‹ Caleb Williams, ou, Les choses comme elles sontChapitre 30 sur 130 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

je ne doute pas que, quand vous les connaîtrez bien, vous ne vous prêtiez volontiers à y concourir.

— Mais, mais, monsieur Falkland, nous pourrions n'être pas d'accord là-dessus. Un homme pense d'une manière, un autre d'une autre. Et puis, ma foi, je ne crois pas avoir grand sujet de me louer de vous jusqu'à présent.

— Cela peut être. Avec cela, je ne crois pas non plus vous avoir donné quelque raison de vous en plaindre.

— Fort bien, monsieur, mais vous n'avez pas le droit de venir ici me vexer. Si votre projet a été de vous divertir à mes dépens et d'essayer à quel homme vous aviez affaire, Dieu me damne si vous aurez sujet de vous en applaudir.

— Rien n'est plus aisé, monsieur, que de nous susciter une affaire. Si c'est là ce que vous voulez, n'ayez pas peur que les occasions vous manquent.

— Dieu me damne, je crois que vous êtes venu ici pour me braver.

— Monsieur Tyrrel ! Monsieur...., prenez garde î...

— Quoi, monsieur? Entendez-vous me me-

muer? De par tous les diables, que me voulezvous? quêtes- vous venu faire ici? »

Les manières brutales de M. Tyrrel rendirent à M. Falkland tout son sang- froid.

« J'ai tort, reprit-il, je l'avoue. Je n'ai que des intentions pacifiques, et c'est ce qui m'a fait prendre la liberté de venir vous voir. Quel que puisse être mon ressentiment dans d'autres circonstances, je dois me vaincre en ce moment.

— Ah ah!... Eh bien, monsieur! qu'avezvous donc de plus à me dire?

— Monsieur Tyrrel, poursuivit M. Falkland, vous vous imaginerez sûrement bien que le sujet qui m'a amené ici n'est pas une bagatelle. Je ne serais pas venu chez vous sans de très-fortes raisons. Ma démarche seule vous est un sur garant que je suis profondément frappé de l'importance de ce que j'ai à vous dire.

» \ous sommes à l'égard l'un de l'autre dans une situation des plus critiques : nous sommes tout près d'un tourbillon qui, s'il nous entraîne une fois, ne nous laissera plus le temps de la réflexion. Un malheureux esprit de jalousie semble s'être glissé entre nous deux; je ne désire rien tant que de l'éloigner, et je viens réclamer votre aide. Nous sommes tous les deux d'humeur peu endurante; nous avons tous les deux

CHAPITRK IV. m

une propension a nous laisser emporter. Dans l'état où sont les choses, il n'y a rien de déshonorant ni pour vous ni pour moi à prendre des précautions contre l'avenir; il pourrait venir un temps où nous aurions à regretter de n'avoir pas usé de prudence, et où il serait trop tard pour y avoir recours. Pourquoi deviendrions-nous ennemis? Si nos goûts sont différents, poursuivons chacun notre carrière sans chercher à nous traverser. Nous possédons l'un et l'autre avec abondance tous les moyens de bonheur; nous avons tout ce qu'il faut pour vivre longtemps tranquilles et heureux, respectés de tout ce qui nous environne. iV'y aurait-il pas de la folie à abandonner une perspective aussi satisfaisante pour courir les chances d'une rivalité et d'une lutte pénibles? Entre gens de notre humeur, une telle position entraîne des conséquences dont l'idée me fait frémir. Je tremble, monsieur, qu'il n'en résulte la mort au moins pour l'un de nous deux,- et pour le survivant le remords et le malheur pendant le reste de ses jours.

— Sur mon àme , vous êtes un homme étrange! Quel besoin avez-vous de m1 importuner de vos prédictions et de vos pressentiments ?

<i-2 CALER WILLIAMS.

— Parce que cela est nécessaire pour votre bonheur; parce que je crois convenable de vous avertir maintenant du danger que nous courons, plutôt que d'attendre jusqu'au point où ce que je dois à mon caractère ne me permettra plus de rester aussi tranquille. En faisant de ceci une querelle, nous ne ferions qu'imiter le commun des hommes, qui, à notre place, vraisemblablement en viendrait bientôt là; mais faisons mieux : montrons que nous avons assez d'élévation dans l'Ame pour mépriser de petits sujets de mésintelligence. En nous rendant ainsi justice, nous en retirerons une gloire bien plus solide et plus vraie. En adoptant une conduite contraire nous en serons nous-mêmes les victimes, et nous nous donnerons en spectacle à nos connaissances.

— Vous croyez cela? Peut-être y a-t-il là quelque chose de vrai ; mais, pour ma part, Dieu me damne, si je consens à être jamais le jouet d'aucun homme au mo.nde.

— Vous avez raison, monsieur Tyrrel; conduisons-nous donc chacun de la manière la plus propre à nous faire respecter. Ni vous ni moi n'avons envie de changer la carrière que nous nous sommes fente ; poursuivons donc notre route l'un et l'autre sans nous contrarier res-

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