‹ Caleb Williams, ou, Les choses comme elles sontChapitre 14 sur 130 · CHAPITRE N · texte numérisé non relu

CHAPITRE N

les autres hommes comme d'une nature inférieure; et ce sentiment les porte, par une conséquence toute simple, à satisfaire leur vengeance sans exposer leur personne. M. Falkland eut affaire avec quelques-uns de ces derniers ; mais il trouva dans la résolution et l'intrépidité de son caractère des ressources pour sortir avec avantage de rencontres aussi périlleuses. Je ne citerai qu'un exemple, entre beaucoup d'autres, de sa manière de se conduire au milieu d'un monde aussi fier et aussi impétueux. M. Falkland est le principal agent de l'histoire de mes malheurs, et il n'est pas possible de bien comprendre M. Falkland tel que je l'ai trouvé, dans son automne et dans le déclin de sa vigueur, sans avoir une connaissance parfaite de son caractère avant cette époque, lorsque, encore dans le feu de sa jeunesse, il n'avait pas essuyé lui-même les coups de l'adversité, et que les angoisses de la douleur ou du remords n'avaient pas brisé les ressorts de son a me.

11 fut reçu avec une distinction particulière à Rome, dans la maison du marquis Pisani, qui n'avait qu'une fille, héritière de son immense fortune, et l'objet de l'admiration de toute la jeu ne noblesse de cette métropole du monde

chrétien. Lucretia Pisani était grande, remplie de grâces, do dignité, et extraordinairemenl belle. Elle ne manquait pas de qualités aimables, mais elle était d'un caractère hautain, sujette à prendre souvent des airs fiers et dédaigneux. Ses charmes, son rang et l'adoration qui la suivaient partout nourrissaient son orgueil.

Parmi la foule de ses adorateurs, le comte Malvesi était celui que le père de Lucretia favorisait davantage, et sa tille ne l'écoutait pas avec indifférence. Le comte était un homme distingué en tous points, d'une grande intégrité et d'une humeur naturellement douce. Mais il aimait trop ardemment pour pouvoir conserver toujours l'affabilité de son caractère. Tous ces admirateurs dont les vœux flattaient sa belle maîtresse étaient pour lui un supplice perpétuel. Plaçant tout son bonheur dans la possession de cette beauté impérieuse, il s'alarmait des moindres circonstances qui lui semblaient porter atteinte au privilège de ses prétentions; mais, par-dessus tous, le jeune Anglais était l'objet de sa jalousie. Le marquis Pisani, ayant passé plusieurs années en France, n'avait pas l'habitude des précautions soupçonneuses des pères de famille italiens , et il laissait à sa fille une très-grande liberté. Les hommes avaient

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