Je reçois la lettre de faire part suivante
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Vous êtes prié d'assister aux Convoi, Service el Enterrement du
Docteur Philippe Rigord,
Chirurgien honoraire des hôpitaux de Paris,
Ancien président de V Académie de Médecine,
Membre de la Société de Chirurgie,
Président d* honneur de la Société Française de Derma-
tologie et Syphiligraphie, Vice-président de V Association des Médecins de
France,...
Ancien chirurgien en chef et président du Comité des ambulances de la Presse pendant le Siège de Paris, ancien chirurgien consultant de Sa Majesté Napoléon III et de Son Altesse le prince Jérôme-Napoléon...
Grand officier de la Légion d^honneur^ grand officier, commandeur^ officier et chevalier de plusieurs ordres étrangers^
Décédé le 22 octobre 1889, muni des Sacrements de TEglise, en son domicile, rue de Tournon, n*» 6, dans sa quatre-vingt-neuvième année ;
Qui se feront le Samedi 26 courant, à midi très précis, en l'église Saint-Sulpice, sa paroisse.
De Profundis.
On se réunira à la maison mortuaire.
De la part de Monsieur et Madame Charles Ricord, de M""' Jenny Saléta-Ricord, etc., ses fils, belle-fille, fille....
M. Ricord n'était, comme on le voit d'après la lettre de faire part, ni professeur à la Faculté de Médecine, ni membre de Tlnstitut; combien de fois ne Fa-t-on pas regretté, non pour lui, bien entendu, mais pour la Faculté et pour l'Institut. L'Institut n'a
pas sans cloute aimé son genre de spécialité, n'en ayant pas vraisemblablement besoin. M. Ricord avait une autre spécialité : celle des maladies des femmes. Combien de soins intelligents n'a-t-il pas donnés à de bonnes mères de familles ! Mais, après tout, rien ne vaut ce beau titre : Chirurgien honoraire des hôpitaux de Paris. Pendant 30 ans M. Ricord fut médecin en chef de l'hôpital du Midi où il rendit les plus grands services à Paris, à la France et même à toutes les nations de TEurope et de FAmérique. Aussi toutes les cours étrangères lui avaient-elles envoyé leurs ordres et leurs rubans. Si les héritiers avaient voulu les indiquer tous sur la lettre de faire part, il eut fallu retourner la page et empiéter sur le verso.
26. — Le vieil hôtel de la rue de Tournon, n^ 6, où est mort Ricord, est un des plus beaux de Paris II n'y en a guère de plus remarquable pour le style. Cet hôtel n'a pas été, comme on le croit généralement, construit pour Goncini ; non, Thôtel de Goncini se trouve à côté, occupé par la garde municipale. Donc, au n** 6, sur la partie supérieure de la porte cochère, qui conduit à une vaste cour d'honneur, sont couchées deux belles figures de femmes. Elles émergent de grandes draperies de pierre savamment fouillée. En face de cette porte, aujourd'hui ouverte, une chapelle ardente avait été établie dans la cour. C'est là où reposait Ricord, plein d'années et d'œuvres. Une grande assemblée vint le chercher et le conduire comme en triomphe à Saint-Sulpice La place de l'église était noire de monde. Après la cérémonie le corps fut transporté au Père-Lachaise.
7 Novembre 1889. — L'Exposition a été fermée hier à minuit.
16. — M. Mounet-SuUy, de la Comédie-Française, vient d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur ; c'est le premier comédien décoré comme tel. Déjà plusieurs comédiens l'avaient été, mais en tant que professeurs au Conservatoire Je trouve la décoration fort naturelle sur la poitrine d'un grand acteur, interprête des chefs-d'œuvre de notre littérature ; mais qu'il est loin le temps où Napoléon P^, redoutant les préjugés, disait à Talma : u Talma, que ne puis- je te décorer ! »
A la promotion de janvier dernier, le ruban de chevalier de l'Instruction publique fut donné à ^iies Broisat, Céline Montaland et M""** Samary- Ijagarde, actrices des Français.
6 Décembre i 889. — Je vais visiter le musée des Religions, que M. Guimet, un très riche explorateur, a donné à la ville de Paris. C'est une magnifique collection des Dieux de l'Orient. Brahma et Boudha sont mei'veilleusement représentés. Dans la vitrine consacrée au Cambodje je trouve des Boudhas, debout, presque semblables à celui qui se trouve dans mon cabinet et que mon cousin Duremer-Dabot, capitaine d'infanterie de marine a rapporté de Cochinchine vers 1865 ^ Les Dieux de la Grèce et de Home se trouvent également dans le musée.
Le Conseil municipal, en faisant construire un musée pour contenir les collections Guimet, a peutêtre pensé affaiblir l'idée religieuse ; mais la vue de ces Dieux venus de tous les pays fait l'effet contraire et produit un sentiment religieux très profond.
* En souvenir de mon cousin, flls de Péronnais, qui, plusieurs fois est Tenu remettre sa santé à Péronne, j*ai donné ce Boudha au musée de Péronne.
20. — Mort, à 61 ans, de mon ancien confrère Andral, fils du fameux docteur Andral et petit-fils de Royer- Collard. Quelqu'un lui demandait un jour, à la Parlotte, pourquoi avec son nom il n'avait pas songé à se faire médecin. Il répondit : « C'est précisément la grande réputation de mon père qui m'a détourné de la médecine ; je n'aurais jamais pu arriver qu'à une situation secondaire ; j'aurais eu beau faire ; j'aurais toujours entendu le compliment suivant : « quoique bon médecin, il est bien loin de valoir son père. »
Il avait une exquise délicatesse de sentiments. Un de ses amis ayant un jour abusé de son nom pour faire des dupes, il les désintéressa toutes, quoiqu'il n'y fut aucunement tenu, même en conscience.
Après de brillants succès au barreau, il le quitta pour acccepter une grande situation, celle de viceprésident au Conseil d'Etat, pendant la présidence du Maréchal. Je fus désolé de sa détermination, car il était toujours pour moi d'une grande amabilité.
Il eut l'honneur d'être l'exécuteur testamentaire de Berryer et le dépositaire des Mémoires de Talleyrand^ Mémoires qui ne devaient paraître que cinquante ans après la mort du fameux diplomate. Le moment de les publier était arrivé ^
22 — Je tombe malade d'une grippe épidémique que j'ai gagnée de mon fils, qui l'a gagnée de mon gendre, qui l'a gagnée de sa femme, qui l'a gagnée probablement aux Magasins du Petit Saint-Thomas ou du Bon Marché au milieu des fourrures, qui, elles^
^ Après la mort d' Andral les Mémoires de Talleyrand furent remis an duo de Broglie et publiés par lui.
l'ont gagnée, paraît-il, en Russie. On appelle cette grippe : dengue ; elle sévit souvent à Saint-Pétersbourg.
— La 4« chambre n'a pu siéger avant-hier, trois juges ayant été atteints d'une nèvre moins terrible que la dengue, mais très dangereuse néanmoins : Vinfluènza ; comme c'est la chambre des divorces, les belles plaideuses s'inquiètent fortement, dans la salle des Pas Perdus, de la santé des magistrats. « Hélas ! que de retards ! Vont-ils seulement être guéris à huitaine? »
23. - Aujourd'hui, la Conférence des avocats n'a^ pu tenir sa séance : sur quatre jeunes stagiaires, inscrits pour parler, trois étaient influenzés. Notre concierge, employé de la poste, m'a dit que pour remplacer les employés malades on avait été obligé de requérir des soldats.
— L'Ecole Polytechnique a été licenciée pour cause d'influenza
30 - Nous apprenons avec stupeur que notre confrère Arrighi, un petit Corse intelligent, aimable, à peine âgé de 50 ans, est mort la veille de l'influenza.
31. — La dengue a envahi les magasins du Louvre et ceux du grand fourreur, M. Révillon ; près de trois cents malades ; pas de morts par suite d'une consommation furibonde de sulfate de quinine.
/®' Janvier. — Peu de dîners de famille à cause de rinfluenza
On a enterré, hier, le jeune confrère Dumont, secrétaire d'Albert Martin, et mon bon ami Arrighi. Dumont est mort de Tinfluenza, comme Arrighi. <
2. — Mort de mon confrère Collet-Gorbinières, ancien secrétaire de Lente ; M"^ Desirol, sa costumière, pleure comme une Madeleine. Il est de fait qu'il était difficile de voir un garçon plus affable que Gorbinières. Autre mort, celle d'Ameline de Briselaine, mon vieux camarade, Thomme qui savait le mieux se retrouver dans le budget de l'Etat, où tant de gens n'y voient goutte.
La deuxième chambre de la Cour est obligée de lever la séance. Dans toutes les affaires, indiquées pour être plaidées, les avocats sont malades et au lit*.
1 Nicolas de Baye, greffier au parlement de Paris, écrivait, dans son journal, au 5" jour de mai 1414 : « ce dit jour n'a point été plaidoié, ne n'avait aucun avocat, ne procureur, ne partie par le palais, pour une moulte griefve maladie qui généralement courait par Paris, par laquelle la teste et tous les membres dolaient et Boufiraient. Et entre les autres moy mesme ne dormi de toute cette nuit et ne puis soustenir de la doleur de la teste, des reins, des costes, des bras, espaules et gambes. » Comme on voit, l'influenza n'est pas une nouveauté. Nil novi svJ) sole.
Tout d'abord on a ri de l'influenza, comme d'une grippe insignifiante, on en pleure maintenant.
6 — Mort de mon ancien camarade Nadault de Buffon, arrière-petit-neveu du naturaliste, filleul de la reine Hortense, ancien avocat général à Rennes. Il était devenu aveugle. Je Tai beaucoup connu pendant mes études ; j'allais souvent chez lui pour préparer mes examens de droit. Il avait un grand appartement de garçon, magnifiquement décoré des souvenirs de sa famille. Depuis qu'il était devenu aveugle il s'occupait de la Société des Sauveteurs bretons. Il revint à Paris et se fit inscrire au barreau. Il se présenta un jour à la première chambre du tribunal pour y plaider ^en faveur d'un malheureux. Je me trouvais, par
hasard, à cette chambre ; je m'approchai de lui et lui dis un seul mot. Immédiatement il me reconnut à la voix et me serra afi'ectueusement les mains. Chacun : magistrats et avocats étaient stupéfaits de voir ce grand bel homme distingué, décoré de la Légion d'honneur et... aveugle. On s'empressa autour de moi et je fis connaître aux avocats, au greffier et, par transmission, à Messieurs du tribunal que c'était M. Nadault de Buffon, ancien avocat général à Rennes. Après cette affaire il ne reparut guère au Palais. C'était matériellement impossible pour un aveugle de se diriger dans ce dédale de chambres que, voyant, il n'avait pas fréquentées.
9. — Enterrement de M® Ricard, notaire boulevard Saint-Michel, mort de l'influenza.
7 Février i890. — Le duc d'Orléans, fils aîné du comte de Paris, est tombé ici comme une bombe. Ayant ce jour-là ses vingt et un ans, il est allé au
bureau de recrutement pour demander à être incorporé dans Tarmée française ; aplatissement de stupéfaction parmi les employés ; enfin il a été empoigné et conduit à la grande tour, occupée autrefois par mon ami Coré, le directeur de la Conciergerie Le lendemain, en veçtu de la loi sur les flagrants délits, il était conduit devant la huitième chambre de la police correctionnelle, pour avoir contrevenu à la loi de 1886 sur Texpulsion des Princes. Il allait être condamné quand, le jeune Buffet, le fils du sénateur et le gendre de M. Gosset, ancien conseiller à la Cour des comptes, s'approcha de lui et lui fit observer que, d'après la loi des flagrants déhts, il pouvait demander trois jours afin de faire présenter un avocat. Le Prince, quoiqu'il eut l'air de désirer en finir tout de suite, accepta le conseil; les trois jours de droit furent accordés
Le bâtonnier Cresson demande alors, au procureur général Quesnay de Beaurepaire, une permission pour voir le prince Refus. Cresson s'emballe et lui dit: « Monsieur le procureur général, Raoul Rigault, délégué à la justice pendant la Commune, n'a pas refusé aux membres du barreau des permis de communication avec les otages. » Sur ce M. Quesnay, se ravisant, accorde le permis réclamé.
10. — A l'ouverture de la conférence des avocats, les stagiaires font une ovation à Cresson qui est allé voir le duc d'Orléans et s'est préoccupé de sa défense. Le prince voulait le piendre comme avocat, mais Cresson a refusé en disant que M®' Rousse et Limbourg étaient les avocats ordinaires de la famille d'Orléans ; il lui a promis seulement de se mettre à côté de ses deux confrères.