FR^FACE
cependant Tensemble en me servant autant que possible des expressions mêmes de Tauteur»
M. Steinthal pense comme nous que le langage n'a pas été créé de dessein prémédité, avec une conscience distincte de la fin et des moyens, mais qu'il naît dans Vâme, à un certain degré du développement de la vie psychologique, d'une manière nécessaire et pour ainsi dire aveugle ^ Le moment où le langage sort ainsi de l'âme humaine et apparaît au jour constitue une épo«que dans le développement de la vie de l'esprit; c'est le moment où les intuitions [Anschauungen) ee diangent en idées (Vorstellungen). Les choses apparaissent d'abord à l'esprit dans la complexité même du réel; l'abstraction est inconnue à rhomme primitif. Le langage apparaît lorsque l'analyse se fait jour dans l'âme et cherche à
» Dv7 Ursprufig der Sprache, p. 17 et luir.
disséquer rintoition totale en ses divers éléments. Alavue, par exemple, d'un cheval au galop, d'une plaine blanche de neige, l'homme se forma d^abord une image indivise : la course et le cheval ne faisaient qu'un ; la neige et la blancheur étaient inséparables. Mais par le langage l'acte de la course fut distingué de l'être qui court, la couleur fut séparée de la chose colorée. Chacun de ces deux éléments se trouva fixé dans un mot isolé, et le mot désigna ainsi un démembrement de l'idée complète. A un autre point de vue, cependant, le mot est plus étendu que l'idée : le mot blanc, par exemple, n'exprime pas seulement un caractère de la neige, mais un trait de toutes les choses blanches ; sa signification est donc plus indéterminée et plus abstraite que l'intuition delà neige blanche. L'intuition embrasse toujours un être ou une chose dans im état accidentel ; le mot, au
contraire, désigne la chose abstraction faite de ce caractère accidentel, et d'une manière générale qui convienne également à toutes les situations où die peut se trouver.
La transformation des intuitions en idées constitue ainsi, selon M. Steinthal, Tessence et Tapparition même de la parole. La marche intellectuelle que cette transformation suppose chez les hommes primitifs a lieu dans chaque enfant à l'époque où il se forme son langage, et se reproduit d'une manière permanente en chacun de nous, au moment où nous parlons ; parler c'est toujours transformer des intuitions en idées. Le langage n'est donc point apparu à un moment déterminé de l'histoire, comme les inventions de l'esprit humain ; il naît (entsteht) à l'instant où l'on parle ; son essence est de naître éternellement. Les mêmes lois psychologiques qui, encore
aujourd'hui^ produisent le langage daps Thomme adulte sont celles ^ui agissent lorsque l'enfant apprend à parler et ^ui ont agi dans la création originelle du langage. Le plus savant homme n'a poi|it en parlant la conscience des mécanisipes qui produisent sa parole ; mais ces mécanismes agissent en lui sans sa coopération réfléchie, comme ils agissent chez l'enfant et comme ils ont dû agir chez les hommes primitifs.
Quant aux couditions dans lesquelles se produisit le langage articulé, M . Steinthal se les représente comme il suit : à l'origine de l'humanité, l'âme et le corps étaient dans une telle dépendance l'un de l'autre que tous les mouvements de l'âme avaient leur écho dans le corps, principalement dans les organes de la respiration et de la voix. Cette sympathie du corps et de l'âme, qui se rer marque encûi€ dans Ten&nt et le ^uyag^, ét\sii\
ii\tim^ et féconde chez rhomi{ie pr^i^itif ; c}^ii9 intuition éveillait en lui un %ccent ou i^i so]:i. Uni3 autre loi qui jq^a dfms ^ préit^Pn 4ft l*ïigage un rôle non moin^ ess^f^t|^, ce fu^ V^P^ cis^tiou 4^s idée9. fin vertu 4p p^tt^ lc4| ^ son qui ftCGcppsjgîwt H«p ili^^ioft a'î^8SOf4^t 4W8 Vâme ftYpp l'ii^tuiliqn eJle-iuêwP, p| 14eft «we k 80U pt Vlnt^uition se pr^eutaient à U coqsçienc^ cp^qf^n^ iusépar^bles, et furent également Inséparables daf^s le souvenir, l^ son deyint ainsi }Ç(i liep ei^trç rimage obtenue par la vision et r|u^e con-
servée dans la méuioire ; en d'autres ternes, ^ acquit une signifioation et devint élément 4h Iw* g^e. En effet, l'image 4^ squyenir et l'w^^ 4^ la vision ne sont point toiit à f^t ide^ti^u^ : }'%perçois un cheval; aucun des chevi^ux que j'^ vus autrefois ne lui ressemble absolument en pouleur, en grandeur, etc. ; Tidép générale représentée par
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le mot cheval renferme uniquement les traits communs à tous les animaux de même espèce.
Ce quelque chose de commun est ce qui constitue la signification du son.
Tellessont, suivant M. Steinthal, les lois principales qui ont présidé à l'apparition du langage et qui président aussi à son développement. Tout
le chemin que le langage a parcouru depuis le son émis par les premiers parlants jusqu'à l'idiome le plus parfait est tracé par les lois de la psychologie, hien plus que par les règles de la logique. Les lois de la psychologie, comme les lois de la nature , agissent sans conscience , quoique non sans but; la logique, au contraire, donne des prescriptions qu'on suit et applique avec réflexion. Mais comme les langues appartiennent au peuple, qu'elles sont l'œuvre de la société et non de l'individu, il faudrait créer pour les ox-
pliquer une psychologie de l'esprit poptilùre. M. Steinthal insiste beaucoup sur cette distinction de la psychologie et de la logique dans leurs rapports avec la science du langage : cependantl'ordre de considérations où il se complaît me parait appartenir beaucoup plus à Tancienne méthode logique qu'à la science expérimentale de l'esprit
humain.
A vrai dire, le désaccord entre les vues de
M. Steinthal et les miennes est fort subtil et ne tient guère qu'à la différence des formules philosophiques employées en Allemagne et en France. M. Steinthal reconnaît qu'il ne faut admettre dans la formation du langage aucun acte de raison réfléchie ; il craint seulement de voir renaître les idées innées, et ne voudrait pas que pour éviter les errements de Locke on s'attachât à ceux de Leibniz. Selon lui, il ne faut pointparler de cat^ories
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imposées au langage non plus qu'à la rdson : tout é^ishti i^piiïéiïj se forme stiitant des lois qu'il âppàrtiéht ft \à, science de recHerchêi* . — foien de tililAlJt; mM ëW lois, quand il s'agit dé raJEipàHtiob dM ][rtléttbibèhes de la Vie, que sôiit^lles f Des catéjp^oHM is^ \ m Uôùle logiquemëht préeiistaiifc i|ili déteHhiilé l'Iti^ à telle ou telle tbiinb. t'ëxpression d'inné, si elle signifie autre chbSè qUe
Icëla, dbit êti^ écartée. Dù glàhd seine en terre sortiirA ttil ttrbte dbht lés traita essentiels peuvent étb ûéfeAm àl'AViiiicé. Le bhèhé ii'é^t pas inné dàttS lé jgisM ; ihais le gland ékt ainsi organisé t|tté Hi chêhé èil tortiit itiMlibleinéilt âVéc tous ÉéS (^Ihlctèi:^ ttatttîIslSé
tTn atttre ^Hilolbgue, M. tteysè ^ a émis sur le filèihé ^tôMème des vues qui se rapprochent
■ System der SprachwistmcKaft (Berlin 1856), ouvrage pos- Ibttthè ^SAié par il. Steibtliài, p. M et »iii^.; m éï àuiy.
beaucoup ie celles de M. Steihtlial. L'auteur repousse avec vivacité l'idée d'uîie révélation venant dti dehors ; il combat, comme M. Stëinthal,
les idées de Becker sur ce que ce dernier appelle Yorganismej c'est-à-dire la production nécessaire et presque matérielle du langage. Le langage, selon M. Heyse, a été créé par l'homme librement^ puisque l'homme en le créant n'a obéi à aucune raison déterminante, et qu'il y a mis son individualité personnelle, ce qui h'a pas lieu dans les fonctions proprement organiques. La solution de M. Heyse, quoique légèrement différente de la nôtre dans les termes, est au fond en parfait acc^ avec les vues exposées dans notre essai.
L'auteur se sert presque des mêmes termes que nous pour exprimer le caractère à la fois libre et
nécessaire, à la fois individuel et général, à la fois objectif et subjectif, à la fois divin e\ hu nain de
la production du langage. Ses idées sur la pluralité des points d'apparition ne diffèrent également des nôtres que par la forme plus dogmatique sous laquelle Tauteur a cru devoir les présenter.
Je n'en puis dire autant des vues que M. Bunsen et M. Max Millier ont proposées dans ces dernières années, et qui paraissent avoir fait, en Angleterre du moins , une certaine fortune' . Quelles
' Voir l'oaTrage de M. Bunsen : OutUnes of the phQotophy of univertàl kUtofy (London, 1854). L'écrit de M. Max MQller intitalé : Letter on thê cUutifieation of the Turanian langwiges, j est inséré 1. 1, p. 263 et sui^. Voir encore l'ouvrage de ce dernier : Survey of languagei (London, 1850} et Tarticle intitulé Comparative Mythology dans let Oxford Eaayi. Les deux savants auteurs paraissent être arrivés chacun de leur côté au système dont je parle en ce moment. J'avais d'abord supposé {Bitt. ginér, des languet témit.^p, 466) que M. Mûller •'était fait l'organe des idées de M. Bunsen, sans que, dans ma pensée, cela impliquât rien que d'honorable. M. MQller m'ajant fait savoir que la responsabilité de l'écrit en question lui appartenait tout entière, je me hâte de retirer la conjecture que j'avais émise. En critiquant la pensée systématique de l'ouvrage de M. MQller, je rendais justice, du reste, à la pénétration avec laquelle l'auteur, en cela d'accord avec les plus habiles indianistes , a montré les ramifications étendues de la race tartaro-finnoise dans l'Inde anté-bralimanique.
que soient mon estime et mon admiration pour ces deux savants, dont l'un a pris place parmi les défenseurs les plus généreux de la cause de la liberté, et dont l'autre a rendu des services si éminents à l'étude des Yédas, c'est-à-dire à la branche des travaux contemporains qui a le plus d'avenir, il m'est impossible de regarder comme un progrès l'esprit nouveau qu'ils ont cherché à introduire dans la philologie comparée L'hypo* thèse d'une famille touraniennej par. laquelle on cherche à établir un lien de parenté entre des langues entièrement diverses , nous parait gratuite et formée par des procèdes qui ne sont pas ceux de la science rigoureuse. A part le vaste groupe des langues tartaro-finnoises, qui seraient le noyau de la famille touranienne, il faut avouer que les idiomes que l'on réunit sous ce nom n'ont guère qu'un seul caractère commun, c'est de
n'être ni indo-européennes ni sémitiques. M. Mat Millier t^pond, il est Titd, que le trait essentiel des langues touraniennes étant de correspondre à un état de société nomade , il n'est pas surprenant que ces lâhgtiés ôfl&feiit partttut tih caractère sporadique, et qù*feîleô iië feoifent pas arrivées à la mètiilB concentration qtié Ibs lahgues indo-européehiied et les langbës sémitiques , lesquelles de bonne heure ont servi d'organe à de vastes assodations politiques. Une telle réponse est trop commode : la classification des langues doit se faire par des caract^;^ positifs de ressemblance et non par ce trait négatif qu'elles manquent d'un certain degré de développement et coniBspondent à un même état social. Quant aux démonstrations de détail par lesquelles MM. Bunsen et Millier essaient d'établir l'identité primitive des trois familles, tounmnienne, indo-européenne, sémiti-
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que, elles né me paraissent point satisfaisantes. Ainsi eii a jugé également un esprit à la fois sévère et hardi, M. Pott, qui, en rendant pleine justice aux vues ingénieuses que le savant M. MUller a semées dans son ouvrage, le juge pour l'ensemble peu conforme aux vrais principes de la philologie comparée et capable d'égarer une étude déjà entourée die tant de périls K
Les aperçus de M. Êunsen - qui se rapportent plus ^reciemeiit à Torigine du langage me panassent prêter aussi à quelques objections. M. Bunsen , comme M. Miiller , suppose dans le langage une loi de progrès qui se vérifierait dans toutes les ifamilies : les divers systèmes de langues représentent pour lui des âges diflTérents que Tes-
^ Zeitschrifl der deuttehen morgenlmndischen Geséllschaftf 1855, p. 405 et suiy. Voir aussi l'ouvrage de M. Pott intitulé : Diê UngïdëhhiHH meHschlTeher Rttssm, p. lél, S02, 243, 362, etc.
* OutUnUf II, p. 73 et suiv.
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prit humain a dû traverser pour arriver à l'état où nous le voyons. J'ai déjà exposé les motifs qui m'empêchent d'adopter cette manière de voir. Ce n'est que dans des limites fort restreintes qu'on peut dire qu'un système de langues est inférieur ou supérieur à un autre S La zoologie a reconnu l'impossibilité de ranger les animaux dans une seule série linéaire, où le même tjrpe irait se perfectionnant peu à peu depuis le polype jusqu'à l'homme ; elle admet des types primordiaux distincts, dont chacun est susceptible d'arriver de son c^té à une perfection relative. Le mammifère n'a pas commencé par être un reptile, ni le reptile un mollusque. De même, les langues indo-européennes et sémitiques n'ont pas commencé par être analogues au chinois. Les divers systèmes de
« Voir l'ouvrage de M. Pott, déjà cité, DU UngUUhheit mtnschUchir Rastên, p. 86 et suiT,