‹ Calendriers d'un bourgeois du Quartier LatinChapitre 34 sur 46 · Les obsèques de Garnier ont eu lieu à Saint · texte numérisé non relu

Les obsèques de Garnier ont eu lieu à Saint

Séverin, sa paroisse. L'église était pleine. Les meilleurs artistes de TOpéra vinrent y faire entendre d'adnîirables chants funèbres. A ces chants le curé, M. Castelnau, unit ses prières les plus ferventes, car il était très ami de son paroissien.

Garnier aimait beaucoup cette église gothique -de Saint-Séverin, et. chose que j'ignorais, dont j'étais loin de me douter, il venait souvent y prier. A Saint- Séverin, une foule de petits coins, d'une architecture savoureuse, attirent les artistes. Christian Garnier accompagna le eercueil de son père, de l'église au boulevard Saint-Germain, mais il ne put «lier plus loin, tant il est faible. Le pauvre garçon n'en a probablement pas pour longtemps. M™® Garnier, qui est une vaillante, dut prendre sur elle d'accompagner son mari jusqu'au cimetière Montparnasse.

3 Septembre 1898. — Paris est frappé de stupeur à la nouvelle du suicide de M. le chef des renseignements au ministère de la guerre. Le lieutenant-colonel Henry s'est coupé la gorge avec un rasoir, dans une cellule du Mont-Valérien, mercredi soir 31 août. Le ministre de la guerre, M. Gavaignac, lut un jour à la tribune une lettre compromettante pour Dreyfus, lettre dans laquelle se trouvait inscrit le propre nom de Dreyfus ; par suite de je ne sais quelle indication ou révélation, M. Gavaignac eut postérieurement un doute. Il fît venir le lieutenant-colonel et réussit à lui faire avouer que, se croyant sûr de la culpabilité de Dreyfus, déjà du reste condamné en 1894, il avait cru pouvoir fabriquer cette lettre afin de frapper l'opinion publique et faire enfin cesser l'horrible agitation causée par le fatal procès. Tout le monde est abasourdi, désolé, moi plus que tout autre, car le colonel Henry était excessivement connu à Péronne,

ma ville natale; c'était un véritable homme du peuple, engagé volontaire, un naïf, à qui malheureusement une éducation etune instruction distinguées manquaient complètement. S'il avait la naïveté de l'homme du peuple, il en avait aussi les grandes qualités Tl eut en efï'et, pendant la guerre, une admirable conduite. Il se battit ardemment. Deux fois il fut fait prisonnier et à chaque fois il s'enfuit pour revenir immédiatement combattre dans les rangs de l'armée française. En garnison à Péronne, il y a quelques années, il s'amouracha d'une gentille et sage péronnaise, fille de M. Bertincourt, aubergiste, et l'épousa.

5. ~ Christian Garnier est mort, 90, boulevard Saint-Germain, un mois après son père, dans l'appartement où est décédé ce père chéri. Il était âgé de 26 ans. Pauvre M™® Garnier, la voilà toute seule. Hier soir, je crois, pendant que six heures sonnaient à l'horloge de Saint-Séverin, il rendit son âme à Dieu. Ses poumons étaient fort malades. Il ne respirait presque plus, si bien qu'il trépassa dans un moment d'oppression.

7. — Funérailles de Christian Garnier à Saint- Séverin. Pas de fleurs sur son cercueil ; il l'avait formellement prescrit. Quand, aux sons tristes et plaintifs du grand orgue, le cercueil du malheureux jeune homme sortit de l'église, les intimes qui le suivaient ne manquèrent pas de jeter un coup d'oeil sur le vitrail de l'allée de droite. Garnier, en effet, y est représenté à côté de sa femme qui présente son Christian au Christ.

Il se présente lui-même aujourd'hui, Christian, avec une éghse dans les mains, comme les bâtisseurs de cathédrales que l'on voit sous les vieux porches En

mourant il a bien recommandé à sa mère de prendre sur sa succession les sommes nécessaires pour ternûner Téglise de Bordighera que son père n'avait pas achevée.

3 Octobre 1898. — M'"® Carnot vient de mourir. Souffrant quelque peu d'oppression elle se coucha, se tourna du côté de la cloison, et, sans même pousser un soupir, elle mourut. Elle est très probablement morte d'un anévrisme du cœur. Ce n'est pas étonnant après ses cruelles émotions. Elle était fort pieuse, mais d'une piété calme, non exubérante. J'ai entendu dire que la chapelle de l'P^lysée avait été réouverte grâce à son aimable influence. C'était la iille de M. Dupont-White, économiste très distingué, écrivain remarquable, qui avait été avocat à la Cour de cassation.

6. — Les obsèques de M"^*" Carnot eurent lieu à la Madeleine, où Torgue était tenu par Saint-Saëns. Le deuil était conduit par les trois fils : Sadi Carnot, capitaine au 39® de ligne, François et Ernest Carnot, ingénieurs, comme leur père ; puis par son gendre, M. Cunisset, premier président de la Cour d'appel de Dijon; elle fut enterrée au cimetière de Passy, en une sépulture de famille.

8. — M"* Carnot est morte de la mort de son mari. Depuis la catastrophe elle dépérissait. Pour adoucir sa douleur elle s'occupait d'oeuvres charitables ; elle fonda, en conséquence, une œuvre pour venir au secours des veuves malheureuses. Récemment, se trouvant excessivement souffrante et songeant à une mort possible, elle avait prié ses enfants de bien vouloir faire vendre ses diamants et ses bijoux pour en consacrer le montant à son œuvre.

12. — Hier, les meubles de Zola furent mis en vente, à son domicile, rue de Bruxelles, et ce, pour payer les frais de sa condamnation en Cour d'assises* La maison fut envahie par le public, lorsque la porte cochère fut ouverte. Un seul objet fut mis aux enchères : une table Louis XIIL Elle fut acquise à haut prix par Téditeur de Zola, M. Fasquelle, pour tout le montant des frais.

Une fois la vente terminée, les curieux ne voulaient pas s'en aller de la maison qu'ils remplissaient. La police fut obligée de les expulser.

23. — Les Delalain, libraires dans un grand immeuble, situé entre le boulevarg Saint-Germain, la rue de la Sorbonne, la rue du Sommerard et la rue des Ecoles , l'avaient fait démolir à cause de sa vétusté. Ils se préparaient à le faire reconstruire. On s'émut alors beaucoup de ce projet, car, depuis la disparition des vieilles constructions, la façade de la nouvelle Sorbonne et celle de l'hôtel de Cluny apparaissaient dans toute leur beauté. Tout le monde s'employa, surtout dans le Quartier, pour empêcher la reconstruction, si bien que le Conseil municipal vient de voter six cent mille francs pour désintéresser les Delalain. Les propriétaires sont fort nombreux et la part de chacun ne sera pas considérable.

22. — Je copie ce qui suit dans la Gazette des hôpitaux d'aujourd'hui :

« Notre excellent confrère le docteur Foucart, fils de notre très regretté collaborateur Alfred Foucart, vient de déposer, au Musée de l'armée, la trousse de campagne dont se servit pendant la retraite de Russie son grand-père, chirurgien de la Grande Armée.

« Notre confrère a le bonheur de voir un de ses fils se destiner à notre carrière et continuer cette très honorable famille médicale. »

Cette famille médicale n'a jamais, je crois, quitté le quartier latin. M. Eugène Foucart, mon cher médecin, demeure rue de Tournon. Son père, qui me soigna avec tant de dévouement en 1849, lors d'une attaque de choléra, demeurait carrefour de TOdéon. Je ne pouvais pas avoir un médecin plus compétent, car il avait fait des études spéciales sur les maladies épidémiques et même avait été envoyé par le Gouvernement dans les environs de Péronne lors d'une épidémie de suette. Quand je vais chez M. Eugène Foucart, c'est toujours avec plaisir que je vois, dans son cabinet, la belle pendule qu'à cette occasion offrirent à son père les populations reconnaissantes*.

26. — 11 y a quelque temps, après la découverte du faux Henry, M'"° Dreyfus demanda la revision du jugement qui condamna son mari ; la Cour de cassation, chambre criminelle, vient d'admettre le principe de cette revision. Elle ordonne une instruction supplémentaire, qui doit se faire sous sa direction, mais elle refuse de suspendre la peine du condamné, malgré les réquisitions du procureur général, M. Manau.

iO Novembre 1808. - Dans la salle des Pas-Perdus, un de mes confrères me rapporte un fait bien curieux qui s'est passé tout à l'heure à la huitième chambre,

1 Malheureusement en octobre 1899 nous avons eu le malheur de perdre M. £ug^ne Fouoart.

présidée par M. Beraard. Le jour de la rentrée des Chambres, il y eut grand tapage sur la place de la Concorde. Un commissaire de police, M. Leproust, fut maltraité. Il en accusait Jules Guérin, délégué général d'une ligue antisémitique. Après ses explications devant le tribunal, M Leproust s'écrie tout à coup : « M. le président, on me menace de mort ; un individu, que voici, vient de dire, assez bas il est vrai : nons t'aurons aussi, cochon, » Un jeune avocat, M*^ Génestay, était assis auprès de cet individu. M. Leproust exige son témoignage, comme ayant dû entendre les menaces. M® Génestay était en robe ; il se lève et se prépare à déposer, en robe, sur les réquisitions du substitut. Un toile général s'élève, contre le substitut, d'un groupe d'avocats qui protestent contre la déposition en robe. « C'est contraire à tous les usages, » dit M'^Evain, avocat plaidant dans la cause. — « Mais il n'y a pas d'usage ici, » réplique le substitut Alors les avocats se jettent sur M® Génestay, lui enlèvent son rabat, sa robe, sa toque. Génestay apparaît en bras de chemise, chemise à carreaux mauves et blancs, et il dépose ainsi, dans ce costume sans cérémonie II confirme du reste à peu près ce que prétend le commissaire de police, et l'individu mal embouché est, par l'ordre du président, mis à la disposition du procureur de la République, puis envoyé au Dépôt Cela ne sert pas beaucoup, du reste, à M. Leproust, car son adversaire est renvoyé des fins de la plainte sans dépens, la plainte n'étant pas assez pertinente.

12. — Cet été, à Béziers, dans le magnifique amphithéâtre où se donnent les courses de* taureaux, fut représentée Déjanire, un drame lyrique de Saint-Saèns. M. (îinisty, directeur de l'Odéon,

lui avait prêté ses meilleurs artistes^ notamment M°*® Segond-Weber et M"® Laparoerie^ qui joua le rôle de Déjanire. Pour. le remercier Saint-Saëns, dit à Ginisty : « Je transformerai votre théâtre en salle d'opéra et j'y ferai représenter ma Déjanire, » Et en effet Déjanire y fut représentée hier, avec certaines coupures, il est vrai, car le théâtre de TOdéon, quoique bien grand; ne pouvait se prêter comme l'amphithéâtre de Béziers au développement complet du drame antique. Colonne vint avQC ses musiciens. Le président de la République, les' gros personnages de la rive droite accoururent ; des fleurs partout, de la joie partout aussi. Ce fut une belle fête Le Président a fait appeler Saint-Saëns dans sa loge poul' lui adresser ses plus chaleureuses félicitations. Tout le monde fut content ;M. Ginisty surtout.

17. — La Cour de cassation a décidé que Dreyfus serait entendu à la Guyanne par une commission rogatoire..

i^^ Décembre i 898. — Au .Palais, le jury d'expropriation vient de fixer les indemnités des propriétaires et industriels atteints par l'ouverture de la rue Dante jusqu'à la rue du Fouarre, à travers les rues Domat et Galande. Cette rue Dante est déjà amorcée au boulevard Saint-Germain, non loin de la rue Saint- Jacques, Ce nom lui fut donné pour perpétuer le souvenir de Dante au quartier latin. Sa statue figure du reste dans l'un des squares du Collège de France. Dante étudia la théologie et la philosophie dans l'une des écoles de la rue du Fouarre, sous la directien de son maître chéri Sigier. Boccace, dans sa Vie de Dante et dans une épître à Pétrarque parle de ce séjour du poète à Paris.

Dante lui-même parle iaivR^emefi^^ d.e ce skÀ}f>uip ea mentiQni^aot aoa piaître Sigier m j^bafit X, ^^et 4Q du Paradis. Il le moatre dans }a defs^ur^ t4aHh^^T reuse et le désigne ainsi i

E^sa e Iff. luce ^ternçf, d} l^igierj:

Che legsi^ndo nel vifQ ^egli ftrqmi Sillogtzzp invidigsi ypri.

(C*est la lumière éternelle de Sigier qui, enseignant dans la rue de la Paille, excita Tenyie par la vérité de son raisonnement \syllogistique) .

Dante assistait aux leçons assis, comme ses eondisciples, sur la paille ou fouarre dont on joncbait cette riie célèbre,

2. — Parmi les industriels expropriés pour l'ouverture de la rue de Dante se trouve le marchand de vins du 57, rue ftalande, qui eut cinquante-cinq mille francs d'indemnité. C'est lui qui tient le fameux Château rougè, iin cabaret peint tout en rouge, et installé dans un vieil hôtel aristoôratique, qu'on croit être Tanoienne demeure de Gabrielle d'Bstrées.

C'est là, qu*en 1885, fut arrêté le fésoce Gamahut, coupable d'avoir assassiné l'infortunée M"»?* Ballerioh, mère d'un commissaire de police et d'un ofQcier da paix.

A côté de la grande salle à boire que Ton voit de la rue, s'en trouve, une autre plus petite et toute ori^ée de fresques originales : la Comparution à la Morgue d'un assassin devant sa victin^e^ ï Arrestation mouvezmentèe d'un voleur^ la Pluie de têtes fraîchement coupées qui tombent de la guillotiney au milieu d'un vol de corbeaux. Dans le haut s'étend le dortoir, où couchent pêle-mêle les éplucheurs de légumes des gargottes, les ramasseurs de bouts de cigare de \fi

^^9i M^»bjBrt, ei m générjil tops gejâ^ qui p^ «^^j^ plus ^wis k rhpspitfljité de ^^ij, pojjr. m ^m\v tpf^p laî?g0naiô»t wgé ^!t nbwsié *,

0. — Les étudiants restent trè^ animés contre Dreyfus. 11$ ont fait tapage au cours de pédagogie de M. Buisson qui, lui, se montre convaincu de Finnocence du condamné.

11. — En creusant des tranchées pour les fondations d^ine gare souterraine du réseau d'Orléans, on a mis au jour le cimetière de Téglise Saint- André-des- Arts. Il se trouve au-dessous du sol de la place Saint- Michel. Depuis dix jours on ne cesse de porter aux catacombes des monceaux d'ossements.

Quand, vers 1800, Téglise Saint-André-des-Arts fut abattue, les ossements des personnages, enterrés dans régîise même, furent portés aux catacombes, notamment ceux d'Ambroise JParé et ceux de Phistorien de Thou, qui reposait (?) entre ses deux femmes*.

14. — Au n<» 2 de la rue des Ecoles, dans le V® arrondissement, se trouve un bâtiment curieux, appartenant aux Domaines. L'Etat y fait vendre ordinairement tous les objets abandonnés, les res nullius qui lui appartiennent de droit. La semaine dernière il y eut une vente de bien tristes épaves. C'étaient

1 Dans son livre : Saint-Séverin et la Bièvre^ Huysmans a fait une description très curieuse de ce fameux Château rouge,

' Au Louvre, au musée de la sculpture française, on voit Panoien tombeau de de Thou ; son effigie se trouve entre celles de ses deux femmes.

beaucoup dQ m«nus objets, notamment des bijoux et fragments de bijoux, trouvés idans les cendres du Bazar de la Charité. La salle de vente, ordinairement fréquentée par les seuls marchands de bric-à-brac, était envahie, ce jour-là, par une population d'élite. Tous les objets trouvèrent acheteur à des prix parfois exorbitants. Chacun voulait avoir un souvenir des nobles femmes qui avaient péri victimes de leur dévouement.

27. — On vient de jeter bas les vieux bâtiments occupés par le superbe muséum de l'Ecole de médecine. Dans les fouilles on trouva des médailles d'empereurs romains, ce qui n'est pas rare à Paris, mais encore, ce qui est plus rairô et plus curieux, des poids en terre cuite et un fil à plomb.

29. — Par le petit fait qui suit, on peut se faire une idée des émotions violentes qui ont secoué le populaire pendant les tu-multueuses audiences du procès Zola. Le parquet de la portion, réservée au public, est enfoncé, déchiqueté ; il faut absolument le remplacer.

i" Janvier, — Agé de 76 ans, Monsieur de Parité dont la main n'est plus assez ferme pour repasser le couperet judiciaire, se retire des affaires. Il va, si du moins la Chancellerie le veut bien, repasser sa charge à son fils, un rqbuste gaillard dont la poigne est solide et vigoureuse.

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