GARCES
Quelle est sa figure, sa taille?
DON ALVAR
Je l'ignore également.
GARCÈS.
En ce cas, vous aurez un peu de mal à le découvrir, ne sachant ni son nom , ni son signalement, ni le corps dans lequel il doit servir.
DON ALVAR
Eh bien I sans savoir un mot de tout cela, j'ai déjà été au moment dé le découvrir.
GAR(âs.
Ce ne sont pas des énigmes faciles à deviner que les vôtres. Mais ne vous inquiétez pas : son altesse, j'en suis sûr, m'accordera la vie ; car Ton m'a les plus grandes obligations : sans moi l'on ne serait pas entré à Galère ; et dès que nous serons libres, je vous aiderai à retrouver l'occasion que voift avez perdue, et comme votre obligé, je me tiendrai à vos côtés, soit pour le bien , soit pour le mal, vive Dieul
DON ALVAR
Ah I c'est vous qui êtes entré le premier à Galère ?
GARCès.
Oui, malheureusement pour moi.
DON ALVAR
Comment cela ? C'est, au contraire, une action dont vous devriez vous vanter.
GARCÈS.
C'est que depuis ce jour fatal, je ne sais quel destin contraire, (fuelle mauvaise étoile me poursuit : tout ce que j'entreprends tourne à mal ; il ne m'arrive que des malheurs.
DON ALVAR
D'où vous vient cette idée?
GARCÈS.
Que sais-je? peut-être de ce que ce jour-là j'ai tué une Morisque, et le ciel s'en sera offensé parce que c'était vraiment une beauté céleste.
DON ALVAR
Quoi! elle était si belle?
GARCÈS.
Oui.
lï. ^ ^-„ 16
DON ALYÀR, à part, Ahl épouse adorée! [Haut.) Gomment cela vous arriya4-il7
GARCÈS,
Le voici. — Étant un jour placé en sentinelle dans une forêt si obscure qu'il semblait que la nuit l'eût remplie de ses ténèbres, je pris un Morisque. Il serait trop long de vous dire comment le co~ quin me trompa et me conduisit au milieu des précipices, d'où il appela à grands cris ses frères de l'Alpujarra. Bref, je fus obligé de fuir ; je me cachai dans une grotte , et vous saurez que ce fut là l'entrée de la mine au moyen de laquelle nous avons fait sauter la place. C'est moi qui indiquai la grotte à don Juan d'Autriche, moi qui fus de garde à la mine pendant la nuit, moi qui défendis l'entrée de la brèche jusqu'à l'arrivée des troupes, et moi enfin qui, comme la salamandre, pénétrai à travers les flammes jusqu'à une maison qui, sans doute, était la place d'armes des assiégés, puisqu'ils y avaient réuni toutes leurs forces. —Mais qu'avez-vous ? il semble que mon récit vous fatigue et que vous n'avez pas de plaisir à l'écouter?
DON ALVAR
Ce n'est rien; mes chagrins m'ont distrait un moment, Gonti-* nuez.
GARCàs.
J'arrivai enfin, plein de colét;^ et de rage, à la maison de Malec, que je cherchais, en même temps que don Lope de Figueroa, bon* neur éternel de sa patrie, s'était emparé de l'Alcazar, déjà la proie des flammes. Le gouverneur ayant été tué, moi, qui tout en cherchant la gloire, n'oubliais pas le butin» — quoique l'honneur et le profit aillent rarement ensemble, — je parcourus toutes les salles, je pénétrai dans tous les réduits, et parvins enfin à une petite pièce, dernier asile de l'Africaine la plus belle que mes yeux aient jamais vue. Que ne puis~je vous la dépeindre ! mais ce n'est pas le moment... Confuse et troublée de me voir, elle se réfugia derrière les courtines de son lit, comme si c'eût été les courtines d'une place, et s'en fit une sorte de rempart. — Mais il me semble voir des larmes dans vos yeux, et votre visage a pâli.
DON ALVAR
Votre récit me rappelle une de mes disgrâces qui a beaucoup de rapport avec cet événement.
GARCÈS.
Allons, allons , soyez tranquille ; l'occasion perdue se représentera : vous retrouverez votre homme au moment oh vous y penserez le moins.
DON ALVAR
Vous avez raison. Achevez.
GARCès.
Je la suivis.— Elle était si richement parée, elle était couverte
JOURNÉE m, SCÈNE V. 279
de tant de joyaux, qu'il semblait qu'elle attendit son amant et qu'elle se fût parée pour l'hymen. Moi, voyant tant de beauté, je désirai lui accorder la vie, pourvu que son cœur me promit sa rançon. Je voulus lui prendre la main, mais elle : « Chrétien, dit-elle avec une noble modestie, si c'est l'ardeur du gain qui t'attire en ces lieux, — car le sang d'une femme souillerait ton épée, — que ces bijoux aatisfassent ta soif des richesses, et renonce à toute tentative sur un cœur qui renferme des mystères que lui-même ne cop naît pas encore* » Je la pris dus mes bras... DON ALVAR , égaré.
Arrête ! arrête I que fais-tu, malheureux I (Revenant à lui.) Que dis-je!... Je suis un insensé... Ce sont mes chagrins qui me troublent et m'entraînent... Achevez, votre récit me sera une distraction. [A part.) Ah ! je le hais plus encore pour son audace que pour son crime.
GARcis.
Croyant sa vie et son honneur menacés, elle poussa des cris. De» soldats accoururent. Moi alors, jugeant que j'avais perdu l'un des prix de mon audace, je voulus du moins conserver l'autre et ne pas entrer en partage avec les soldats qui venaient. Aussi mon amour se changeant en vengeance, — la passion nous emporte si rapidement d'un extrême à l'autre ! — et entraîné par je ne sais quelle furie qui conduisait mon bras,— je ne sais commentj'ose vous raconter une action si Inf&me, ~ abandonnant tout un ciel de lis et de roses pourm'emparer de ses diamant et d'un collier de perles, je lui per» çai le sein.
DON ALVAR
. Est-ce ains que fût porté le coup de poignard?
Il poignarde Garces.
GARcIs.
Je ma meufB.
Cela être bien fait.
Meurs, traître!
C'est toi qui me tues?
DON ALVAR
Oui, cette beauté assassinée étall l'Ame de nu vie, ê% aujourd'hui
encore elle est la vie de mon àme. C'est toi que je cherchais, c'est toi que je pour»uivaig san» te coonaltre, animé» excité par l'eapoir de la vengeance!
GARCà».
Ah ! tu m'as frappé désarmé, en trahisoâ I
DON ALTAA.
Les lois de l'hoiiiiettr no sont pas de saison |^nr punir un aitaa-
ALCOUZCOUZ.
DON ALVAR
OARCÉS.
•inat. Celui qui t'a frappé, c'est l'époui de Maléea, c'est don Alvar
Tuzani !
ALCOUZCOUZ.
Et moi, chien de chrétien, être Alcouzcouz, et t'avoir enlevé ton bissac dans la montagne.
GARCÈS.
Pourquoi me donnais-tu la vie, puisque tu devais me tuer? — Holà ! sentinelle, au secours !
Entrent DON JUAN DE BIENDOGE et DES SOLDATS.
MBNDOCB.
Quels sont ces cris? Entrons. Je reconnais la voix de Garces, qui m'avait envoyé appeler. Que voi»-je?
Don Alvar enlère i'ëpëe d'un soldat.
DON ALVAR
Donne-moi cette épée. {A Mendoce») Seigneur don Juan de Mendoce, si vous êtes étonné de tant d'audace, je suis Tuzani, que l'on a surnommé le foudre de l'Alpujarra. Je suis venu pour venger la mort d'une beauté parfaite ; car il ne sait pas aimier celui qui ne venge pas ce qu'il aime. Dans une autre circonstance, j'allai vous chercher dans une autre prison, où nous nous sommes mesurés corps à corps, face à face, avec des armes égales. Si maintenant vous venez à votre tour me chercher dans celle-ci, vous pouviez venir seul : étant qui vous êtes, cela 'suffisait. Mais si c'est le hasard qui vous a conduit ici, un homme noble doit protéger de nobles disgrâces... Ordonnez qu'on me laisse sortir.
HENDOCE.
Je serais heureux , Tuzani , qu'en cette occasion mon devoir me permit de protéger votre retraite. Mais je ne puis manquer au service du roi , et le service du roi exige que je vous fasse mettre à mort dès le moment que je vous trouve dans son armée. C'est pourquoi vous mourrez.
DON ALVAR
Peu m'importe qu'on me ferme la sortie!... mon épée m'ouvrira
un passage.
Il se bat avec les Soldats.
UN SOLDAT
Je suis mort.