SCÈNE IV
Les Mêmes, ANNIUS, SABINUS, vêtus d'une tunique noire, le corps ceint d'une corde, et couronnés de verveine.
CALIGULA, les voyant entrer.
Changez vos chants de joie en hymnes funéraires, Voici venir, trahis par les destins contraires, Deux Gracches, deux Brutus, frères infortunés, Qui cinquante ans trop tard par malheur étaient nés, Et pour qui, dans nos temps, tout n'eût été que doute S'ils ne m'eussent hier rencontré sur leur roule Pour réparer l'erreur commise par le sort. En faisant avancer de cinquante ans leur morfl
ANNIUS
Et pourquoi faire trêve à vos chansons joyeuses?... Nos âmes de la mort sont plus ambitieuses Que les vôtres à vous jamais ne le gèrent
De ces jours où chaque heure amène son affront! Quand notre liberté, parle sang reconquise, Vous laisse au pied l'anneau des (haines qu'elle brise. Gardez, sur notre sort loin de vous attendrir, Voschantsles plus joyeux pourceux qui vont mourir.
Sur moname, j'éprouve une joie infinie
De voir en nos désirs une telle harmonie;
Et la chose est si vraie, amis, que je vous veux
Accorder à chacun le dernier de vos vœux.
Demandez,
SABINUS
Quant à moi, mon ameest satisfaite.
Par curiosité, je m'étais mis en tête De voir, avant ma mort, au reste indifférent, Quelle bête féroce était-ce qu'un tyran. Je l'ai vue à loisir, et c'est, chose certaine. Un animal qui tient du tigre et de l'hyène.
CHEREA.
Malheureux !
Laisse-les, le moment n'est pas loin Où... de ce que je dis tu seras le témoin. Ils voudront racheter chaque parole amère Par les jours de leurs fils et le sang de leur mère! Mais il sera trop tard, car mon courroux sur eux Terrible et sans pitié descendra.
CHEUEA.
Malheureux!
CALIGULA, à Annius.
Maintenant, que veux-tu, toi, pour faveur dernière?
ANNIUS
Une coupe et du vin.
J'exauce ta prière.
Bois à qui tu voudras, et c'est moi, sans retard. Qui te ferai raison.
MESSALINE
Tends ta coupe. César.
ANNIUS, prenant la coupe, et l'élevant au-dessus du
trépied.
Pâles divinités, vous à qui chaque tombe Rend, ainsi qu'un tribut, toute chose qui tombe, Contre Caïus César, à cette heure écoutez Mes imprécations, pâles divinités!
Au moment de mourir, iibre, je me dévoue Aux tourmens d'Ixion lié sur une roue.
De Tantale implorant l'eau qu'il ne peut toucher, De Sisyphe roulant son éternel rocher, Pourvuque même sort tousles deux nous rassemble, Etqu'au gouffreprofond nousdescendionsensemble. Pour rendre sans retour ma résolution, 0 mânes, recevez cette libation Où je mêle, à ce\in versé dans une fête, La verveine funèbre arrachée à ma tête. En signe que j'unis, par un dernier effort, La joie à la douleur, et la vie à la mort!...
Pause.
Malheur à toi. César!... à mes désirs propice, L'enfer, qui nous attend, reçoit mon sacrifice; La preuve en est ce feu qui reprend son ardeur; Malheur à toi» César! malheur à moi, malheur!...
cxLiGVL A, prenant un couteau, et s' apprêtant à
franchir le lit.
Puisque les dieux, vers qui tu fais vœu de descendre. T'attendent, Annius, ne les fais pas attendre. Et dis-leur aujourd'hui que, frappé de ma main, Tu viens leur annoncer qu'ils me verront demain.
MESSALINE, l'arrêtant.
Que fais-tu? Ce trépas pour une telle injure Est trop doux!... A qui donc gardes-tu la torture, Lorsqu'unhomme à ce point t'insulte et peut mourir Comme un autre mourrait, d'un coupetsans souffrir?
CALIGULA, s'arrêtant.
0 démon de l'enfer, oh! que pour la vengeance Ton cœur avec le mien est bien d'intelligence! Mais quel autre de nous sera digne, et par qui Leur ferons-nous donner la torture?
MESSALINE, montrant Cherea.
Par lui.
CHEREA.
Par moi, César?
Par toi!
CHEREA.
Mais...
Fais ce que j'ordonne.
MESSALINE
Prends-les donc, insensé, quand César te les donne, Prends, ou bien à nos yeux César les frappe; prends, Et venge-nous tous deux. . . Comprends-tu ?
CHEREA.
Je comprends!
Pour moi ta volonté, César, est absolue!
ANNIUS
Celui qui va mourir, Auguste, te salue.
Nous verrons si toujours tu conserves ce ton.
ANNIUS
Je tâcherai, César... A revoir chez Pluton.
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