrinthe, de cet abime d'illusions, de contradictions et de peines.

( Léonor entre.) LÉONOR.

Que désirez-vous ?

BÉATRIX

C'est vous, Léonor, qui venez ?

LÉONOR

Vous appeliez une de vos femmes, il était naturek que je m'empressasse d'accourir.

(Don Carlos se montre à la porte. ) DON CARLOS, à part.

J'ai entendu la voix de Léonor; que je la voie au moins rétablie de ce facheux accident !

BÉATRIX

Hier, ignorant qui vous étiez, Léonor, je vous traitais comme une de mes domestiques : : mieux instruite aujourd'hui, je sais mieux vous placer;

vous êtes mon amie; ( à part ) je dirais mieux, ma plus cruelle ennemie.

LÉONOR

Si je cesse, mademoiselle , de porter le titre de votre servante, l'honneur que je gagnerai ne pourra me dédommager du bien que je perds. Je suis á jamais votre esclave ; et, je vous en prie, si celle qui a causé sans le savoir, tant de trouble dans votre maison, a mérité vos bontés, traitez-moi comme vous l'avez fait jusqu à présent.

BÉATRIX

Comment le pourrai-je, au moment oú, pour m'acquitter de ce que je dois á votre noblesse, et mériter le bonheur que j'ai eu de vous recevoir chez moi, je m'occupe de vous marier ?

LEONOR

Que le ciel vous accorde une éternité de vie! Mais vous ne pourrez réussir , Carlos ne voudra pas; il est si jaloux!

BÉATRIX

Je ne parle pas de Carlos.

LEONOR

De qui donc ?

BEATRIX

De don Diègue. '

318 IL NE FAUT PAS TOUJOURS CAVER AU PIRE, y LEONOR, -

Né Vous engagez pas à traiter cette union. Je me donnerais la mort plutôt que de lui donner ma main. .

Vous n’avez donc jamais aimé don Diègue ?

| LÉONOR

Un aspic foulé au milieu des fleurs, une vipère blessée dans les champs, une tigresse irritée au milieu des forêts, me.sont moins odieux que lui.

BÉATRIX

Doucement, doucement. (4 part. ) Je veux bien

qu'elle le dédaigne, maïs non pas à ce point. DON CARLOS, à part.

La traîtresse sans doute m'a aperçu, puisqu'elle parle ainsi.

BÉATRIS.

Je pensais que mes soins vous seraient agréables ; et je n'avais pas cru que celui qui 4 été pour vous à la mort dans Madrid, qui est venu vous rejoindre à Valence, pút être ainsi détesté.

LEONOR

Si vous saviez combien sa recherche m’offense !

BÉATRIX

Je le saurai bientôt, pour que nous sortions de cet abime de confusion, lui, vous, moi, mon frère , et Carlos.

(Elle sort. ) " DON CARLOS, toujours à part.

Béatrix esi sortie, et Léonor est restée seule.

JOURNÉE III, SCÈNE EL 319 Ah, ciel ! elle pleure ; mais, qu importe. Je vois bien qu elle verse des larmes, mais je ne vois pas pour qui elles coulent.

ILÉONOR (19) Je suis seule en ce séjour:

DON CARLOS

Fol amour!

LÉONOR

Personne n'entend ma plainte ; DON CARLOS.

Dure crainte!

| LÉONOR, Ne répond á ma douleur.

DON CARLOS

- O malheur!

LEONOR

Qui me dira, Carlos , pourquoi ton coeur Aime à nourrir un soupçon qui me tue?

DON CARLOS

Lui, si sa voix n’était pas retenue Par son amour, la crainte et le malheur.

LÉONOR

Pur, ainsi qu’un beau matin, DON CARLOS.

Quel destin!

LÉONOR

Mon cœur peut s’offrir sans voile; DON CARLOS, Triste étoile!

o d. LEONOR.

Je n'eus jamais aucun tort. ’

DON CARLOS

Cruel sort!

LÉONOR. ' Et pourquoi dpnt, méchant ,#eux-tu la mort De celle à qui tu consacrais ta vie ?

DON CARLOS

Sans quelque cause, on n'est pas poursuivie Par le destin , son étoile et le sort.

LÉONOR

O Dieu, qui vois mes tourmens,

DON CARLOS

Faux sermens !

LÉONOR

Le désespoir qui me ronge, DON CARLOS.

, Cest mensonge.

LEONOR

Et qui trouble ma raison ;

DON CARLOS

Trahison !

Pour dissiper un si cruel soupcon ,

Fais que Carlos, dans mon cœur puisse lire !

DON CARLOS

Non, il ne voit dans ce que tu peux dire Que faux sermens , mensonge et trahison.

JOURNÉE III, SCÈNEL ‘32 Sans doute les cieux sont aujourd'hui conjurés contre moi, puisqu'il m'est impossible de me persuader qu’elle ne sache pas que j'entends tout ce qu'elle dit. Mais qu importe ? l'homme n'est pas comme une pièce de monnaie; qu'il soit de boñ ou de mauvais aloi le son qu'il rend est toujours le même. Aussi ce n’est pas tout de l'entendre, il faut encore Pexaminer.

LÉONOR, Ah ! Carlos, si tu m'entendais!

DON CARLOS

Ah! Léonor, si.... Mais on frappe à la porte, je vais refermer la mienne.

LÉONOR

Que lors même que je lui parle sans le voir on vienne me troubler ! Je vais savoir qui c'est, afin de pouvoir rester seule un moment de plus. Qui est. là ?

(Elle ouvre la porte. Don Pèdre entre. )

DON PEDRE,

Le seigneur don Juan est-il chez lui ?

Mais que vois-je ?

LÉONOR: —' o o Il vient de sortir... O ciel! mon père!

DON PÈDRE

C'est elle! grand Dieu!

( I1 la suit. Léonor se réfugie vers la porte du cabinet qui s'ouvre, ). DON CARLOS, sans sortir 7 es

Ne crains rien, Léonor, tu trouveras un asile dans mes bras.

Tom. IT. catdéron,

Ut : DON PEDRE.

Elle a refermé la porte sur elle. Mais il n importe; ; lorsque je défends mon honneur, je puis affronter le monde éritier et briser tous les obstacles. Mettons eri morceaux cette porte, en attendant que je fasse éprouver le même sort à cette malheureuse.

(Béatrix accourt. ) , | BÉATRIX.

Des coups , des cris dans cette chambre ? Quest ceci ?

DON PEDRE,

C'est une fureur, une colère, un désespoir , une horreur ; c'est la foudre qui consumera tout ce qui voudrait sopposer á sa rage.

BEATRIX

D'oú vous vient cette audace chez moi ? Quel sujet a pu vous autoriser à de pareils excès ?

DON PÉDRE.

Une infáme qui se cache dans ce cabinet.

BÉATRIX

Un moment! Est-ce Léonor ?

DON PÈDRE

Et quelle autre pourrait me porter à de telles

extrémités ? o BÉATRIX, à part.

Il ne nous manquait plus, après don Carlos et don Diègue, qu'un troisième amant, et de cet âge encore. ( Haut. ) Quelque raison que vous puissiez avoir et que je ne devine pas, quelque offense qui vous

JOURNÉE III, SCÈNE I. ‘323 engage à la chercher, comment avez-vous la témérité d'entrer 1Ci ? |

DON PÈDRE

J'ai le droit de faire tout ce que je fais et plus encore; ainsi, pardonnez, madame, si je n’ai pas plus d égards pour vous. |

BÉATRIX

Vous vous trompez étrangement si vous croyez qu'il ne se trouvera pas dans cette maison, des personnes qui....

ds ES

( Don Juan entre. ) DON JUAN.

Quest ceci ? | BÉATRIX.

Ce vieux cavalier vient aussi chercher Léonor, et s’est mis en tête de briser les portes chez nous.

DON JUAN

Doucement , doucement, Béatrix, le seigneur don Pèdre ne t'a point offensée. Il ne s'est point mépris ; il est le maître dans cette maison, et nous sommes tous disposés à lui obéir.

DON PÈDRE

Seigneur don Juan, trêve de complimens inutitiles. Je ne suis ni ne veux être le maître chez vous; je suis un étranger qui, lorsque je me suis fié à vous, lorsque je viens vous voir et vous parler, trouve chez vous ma fille qui s'est enfermée dans cette pièce. Ouvrez-la, ou je le ferai moi-même en jetant la porte en dedans.

BÉATRIX

C'est son père!

| DON JUAN, àpart.

Comment me tirer d'ici? Il l'a vue, que lui dire?

DON PÉDRE,

Qui vous arréte? Décidez-vous.

Ne soyez pas étonné si la surprise m'a empéché de vous répondre. ( 4 part. ) Je serai heureux si je puis m'en tirer à mon honneur. ( Haut. ) Certes, don Pèdre, vous me témoignez d'une singulière manière votre reconnaissance de mes soins! Hier, vous m'intruisites de vos malheurs, et je me chargeai de faire mes efforts pour y porter remède. J’ai d'abord cherché Léonor, et je Pai conduite chez ma sœur, auprès de qui vous Pavez trouvée. J'espère encore que tout tournera à votre satisfaction, de sorte que vous puissiez revenir content et honoré dans votre patrie. Cependant si ma conduite vous déplait, vous n'avez qu à dire, je cesserai de m'en méler.

mt

DON PÈDRE, | Souffrez, don Juan, que ¡embrasse vos genoux, et pardonnez si la colère, qui m'a saisi en la voyant, m'a óté Pusage de la raison. Un malheureux ne peut conserver de bon sens lorsqu'il s'agit de ce qui l’afflige. Ma passion m'a entraîné; mais à vos pieds maintenant, je remets tout à votre disposition. DON JUAN.

* Que faites-vous, seigneur , levez-vous ?

DON PÈDRE, à Béatrix, Et vous, mademoiselle, pardonnez le trouble que je vous ai causé. Je suis noble, je suis offensé.

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