‹ Calendriers d'un bourgeois du Quartier LatinChapitre 5 sur 46 · DES · texte numérisé non relu

DES

d'un Bourgeois du quartier Latin Diaprés les observations d'obligeants et affectueux amis.

Page 5, 6^ ligne. Au lieu de cholérique, lire : colérique.

Page 42, 30® ligne. M. de Broglie n'était pas d'une famille parlementaire, mais militaire. C'était le descendant direct du premier maréchal de Broglie et l'arrière-petit-neveu du second.

Page 56, 17® ligne. Au lieu à" Emile de Girardin, lire : Saint-Marc-Girardin.

Page 60, l'^« ligne. Au lieu d'Ulrich, lire: Ulric Géring.

Page 70, 28« ligne. Au lieu de i878, lire : 1870.

* Page 84, 10® ligne. Au lieu de archevêque, lire : évêque.

Page 111, note du 19 décembre 1876. — M. Ferrari fut créé duc de Galliera par le pape Pie IX, et prince de Lucidio par le roi Victor-Emmanuer J'ai dit que les grandes entreprises financières du duc de Galliera sur les chemins de fer français lui attirèrent de terribles ennuis ; non ; ces ennuis lui furent causés par sa présence comme administrateur dans les fameuses sociétés : Y Immobilière et le Crédit mobilier qui se trouvèrent au-dessous de leurs affaires. Comme coadministrateur il encourait de ce fait une grande responsabilité pécuniaire et mêrne morale. Il sortit de ce mauvais pas en grand seigneur. Il alla remettre dix millions à M. de Germiny, nommé, par décret impérial, président desdites Sociétés ; c'était en 1866. Son exemple décida ses co-administrateurs à donner de leur côté vingt-six millions; aussi dans une assemblée générale M. de Germiny remercia-t-il M. de Galliera des. services rendus par lui aux deux Sociétés-

Page 137, 19'- et 30® lignes. Au lieu de Loudain, lire : Landeau.

Page 161, dernière ligne. Au lieu de Bozire, lire: Bazire.

Page 173, 24*"^ ligne. Au lieu de éloignement, lire : élargissement.

Page 244, 13Migne. Au lieu de Bellel, caporal des sapeurs-pompiers y lire : Belle t, des sapeurs-pompiers.

Page 270, 23" ligne. Au lieu de Paul Blanc, lire : Joseph Blanc.

Page 316, 12« ligne. Au lieu de J /, lire : 30.

Page 317, 9^ ligne. Au lieu de /3, lire : 9.

fleurs. A la Chambre le brav' général n'eût qu'un succès de curiosité, de lorgnons, mais quand il en revint, sa voiture, qui allait à Thôtel du Louvre, eut encore extrêmement de peine à traverser des flots énormes de population. De la terrasse des Tuileries émergeaient des myriades de têtes dont les bouches criaient : « Vive Boulanger ! »

Toutes ces démonstrations eurent le don d'agacer es étudiants. De courts avis furent collés à tous les coins de rue du Quartier. Rendez-vous fut donné pour 8 h. 1/2, sur la place de TEcole de Médecine, à tous les jeunes gens antiboulangistes. Il s'en trouva deux mille vociférant: conspuez Boulanger! Ils prirent la rue de VAncienne Comédie, le Pont Neuf ^ et les voilà devant l'hôtel du Louvre, sous les fenêtres du Général, qu'ils conspuèrent dans les règles. Des boulangistes de la rive droite, alors en petit nombre, dressèrent les oreilles et suivirent sans rieii dire nos jeunes gens. Ceux-ci arrivèrent devant le Cercle militaire où ils reconspuèrent l'élu de Lille. Les boulangistes, un peu plus nombreux, le$ regardèrent avec colère, mais ils n'osèrent rien dire parce qu'ils ne se trouvaient pas en nombre suffisant. La police craignit quelque bagarre à la vue d'une foule si nombreuse d'étudiants agités et déambulant hors de chez eux ; en conséquence elle s'insinua dans la colonne et trouva moyen de la couper en deux, mais ce ne fut pas sans de formidables torgnoles ! Les étudiants, beaucoup plus clairsemés, n'en allèrent pas moins reconspuer Boulanger devant le journal la France, Mais alors les boulangistes se voyant plus nombreux se jetèrent sur les jeunes Rivegauche et les auraient éreintés si les sergents de ville ne fussent arrivés ; survint en même temps une pluie torrentielle qui fit fuir tout le monde. Nos étudiants rentrèrent au Quartier harassés et trempés...

, comme s'ils avaient été jetés dans la grande soupière des pioupious d'Auvergne.

Samedi 2 i Avril. — Mais ça se gâte. Aujourd'hui tout a recommencé. Après avoir brûlé, sur la place de l'Ecole de Médecine, les journaux boulangistes et avoir crié à pleins poumons :

Qu'il donne sa démission Tonton, tontaine, tonton.

les étudiants, antiboulangistes, allèrent faire une manifestation dans le jardin du Luxembourg. Ils crièrent: Vive la Bépubhque ! et: A bas Boulanger! devant les fenêtres de la grande bibliothèque du Sénat. A ces fenêtres apparurent des sénateurs qui branlèrent leurs vénérables chefs en signe de grande satisfaction. Encouragés, les manifestants sortirent du Luxembourg et allèrent rejoindre le boulevard Saint-Germain afin de se rendre à la Chambre, car ils voulaient se plaindre au président du Conseil, ministre de l'Intérieur, M. Floquet, de ce que les sergents de ville avaient, la veille, cogné sur eux comme aux grands jours, et coupé leur manifestation de façon à les faire assassiner par les boulangistes acharnés à leurs trousses. En avançant vers la Chambre ils marchaient sur le trottoir de droite, c'est-à-dire du côté des numéros pairs Beaucoup de boulangistes, commis de magasins, ouvriers ou garçons bouchers, se tenaient sur le trottoir de gauche et on s'injuriait de trottoir à trottoir comme faisaient les héros d'Homère. On se battit enfui au coin de la rue du Bac et un étudiant blessé fut emporté par les sergents de ville chez un pharmacien.

Les étudiants n'en continuèrent pas moins leur marche vers la Chambre Ils furent présentés au président du Conseil des ministres, M. Floquet, à qui

ils se plaignirent des torgnoles policières. M. Floquet, très embarrassé, leur promit d'aviser et leur conseilla, en attendant, de bien étudier. Voyez-vous ce pincesans-rire de Floquet*.

2 / Avivil au soir. — Le soir, nouvelles manifestations, mais au Quartier seulement, sur le boulevard Saint- Michel. Des étudiants boulangistes, car il y en a, des employés de commerce, deè bouchers de la Villette, en blouse courte, se massent devant l'épicerie Dondaine, au coin de la rue Racine et de la rue de l'Ecole de Médecine. Les étudiants antiboulangistes cantonnés du côté des grands cafés leur crient : « A bas Boulanger î A bas le dictateur ! » Et les autres de répondre : (( Vive Boulanger! C'est Boulange qu'il nous faut! » Ces cris différents se croisent avec fureur. Alors des municipaux viennent faire caracoler leurs chevaux pour empêcher le rapprochement violent des deux partis. Il faut absolument chasser l'un des deux. Les agents des brigades centrales choisissent le parti des étudiants antiboulangistes, comme moins terrible sans doute que celui des blouses courtes. Ils exercent alors, dans la rue des Ecoles, des charges énergiques et savantes, bousculant et cognant avec volupté. Messieurs de la Villette regardent avec grand iijtérêt l'artistique passage à tabac des beaux fils de la bourgeoisie. Tout ceci m'a été raconté par un étudiant.

1 Ce détail me rappelle le souvenir d'une manifestation que les élèyes de Louis-lo-Grraud organisèrent en 1848 pour aller à l'Hôtel de Ville faire adhésion à la République. Ils comptaient être présentés à Lamartine ; ils furent simplement reçus par le bon Dupont do l'Eure^ qui se contenta de donner une poignée do mains à chacun d'eux, en leur recommandant d'être bien obéissants envers leurs maîtres. {Lettres d\in Lycéen et d'un Etudiant de i847 à 1854, par Henri Dabot).

antiboulangiste, il est vrai, mais très modéré, qui, peu désireux d'être cogné, s'enfuit du côté de la place Maubert.

Les boulangistes triomphent donc ; ils se retirent. On entend pendant un certain temps quelques bribes des Pioupions d'Auvergne :

... Et pour qu'on exauce

Les vœux d'un guerrier

Il fftut dans la sauce

D' gros bouquets d' lauriers...

D' gros bouquets d' lauriers.

23. — Le bruit court au Quartier que Floquet est allé faire une scène aux sergerits de ville du poste de la rue Souffïot pour leur reprocher leurs torgnoles trop accentuées , sur les étudiants. Gomme c'est probable !

— M. Carnot revient de son voyage de Limoges. Il y est allé pour voir mettre une plaque de marbre sur la maison où il fut élevé II rentra à Paris par la gare Montparnasse et on lui cria immédiatement : « Vive Boulanger ! » Malheureusement pour M* Carnot, tout le monde est à Boulanger en ce moment. La situation n'est vraiment pas agréable pour le président de la République. Il a beau être le petit-fils de Lazare Carnot, « c'est pas lui, dit-on, mais Boulanger qui seul permettra à la France de redresser sa taille et le pompon de son schako ».

6 Mai 1888. — Au Salon, je contemple, silencieux et pensif, le Rêve de Détaille. Tout un régiment, officiers et soldats, dort couché sur la terre. Dans la nue passent les vieux guerriers de la Monarchie avec leurs étendards blancs rayonnants de gloire, puis les soldats de la République et de l'Empire avec leurs drapeaux

tricolores triomphants, et ils rêvent, nos enfants, que le drapeau de la France se relève et se pare de couleurs fraîches et brillantes.

11. — Les archéologues de la rive gauche sont en liesse ; car après avoir abattu plusieurs vieilles masures, près de la Fourrière, et avoir creusé de grandes fondations pour la construction d'une maisen neuve sur le boulevard Saint-Germain, on vient de mettre à découvert de magnifiques niches ogivales et de sveltes colonnettes. Ce sont les restes de la grande chapelle construite en cet endroit par les Bernardins. Le soir, grâce aux lumières scintillantes des voitures qui passent rapidement sur le boulevard, Taspect de ces ruines est fantastique. Remplissons nos yeux de ces vestiges merveilleux, car tout va disparaître bientôt derrière le massif d'une énorme maison de rapport, ajourée de fenêtres bien rectangulaires et couronnée de mansardes.

22. — Bon I voilà les étudiants et les sergots raccommodés. A trois heures de l'après-midi, derrière un groupe de gardiens de la paix, marchent trois ou quatre cents étudiants dont plusieurs portent une énorme couronne. Ils remontent le boulevard Saint- Michel, la rue Soufflot, s'engouffrent dans le Panthéon et descendent dans le caveau où ils vont porter la couronne sur le tombeau de Victor Hugo. C'est en effet l'anniversaire de Victor Hugo, mort le 22 mai

La couronne était formée de violettes et on croyait d'abord à une manifestation bonapartiste, mais on changeait bien vite d'avis en lisant sur une grande banderoUe ces mots significatifs :

Au poète des Châtiments, La jeunesse des Ecoles,

30. — Au Salon, Détaille a obtenu la médaille d'honneur pour son tableau : le Rêve,

25 Juin 1H88, — Le 14 juillet, place du Carrousel, on inaugurera le monument de Léon Gambetta. Sur le sommet, à travers les bannières de toile, on voit déjà apparaître un lion (Leo^ Léon) signe symbolique de Léon Gambetta.

4 Juillet 1888. — Quand je passai, vers 1865, mes vacances h Glamart j'eus l'occasion de connaître M. Hunebelle, maire de la ville, le plus grand entrepreneur de travaux publics sous- le second Empire, Il était très charitable, très généreux. Un 15 Août, en guise de pain bénit, il nous fit distribuer, à l'église, de succulentes brioches, ornées chacune d'un mignon drapeau tricolore. Un petit-fils de ce bon monsieur vient de mourir fort malheureusement. Officier de dragons, âgé de 21 ans, il habitait rue de Villersexel, petite rue qui donne sur le boulevard Saint-Germain. Tout à coup il se plaignit de souffrir, de ne pas être à son aise ; à peine eût-il le temps de se plaindre, en un clin d'oeil il mourut. La mère, M"''^ Charles Hunebelle, prévenue, accourut bien vite ; elle se jeta sur le corps de son fils, l'étreignit de ses bras comme pour le rappeler à la vie. Elle colla les lèvres sur son visage et tout à coup elle s'affaissa sur le cher cadavre... Elle était morte à son tour.

12. — A la tribune, Floquet émit certaines allégations contre Boulanger, qui lui dit par trois fois : vous en avez menti.

13. -- Tout au matin, Floquet s'est battu avec le Général et Fa blessé grièvement à la. gorge. Il lui a,

nr^v^'^^r

pour ainsi dire, renfoncé dans le gosier son triple démenti. C'est un étonnement profond de yoir un général mis à la raison par Fépée d'un civil, massif et âgé d'au moins 60 ans. Mais ce civil sut se contenir sur le terrain, tandis que le Général était hors de lui.

— Dans l'après-midi, le monument de Gambetla, place du Carrousel, a été inauguré parle président de la République. Floquet, qui paraissait plutôt excité qu'ému par son duel matinal, a prononcé un discours acclamé par la foule officielle des invités, mais hué par la foule populaire qui criait : Vive Boulanger ! Dans la foule populaire se trouvaient néanmoins dés gens qui, aux cris de : Vive Boulanger, répondaient par les cris de : A bas Soulouque !

— On ne trouve pas beau le monument de Gambetta; je trouve qu'il a grand air au contraire. Le lion (Léo Gambetta) se présente crânement. Oh ! sans doute des deux côtés du monument se trouvent deux grosses dondons trop bien portantes; dame, elles représentent les vertus de Gambetta ! Mais peut-on voir des gamins plus gracieux que les quatre génies (du maître sculpteur Aube) montant la garde aux quatre coins du monument.

15. — Un afïreux malheur est arrivé, hier, rue de la Montagne Sainte-Geneviève ; un brave ouvrier, accompagné de trois enfants, traversait cette rue. Tout à coup il tomba sur la chaussée, au grand effroi des trois bébés. Une balle l'avait traversé de part en part. Un jeune homme, installé dans un couloir, tirait à travers la rue des coups de revolver. N'est-ce pas déplorable ! Tout semble permis le 14 juillet. Aussi, la veille, des masses de bourgeois s'enfuient par toutes les gares de chemins de fer, au grand détriment du commerce parisien.

29. — Aujourd'hui, à Téglise du Sacré-Cœur, cérémonie de bénédiction d'une grande statue de Sainte- Geneviève. Lorsque Téglise Sainte-Geneviève fut désaffectée et consacrée, comme Favait fait la Convention, à la sépulture des Grands Hommes, un comité religieux prit Tinitiative d'une souscription pour, en guise de réparation, élever dans l'église du Sacré- Cœur une statue à sainte Geneviève. Une très légère off'rande, cinq centimes, était seule permise. Deux cent mille personnes participèrent à la souscription, et la statue triomphante fut bénie aujourd'hui.

Voilà qui montre évidemment que beaucoup de Parisiens regrettent la laïcisation du Panthéon.

30. — M. et M"»*' Carnot quittent Paris pour loger, pendant six semaines, au palais de Fontainebleau, dans le pavillon à gauche de la cour du Cheval blanc. Souvent M"*® Carnot venait passer ses étés à Fontainebleau, qu'elle aime beaucoup.

9 Août Î888, — Aux obsèques d'Eudes, l'ancien Général de l'insurrection, la Commune s'est retrouvée réorganisée derrière le cercueil. Les membres de cette Commune et ceux du comité central suivaient. Une bagarre terrible eût lieu devant le cimetière, où voulaient entrer des porteurs d'étendards rouges. Notre commissaire aux délégations judiciaires, Clément, les en a empêchés grâce à son énergie et celle de ses agents. On se battit ; résultat : trente blessés par terre. Le cercueil fut vite mis dans un caveau provisoire, au Grand rond-point, sous l'œil étonné de Casimir Périer.

12. — Le Président accomplit aujourd'hui sa cinquante et unième année. Je lui souhaite tout le

bonheur possible. Il n'est point populaire et fait cepeil^ dant ce qu'il peut pour le devenir. Il ne thésaurise pas, ce qui lui permet d'être très généreux. Il sait donner la poignée de main, mais la barbe blonde de Boulanger nuit à sa barbe noire. C'est incompréhensible.

17. — Je viens d'être fort attristé de voir affichée dans tout Paris, la vente du château de Ghenonceaux, saisi sur M™® Pelouze, la sœur de Wilson. La vente doit se faire le 15 septembre prochain à l'audience des criées du Tribunal civil de Tours et ce sur la mise à prix de 200.000 fr.

^ine Pelouze, qui faisait le commerce des vins de Champagne mousseux, a été mise en faillite à Paris et à Tours. C'est elle-même qui l'a demandé en déposant son bilan afin d'échapper aux poursuites des hommes d'affaires qui l'accablaient de papier timbré. Il est à croire que l'actif ne sera nullement absorbé par le passif.

31. — M. Chevreul, né le 31 août 1786, est entré aujourd'hui dans sa cent troisième année. Tous les jours il se promène un assez long temps en voiture pour respirer le bon air du bois de Boulogne ou du bois de Vincennes, quoique dans son pavillon du jardin des Plantes, il ne doive guère étouffer. Il s'administre quatre petits repas par jour, tous les quatre suivis de copieux sommeils. Des soins infinis l'entourent. Son fils, qui demeure en province, est venu exprès pour l'embrasser le jour de son anniversaire.

19 Septembte i888. — Le grand rabbin Isidor, mort récemment, a été remplacé par un homme très éloquent, le grand rabbin de Paris, Zadoc Kahn. Il

s'appelait, paraît-il, Zadic. Il a changé, très prudemment, son i en o pour éviter les plaisanteries. Voltaire ne lui en voudra pas. Il a publié deux séries de sermons dont quelques-uns m'ont beaucoup plu.

30. — Mort de Berthelier, le joyeux chanteur. Sa iSîputation commença au quartier latin, car il fit, pendant assez longtemps, le bonheur d'un caféconcert, rue Contrescarpe. Offenbach, qui Ty entendit avec grand plaisir, le chargea de créer le rôle de « GirafQer » des Deux Aveugles, Dès lors il devint une notabilité. Je vis poindre son aurore ; nous demeurâmes longtemps dans la même maison, rue Neuve Bréda, n** 22. Aucun chanteur ne m'amusa davantage. La dernière fois que je l'entendis fut au Cercle des Francs-Bourgeois^ chez les Frères de la rue Saint- Antoine. Le Père Monsabré, qui était un peu de ses amis, riait à gorge déployée, et moi donc ! non pas seulement d'entendre Berthelier, mais de voir rire le Père Monsabré.

26 Octobre 1888. — Hier soir jeudi, au théâtre du Château-d'Eau, peignée générale ; on s'attrapait par les cheveux; les chauves seuls s'en tiraient. On se disputait ainsi à cause de Boulanger qui avait paru dans une loge à côté de M'^^ Marcelle Boulanger, sa fille, et du capitaine Driant, son futur gendre. M"® Marcelle, très jolie blonde, ressemble à son père ; comme lui elle a une tête charmante avec un regard velouté.

Les adversaires, qui ne peuvent nier cette beauté du Général, bien inutile, du reste, dans un homme, disent avec le fabuliste :

Belle têtey Mais de cervelle point.

30. — Mariage religieux de M"® Marcelle Boulangei* avec le capitaine Driant à Saint-Pierre-de-Chaillot. La mariée avait une robe de moire à longue traîne garnie de plumes d^autruche. (Dame, une fille de général !) Les cochers avaient à la boutonnière des œillets rouges. L'œillet rouge est, en effet, la fleur préférée du Général.

— Le capitaine Driant est resté pendant cinq ans aide de camp du général Boulanger. Il tomba amoureux de M"® Marcelle.

2 Novembre 1888. — Ce jour des morts m'attriste toujours ; mais cette année je suis encore plus triste qu'à l'ordinaire à cause de la mort de l'abbé Crozes, décédé il y a quelques jours, le 25 octobre dernier. Je le connaissais depuis vingt-neuf ans. La connaissance se fit à propos d'un mien client condamné à mort. L'abbé Crozes était aumônier de la grande Roquette et j'allai le voir pour recommander l'infortuné qu'on avait mis dans une chambre matelassée et qu'on avait ligotté, comme un cervelas, afin de l'empêcher de se suicider.

Je ne puis me rappeler sans émotion cet excellent prêtre qui, pendant de longues années, accompagna sur l'échafaud les condamnés à mort, et, dans les silences salutaires de la sombre prison, réconcilia avec Dieu laiit de coupables frappés par la Justice. Au moment de partir pour l'Eternité, ou tout au moins pour le bagne, ils s'accrochaient, pour ainsi dire à lui, comme à une planche de salut. Lui seul, la plupart du temps, leur portait de l'intérêt; c'est sur l'aftection de lui seul qu'ils comptaient.

Je l'attendis un jour assez longtemps dans son salon. Quand il arriva il voulut me faire passer dans son cabinet: « oh ! non, lui dis-je, je suis trop bien ici. Je

— sonne plais dans ce salon qui, certes, n'est pas celui de tout le monde.' Vous voyagez donc beaucoup, Monsieur l'aumônier, car je vois ici quantité de malles de toutes grandeurs, de toutes formes, en bois, en cuir, des valises, des sacs de voyage. Que de boîtes bizarres, que de cartons, que de coffres ? » — « Ah ! me dit-il, ce sont les malles de mes condamnés. Ne sachant à qui les remettre en dépôt, ils me les font toutes apporter et me prient de les rendre à leurs parents, s'ils doivent faire le suprême voyage ou de les leur conserver jusqu'à leur retour de la campagne où les envoie parfois le Gouvernement et voilà pourquoi. Monsieur le curieux, mon salon ressemble à une M consigne » de chemin de fer. »

10. — Les camelots commencent à chanter et à vendre dans les rues, sur les places, notamment au rond-poind de l'Observatoire, une nouvelle chanson : Le Père la Victoire (c'est-à-dire : Lazare Carnot).

Comme autrefois, Soldats, je revois Camot décrétant la victoire Marchez à la gloire, Mes ohers enfants, Revenez triomphants.

C'est pour enfoncer En revenant de la r'vue que Delorme, le parolier, et Ganne, le musicien, ont composé cette u chanson-marche. » Elle a certainnement du succès ; si elle n'en avait pas, les camelots n'en feraient pas commerce ; mais elle n'aura pas le triomphal succès de : En revenant de la r^vue ou même des Pioupious d'Auvergne. Elle est trop distinguée. Il n'y a rien qui frappe le gros esprit du populaire : pas de tête de veau^ pas de belle-mère comme dans la r'vue ; pas de grande soupière comme dans les Pioupious d'Auvergne,

Quelle trouvaille, en effet, que cette tête de veau cuite en l'honneur de Tarmée française ; que cette grande soupière dans laquelle trempe son pain la France, toute entière sous les armes.

28 — Lundi dernier, Wilson est revenu à la Chambre ; il fut d'abord seul à son banc ; tout le monde s'enfuyait d'à côté de lui. Combien de députés, autrefois, lui avaient cependant fait une cour assidue ! Mais la séance fut suspendue et la suspension finie, Wilson était toujours à son banc. En revenant à leurs places, quelques députés, notamment Andrieux, allèrent lui serrer la main, ce qui fut approuvé par le public des tribunes, pris de pitié. Andrieux dit tout haut : « Je n'aime pas les lâchetés » et Wilson de lui servir cette réflexion : « Ceux qui font le plus le vide autour de moi sont précisément ceux qui venaient le plus souvent se pendre à ma sonnette. ».

6 Décembre 1888. — Ce matin, rue Saint-Jacques, les sœurs de Saint- Vincent de Paul quittèrent Vlnstitution des sourds-muets^ établissement de l'Etat. Le soin des enfants vient de leur être enlevé. Les habitants de la rue étaient aux fenêtres. Ils craignenU que les enfants ne soient pas aussi bien soignés. Espérons que ces regrets sont mal fondés. L'un des habitants descendit de chez lui et offrit à la supérieure, au moment de son départ, une superbe gerbe de lilas blanc et de roses thé.

Une fois parties, les sœurs furent immédiatement remplacées par des employées laïques

9. — Une grande troupe de manifestants monta aujourd'hui, le boulevard Saint-Michel, se dirigeant vers le cimetière Montparnasse. Ils allaient déposer

des Qpurqnues s\\f la tomJ)Q d'un r|^publicajii, tué en décembre 1851, pour h Ilépublique: Demj$ Dussot^bs. Pussoubs fut tué le 4 (lécen^bre ^851 à la barricade de la rue du Petit-Carreau, à Tâge de 31 ans.

Victor Hugo (Histoire d'un Crime) raconte la fin tragique de Dussoubs, mort ceint de Técharpe de Représentant du peuple qu'il avait empruntée à son frère malade.

Un député marchait à la tête de ces manifestants qui chantaient :

Ça ira y ça ira, h»^ Bonlangistes à la lan^^ra^.

Ça ira, 9a ira, Les Boulangistes, on les pendra.

Uussoubs est \ïé à Limoges ; aussi vingt Jjinfioijsins ep blouse faisaient partie ()u cortège.

12. — Upe demQi^eliei SchuJlz, polonaise, fort jolie quoique très hrime de peau, vient de passer sa tîiè^e de doctorat en médecine. Elle avait pour président de thèsQ Je professeur Charcot, qui se fait u(i §uprêipe plaisir dp disséquer les candidatt^s. Pour celte délicate opération, auQun bistpuri ne vaut le sien. Les étudiants, pqur mieux voir la dissection, sont accourus en îo\j[\e, La fqture doctoresse a répondu, a louvoyé comme elle a pu et souime toute ne s'est pas îpal tiré de la difficulté! Après M- Charcot, les autres professeurs de thège ont été plus aimables. Ils oui félicité la candidate sur les rares qualités de diagnostic dont ^^l® avait maintes fois fait preuve dans leurs services. On a souvei^t observé les relations de douce amitié qui s'établissent dans les hôpitaux entre les professeurs et les élèves. Quand ces élèves sont femmes, cela si'explique encore mievix. Ce sont ald^s liens respectueux entre pèreg affables et (lUe? affectueuses.

Enflin, elle ^3t proclar^ée victorieuse ]V|''® Caroline !

Elle change sa toque en un joli et gracieux chapeau, et entre dans la cour sous les regards bienveillants des étudiants. Les amies se jettent dans ses bras et la fleurissent comme un éventaire de fleuriste.

M"® Caroline Sohultz, tous nos compliments.

13. — La duchesse de Galliera est morte, dimanche soir 9, en son hôtel de la rue de l'Université . Elle soufl'rait depuis fort longtemps d'oppressions et de suffocations asthmatiques. Elle était veuve du fameux banquier Philippe Ferrari, que le pape Pie IX nomma duc de Galliera et Victor-Emmanuel, prince de Lucidio. Elle ne prit jamais, à l'exemple de son mari, que le titre de duchesse de Galliera. Son fils, M. Ferrari, Philippe de son prénom, comme filleul du roi Louis-Pilippe, a soigné admirablement sa mère dans sa dernière maladie ; mais, comme il est d'une santé très faible, il est tombé malade.

C'est surtout de la duchesse de Galliera que l'on peut dire suivant la formule consacrée : Transiit bene faciendo. Elle a construit à Clamart deux superbes hospices de vieillards et au Val Fleury, près de Clamart, une maison de retraite pour les vieux Frères et un orphelinat. En allant à Versailles par le chemin de fer on voit, à main g^^uche, l'élégante flèche de la chapelle de tous ces établissements.

Non seulement la duchesse construisit ces maisons hospitalières, mais elle les dota richement. On pense que sur ce sol béni elle a dû dépenser près de quarante millions.

20. — Le cercueil de la duchesse avait été placé dans les caveaux de l'église Saint-François-Xavier. Il fut, aujourd'hui à midi et demi, extrait de ces caveaux et amené à la gare de Lyon, pour être transporté à

Voltri, près de Gênes, où se trouve déjà la sépulture du duc. Des parents de la duchesse accompagnent le cercueil, que M. Philippe Ferrari, fort malade, n'a pu accompagner.

M"' de Galliera fit un noble emploi de sa fortune à l'exemple de son mari. Si, comme Génois et descendant de banquiers génois, il aimait les affaires, comme Italien il chérissait les arts; aussi avait-il rempli d'œuvres d'art de premier ordre ses grands hôtels de Paris et de Gènes.

Il offrit à cette ville de Gênes, sa ville natale, vingt millions pour améliorer son port et deux milhons pour construire des maisons aux ouvriers de ce port. Il donna un jour dix millions d'une façon singulière. Il était administrateur dans les deux Sociétés des frères Péreire : V Immobilière et le Crédit mobilier qui se trouvèrent au-dessous de leurs ^ affaires. Gomme administrateur il encourait de ce fait une grande responsabilité pécuniaire et même morale. Il sortit de ce mauvais pas en grand seigneur. Il alla remettre dix millions à M. de Germiny, nommé président desdites Sociétés par décret impérial ; c'était en 1866. Son exemple décida ses co-administrateurs à donner de leur côté vingt-six millions *.

21. — M. Phihppe Ferrari est un véritable démocrate Il s'en tient à son nom de famille. Il ne porte

1 Ce sont ces affaires de Vlmniobiliere et da Crédit mobilier qui lui donnèreiit de terribles ennuis et non pas les opérations financières sur les chemins de fer français, comme je l'ai dit par erreur dans la première série de mes Calendriers, page 111. Les chemins de fer français semblent lui avoir donné, au contraire, et profits et considération ; car il fut choisi comme administrateur dans au moins quatre compagnies de chemins do fer français. Il passe pour avoir été le promoteur des lignes construites entre Paris, Lyon et l'Italie.

pas le titre de duc de Galliera ni celui de prince de Lucidio. Si nous devons avoir de la reconnaissance pour la mère à cause de ses œuvres admirables de bienfaisance, il faut aussi en avoir pour le fils, car la duchesse n'aurait pu dépenser quarante millions pour les œuvres parisiennes de Clamart et du Val Fleury, si M. Ferrari ne lui avait pas permis de disposer de la grande fortune de son père.

— Avant-hier, 19 décembre, l'hôtel de M'"® Pelouze, 17, rue de l'Université, a été vendu, cà l'audience des criées, moyennant 562.500 fr., outre les frais. On ne pouvait pas entrer à la chambre des criées tant il y avait de monde.

24. — M'"® Garnot est allée visiter l'Hospice des enfants assistés, ce grand et bel établissement situé près de l'Observatoire. Ils ont eu tous un joujou de Noël. Les internes, ayant été bienfeages, bien gentils, bien soigneux pour les enfants, ont eu aussi leur petit Noël : un jeu de tonneau.

27 — Ma femme et moi sommes allés entendre, à rOdéoh, Germinie Lacerteux^ pièce d'Edmond de (loncourt. J'avoue qu'elle nous a vivement impressionnés, malgré tout ce que nous en avions entendu dire de mal depuis la première représentation du 19 de ce mois. Il y avait évidemment, lors de cette première, un parti-pris contre l'auteur, car l'acteur qui est venu pour dire son nom n'a pu parvenir à le prononcer.

Germinie, domestique chez M"® de Varandeuil, meurt à l'hôpital après avoir été indignement exploitée et mise à mal par son amant Jupillon. Ce drôle de bas étage, comme il y en a malheureusement tant à Paris, et de la pire espèce, Ta domptée à ce point qu'il lui a fait voler sa maîtresse pour lequelle cependant elle a

montré dans beaucoup de cii^constances le plus grand dévouement. M*'*" de Varandeuil, vieille noble, indulgente, pour avoir eu de rudes traversées dans la vie, veut quand même aller prier sur la tombe de Germinie, enterrée dans la fosse commune. Ne la trouvant pas elle se met à genoux, au petit bonheur, sur le sol glacé, pendant que la neige tombe, neige artificielle, rendue à merveille.

On ne doit pas blâmer Porel, le directeur de rOdéon, d'avoir reçu cette pièce, qui peut ne pas convenir à tout le monde, mais qui n'en a pas néanmoins une grande valeur littéraire. Le rôle de Germinie est joué merveilleusement par une excellente actrice, M"' Réjane, pas belle, sans doute, mais néanmoins d'une physionomie empoignante. Les tempêtes soulevées à la première représentation ne lui faisaient nullement peur. Oh I pas du tout. M'^* de Varandeuil c'est notre bonne duègue de l'Odéon, M"^® Grosnier, qui, paraît-il, ne veut pas aller autre part qu'à l'Odéon. Voilà qui est aimable î Nous avons bien ri en voyant jouer, avec beaucoup de brio, une locataire de mon beau-père, M*'*" Raucourt, dans le rôle de M"**' Jupillon, digne mère du vilain drôle.

Oh ! sans doute dans cette pièce il y a des passages blâmables, irreligieux même qui m'ont froissé, mais il en est d'autres très moraux qui m'ont frappé fortement.

Et surtout, surtout, je sais gré à Edmond de Goncourt d'avoir fait de M"*' de Varandeuil une bonne et indulgente maîtresse, attachée à sa domestique. Ce n'est pas banal, par le temps qui court, car tous les maîtres et patrons sont aujourd'hui représentés comme des êtres durs et sans cœur *.

< Cette pièce a été reprise plusieurs fois, notamment en 1903, £ku Vaudeville, avec la même actrice Réjane, devenue M"* Porel.

2 Janvier, — Hie;*, 4"" janvier, on a banqueté, rue Notre-Pame-des-Ghaîpps. NJ"*" Carnot avait envoyé n^ilje francs aux Petites Sœurs des Pauvres pour régaler leurs vieillards.

7, - h Officiel a consacré neuf pages, h trcâs oojoqne^, aux noipin^tions dans les deux sexes des officiers de Tlnstruction publique et des officiers d'Académie Les nouveaux palmés se promènent pour arborer leurs cpuleurs. Le ruban violet est surtout aimable'' sur la poitrine des dapes. Il vjt, il s'anime et nous a'ssocie intelligemment à toutes leurs impre^aious.

Mais si le ruban n'est pas vilain sur la poitrine d'une jeune et jolie femme, il est surtout bien émotionnant \ voir sur celle d'une vieille éducatrice à cheveux blancs. J'en rencpntre une dans mon quartier ; il me faut me retenir pour ne pas la saluer.

18. — Un mendiant, quelque peu ivrogne, qui, souvent, au carrefour de l'Obsçrvatoire, n^ontrait des rats apprivoisés et qui, en dernier lieu, vendait aux enfants des images d'Epinal: Le Petit Chaperçn rouge, le Chat botté, etc., vient de mourir è^ l'hôpital Beaujotn,

à Tâge de près de cent ans. Se disant aussi vieux que M. Ghevreul, il allait le complimenter, mais ironiquement, à chacun de ses anniversaires. « Ah ! lui disait-il, que je votis plains ! Pour devenir centenaire, vous n'avez jamais bu que de Teau ; moi, je n'ai jamais bu que du vin. »

24. — Aujourd'hui,, à l'Ecole de Médecine, grand brouhaha. La salle, où une demoiselle Blanche Edwards devait soutenir sa thèse de docteur en médecine, fut remplie en un clin d'œil, aussitôt les portes ouvertes. Le pr.ésidenl de la thèse était M. le professeur Gharcot. Il fit à M"® Edw^ards de très grands éloges et rappela ses brillants examens. Mais il ajouta : « Je ne vois pas très clairement le parti que vous pouvez tirer de toutes vos études si consciencieuses ; que vous proposez-vous de faire ? » Cette question était certes des plus indiscrètes. Il ne lui appartenait pas de la po^r.

La pauvre enfant, toute tremblante, répondit : « Je me consacrerai particulièrement, sinoa exclusivement, aux femmes et aux enfants et je me dévouerai à leur santé. »

Malgré cette réponse pleine de cœur, M. Gharcot continua à parler dans le même sens et à verser beaucoup de vinaigre dans l'huile de ses premiers compliments. G'eut été très déplacé, si le grand docteur n'avait pas voulu décourager d'autres tentatives vers le bonnet doctoral ; car il faut dire, qu'outre les étudiants accourus en très grand nombre, il y avait pas mal de belles dames et demoiselles, gracieusement attifées, qui étaient venues contempler le triomphe du Sexe ; peut-être est-ce à leur intention que M. Gharcot se montra si peu encourageant.

Bien entendu M''* Edwards fut reçue.

"25. — Nous sommes en pleine bataille électorale; dimanche prochain on doit élire un député. Boulanger se présente contre un M. Jacques.

27. — Je ne Taurais jamais cru, mais Boulanger a été nommé dans notre quartier de la Sorbonne. Il a eu 2.543 voix et M. Jacques seulement 1.754. C'est cependant un notable du quartier. Il y a des affiches Jficques et des affiches Boulanger partout. C'est une vraie débauche de couleurs. Les concierges s'efforçaient d'empêcher les afficheurs de coller des affiches sur leurs maisons, mais ils n'y parvenaient pas. Heureux quand on ne leur en collait pas dans le dos.

29. — Ce soir, mardi, feu d'indignation sur la place de la Sorbonne. Les étudiants, indignés du vote des épiciers et marchands de vin du Quartier, ont brûlé un grand mannequin qui représentait plus ou moins le Général aux cris de : « Conspuez Boulange ! conspuez ! »

31. — On a construit, au Père-Lachaise, un four crématoire à l'usage des personnes qui aiment mieux être incinérées qu'enterrées ; chacun son goût. Un docteur vient d'y faire brûler son petit garçon. C'est, je crois, la première incinération. Bientôt ce sera une grande mode d'avoir chez soi les cendres d'un époux adoré et d'en avaler tous les jours une pincée dans son café au lait, comme faisait la grande Artémise, reine d'Halicarnasse, des cendres de son époux Mausole. Quelle volupté pour la femme survivante, surtout quand l'époux aura été volage I

S Février i 889, — Le député Naquet, très ami du

général Boulanger, est venu voir TEcole pratique nouvellement construite en face la vieille Ecole de Médecine. Gomme ancien agrégé de la Faculté de médecine, il prenait grand plaisir à visiter les nouveaux bâtiments, en compagnie du chef des travaux anatomiques. Mais il fut reconnu. Voilà en un clin d'œil tous les étudiants prévenus. Ils sortent des pavillons et crient : « A bas Naquet ! A bas Boulanger ! Conspuez Naquet ! Conspuez Boulanger ! » Son compagnon, craignant quelques horions, entraîna Naquet dans des couloirs et, de concert avec le concierge, réussit à le faire évader.

9. — La tour du Champ de Mars (tour Eiffel) s'élève maintenant à 250 mètres.

14. -*- Après-demain, samedi 16 février, sera vendue aux enchères la grille qui séparait la cour des Tuileries de la place du Carrousel. Elle figure dans une foule de tableaux historiques ; que de graves événements se sont en effet passés des deux côtés de cette grille ! *

15. — Je l'ai échappé belle aujourd'hui, et je suis encore tout ému de ce qui m'est arrivé ou plutôt de ce qui aurait pu m'arriver. J'étais venu à Mazas voir un prisonnier qui avait assassiné un jeune ouvrier pâtissier. Je l'avais vu déjà plusieurs fois et je n'avais pu me rendre compte du motif qui l'avait poussé à

1 Dans la vente n'étaient pas comprises les quatre pilastres h boules dorées et les quatre grandes figures assises de «haqiie côté des deux portes de la grille. Les quatre pilastres existent encore non loin de l'Arc-de-Triomphe du Carrousel. Sur les quatre statues deux seulement tmt pu être eonservées.

tuer cet enfant; il me disait bien que continuellement il était insulté par lui et qu'un jour, il n'avait pu résister à la tentation de s'en débarrasser d'un coup de poignard. C'était un magnifique Toulousain, dont la tête était ombragée d'une forêt de cheveux noirs, et percée de deux grands yeux ; je dis percée et non animée, je m'aperçus' en effet que ses yeux étaient atones. Gomme il se passait continuellement la main sur l'occiput, je lui demandai s'il souffrait. Il me répondit qu'il avait toujours eu des maux de tête, provenant, croyait-il, de ce qu'il avait travaillé de son état de cordonnier dans une échoppe surchauffée perpétuellement par le soleil. Je pensais dès lors que l'assassin pouvait bien n'avoir pas la tête complètement saine.

J'en prévins le juge d'instruction qui le fit mettre en surveillance, je venais le voir assez souvent à Mazas; il me paraissait singulier quoique excessivement calme.

Le 15 février, je vins encore ; mon bulletin de permission fut visé et j'allais entrer au parloir des avocats où N... m'était amené d'ordinaire, quand tout à coup un gardien, accourut au triple galop, et me dit : « Monsieur l'avocat je vous préviens que N... a eu tout à l'heure une crise terrible de folie ; vous feriez peut-être mieux de ne pas le voir. Cependant si ça peut vous faire plaisir? » — « Non, non, ça ne me fait pas du tout plaisir; je m'en vais, puisque je ne puis vous être d'aucun secours. » Sans ce brave gardien on me faisait voir mon client ; on m'enfermait avec lui ; une nouvelle crise pouvait le reprendre et j'aurais certainement passé un mauvais quart d'heure.

18. — La grille des Tuileries a été, moyennant 8.500 fr., vendue au prince Stirbey qui va la faire

poser en face de son beau château de Bécon, près Courbevoie. C'est une consolation de la voir si bien placée. Le prince Stirbey, fils de l'ancien hospodar de Valachie, est un grand » amateur et connaisseur d'art. Dans ses bras mourut, précisément à Bécon, le grand artiste Carpeaux.

20. — Le juge d'instruction rend une ordonnance de non-lieu en faveur de N..., mon client, qui va être transporté à l'asile Sainte- Anne.

5 Mars 1889, — Mardi-Gras. — Dans le Petit Moniteur^ M. Gustave Claudin publie une note très fantaisiste contre les affreux bérets dont s'afîublent les étudiants. Ce béret plat^ écrit-il, enlève aux jeunes gens, qui n'ont que celle-là, la beauté du diable et enlaidit ceux si nombreux qui sont de jolis garçons. Il leur suffirait de se regarder dans une glace pour leur inspirer la résolution de renoncer pour toujours à cette coiffure qui n'est pas française, mais basque un peu et tout à fait espagnole,

9. — Officiel de ce matin : « Le décret en date du 13 juillet 1886, interdisant le territoire de la République française à M. Henri d'Orléans, duc d'Aumale, est rapporté. Signé : Garnot. » Le duc d'Aumale avait été banni de France pour avoir écrit une lettre fort irrévérencieuse à M. Grévy, lors du vote des lois d'exil. Mais le superbe cadeau de Chantilly qu'il vient de faire à l'Institut, fournit à M. Carnot uu bon prétexte pour le rappeler.

C'est une joie générale ; pas cependant dans le clan des républicains avancés.

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