ACTE II, SCÈNE V
déraisonnent, que les autres quand ils parlent raisonnablement.
DON ANTONIO
La chose est si claire, mon cher don Pedro, qu'il n'y a rien à vous répondre. Mais , dites-moi , le peuple, le pauvre peuple supporte-t-il avec patience cette épouvantable comédie.
Pas autant que le voudrait Fauteur. Il s'élevait de temps en temps dans le parterre un bruit sourd qui semblait annoncer une prochaine tempête... Enfin, l'acte a fini fort à propos ; mais je ne me hasarderais pas à prédire l'issue de la représentation , car quoique le public soit bien accoutumé à entendre des extravagances, il n'en a«jamais vu d'aussi bien conditionnées que celles d'aujourd'hui.
DON ANTONIO
En vérité ?
DON PEDRO
Cela est incroyable. Ce n'est qu'un ramassis confus d'événemens , une action informe , des situations invraisemblables, des épisodes décousus, des Caractères mal tracés ou mal choisis : au lieu d'une intrigue filée avec art , une fable embrouillée ; au lieu de situations comiques , des farces de lanterne magique... Et le style! quand il devrait êtretioble et facile , il est obsqar , lîoursoufilé et prétentieux ; quand il devrait être simple et gracieux, il est rocailleux et froid. Quant à la morale, il .ne faut la chercher ni dans la fable, ni dans les caractères. 11 n'y a d'autre morale que celle qui se trouve mal à propos
délayée dans quelques longs sermons, car on ne peut donner d'autre nom aux soliloques dont est rempUe cette comédie. Mais quelle morale!... Et au fSut, ({uelle morale peut enseigner le poëte qiii n'a pas étudié le cœur de Fhomme , qui n'a pas obserW quelle influence exercent sur le caractère particulier de chaque individu, le tempérament , l'âge , l'ëdiication, l'intérêt , la législation, les préjugés et les mœurs publiques ! S'il ignorç qela , et s'il manqne aussi 4^ cette sensibilité qui fait qti'un ppëte sait se revêtir des affections qu'il doit peindre , et s'ideptifier avec les caractères qu'il copie d'après nature, quelle doctrine morale et quelle illusion dlevra-t-on attendre ?
DOU ANTONIO
En effet, il en est ainsi , et c'est pour cela que, quand le théâtre devrait être l'école des mœurs et le temple du bon goût, il n'est chez nous que l'école de l'erreur et un magasin d'extravQgançes.
DON PÉDBO.
Mais n'est-ce pas uqe fatalité , qu'après tout ce qu'ont écrit les hom^mes les plus doctes de la nation, sur les. vices du théâtre et ia nécessité de sa réforme , et à l'aspect des progrès qu'a faits en Europe la poésie dramatique, il faille^ encore voir sur notre scène des spectacles si pitoyables ? Que penseront de notre goût les étrangers qui verront la comédie. de ce soir ? Que diront-ils quand ils liront celles qui s'impriment continuellement.
DON \NTONIO.
Qu ils disent ce qu'ils voudront , mon cher don