CHAPITRE XI. -20o
cuisant du remords ne lui laissait pas un moment de paix. Le pays qu'il habitait devint ainsi de plus en plus insupportable pour lui, et il était évident qu'il serait à la fin obligé de l'abandonner. Le dernier trait de noirceur de M. Tyrrel avait rappelé le souvenir de tous ses autres excès, et le jugement qu'on portait sur lui se composait d'une longue liste de vexations et d'injustices passées qui venaient toutes à la ibis retomber sur sa tête. On eût dit que le public avait longtemps recueilli tous ses ressentiments en silence pour les laisser éclater à la fin sur le tyran avec plus de violence.
Un châtiment aussi terrible ne pouvait guère frapper une personne moins capable de le supporter. Quoique M. Tyrrel n'eût pas ce sentiment intérieur d'innocence qui nous fait reculer d'effroi devant la haine et l'indignation de nos semblables, comme devant un monstre étranger à notre nature, cependant la trempe despotique de son âme, et l'habitude constante de voir tout plier devant lui, l'avaient disposé à ne sentir qu'avec des émotions extraordinaires de courroux et d'impatience l'anathème universel auquel il était condamné. Que lui, qui d'un seul clin d'oeil rendait tout le monde muet et immobile, lui que personne n'eût osé aborder dans
les accès de sa colère, se vit actuellement traité partout avec un mépris marqué, et accablé de reproches qu'on ne prenait pas même la peine de déguiser ou d'adoucir, c'était une chose dont il lui était impossible de soutenir la pensée. A chaque instant les traits de l'exécration générale venaient l'assaillir, et à chaque coup il tressaillait de douleur et de rage. 11 était dans le délire de la fureur; il repoussait chaque trait avec la férocité d'un tigre exaspéré par ses propres blessures; mais plus il se débattait avec violence, plus sa situation devenait désespérée. Enfui il se détermina à recueillir toutes ses forces pour braver ses ennemis et leur prouver qu'il était toujours lui-même.
Cette détermination prise, il résolut de se présenter sans délai au lieu d'assemblée dont j'ai déjà parlé. 11 s'était écoulé un mois depuis la mort de miss Alclvillc. 11 y avait une semaine que M. Falkland était parti pour un voyage assez éloigné, et on ne l'attendait pas avant une autre semaine. M. Tyrrel ne laissa pas échapper une occasion aussi favorable , dans la confiance que, s'il pouvait une fois reprendre pied dans cette société, il lui serait facile de se maintenir, même en face de son plus formidable adversaire, sur le terrain qu'il avait rc-