‹ Caldéron (volume 4)Chapitre 76 sur 82 · SCENE lIIl · texte numérisé non relu

SCENE lIIl

Ruines de Galère, encore brúlantes.

TUZANI seul.

Entre ces montagnes de flammes, au milieu de ces ruisseaux de sang, foulant aux pieds les cadavres de mes frères, mon amour m'a entrainé jusqu’à la maison de Maléha ; le feu et le fer ont partout empreint leurs ravages. Épouse chérie ! qw'es-tu devenue ? Je tremble d'avance. Malheureux! je suis arrivé trop tard. Où est mon épouse ? Nul être vivant ne me répond.

MALERHA, derrière la scène.

Hélas !

TUZANI.

Cette voix que me portent les airs, ces cris douloureux étouffés par la faiblesse, frappent mon

JOURNÉE III, SCÉNE IIL 443 cœur comme la foudre. À la lueur de ces flammes mourantes , il me semble voir une femme , dont le sang versé parait les éteindre... c'est Maléha ! Dieu tout-puissant , rendez-lui la vie ou donnez-moi la mort !

{Il sort et rentre trainant Maléha à demi-nue , el ensanglantée.)

MALÉHA.

Soldat espagnol , trop peu pitoyable et trop peu cruel, qui m'as blessée et n’a pas terminé ma vie et mes souffrances , frappe-moi encore, une. fois : ta fureur est plus cruelle si elle n achève pas son ouvrage. - TUZANI.

Infortunée divinité de mon âme, celui qui te tient entre ses bras ne veut pas te tuer; son seul désir serait de donner sa vie pour prolonger la tienne !

MALÉHA.

Ami, ces mots me disent que tu es du sang * africain. Si, femme et malheureuse, j'ai quelque droit à tes bontés, fais une chose pour Maléha expirante. Tuzani, mon époux, est gouverneur de Gabia : vas-y; porte-lui mon dernier embrassement ; dis-lui que sa fidèle épouse, frappée par le fer d'un Espagnol, plus avide de bijoux que d'honneur , git morte à Galère, baignée dans son sang. |

. TUZANI.

Maléha , ce dernier embrassement , c'est à ton époux désespéré que tu le donnes, à lui qui est venu lui-même apprendre son dernier malheur.

plus détestable forfait qu'un lâche ait pu commettre. Eh bien! soyez aussi tous témoins du serment que je fais d'en tirer la vengeance la plus terrible, dont les histoires de l'amour aient jamais conservé la mémoire. Je le jure à cette beauté, à cette fleur abattue par le fer 4”, à cette merveille détruite, de venger sa mort 4”. Déjà Pon n'entend plus même dans le lointain tes tambours des Espagnols, leur armée se retire. Eh bien, je la suivrai, je la suivrai jusqu'à ce qu’au milieu de tous ces soldats, j'aie trouvé le barbare homicide, et que j'aie immolé cette infâme victime, non à sa divine mémoire, à laquelle un sang impur n'est pas digne d’être offert, mais à ma trop juste rage; afin que le feu qui avuson crime, la terre qui en a été le théâtre, les vents qui ont emporté ses inutiles gémissemens, la fortune qui l’a voulu, le ciel qui l’a permis, que le monde, que Punivers entier sachent que dans le cœur d'un Arabe l'amour vit après la mort, et que la faux du trépas elle-méme ne peut séparer deux coeurs qu'unissait une mutuelle tendresse.

, (1 sort.) A BEN-HUMEYA. :

Arrête, ami. Attends.

LIDORE.

Tu arréterais plutôt la foudre.

ABEN-HUMÉYA. à Enlever le corps de cette malheureuse beauté et rendez-lui de funèbres honneurs. Braves Mores de l’Alpujarra , voyez le sort que vous réservent vos barbares ennemis. Voyez cette nouvelle Trote, cette

JOURNÉE III, SCÈNE III. 445 (Aben-Haméya et Lidore entrent suivis de soldats morisques, ABEN-HUMÉYA.

En vain les flammes de Galère nous ont appelés à son aide, nous sommes arrivés trop tard.

LIDORE.

Déjà ses places et ses rues ne sont plus qu’ une cendre embrasée, que les vents vont dissiper.

TUZANI.

Ne soyez pas étonnés d'étre arrivés tard. Et moi non plus, Je ne suis pas venu á temps.

ABEN-HUMEYA.

Je ne sais quel triste présage...

LIDORE, voyant le corps de Maléha.

Cieux! quel aspect déplorable !

| ABEN-HUMÉYA.

Que vois-je ? | TUZANI.

La peine la plus vive, la plus profonde douleur, l'infortune la plus cruelle; voir périr, et périr d'une mort si misérable, Pobjet de toute ma tendresse, c'est le comble du malheur, le plus grand de tous les maux. Maléha, mon épouse (ah! déplorable sort!) est là, pâle, sanglante, c’est elle que vous voyez. Une main infáme a percé son noble coeur ; la flamme céleste quilanimait, s'est exhalée au milieu des flammes qui consumaient sa patrie. L'acier a déchiré son sein d'alhátre.

Vous en étes tous les témoins, roi, et vous mes amis, mes frères, du plus, horrible sacrilége, du

Si vous voulez, seigneur, faire de Berja ce que vous avez fait de Galère, vive Dieu! vous pouvez être sûr de vos troupes; marchons. Mais songez que, d’après les ordres du roi, il n'est pas dans ses intentions de détruire des coquins qui, après tout, sont ses sujets, qu'il ne veut de punitions que pour l'exemple, et qu'il entend que vous méliez ensemble le pardon et les chátimens (mn). |

MENDOCE

Je suis, prince, de l'avis de don Lope; qu’on vous croie à la fois sévère et sensible. Vous avez montré aux rebelles le châtiment , qu'ils voient aujourd'hui le pardon. Que leur grâce, accordée par votre altesse, montre votre générosité; tempérez votre rigueur, votre courage se déploira mieux encore dans la clémence; car il n'y a point de valeur à tuer pour

tuer.

DON JUAN

Mon frère m'ordonne, il est vrai, d'apaiser ces troubles, mais je ne sais point prier sans armes. Cependant, puisqu il le veut et qu'il me confie ce double pouvoir , le monde me sera témoin que je réserverai dorénavant le châtiment à la révolte, aux prières le pardon. Don Juan?

MENDOCE

Seigneur.

DON. JUAN

Vous i irez à Berja, où est Fernand de Valor, et vous lui divez de ma part que c'est sur Berja que je me dirige. Vous publierez à la fois et la gráce-et la

JOURNÉE III, SCÈNE IV. 449 punition, et, pour remplir votre double mission, vous lui direz que s’il se rend et se donne à quartier, jaccorderai une ainnistie à tous les rebelles, à condition qu'ils reviendront vivre au milieu de nous dans leurs métiers et leurs emplois ordinaires; qu'aujourd'hui ma juste sévérité suspendue se contente de cette satisfaction : qu'il se rende enfin, sinon je soufflerai sur Berja les cendres mal éteintes de Galere. |

MENDOCE

Je cours vous obéir.

( Il sort.) DON LOPE.

Jamais il n’y eut de pillage qui ait donné autan de butin; il n'est pas un soldat qui ne soit riche. - DON JUAN. | Y avait-il donc tant de trésors dans Galère ? DON LOPE.

Parbleu! vous pouvez en juger à l’alégresse de

vos troupes. | | .DON JUAN.

Je serais bien aise de présenter à ma sœur et ma reine quelques traphées de cette guerre, et je vais” donner ordre d'acheter tout ce qui sera digne de lui être envoyé. | |

DON LOPE

J'ai aussi des présens à offrir , et j'ai fait quelques emplettes. Je puis vous prier d'accepter ce collier de perles que j'ai acheté à un soldat qui la gagné au jeu ; je ne crois pas que vous trouviez un cadeau plus convenable. | se

Tom. 11. Caldéron. , 29

DON JUAN

Cette parure est belle, et je la prends sans facons afin que vous n’en fassiez pas pour en accepter le prix. Vous m’enseignez à donner, il faut que je vous apprenne á recevoir.

DON LOPE

La meilleure récompense, c'est que vous vous

serviez , seigneur, et du collier et de moi.

(Tusani et Alcouscous entrent habillés en espagnols.)

| TUZANTI, à Alcouscous.

Je n'ai voulu que toi , Alcouscous, pour être mon compagnon et mon ami, dans l’entreprise que ja al

formée.

ALCOUSCOUS.

Alcouscous pas savoir ce que ta valeur entreprendre ; mais c'est égal ; n'y avoir pas de risque à se fier à lui. Doucement; il être lá sa hautesse.

TUZANI.

C'est don Juan ? | ALCOUSCOUS.

Lui-même. o | TUZANI.

Je regarderai avec attention un homme qui a mérité une si haute renommée.

DON JUAN, à don Lope.

Comme toutes ces perles sont égales | TUZANI, à part.

Ab! il n'a que trop attiré mes regards. Le rang de perles que j'ai vu en ses mains, hélas! c'est celui que j'ai donné à Maléha! Je l'ai reconnu. O ciel!

x ) JOURNÉE III, SCENE IV. 45t

DON JUAN

Retirons-nous , don Lope. Comme ce soldat est

demeuré saisi en me regardant.

DON LOPE,

Qui diable voulez-vous qui puisse contempler votre front sans être frappé d'admiration? e

(Il sort avec don Juan ) TUZANI 5

Je suis resté interdit.

ALCOUSCOUS.

Etre seuls à présent, seigneur, dire à Alcouscous . À 3 .

pourquoi être descendu de lAlpojarra. at TUZANI. no

Tu le sauras bientót.

Moi savoir qu'être venu ici, et être bien assez pour me repentir de t'avoir suivi.

TUZANI.

Pourquoi donc ? | ALCOUSCOUS.

Avoir été ici esclave d’un soldat, et si lui me voir, tout de suite tuer Alcouscous.

TUZANL , C'est impossible; déguisés comme nous le sommes, avec notre changement de costume, nous pouvons tous les deux passer dans toute l'armée pour chrétiens, puisque nous n'avons plus rien de morisque. |

ALCOUSCOUS,

Oui, toi qui bien parler la langue, paraître: Es.

452 LE SIÉGE DE L’ALPUJARRA, pagnol; mais moi qui savoir mal prononcer, moi qui mal porter ces habits, moi qui avoir été captif, comment éviter le châtiment ?

TUZANI.

En ne parlant qu'à moi. Après tout, personne ne fera attention à un domestique.

ALCOUSCOUS Et si demander à moi quelque chose ?

A TUZANI.

. Ne pas répondre, te taire.

CU ALCQUSCQUS. Comment pouvoir me taire ?

| TUZANI.

En songeant aux risques que tu cours.

ALCOUSCOUS.

Mahomet seul pouvoir rendre muet un bavard

comme mol.

TUZANL

Je le sais, je le sais bien, on accusera ma tentative de folie. Idolátre d'un soleil éclipsé pour toujours, je viens chercher au milieu de trente mille hommes , un soldat que je suis sans le connaître, sans avoir aucun indice. Mais pourquoi s'étonner ? Qu'importe un prodige de plus où nous voyons tant de prodiges. Sans doute il ne m'est pas possible de me venger, j'en conviens; mais serait-il digne de moi de ne pas tenter l'impossible ? J'ai déjà découvert un signe infaillible, mais je ne puis croire à cet indice : ear il est clair que celui. à qui j'ai va le

JOURNÉE III, SCÉNE I. 453 collier de perles est trop noble pour avoir souillé sa main du sang d'une femme. Celüui-là n'a ni noblesse, ni valeur, qui n'admire pas la beauté, qui ne respecte pas la faiblesse. Ainsi ce premier signe est inexact ; c'est un autre qui a été l’infâme assassin.

A LCOUSCOUS.

Toi descendre de PAlp ojarra pour cela.

TUZANI.

Oui. .

ALCOUSCOUS.

Alors retourner bientót. Comment trouver un homme sans le connaître ? o - TUZANL :

Je pourrai ne pas réussir; mais cependant j'es- , pere.

ALCOUSGOUS.

Étre comme la lettre de la vieille : A mon fils

Juan, habillé de brun, á Madrid.

| TUZANI.

Tais-toi; c'est tout ce que tu as à faire.

ALCOUSCOUS.

Moi , parler par signes á tout venant.

| TUZANI.

Oui.

ALCOUSCOUS.

Puisse Allah mettre frein à ma langue !

(Des soldats entrent.) PREMIER SOLDAT.

Le gain est bien partagé de cette manière, parce

454 LE SIÉGE DE L'ALPUJARRA, que celui qui tient les cartes, quoiqu'il joue pour deux, doit avoir quelque avantage.

SECOND SOLDAT

Pourquoj le bénéfice ne serait-il pas en puisque la perte eút été partagée ?

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