Récemment Henri Rochefort s'est remarié
avec une demoiselle Marguerite Ver woort^ sa parente. Il s'était marié une première fois, et in extremis, avec la mère de se$ enfants C'était au moment de partir pqur la Nouvelle-Calédonie. Sa femme mourut quelques jours après.
30. ~ Un jugement du Tribunal de Lyon, confirmé par la Chambre des appels correctionnels de cette ville, a condamné un journal... pour avoir appelé loufoque une jeune fille quelque peu bizarre que, par politesse, il n'avait pas voulu appeler folle. Ce mot nouveau que j'ai, pour la première fois, entendu dire à l'audience par un gardien de la paix, fut employé d'abord par la population des halles à Paris ; il l'est maintenant par tout le monde et vraiment il est très utile ; cette jeune fille qui a fait condamner le gérant du journal (oh ! pas h la peine de mort, mais à 16 fr. d'amende !) pour l'avoir appelée loufoque, n'était pas folle, mais d'humeur plus que singulière ; un autre mot s'imposait; il n'existait pas dans la langue française. Le journaliste lyonnais alla le chercher dans l'argot parisien.
Quand Verlaine mourut, rue Descartes, ma jeune cuisinière Louise, dont le parrain, gardien de la paix, restait au-dessus du poète, me dit : « Monsieur, dans le logement au-dessus de celui de mon parrain est mort un loufoque qui fait des vers ! » Verlaine n'était pas fou, loin de là, mais enfin il était d'humeur singulière.
3 Novembre 1897. — D'Élie Fleury, l'aimable et spirituel directeur du Journal de Saint-Quentin, à propos du picard Grébauval, le membre du Conseil municipal de Paris :
« ...Grébauval, puisque son nom revient sous ma
pluriie, est l'auteur d'un des pliis jolis côlenibours de notre époque ; je l'ai petit-ôtre déjà cité, maLis tant pis. En séance du Conseil municipal de Paris, un membre de cette extraordinaire assemblée, proposait de laïciser la fontaine Saint-Michel ; il lui déplaisait de voir, au milieu de ce bel ensemble décoratif, un archange montrant du doigt le ciel, en terrassant l'esprit des ténèbres. « Mais par quoi remplacerezvous saint Michel? » lui disait-on, il faut un groupe sur le rocher, un motif central. » — « Je ne sais pas, disait l'autre, les sculpteurs aviseront. Ainsi oh pourrait mettre une hydre crachant de l'eau. » — « L'hydre... othérapie alors? » insinua doucement Grébauval. La motion fut enterrée avec un formidable éclat de rire en guise de de Profundis. »
— Un jeune docteur en droit. M- Chauvin, vient d'être reçu dans un très bon rang, même dit-on, avec le n° 1, au dernier concours d'agrégation de l'Ecole de Droit. Socialiste militant, il fut récemment empêché, par le ministère Méline, de faire des conférences à cette école. C'est le frère de la doctoresse M"® Chauvin, en instance, dans ce moment, pour se faire admettre au barreau. La sœur a complètement instruit le frère aussi bien pour ses études latines que pour ses études juridiques.
20. — Depuis une quinzaine de jours, l'affaire du capitaine Dreyfus revient de plus en plus sur l'eau. M. Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, prétend que Dreyfus a été condamné à tort sur une pièce qui n'a pas été écrite par lui, ce que les membres du Conseil de guerre n'avaient pu savoir lors de leur décision. D'autre part, le lundi 15 novembre, le propre frère de Dreyfus, M. Mathieu Dreyfus, a publié une lettre dans laquelle il dénontîe, comme auteur de la
pièce, un commandftdt en retraite, le comte Walsin- Esterhazy. Ce dernier a protesté et a demandé au Tilinistré de la guerre de faire procéder à une enquête.
22. — M. Mathieu Dreyfus agit, comme un bon et digne frère, en défendant le capitaine avec acharnement; mais on est généralement persuadé qu'il s'abuse. Le populaire chante encore plus, dans les rues, la fameuse chanson à la mode : Tiens voilà Mathieu,
Tiens voilà Mathieu, Comment ca va ma vieille !
Tiens voilà Mathieu^ Comment ça va mon vieux !
24. — Aujourd'hui, à la première chambre de la Cour, M"^ Chauvin voulut prêter serment. Le procureur général s'y opposa. Pour être admise au serment, elle rédigea des conclusions qu'elle développa ensuite en véritable homme d'affaires. Elle était en robe noire et avait, pour plaider, déposé son chapeau et son manteau de fourrures. La cour rendra son jugement mardi.
29. — Le jury d'expropriation vient de fixer les indemnités des propriétaires expropriés pour l'ouverture de la rue Danton, entre la place Saint-André-des- Arts et le boulevard Saint-Germain. Cette rue est déjà amorcée au boulevard Saint-Germain, près le monument de Danton et le passage du Commerce, où habitait le tribun.
La physionomie, fort intéressante de cette portion du quartier latin, va complètement changer. Les précieux restes de vieux logis et d'anciens collèges vont disparaître, notamment ceux du collège Mignon qui, rue Mignon, apparaissent encore parfaitement conservés. Ce collège fut fondé en 1343 par Jean
Mignon, maître-clerc en la chambre des comptes, pour douze escholiers de sa famille. Dans cette ruelle la chapelle s'avance à angles droits, avec ses beaux ornements décoratifs. Elle est, avec les bâtiments attenants, occupée par Timprimerie des Imprimeurs réunis. L'archéologue ne pourra se consoler facilement de voir disparaître ces beaux vestiges. Seuls le propriétaire et les imprimeurs locataires, se consoleront, car le premier obtient une indemnité de 540,000 fr. et les seconds une autre de 650.000 fr. Voilà de dodues sommes d'argent comptant dont ils vont pouvoir disposer à leur gré pour leurs fantaisies. C'est ce qui, d'ordinaire, s'appelle de l'argent mig^non. Une notable partie de l'ancien hôtel de Thou (plus tard hôtel Panckoucke) est également expropriée. Cette partie s'étendait sur les n'^^ 6 et 8 de la rue des Poitevins. C'est là que se trouvait la fameuse table d'hôte Laveur, où se sont assis de futurs grands personnages : Gambetta, Courbet le peintre, Jules Ferry, Vallès, Carjat, Paul Dupont, Clovis Huf»ues, André Gill et bien d'autres qui combattaient le grand et ardent combat contre l'Empire. Lorsque Gambetta devint président de la Chambre il aimait à recevoir à sa table les anciens convives de la pension Laveur. Le cuisinier de cette pension n'était sans doute pas mauvais, mais il ne valait pas le fameux Trompette, cuisinier de la Présidence ^ '
ï Outre la table d'hôte proprement dite, il y -avait à la pension Laveur^ dans un salon particulier, une table toute spéciale autour de laquelle se réunissaient tous les mois ou toutes les semaines des artistes ou des littérateurs avec leurs amis. La plus connue de ces sociétés, qui venaient, rue des Poitevins, festiner à 6 francs par tête, se réunissait le vendredi. Elle comprenait des convives tels que Lansyer le peintre, José Hérédia, Georges Lafenestre de l'Académie des Beaux- Arts, Pillon de la Bibliothèque nationale.
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Il n'y a pas un ministère, me disait un vieil habitant du Quartier, qui ne compte un ou deux habitués de l'ancienne maison Laveur. Combien d'étudiants, grâce à M. Laveur, purent faire leur Droit ou leur Médecine sans trop souffrir. Il ne les pressait jamais pour payer. La plupart même ne soldaient leur note qu'après leur établissement. Seulement il fallait des recommandations pour s'y faire admettre. Un magistral escalier muni d'une superbe rampe en fer forgé conduisait aux salons du premier: salon proprement dit de la table d'hôte ; salon pour aller prendre le café, et petits salons particuliers destinés aux conversations. Quoique n'ayant plus un long bail, M. Laveur obtint 75.L00fr. *
— Dans ces expropriations de la rue Danton bien de bizarres industries furent atteintes, notamment celle d'un médecin qui s'occupait exclusivement des maladies du nez. Il eut 30.000 fr. d'indemnité; la Ville ne lui offrait que 5.000 I Vraiment, dans la circonstance elle n'eut guère de nez.
— Un lettré, dont la profession consistait à sténographier des cours pour Messieurs les étudiants, obtint une indemnité de 4.500 fr. Il faisait auto-
Albert Glatigny qui charmaii; les camarades en lenr récitant ses Vignes d^or et ses Vierges folles ; encore un autre poète, André Lemoyne, ouvrier typographe de la maison Didot, auquel on ne cessait de redemander son œuvre poétique les Roses d'antan et son œuvre en prose humoristique les Sauterelles^ et bien d'autres. Au Quartier, l'Ëcole de droit formait des jurisconsultes, TËcole de médecine des médecins et l'Académie gastronomique de la maison LaVeur des hommes politiques, des artistes, des littérateurs et des administrateurs.
1 La table d'hôte s'est réinstallée dans le même quartier, au n' 20 de la rue Serpente. Elle est tenue par le petit neveu de Laveur, M. J.-B. Castellan, qui conserve les errements et les usages adoptés par son grand-onole.
grapbiar ces pours sténographiés et los vendait aux étudiants qui, de cette façon, pouvaient se dispenser de suivre des leçons ennuyeuses ou mal faites. L'autographie d'un cours se payait, ordinairement, 30 fr.
31. — Antoine a quitté la direction de TOdéon ; il a traversé les ponts et a fondé un petit théâtre sous son nom.
/" Décembre 1897, ■— M"« Chauvin n'a pas été admise au serment. La Cour a décidé qu'indirectement la loi refusait à la femme la faveur d'être avocat, puisqu'elle lui refusait celle d'être magistrat; or parfois les avocats sont appelés à faire fonction de magistrats pour remplacer les juges malades ou absents, ce qui se voit journellement à Paris. 11 est de fait que cela nous, arrive très souvent et, comme je suis vieux, cela m'arrive à moi plus souvent qu'à tout autre. C'est, en effet, le membre le plus ancien du barreau, présent à l'audience, qui doit siéger. Quand je vois que l'audience ne s'ouvre point, parce qu'il manque un juge, je m'esquive bien vite de peur d'être pris. Récemment Dablin, huissier-audiencier, s'apercevant que je m'étais éclipsé, m'a rattrapé dans la salle des Pas-Perdus et, obtorto collo, m'a ramené à la chambre du conseil de la septième qui manquait d'un juge; le président a dit à Dablin: « Tout au moins, vous n'avez pas trop étranglé ce bon M. Dabot ? » Non, sans doute, mais il m'avait rudement froissé mort faux-col et les confrères, qui venaient me contempler sur mon siège, au lieu de m'admirer, se mettaient à rire.