‹ Caleb Williams, ou, Les choses comme elles sontChapitre 17 sur 130 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

dans la circonstance. Quoiqu'il n'eût pour Lucretia aucun sentiment d'amour, il avait conçu pour elle une très-haute estime, et il savait d'ailleurs que, malgré tous les déguisements de sa fierté, elle avait au fond du cœur de la tendresse pour le comte. Il ne pouvait soutenir l'idée d'avoir, par une indiscrétion dans sa conduite, porté atteinte au bonheur d'un couple aussi bien assorti. Il essaya donc d'entrer en explication, mais tous ses efforts furent inutiles. Son adversaire, dominé par la colère, ne voulait pas écouter le moindre mot qui pût arrêter son emportement. Il traversait la chambre à grands pas et l'écume à la bouche. M. Falkland, voyant qu'il n'était pas possible de le détromper, dit au comte que, s'il voulait revenir le lendemain à la même heure, il raccompagnerait au lieu qu'il jugerait à propos de choisir. En quittant le comte Malvesi, M. Falkland courut au palais Pisani; là il lui fut bien difficile d'apaiser l'indignation de Lucretia. L'honneur s'opposait à ce qu'il pût lui apprendre le cartel, quoiqu'il fût bien résolu au fond de l'âme de ne jamais tirer l'épée dans cette querelle. La moindre ouverture sur cet article eût bientôt désarmé cette lière beauté; mais, si elle avait quelque crainte de ce genre, ce n'était qu'une

crainte trop vague pour la déterminer à se départir en rien de son ressentiment. Toutefois M. Falkland lui lit un tableau si intéressant du trouble où elle avait jeté Malvesi, il excusa, par des raisons si flatteuses pour elle, les emportements de sa conduite, qu'il finit par vaincre tout à fait le courroux de Lucretia. Quand il vit son projet près de réussir, il ne balança plus à lui tout découvrir.

Le lendemain, le comte Malvesi, exact au rendez -vous, se présenta chez M. Falkland: celui-ci vint à la porte le recevoir , et le pria d'entrer un moment dans la maison, où il avait une affaire de trois minutes à terminer. Ils passèrent dans le salon. M. Falkland y laissa le comte, et l'instant d'après il reparut, tenant par la main la belle Lucretia elle-même, parée de tous ses charmes , que relevait encore en ce moment l'air de noblesse et de triomphe d'une femme généreuse qui veut bien faire grâce. AI. Falkland la conduisit vers le comte, qui était pétrifié d'étonnement ; pour elle, posant sa main sur le bras de son amant, elle lui dit du ton le plus aimable : « Me pardon nerez-vous de m' être laissé trahir par ma fierté offensée? »

Le comte, transporté, croyant à peine ses yeux et ses oreilles, se précipita à ses genoux,

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