SCENE Y
Une chambre qui sert de prison.
TUZANI, ALCOUSCOUS, les mains liées.
ALCOUSCOUS.
Nous voilá seuls tous les deux, moi pouvoir parler et te demander, seigneur Tozani, ce que toi venir faire ici : tuer ou mourir ?
TUZANI.
Tuer, et non pas mourir.
ALCOUSCOUS.
Celui qui mettre paix dans une querelle en être toujours la dupe.
TUZANI.
N'étant pour rien dans cette affaire, je ne me suis pas mis en défense ; sans cela , mille soldats ne m'auraient pas arrêté.
ALCOUSCOUS.
Moi le croire; mais parier pour les mille.
Enfin, .j'ai perdu l’occasion de voir Pinfáme qui a pu se vanter d'avoir enlevé ces bijoux en donnant
4 la mort à une femme.
ALCOUSCOUS.
Ce n'être pas le pire : on a mandé venir le confesseur, et comment se confesser si n'étre pas chrétien? :
en | TUZANI.
Puisque je vis encore, je veux au moins vendre cher mes derniers jours.
ALCOUSCOUS.
Toi penser encore faire quelque chose ?
TUZANI.
Tuer ce factionnaire.
ALCOUSCOUS.
Avec quelles mains?
TUZANI.
Ne pourrais-tu avec tes dents délier les cordes qui m'attachent par derrière ? ensuite je saurai me servir d'un poignard caché dans ma ceinture, et qui a échappé aux recherches. |
ALCOUSCOUS.
L'ouvrage n'être ni aisé ni agréable (9.
TUZANI. |
Hâte-toi ; je prends garde qu'on ne te voie pas.
ALCOUSCOUS.
Toi être détaché; à présent toi.me détacher.
TUZANI.
Je ne puis maintenant, quelqu’un vient. ..
ALCOUSCOUS. | Et ainsi rester muet et attaché. — > - (Un soldat conduisant Garcés enchaîné. ) | / LE SOLDAT.
Vous vous trouverez là avec le camarade quia tiré avec tant de courage l'épée en votre faveur, et son domestique qui est muet. Vous les voyez.
GARCÉS.
Quoique je sois piqué de m'étre laissé prendre, j'en suis satisfait à quelques égards, puisque cela me procure l’occasion de délivrer celui qui m'a sauvé la vie. Je me déclarerai plutôt coupable que de le laisser en peine. ( Au soldat.) Vous, mon cher, veuillez dire à don Juan de Mendoce, mon seigneur, que je suis ici en prison ; qu il me fasse l'honneur et la grâce de venir me voir pour demander ma vie au prince don Juan d'Autriche : mes services sont assez grands pour avoir mérité cette faveur.
LE SOLDAT
Aussitôt que j'aurai fini ma faction, j'irai le lui dire.
TUZANI, à Alcouscous. :
Regarde sans affectation quel est ce nouvel hôte que le factionnaire vient de conduire ici.
ALCOUSCOUS.
Moi le voir. Allah !
TUZANI.
Qw'as-tu ?
L'homme qui être arrivé la....
TUZANI.
Eh bien ?
ALCOUSCOUS.
Moi être rempli d'horreur...
TUZANI.
Achève.
ALCOUSCOUS.
Moi, mourir de peur.
| TUZANL
Explique-toi.
ALCOUSCOUS.
Il être l’homme cretin, mon maître, à qui moi voler le poison. Peut-être lui savoir qu'être ici, mais garder toujours ma figure; si lui me voir, ne sera pas le visage.
(Il se couche comme pour dormir. ) GARCÉS, à Turani.
Sans me connaître, et sans que je vous eusse jamais été utile, votre épée m'a donné la vie; vous sentez combien je suis affecté de vous voir ainsi, et si je pouvais me consoler de me trouver en prison, ce serait , vive Dieu! parce que j'espère que je vous aiderai à en sortir.
Recevez mes remercimens.
ALCOUSCOUS, à part.
Lui étre prisonnier et l’homme de la querelle. Moi ne l'avoir pas reconnu à cause de l'empressement à me battre.
GARCÉS.
Que cette arrestation ne vous'mette pas en peine, cavalier; je vous ai une telle obligation, que je sacrifierais ma vie plutót que de souffrir que voús payassiez de la vôtre un délit.que j'ai seul commis.
TUZANI,
Je puis Pattendre de votre loyauté. Au reste, ce n'est pas ma captivité qui m inquiète : ce qui me fache le plus, en vérité , c'est que vous êtes la cause que j'ai perdu Poccasion d'accomplir le desseín qui m'a conduit dans ce pays.
LE SOLDAT
Vous ne risquez la mort ni l’un ni l’autre, J'ai toujours entendu dire, et vous le savez sans doute mieux que moi, que dans une aventure pareille, lorsqu'on trouve plusieurs complices et qu’il n’y a qu'un mort, lorsque l'événement n'est point le résultat d'une trahison, on ne prend qu'un des accusés, le plus laid, et c'est lui que Pon fait mourir.
| ALCOUSCOUS, à part.
Puisse crever qui dit telle chose!
LE SOLDAT
Ainsi, sur les trois, c'est le muet qui mourra.
- (D sort.) Tom. IT. caldéron, | 30
ALCOUSCOUS, à port.
Cela être clair! comme si moi être le plus laid du
monde!
GARCES
Vous m'avez déjà tant obligé, que j'espère que vous m'accorderez une nouvelle grâce.
ALCOUSCOUS, à part.
Le plus laid devoir mourir!
GARCÉS.
. Veuillez me dire à qui je dois la vie.
TUZANL.
Je ne suis qu'un soldat , qui suis venu faire cette campagne en volontaire, uniquement pour chercher un homme à qui j'ai affaire. Voilà ce qui n m'a conduit à l’armée.
ALCOUSCOUS, à part.
Le plus laid devoir mourir !
GARCES
Je pourrais peut-être vous donner quelques renseignemens , je connais beaucoup de monde. Comment se nomme votre homme ?
TUZANI.
Je ne sais.
GARCÉS.
Dans quel terce sert-il ?
TUZANI.
Je ne sais.
| GARCES
Quelle est sa figure ? quelle est sa taille?
TUZANI. .
Je ne sais. 15 oe GARCÉS. ] Il vous sera vraiment aisé de le découvrir, si vous ne connaissez son nom, son signalement, fi Je corps dans lequel il sert.
TUZANI,
Eh bien ! sans savoir un mot de tout cela, j 'al été déjà au moment de le trouver.
GARCES
Ce ne sont pas des énigmes faciles à deviner que les vôtres. Mais n’ayez point de souci : son altesse m'accordera la vie; j'en suis sûr. Elle m'a des obligations, et des obligations telles, que sans moi elle ne serait pas entrée dans Galère. N ous serons libres, nous pourrons ensemble retrouver l’occasion. que vous avez perdue ; et, reconnaissant de vos bontés ,
vous me verrez à vos côtés, vive Dieu ! pour le bien
et pour le mal.
TUZANI.
Cest done vous qui êtes entré le premiér à Galère. GARCÉS. | o Plút au ciel que ce ne fút pas moi!
TUZANL , Comment ? cette action vous a couvert de gloire. GARCÉS. V Depuis le moment fatal où j'y ai misle pied , je ne sais quelle funeste influence, quel sort rigoureux, quelle étoile me poursuit; mais depuis ce jour je n'ai que du puignôn. Je n'ai pas joué tine chance,
468 LE SIÉGE DE L'ALPUJARRA, je Wal pas entrepris une chose, qui ne m'ait mal réussi. :
TUZANI.
Pourquoi attribuez-vous à de votre malheur ?
cette Journée la cause
GARCÉS,
Que sais-je ? Il vient peut-être de ce que j'y ai tué
une Morisque, et le ciel s'en est offensé, parce qu'en effet sa beauté était divine.
TUZANI.
Elle était aussi belle?
GARCÉS.
Oui.
TUZANI, à part.
Ah! épouse adorée! (Haut. ) Comment cela vous arriva-t-il ?
| GARCES
Je vais vous le dire. Étant de garde un jour dans une forêt sombre qui empruntait à la nuit Pobscurité de ses voiles, je pris un Morisque. Je ne veux pas vous dire, le récit serait trop long, comment le coquin me trompa, et me conduisit au milieu des précipices, d'où il appela à son secours les soldats de l’Alpujarra. Je fus obligé de fuir; je me cachai dans une grotte, et il suffit de vous dire que ce fut l'entrée de la mine qui, monstre de feu, renversa le mur de la place. Ce fut moi qui indiquai cette caverne à don Juan d'Autriche , moi qui fus de garde à la mine pendant la nuit, moi qui défendis l'entrée de la brèche jusqu’à l’arrivée des troupes, et moi enfin qui, tel que la salamandre, pénétrai
au milieu des flammes jusqu’à une maison qui sans doute était la place d'armes des assiégés puisque leur plus grande force y était réunie... Qu’avezvous ? il semble que mon récit vous 5 fatigue, que vous l’écoutez avec peine ? a y
Ce n'est rien ; j'étais un moment distrait par mes '
chagrins. | GARCÉS.
J'arrivai enfin, plein d'audace et de fureur, au premier but de mes désirs, á la maison ou plutót au palais de Malech, en méme temps que don Lope de Figueroa , l'honneur et la gloire de sa patrie, s'était emparé de l' Alcazar 4% déjà environné de flammes. Le gouverneur fut tué. Moi, qui, tout en cherchantla gloire, ne négligeais pasle butin, quoique le profit et l'honneur se trouvent rarement ensemble, je parcourus toutes les salles, et parvins enfin à une petite pièce, dernière retraite de l'Africaine la plus belle que mes yeux aient jamais vue. Que ne puis-je vous la peindre! Mais ce n'est pas le moment de faire des portraits. Confuse et troublée de me voir, comme si les courtines d'un lit étaient les courtines d'une place, elle chercha à s’y réfugier... Qu'est-ce donc , des larmes roulent dans vos yeux ? Vous êtes pâle et sans couleur.
TUZANI.
Votre récit me rappelle des circonstances de mes
malheurs qui ressemblent à cet événement.
GARCES
Allons, soyez tranquille ; si vous êtes affligé d'a-
470 LE SIÈGE DE L’ALPUJARRA, voir perdu l’occasion que vous attendiez, elle se représentera : en la cherchant on peut la trouver.
TUZANI.
¿<= Oui : Vous: avez bien raison. Veuillez poursuivre.
. no GARCÉS.
Je la ; joignis aisément : elle était couverte de tant de parures, ornée de tant de bijoux , qu’il semblait * qu'elle attendit son amant, et qu’elle s'apprèétät pour l'hymen et non pour le tombeau. Voyant tant de beauté, je voulus lui accorder la vie, pourvu que ses bontés fussent caution de sa rançon. À peine Je lui prenais la main, qu’elle sécria : « chrétien, si c'est l’ardeur du gain qui t’attire dans ces lieux, car l'acier d'un guerrier serait souillé du sang d'une femme , que ces bijoux satisfassent ta soif des richesses, et laisse intacte la pureté d'un sein où sont renfermés des mystères que lui-même ne comprend pas encore. » Je voulus employer la force...
TUZANI, égaré.
Arrête! arrête! que fais-tu ? n'approche pas.... ( Revenant à lui. ) Que dis-je ? mes chagrins me font perdre le sens et entraînent mes paroles. Continuez, de grâce; votre récit distraira d'autant plus mes ennuis, que c'est une affaire qui m'est tout-à-fait étrangère. ( 4 part. ) Plút au ciel! maintenant je le hais encore plus amant que meurtrier.
| GARCÈS.
Elle poussa des cris pour défendre sa vie et son
honneur. Voyant que d'autres soldats venaient, que J'avais perdu l’un des prix de mon audace , je vou-
Las
JOURNÉE 111, SCENE.V. "gt lus du moins conserver l'autre, et ne rien avoir à partager avec ceux qui étaient près d'entrer. Ainsi, mon amour se changeant en vengeance, passant d’un extrême à l’ autre, entrainé par je ne sais quelle. furie qui égara mon bras ( c’est une infamie même de le dire ), abandonnant un ciel de lis ét de roses pour m ‘emparer de quelques bijoux et d'un collier”: de perles, je lui percçai le sein. ES
TUZANL.
Est-ce ainsi que fut porté le coup de poignard ?
(11 poignarde Garcés.)
GARCÉS.
Je me meurs. | | ALCOUSCOUS. :
Autant de fait.
o TUZANI.
Meurs, traître !
GARCÈS,
C'est toi qui me tues ?
TUZANI.
Oui, cette beauté assassinée, cette rose effeuillée, était Páme de ma vie : sa mémoire est encore la vie de mon âme. C’est toi que je cherchais ; c'est toi que me faisait suivre, jusque dans le camp ennemi, l’espérance de venger son malheur et mon amour.
| GARCÈS.
Ah !... tu m'as frappé sans armes, en trahison. TUZANT:
Les lois du point d'honneur ne sont point de sai-
472 LE SIÈGE DE L'ALPUJARRA, | son lorsqu'on punit un assassinat. Don Alvar Tuzani, son époux, est celui qui te tue.
(11 le frappe encore.) ALCOUSCOUS. |
Et mois 'chien de chrétien, être Alcouscous, et t'avoir enlevé le bissac dans la montagne.
| GARCES
Pourquoi me donnais-tu la vie si tu devais me tuer ? Sentinelle, à l’aide ! au secours!... je meurs.
| (u meurt.) (Don Juan de Mendoce entre avec des soldats )
MENDOCE
Quels sont ces cris? Entrons, je reconnais la voix de Garcés qui m'avait envoyé appeler... Que vois-je ! TUZANI, enlevant l'épée d'un soldat.
Donne-moi cette épée. (.4 Mendoce. ) Seigneur don Juan de Mendoce, si vous êtes surpris de me voir, reconnaissez Tuzani qu'on nomme le foudre de l’Alpujarra. Je suis venu pour venger la mort d'une beauté parfaite ; celui-là aime faiblement qui ne venge pas ce qu'il aime. Dans une circonstance différente j'ai été vous chercher dans une autre prison, où , avec des succès égaux, nous mesurámes nos épées corps à corps. Si c’est vous qui venez me provoquer dans celle-ci, vous pouviez venir seul, un cavalier tel que vous suffisait ; si c'est le hasard qui vous conduit , un cœur noble doit défendre le
malheur arrivé pour une noble cause. Protégez ma sortie.
MENDOCE
Dans une occasion si extraordinaire je serais bien
JOURNÉE III, SCÉNEV. ¿93 aise, Tuzani, que mon devoir et ma réputation me permissent de soutenir votre retraite. Mais je ne puis manquer au service du roi, et pour son service
vous devez mourir, puisqu ’on vous trouve: «dans son
armée. Le premier je vais... e ;
TUZANL
Si vous me fermez le passage , mon épée me Pouvrira. .
(I se bat avec les soldats.) UN SOLDAT.
Je suis mort !