SCÈNE n
Une autre partie du boi& SntrenlDO^A uiliSNB, ENRIQCE et LIONEL, en oortume de voyage.
HÉLÈNE
Pendant que nos cbevaui, fatigués d'une course si longue, se reposent un instant, et se rafraîchissent à ces eaux limpides, — toi, Lionel, prends les devans, et rends-toi à Miraflor.' Tu diras mon malheur, et que je viens vivre au milieu de ces montagnes. {Lionel sort.) Dieu veuille que leurs rustiques habitans ne me fassent pas repentir de ma détermination.
EI<mlQUB.
Madame, comme je n'étais pas à Naples lors de ces fêtes malheureuses, oserai-je vous prier, comme un serviteur loyal, de vouloir bien me confier vos peines?-^ Rien, dit-on, n'adoucit la douleu»' comme d'en faire part à quelqu'un qui la doit partager.
On avait publié dans toute l'Italie la mort infortunée du prince Henri, héritier de ce royaume, et la douleur publique qui accueillit cette nouvelle fut comme le présage d'un autre malheur non moins grand. — - Le roi de Naples se voyant privé de son fil», et considé-rant son âge avancé, résolut de donner à l'infante Marguerite un époui digne d'elle. Bans cette pensée, il convoqua à sa cour tous les princes d'Italie. Tous accoururent, et tous en voyant la princesse furent épris de sa beauté. Mais plus vivement encore que tous les autres, mon firèrc, don Pèdre Sforze, éprouva l'empire de ses charmes, et pour témoigner son amour, — tu sais quel était son bouil^ lant courage, —il envoya des cartels dans toute l'Europe, convoquant tous les chevaliers à un tournoi dans lequel il s'engageait à soutenir que l'infante Marguerite était la princesse la plus parfaite et la plus digne d'être aimée qu'il y eût au monde. — Les femmes doivent excuser ces prétentions d'un homme amoureux ; tout amant a de la beauté de sa belle et de sa supériorité la même opinion... — Au bruit de ce tournoi, accoururent de tous les pays de l'Europe les princes les plus braves, les plus vaillans chevaliers, et en attendant
le jour fixé pour la joute, ce n'étaient que fêtes, mascarades, jeux, festins et saraos^ Une nuit, ou, pour mieux dire, un soir, — au moment où l'on venait de se mettre à table, et comme déjà la musique avait commencé, tout-à-coup entra dans la salle un brillant chevalier, qui excita aussitôt la curiosité et l'admiration générales. Il était couvert de son manteau jusqu'aux yeux : il assista de la sorte au festin. Le repas achevé, il invita Marguerite et lui offrit sa main pour un tour de promenade ; elle accepta, et ensuite il la reconduisit à sa place, où il se tint près d'elle, debout, après qu'elle l'eût remercié. Mon frère se présenta alors et s'avança comme pour prendre la place du chevalier inconnu. Mais celui-ci, sans abaisser son manteau, et mettant la main sur la garde de son épée : « Personne, dib-il résolument, personne ne mérite mieux que moi la place où je suis, et personne ne l'aura t » Mon frère allait répondre, mais il en fût empêché par le roi et les grands, qui se mirent entre eux deux, et le chevalier sortit de la salle, le visage toujours couvert de son manteau, de sorte qu'on n'a jamais su encore qui ce pouvait être, tant il a bien pris ses précautions. Enfin le jour du tournoi arriva, et l'on vit un si grand concours remplir la place publique de Naples, que jamais Rome elle-même n'avait rien vu de semblable dans son Golysée. — Au côté droit de la place on avait dressé une tente recouverte de brocart, d'où mon frère sortit à cheval, d'un air si dégagé et si facile, qu'il semblait ne faire qu'un avec le coursier qu'il montait^. De vaillans aventuriers entrèrent, ayant chacun une devise d'amour, et l'on courut beaucoup de lances. Enfin le chevalier mystérieux arriva ; tous les regards se fixèrent sur lui, et il invita mon frère don Pèdre, qui jusque là avait été le plus heureux, à briser une lance l'un contre l'autre. Mon frère, comme tu penses, accepta de grand cœur. Les chevaux se placèrent face à face, attentifs au son du clairon , et l'écoutant comme s'il eût parlé à leur oreille un langage connu ; si animés d'ailleurs qu'on eût dit qu'ils partageaient les sentimens de jalousie et de haine qui agitaient leurs maîtres. — Ils partent, s'élancent, ils se mêlent, se confondent, et un moment après ils se retrouvaient à l'endroit d'où ils étaient partis, et l'on ne voyait plus au milieu de la lice que des fragmens de lances brisées. On donna à mon frère ainsi qu'à son adversaire une autre lance pour une seconde rencontre , et aussitôt leurs che- Taux impatiens, sans attendre qu'on ouvre la barrière , d'un bond la franchissent. Je ne te décrirai point ce combat. Qu'il me suffise
* le sarao était une espèce de bal particulier à TBipagne , et dont il lerait difficile de donner une juste idée sans entrer dans de longs détails. Quand nous publierons la traduction des comédies de Moreto, nos lecteurs verront, à la pièce intitulée Dédain contre dédain [El desden eonel dêsdên)^ ce qu'était un sarao.
Tan ayrosOf y bien dispueêto En un eavallOy qtu un aima Informaba d entramhot eutrpoi.
de te dire qu'après un moment de lutte, mon frère eut la visière de son casque traversée d'un coup de lance, et qu'il tomba de cheval inanimé, et rougissant de son sang tout le sable autour de lui. Alors les spectateurs se divisent comme en deux factions : les uns crient vengeance contre le meurtrier, les autres le défendent; et cependant, lui, adroitement il s'évade. Où s'est-il enfui? où se cachet-il? Je l'ignore; mais il faut qu'il se soit réfugié dans les profondeurs de la terre s'il veut échapper à ma fureur. Pour moi, désespérée d'un malheur si affreux, j'ai aussitôt résolu d'abandonner la cour où s'était commis un tel crime, et je suis venue à Belflor * pour y fuir, s'il est possible, mon malheur.
BNRIQUB.
Voilà une triste aventure ! et surtout quand on pense que ce chevalier se cache sans qu'on puisse savoir en quel endroit , et sans qu'il y ait moyen de le reconnaître.
Entre LIONEL.
UONKL.
Vos vassaux de Belflor ayant appris l'événement qui a conduit ici
votre altesse, sont venus pour vous montrer leur dévouement, vous
apporter leur compliment de condoléance et se mettre à vos pieds.
Entrent BENITO, ANTONA, des PAYSANS et des PAYSANNES.
▲NTOICA.
Oui, Benito, comme tu es le plus savant et le plus malin de la troupe, c'est à toi d'offrir à la princesse le compliment de condoléance.
BBNITO.
Mais pourquoi donc veux-tu cela ? Tu sais, d'abord, que mol je n'aime pas les doléances ^.