JOURNÉE III, SCÉNE IL © *.B25 BÉATRIX
Si j'avais su qui vous êtes, seigneur »] aurais pris d'autres moyens pour vous calmer.
DON JUAN, à Béatridó As-tu fait appeler don Diègue ?
BÉATRIX, àdonJuan! ‘!
Qui, Inès vient d'y aller. e
Veuillez, don Pèdre, venir avec moi. Nous devons faire ensemble une démarche que je crois im-
portante. Léonor est avec Béatrix, vous pouvez être tranquille. | BÉATRIX.
Je me charge de vous rendre compte d’elle.
DON PÉDRE.
Il me suffit qu’elle soit auprès de vous. O ciel! fais que je voie mon honneur rétabli, et vienne ensuite la mort quand elle voudra!
DON JUAN, à Béatrix.
Je ne sais où le conduire ; parle cependant"à don Diégue, et songe que de ta réussite dépend mon
bonheur.
| (Us sortent. ) BEATRIX,
Et mon infortune. Léonor, ouvrez, je suis seule.
LÉONOR, eu entrant, Sous cette garantie, je sors.
DON CARLOS, à Léonor, sans sortir.
Ne dis pas à Béatrix que je suis 1ci.
S LÉONOR
I suffit. o
| BÉATRIX, Vous avez échappé á un grand danger.
LEONOR
Ce cabinet a été mon salut.
9 BEATRIX
Vous avez été bien heureuse qu'il ait été ou-
vert, jamais mon frère n’y laisse la clef. | LÉONOR.
Je puis bien dire que j'y ai trouvé ma vie et mon
bonheur. (4 part. ) Carlos y est.
, BÉATRIX
Léonor, puisque votre père est encore venu augmenter par sa présence les embarras où nous nous trouvions, comme si nous n’en avions pas assez, je
mettrai plus de soins encore à l'affaire dont je vous ai parlé.
| LÉONOR
Et ce que je vous disais tout à l'heure, je vous le répéterai à présent, avec plus de motifs encore.
BÉATRIX, C'est entétement de votre part.
LÉONOR, Qu'est-ce de la vôtre?
BÉATRIX
Laissons cela. Veuillez passer dans ma chambre et fermer celle-ci.
JOURNÉE III, SCÉNEL . +327
y LEONOR. | Je vous suis à l'instant. um ti BÉATRIX, á part. .
Ah! don Diégue, avec quelle crainte j'attends ta visite !
, .Q Elle sort. ) LEONOR: 1.
Carlos, puisque j'ai cette occasion de te parler un moment , écoute-moti. e DON CARLOS.
Léonor, si le hasard même me fournit des occasions de t'obliger ; si nous nous trouvons toujours, toi pour m'offenser , moi pour te secourir, que me veux-tu encore ? Laisse-moi jusqu’à ce qu'il vienne quelque autre circonstance où tu puisses me faire un nouvel outrage, et moi te donner de nouveau la vie.
! LÉONOR
Jamais je ne t'offensai; mais si tu veux sauver encore ma vie, J'ai recours à toi.
DON CARLOS, | Que dis-tu?
LÉONOR
Béatrix veut me donner la mort. Elle prétend me marier avec don Diègue ; si, ÿ plein de courage et de générosité , c'est toujours toi qui dois garantir mon existence , protége-moi encore; parle à ta cousine.
DON CARLOS
Moi, Pen détourner |! Lorsque c'est moi qui ai pro-
jeté cet hymen , c'est à moi que vous demandez du secours contre mes projets ?
j, : LÉONOR.
Tu désires cette union? .
DON CARLOS
Je la désire. -- " | LÉONOR.
C'est toi qui fais mon mariage ?
DON CARLOS
C’est moi, et c'est pour cela que je suis ici, que j'ai consenti à me cacher, afin de ne pouvoir nuire à rien en rencontrant don Diègue ou votre père.
«LEONOR, Je ne te comprends pas.
DON CARLOS
Je me comprends á merveille.
LEONOR
Explique-toi, je t'en prie.
DON CARLOS
Mon affection est si pure, mes sentimens si nobles, ma jalousie si désintéressée, que, forcé de vous perdre, Léonor, je veux du moins sauver votre
honneur.
LÉONOR
Je commence à deviner. Ah , Carlos!
DON CARLOS
Je veax, sans parler de l'aventure de Madrid, que le tort qu'a fait à votre réputation l'entrée de don Diègue dans une maison où je vous avais conduite, que sa sortie par un balcon la nuit précédente, je veux que tout soit réparé par le don de sa main.
| JOURNÉE III, SCÈNE I: 329 Cestle dernier sacrifice de Y affectión le plus tendre, c'est le dernier effort dé Pamour au désespoir. Je veux, pour te voir vivre avec honneur, te voir vivre dans les bras d'un autre. . un
| LÉONOR.- ‘ O mon bien! mon âme! ma vie! :
DON CARLOS
Mon mal! ma perte! ma mort! - LÉONOR.
Si je Pai vu la nuit du balcon, que le feu du ciel m'écrase à tes pieds! Si, lorsqu'il me parla, je savais... DON CARLOS.
Faussetés que tout cela.
LÉONOR
Si c'étaient des faussetés, je n aurais pas dit à Béa- »] P trix ce que je lui ai déclaré.
Ah, traîtresse ! vous saviez que je vous écoutais. Comment pouvais-je en être instruite ?
DON CARLOS
Que sais-je? vous m'aviez aperçu, et ce qui le prouve, c’est que lorsque votre père vous poursuivait, vous êtes venue à ce cabinet.
LÉONOR
C'est par hasard; je ne savais où j'allais; mais quand ce serait vrai, lorsque toi-même tu me pries
de lui donner ma main, pourquoi le refuserais-je ?
330 IL NE FAUT PAS TOUJOURS CAVER AU PIRE, | o DON CARLOS.
Demandez-le à toutes les femmes qui trompent deux hommes à la fois.
LÉONOR
Je ne trompe personne.
| DON CARLOS
Vous êtes toutes...
BÉATRIX, derrière la scène.
Léonor ?
LÉONOR
Béatrix m'appelle.
DON CARLOS
Si tu veux faire quelque chose pour moi, ne dis pas que je sois ici.
LÉONOR
Sois tranquille. Enfin tu ne veux pas me croire ?
DON CARLOS
Non. Le proverbe dit : Il faut toujours caver au . pire.
( Il s'enferme. ) LÉONOR.
Je ferai mentir le proverbe. lL NE FAUT PAS TOU-
JOURS CAVER AU PIRE. Ah, Carlos! combien tu me
coútes....
( Elle sort. ) ( Béatrix entre avec don Diègue. )
DON DIÉGUE.
M'envoyer chercher en plein jour, Béatrix , ne pas craindre que j'entre chez vous, faire fermer votre appartement, et me recevoir danscelui de votre
JOURNÉE III, SCÈNE I. 331 frére, ce sont de singuliéres précautions. Est-ce bonté, est-ce trahison de votre part? Voulez-vous me donner ou m'ôter la vie? |
Ne vous étonnez pas, don Diègue , de ce changement, ni de voir avec quelle liberté je puis vous parler à cette heure et dans ma maison. Quant à l'appartement de mon frère , je lai choisi parce que Violante devant passer aujourd’hui chez moi, je ne veux pas qu’elle vous voie. Non, don Diègue, vous n'avez rien à craindre de moi; mon amour est si peu redoutable que je ne m'occupe plus qu'à protéger de tous mes soins celui que vous ressentez pour une autre. Je veux faire l'office d'amie, ne pouvant obtenir un autre titre, puisqu'il y a une dame qui réclame celui d'épouse.
DON DIÈGUE
Lorsque j'ai recu le billet par lequel vous m'engagiez à vous voir, j'ai éprouvé des doutes : j'en ai eu de nouveaux, lorsque j'ai vu comment vous me receviez ; le discours que vous me tenez m'en donne d'autres encore. Veuillez vous expliquer.
DON CARLOS, à part.
Je ne sais que penser de ceci ; il faut que je les écoute : il me semble qu'ils s'occupent de leurs peines beaucoup plus que des miennes.
BÉATRIX
Vous avez envie de ne pas entendre, don Diègue,
puisque vous ne conrprenez pas une manière aussi claire de parler. Mais pour qu'il ne reste aucun
332 IL NE FAUT PAS TOUJOURS CAVER AU PIRE, scrupule à votre amour, je vais me déclarer davantage. Léonor a pour vous abandonné la maison paternelle ; elle a perdu ses parens, son honneur , son repos, son existence : don Juan a droit de se plaindre de vous; don Carlos est offensé; j'ai aussi des reprochés á vous faire, ingrat, soit pour ma maison insultée, soit pour mon affection dédaignée ; enfin le père de Léonor est à Valence. Je vois de toutes parts des dangers menacer votre vie, et il faut ou que vous périssiez sous tant d'ennemis réunis, ou que vous donniez la main à Léonor. Elle vous adore, vous l'aimez; tout conspire votre mort ; votre mariage avec elle sauve tout; et moi-même je vous y engage. Mavez-vous entendue à présent ?
DON DIÈGUE
Il serait difficile de ne pas vous comprendre; et si vous me le permettez, charmante Béatrix , je tàcherai de vous répondre.
(Ils Sasseyent. ) DON CARLOS, á part.
Ainsi don Diègue et Béatrix s'aimaient. Mais n'a je pas assez de malheurs qui me touchent, sans aller encore m'occuper de ceux des autres? Je dois écouter avec attention. Il n’y a point ici de feinte; car Béatrix n'aurait pas ainsi parlé, si elle avait cru que je pusse Pentendre. |
DON DIÈGLE.
Je voudrais bien, Béatrix, pouvoir en ce moment me partager en deux, pour remplir à la fois les obligations de cavalier et celles d'amant, qui, lorsque je veux vous répondre, se combattent el divisent mon cœur. Si cependant je vous tiens les
JOURNÉE III, SCÈNE L. . 333 discours d’un amant, vous pourriez croire que ma tendresse vous donne pour vérités des mensonges ; ainsi je vais seulement vous répondre comme cavalier, parce qu'enfin je suis noble avant d’être amoureux. Imaginez, charmante Béatrix , que ce n'est pas à vous que je parle : j'oublierai un moment que je vous aime; vous, imposez silence à votre jalousie. Je veux me souvenir seulement de mon devoir, de mon honneur, et m'expliquer comme si un autre était chargé de cette négociation. Supposez que c'est à cet autre que je réponds.
DON CARLOS
Que de précautions!
DON DIÈGUE
Je vis Léonor à Madrid ; sa beauté fit assez d’impression sur moi pour que nuit et jour je me trouvasse dans la rue qu’elle habitait. Je vis, je regardai, je pressai, jécrivis; mais elle rejeta mon hommage avec tant de sécheresse, que ce n'était plus des dédains, mais des mépris. Mon amourpropre fut blessé. Je me piquai de voir qu'elle ne m'accordait pas ces légers égards que les femmes savent conserver, même envers ceux quelles congédient : elles ont Part de rendre les dédains même agréables. Cet art manque à Léonor. Irrité de me voir ainsi maltraité, j'eus recours au moyen le plus facile. Une de ses domestiques, que je mis dans mes intérêts en lui donnant je ne sais quel bijou , me dit que les mépris de Léonor venaient de ce qu’elle avait un autre amant. Je fus jaloux; et ici, je veux bien que vous soyez vous-même : cette ja-
336 IL NE FAUT PAS TOUJOURS CAVER AU PIRE, y DON DIÉGUE.
Quels sont ces ennemis ?
BÉATRIX
Moi, Léonor, don Pédre , don Carlos et mon frère. DON DIÈGUE. | De tous ceux-là, vous êtes la seule que je redoute. BÉATRIX.
Moi! pourquoi donc?
DON DIÉGUE.
Parce que le soin que vous prenez de cette affaire me donne lieu de penser...
(Inés et Ginés entrent à la fois par deux portes opposées. )
GINES.
Seigneur !
INÉS.
Mademoiselle !
DON DIÉGUE.
Qu'est-ce ?
INÉS, Mon maître vient; je Vai vu dans la rue.
GINES, Et le pire, c'est que le père de Léonor est avec lui.
DON DIEGUE
Je semble étre né pour ces malheurs-là.
BÉATRIX
Il n'importerait pas que mon frère vous vit ici, mais je ne voudrais pas que don Pèdre vous y rencontrât.
GINES.
Ce sont bien le père et le frère les plus ponctuels | que je connaisse; il ne peut rien arriver qu ls ne.
S’ y trouvent.
Je vais m'enfermer un moment dans ce cabinet. GINÉS. | es Est-ce que c'est l'ouvrage de chaque jour?
DON CARLOS, du cabinet.
On n'entre point ici.
DON DIEGUE
Un homme est la. O ciel !
| BEATRIX
Un homme! Qui donc ?
GINÉS.
Abindarraéz qui, craignant de n'avoir pas de sîte, s'en est assuré un d'avance *?,
DON DIEGUE, à Béatrix.
Ne contrefaites pas ainsi létonnement. M'avoir conduit chez votre frère pour me proposer d’épouser Léonor, prouve bien que vous vouliez donner une entiére satisfaction au rival que vous avez caché là-dedans, en lui montrant que vous renonciez à mol.
BÉATRIX
Don Diégue! +. o y Tom. 11. Caldéron: o 22
{ Léonor entre. ) |
Béatrix; d’où vient ee bruit ? Mais que vois-je ?
e -4 tt...
BÉATRIX, à don Diègue.
Je ne sais qui c'est.
DON DIÈGUE
Eh bien, je vous donnerai le plaisir de le savoir: dussent se réunir tous ceux qui veulent ma mort, il faut que je voie quel est l’homme si paisible ou si lâche , qu’il ne sorte pas quand on le défie sous les yeux de sa dame.
DON CARLOS, paraissañt.
Me voici. Je puis éviter une affaire par égards, mais jamais par lácheté.
(Don Juan entre avec don Pédre. )
DON JUAN, Que se passe-t-il ?
DON PÈDRE
Quelle étrange confusion! je eherchais un ennemi, j'en trouve deux devant moi.Traitre don Carlos, vil don Diégue, si je ne puis me diviser pour donner à la fois à chacun de vous la mort qu'il mérite, mettez-vous du même côté, pour que je vous frappe d'un même coup.
DON JUAN
Arrêtez; voyons si la raison et la réflexion peuvent apaiser ces querelles sans en venir à l'épée : don Diègue, Béatrix vous a-t-elle parlé du moyen le plus simple et le plus facile de tout terminer?
- DON DIÈGUE
Elle m'a proposé le plus difficile de: tous : celui d'épouser Léonor, et c'est ce que je ne ferai pas. DON PÉDRE. . a Je ne puis attendre davantage : : où la raison ne ‘ suffit pas, recourons au fer.
DON CARLOS, se mettant à côté de don Diègue.
- Arrêtez.
DON JUAN. | | Tu le défends, quand il refuse Léonor! Toi qui voulais lui faire ce sacrifice !
DON CARLOS
Je le tuerais s’il Peút accepté.
| DON JUAN
Quel nouveau motif?... .
DON GARLOS.
Parce que l'amour change tellement d’un instant à l'autre, que c'est moi qui vais épouser Léonor. DON JUAN.
Et tes sujets de plainte ? O
DON CARLOS. ie Je ne dois de. satisfaction à personne; il me suffit d'étre satisfait. Léonor, , tombons ‘ aux pieds de ton père. ns ‘+. + de LÉONOR.
Seigneur...
DON PÈDRE
- Ne me dites rien’, mes enfans; mon honneur est rétabli : pour prix de tant dé félicité, je vous pardonne toutes mes peines.
DON JUAN
Et vous ne voulez pas. m instruire, Carlos, de la cause de ce changement ?
DON CARLOS
Mais... si vous me permettez de la dire...
| DON JUAN
Je vous en prie.
DON CARLOS, se plaçant entre don Juan et don Diègue.
Laissez-moi passer ici, don Diègue.
BÉATRIX, à part, Il va lui dire tout ce qu'il a entendu.
DON CARLOS
Donnez votre main à ma cousine.
DON DIÈGUE
Et ma main et mon âme.
DON JUAN
Qu'est ceci?
DON CARLOS
Il le faut. Dans cette maison logent Léonor et Béatrix; don Diégue y entre, don Diégue en sort;
et puisque j'épouse l’une, il faut bien, mon ami, quil épouse l'autre.
JOURNÉE III, SCÉNE LR. 341 DON JUAN. | | J avais quelques soupçons; mais je suis encore trop heureux de n'avoir su le mal que lorsque j'apprends la guérison. ' : ce o GINES, o | Voilà donc toutes les paix faites ; : à nous deux, Inès. ( Au public. ) Qu'après cette leçon , personne ne se méfie de sa dame, quelles que soient les apparences; Car, quoi qu'en dise l'expérience, IL NE FAUT
PAS TOUJOURS CAVER AU PIRE. Pardonnez nos fautes nombreuses.
FIN DE LA TROISIÈME ET DERNIÈRE JOURNÉE