‹ Caliste (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · CAL1ST · texte numérisé non relu

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et le contrat, tout mon sang se souleva de nouveau à la seule idée de rien accepter de la famille de Valbreuse, mais une pensée plus effrayante se présenta tout à coup. Si on allait me ravir mon fils, ma seule, mon unique cou* solation , je me déterminai à Taller chercher, à fuir au bout du monde s'^il le fallait pour conserver mon enfant, et à ne plus m'occuper de Henri. Dans le premier moment de mon indignation, je croyais le haïr. Ah î que j'ai bien senti plus tard qu''il est des cœurs qui ne peuvent oublier, et que, malgré tous mes malheurs , je ne voudrais peut-être pas encore guérir de la fatale passion qui me tue. Aussitôt que la crainte de me voir enlever mon enfant se fut présentée, je résolus de remmener à Pinstant sous le prétexte de faire quelques emplettes à son usage . Je rassemblai le peu d''effetsqui me restaient,je vendis un desbijoux que je gardais avec tant de respect parce qu'ails avaient appartenu à ma mère, je remis chez

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le suisse de l'hôtel de Valbreuse le contrat et Tor, qu'avait laissés près de moi la marquise, et sans perdre un seul moment je quittai Paris. Par un instinct inexplicable je pris la route qui conduisait en Espagne, et je fuyais Paris et la France comme si je devais laisser sur cette terre toutes mes douleurs. Je ne réfléchissais pas que j'allais chercher de grands dangers dans ma patrie. Je pensais que depuis les malheurs de la France et la chute de celui qui avait voulu soumettre l'Espagne , toute haine contre les Français devait y être éteinte Je croyais devoir le supposer avec d'autant plus de raison, que depuis une année les Français étaient venus comme défenseurs et alliés dans cette même Espagne qu''ils avaient voulu jadis envahir.

€ J'arrivai à Bayonne avec le projet arrêté de rentrer dans ma patrie où je me croyais le droitde réclamer quejques portions de mon héritage, la maison de mon père était à moi, mon

oncle [)eiit-ê(re n''existait plus, et le reçu qu'il m'avait arraché devait être considéré comme nul puisque j''étais mineure quand je l'avais signé! Enfin, c'était un devoir pour moi de tenter de retrouver quelque fortune pour mon fils. Je sentais que je ne vivrais pas long-temps^ et que je mourrais moins malheureuse si je pouvais le soustraire à l'humiliation de rien demandera celui qui Pavait méconnu, à celui qui avait repoussé et déshonoré sa mère.

<r Lorsque je touchai ma terre natale où j''avais connu Henri et l'amour, quand je sentis circuler dans mes veines cet air doux et embaumé du midi, il me sembla que mon cœur oppressé retrouvait au moins la douceur de verser des larmes. Dix années venaient de s''écouler, durant lesquelles je n''avais arraché au sort que quelques rapides et courts instans de félicité; et que de cruels et longs momens n'^avais-je point passé dans le désespoir! Je pleurais aussi ce pauvre iMarco. Hélas 1 il

dormait sur une terre étrangère. Henri n^avait pas même daigné acheter un coin de terre pour déposer les restes de celui à qui il devait la vie et la liberté.

J'arrivai jusqu'à Salamanque sans difficulté. Je m'étais confiée à un arriéros obligeant et raisonnable qui se mêlait peu des guerres nouvelles et chassait le souvenir des anciennes où il avait beaucoup souffert. Mon fils l'amusait par sa gaîté et ses saillies. Le pauvre enfant/ heureux de ne pas me quitter, jouissait du plaisir de voyager, d'un beau temps continuel, et rien ne lui faisait regretter la pension où il étaitassez froidement traité. Toutavaitétéassez bien pour nous jusq»ie-là ; mais quand notre bon guide nous eut quittés, je me trouvai de nouveau fort embarrassée. Après Tavoir payé , ma bourse était bien légère , je m'imposais beaucoup de privations ; mais je ne pouvais en voir souffrir à mon fils. Ce n'était pas le moment de m'abandonner à un découragement

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coupable. Je me sentais d'ailleurs une énergie de douleur qui, comme une fièvre brûlante, me donnait une force factice. Il fallait avancer et savoir enfin ce que je pouvais attendre dans ma patrie. En entraiit à Rodrigo, je revis la porte que j'avais franchie avec Henri; j'approchai de la maison de mon père , il était presque nuit, le nouvel arrieros qui nous avait amenés jusque-là ne m'inspirait aucune confiance, il était sombre, méfiant, et sa voix dure eflVayait mon pauvre enfant. Après s''être fait payer, il nous déposa à l'entrée de la ville, sans s'inquiéter de ce que nous allions devenir.

« Tenant d'aune main le peu d''effets que je possédasse et mon fils de Fautre, je touchais les murs de la maison où ma jeunesse avait reçu de si doux soins, où j'avais vu mourir ma mère, cette maison maintenant fermée pour moi. Une fenêtre s''éclaira, c'était celle où tant de fois je m'étais appuyée pour voir passer Henri, et où tant de fois aussi j'avais entendu

ses sermens d'amour. Je serais, je crois, resiée toute la nuit à considérer le toît paternel , sans mon fils qui m'avertit qu'un orage commençait à se former, et qu'il avait peur. Je l'emmenai à une posada située au bout de la rue; elle était jadis occupée par une bonne femme que mon père avait soignée dans une dangereuse maladie , j'espérais y être bien reçue. Cette femme était morte... La posada avait passé en d'autres mains, les nouveaux maîtres me toisèrent d'un air insolent, et me dirent qu'ils n'avaient point de place. Je hasardai uue humble prière , la porte fut refermée sur moi avec un ; Allez avec Dieu, formule si commune chez les Espagnols qui repoussent le malheur en invoquant le nom du Christ. Je frappai à une autre posada, même réponse, Torage éclatait alors avec violence et les plaintes de mon fils déchiraient mon cœur. J'errais comme une insensée, cachant sa tête sous mon voile. Enfin , un terri-

ble coup de tonnei re l'effraya à un tel point qu''il tomba évanoui à mes pieds. Je le relevai, et le traînai sous le portail le plus voisin. Il revint à lui, réchauffé par mes caresses, arrosé de mes larmes. Quand je le vis plus rassuré, je regardai autour de moi; hélas! c''était sous la porte de la maison de mon père que j''avais cherché un asile !...

Je n'eus pas le temps de me livrera de longues réflexions, le reflet d'une lampe parut au haut de l'escalier, et j'entendis une bénédiction pronojîcée d'une voix dure , à laquelle répondit une vieille femme qui marmottait des prières, je vis descendre un homme enveloppé d'un vêtement noir, elles bras croisés sur sa poitrine, c'était un moine espagnol , je frémis...

« — Quiétes-vou^?s'écria't-il, en m\ipercevaut. La vieille fenune était restée sur la dernière marche, mais sa lumière i'éclairait assez pour que je pusse la reconnaître , c'était Mar-

iha. Dix ans de plus, en la vieillissant, avaient ajouté à sa figure, déjà peu aimable, un aspect effrayant, et la méchanceté, qui enlaidit presque la beauté , donnait une expression encore plus repoussante à sa laideur.

€ — Qui étes-vous / cria-t-elie en même temps que le moine. Je baissai les yeux, je ne pouvais me décider à prendre un autre. nom , et je n'osais avouer le mien.

«INIartha approcha, jetais bien changée, le chagrin m'avait ôté toute fraîcheur, mais mes traits bien connus d'elle la frappèrent et elle me nomma. Le moine leva la main comme s'^il allait manéanliY^, et sa voix tonnante prononça un anathème.

— Fuyez, dit-il, fuyez, ou mille supplices vous attendent. Martha comme une furie, répéta ses horribles imprécations et me poussa vers la porte qui se ferma encore une fois sur moi.

« Mais le bras de Uenri, rattachement de

Marco ne me soutiennent plus ; seule, avec un enfant effrayé, au milieu de mes ennemis, par une nuit obscure, je me traînai loin du toit paternel et j''atteignis les remparts. Je m'y jetai à genoux devant le ciel en feu dont la voix menaçantesemblaits'uniràcelle de mes persécuteurs. Je n'implorais pas la grâce de Dieu, je nedemandaisquelamortjelademandais aussi pour mon fils. Car quel triste don lui avais-je fait que celui de la vie? Quel héritage à lui laisser que ma honte? J''étais à genoux près de la place où j''a vais trouvé Henri étendu presque sans vie, où mes bras le relevèrent et le pressèrent sur ce cœurqu''il brise maintenant avec tant d'ingratitude. Mon lils m''avertit tout bas que quelqu^in s'avançait. Je voulais bien mourir, mais non de la main des hommes et livrée à leur vengeance ; je reculais devant le supplice qu''i]s m'auraient imposé et je demandais au ciel qu''il m''anéantit. Je me mis à fuir, et je traversai , sans que rien m''arrêtât ,

une des portes de la ville. Les éclairs me guidaient, mon petit Henri ne pleurait plus, il avait compris un danger plus pressant que celui de l'orage. Personne ne nous suivit, et bientôt nous fûmes assez éloignés de Rodrigo. Sur un des côtés de la route, s'élevait une grande maison percée de nombreuses fenêtres. En m'approcliant, j'^aperçus le signe des chrétiens s'élevant sur la grille. Des voix de femmes se firent entendre, elles adressaient des prières à Dieu : c'^était un couvent.

« Je sonnai à la porte du monastère; on tarda assez long-temps à me répondre , enfin, un guichet ayant été ouvert , et la tourrière ne voyant qu'une femme et un enfant, nous introduisit dans une grande salle où étaient rassemblées plusieurs religieuses, L'abbcsse était du nombre, elle m'interrogea et j'allais, je crois, mentir pour obtenir plus sûrement un asile, quand une des religieuses, qui avait attiré mon enfant près d'elle, s'écria du ton de

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Tindignation qu'il était fils d'un Français et que j''étais Espagnole. Je me résignai et Tabbesse ordonna que je fusse jetée à la porte. Malgré Fiieure et Forage, on allait exécuter cet ordre inhumain, lorsqu''une des sœurs s''avança au milieu du cercle formé autour de moi par les religieuses. Je la regardai attentivement, rassurée par un regard qu'elle me jeta, et il me sembla retrouver dans son aimable figure un des souvenirs les plus doux de ma vie.

« — Ma mère , dit - elle , en s'adressant à l'abbesse, vous m'avez promis de ne point m'empêcher de faire quelques bonnes actions, c''est à celte seule condition expresse que je laisse à votre couvent une partie de mes revenus. Je demande donc que cette femme et cet enfant soient reçus et soignés chez la tourrière. Demain , nous verrons ce qu''il y aura à faire pour eux, car mon intention est de ne pas les abandonner.

« — Sœur Lucia , lépondit Tabbesse en

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contraignant sa colère, vous savez que je ne puis rien vous refuser.

« k ce nom de Lucia , je portai un second regard sur ma protectrice , et je reconnus la jeune fille qui nous avait sauvés à Saint-Ander. Mais la vivacité charmante qu^annonçait sa première jeunesse était entièrement éteinte. Une expression mélancolique et touchante donnait un charme inexprimable à sa physionomie,^ le bandeau qui s'abaissait sur son front était moins pâle que son teint. La délicatesse de ses traits et de ses formes la faisait ressembler à un ange que le ciel prête un instant à la terre , mais qu'il ne doit pas tarder à rappeler à lui.

« Diaprés les ordres de Pabbesse , on me conduisit chez la tourrière , mon extrême fatigue fut un prétexte suflisant pour me dispenser de répondre à ses questions , et je passai le reste de la nuit avec assez de calme.

c La présence de Lucia p Tautorité dont elle

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paraissait jouir dans cette communauté me rassurait un peu, Aussitôt que le jour parut elJe vint me trouver et m'embrassa avec une amitié et un intérêt qui m^annoncèrent quVlle m'avait reconnue.

— w Ici , seule, avec un enfant, s''écriat-elle; et où donc est son père? Ce Français à qui vous avez tout sacrifié est sans doute devenu votre époux ? Mes sanglots lui répondirent.

« — Infortunée ! continua Lucia , est-ce sa mort que vous pleurez? Ah î qui peut alors mieux que moi comprendre vore douleur!

€ — Il vit, Lucia, mais il m'abandonne, il abandonne son fils.

« Lucia ne répondit pas, mais, dans son regard si doux, je vis briller l'indignation au travers de ses larmes. Nous gardâmes un moment le silence; enfin , elle me demanda ce que je voulais faire, quels étaient mes projets pour le présent, et pour Pavenir, Elle tressaillit quand je lui eus appris les motifs qui me conduisaient

à Rodrigo, et ce qui m'était arrive durant le peu de temps que j'y étais restée. ; h

€ — Vous vous perdriez, s'écria-t-clle, en essayant de réclamer votre bien : quand j''arrivai ici Tannée dernière, votre souvenirqui se mêlait à celui de ma première el heureuse jeunesse , m était assez présent pour que je m'informasse si on avait entendu parler à Rodrii^o d*Antonia d'Aranda. On me réoondit presque par des cris d^indignation. J'appris que votre oncle avait quitté Rodrigo et était mort; que votre maison, tombée^au pouvoir du clergé, appartenait maintenant à un moine, ancien confesseur de votre grand-mère , que cet homme, ainsi que la vieille Martha ne cessaient de vociférer contre vous , et d'animer autant que possible l'indignation des habitans et des autorités de Rodrigo. N'essayez donc pas, chère Antonia, de lutter contre l'astuce H la méchanceté. Pour ne pas vous rendre votre bien, ils vous sacrifieraient cent fois: ne

connaissez-vous donc pas la ruse et la cruauté de nos moines? Lucia ajouta : Restez quelque temps ici, si la vie religieuse vous convient, si la perte de toutes vos espérances vous fait désirer un asile où on soufFre moins en priant Dieu. Si vous voulez prendre le voile eniin, je vous ofFre une dot, nous placerons votre fils dans quelque université , et la société lui refusa-t-elle un nom, nous tâcherons qu'il puisse au moins mériter celui d'honnête homme.

« Je pressai la main de ma généreuse amie et lui dis : — • Je réfléchirai à ce que votre bonté me propose, mais vous,Lucia, ne m'apprendrezvous pas pourquoi vous êtes religieuse, et ici.

< — Aussitôt après TofFice du soir , rendezvous au jardin, Antonia, je vous dirai ce que j'ai souffert; vous verrez que vous n'avez pas seule le droit de vous plaindre du sort. Puisse mon exemple vous apprendre à vous résigner,

<r Je trouvai Lucia au jardin , la lune allait se lever, tout était calme autour de nous. Je n'o-

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sais troubler le silence quY*lIe gardait, je sentais qu'il était la suite de souvenirs déchirans. Cependant, elle ne pleurait pas, on voyait qu'il y avait dans sa douleur un profond abattement, résultat d'un désespoir qui ne conservait plus dVspérance qu'eau ciel.

Vous vous souvenez, me ditLucia, de m'avoir connue annonçant un caractère heureux, mais une sensibilité déjà si développée, qa''elle me ftt prendre un intérêt bien vif à vos malheurs. Accoutumée à me tout pardonner, je n'essuyai de ma famille qu'une légère réprinmnde pour la part que j^'avais prise à votre fuite; et je n'éprouvai plus, sur cet événement, que l'inquiétude de savoir si vous aviez rejoint l'armée française. Plusieurs années sMcoulèrent, TEspagne enfin délivrée des étrangersqui Pavaient voulu asservir, le roi put venir occuper le trône de ses pères. Cependant, dans le fond de bien des cœurs se conservait une fermentation, un germe de révolte qui ne s'é-

teindra même de long-temps, et que les promesses inaccomplies du roi ne faisaient qu'augmenter. J'avais un cousin que je ne connaissais pas, mais que mes parens me destinaient pour époux. Jugez quels furent leurs inquiétudes et leur colère lorsqu''iîs apprirent que ce jeune homme s'était jeté dans le parti constitutionnel, et soutenait avec une remarquable énergie ceux qui réclamaient l'exécution de la promesse faite par le monarque de maintenir la constitution. Déjà les partis étaient aux mains, et encore une fois la guerre s'allumait. Il fut alors décidé , dans un conseil de famille , que don Carlos, mon cousin, ne pouvait jamais devenir mon époux. LHdée de m'unir à lui m'avait été jusque - là presque pénible; mais je trouvais que c'^était une profonde injustice que de repousser un homme, parce que l'on ne partageait ^pas ses opinions généreuses, et qu'il combattait pour une liberté qu'Hun roi avait solennellement jurée ,

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liberté que cette même famille défemlait lorsque les Français voulaient la détruire. Aussi, te parent, qui jusqu^alors m^avait intéressé bien faiblement, devint l'objet de toutes mes pensées. Je résolus de le voir s'il s'approchait de la ville que j'habitais; déjuger enfin par moi-même celui qu'on condamnait avec tant de sévérité.

« — L'occasion ne se fit pas attendre. Carlos arrivî chez ses parens, précédé par une effrayante réputation é On m'emmena de suite à notre maison de campagne, dont on fit pour ainsi dire ime espèce de prison. Je sentis s'augmenter le désir de voir Carlos. Son père et sa mère ne tardèrent pas à être bien embarrassés ; ils lui avaient pardonné et ne savaient comment Tavouer au reste de la famille. Ils eurent recours à un stratagème et amenèrent Carlos à la campagne de mon père, sous le nom du fils d'un ancien ami de la famille ; et annoncèrent en même temps que Carlos était reparti. Tout le monde fut trompe, excepté moi. Ce

nVst point vous, Anlonia, qu'il sera difficile de convaincre quand je vous dépeindrai de ces coups de sympathie qui lient Tune à l'autre des âmesàla prenriière vue. Carlos réalisait la chimère que je m''étais faite de celui que je devais aimer. Son caractère était franc, généreux, et une bonté extrême tempérait une énergie portée peut-être jusqu''à la violence, sa figure

Mais je ne vous en dirai rien, ce qu'on aime nous paraît toujours ce qu''il y a de plus aimable ; seulement , je puis vous l'assurer, Antonia, on lisait dans les nobles traits de Carlos toutes les vertus de sa belle âme. Je savais enfin que je pouvais souffrir beaucoup en Taimant, mais j'étais certaine qu'il ne serait jamais perfide.

<r Au bout de quelques jours, il m'avoua qu'il était Carlos, mon sourire lui apprit que je Pavais deviné à la première vue. Bientôt il me demanda de le voir en secret; je n'hésitai pas, je comptais sur son honneur.

« — Lucia, me dit-il, je t'adorais avant de

t'avoir vue, car je savais que Ion cœur renfermait les vertus les plus tendres et les plus généreuses ; je savais aussi que tu réunissais tout pour attacher et plaire, et que si tu m'aimais, ce serait pour toujours. Tes parens me refusent, mais ils ne peuvent t'empécher de répondre à mon amour ; veux-tu te lier à moi par un serment bien plus puissant que ceux prononcés devant les hommes?

« — Je t^écoute, Carlos.

« — Eh bien ! je jure, dit-il en regardant le ciel, de n'aimer que toi, de ne vivre que pour toi et l'honneur; je jure que jamais aucune femme n'aura, fut-ce même un instant, le plus léger droit sur ton Carlos.

« — Et moi, répondis-je aussi avec la même fermeté, je serai à toi, ou à Dieu.

« Carlos passa un anneau à mon doigt, et tirant de son sein une médaille d'argent sur laquelle était gravé ce seul mot : Liberté^ ii me dit :

« — 11 est possible que tu sois long-temps

sans me revoir, sans même entendre parler de moi; mais si une circonstance pressante me forçait de t'appeler, promets moi de suivre celui qui te présenterait une médaille semblable à celle-ci,

« Je le lui promis.

€ — Je pars au point du jour, ajouta- t-il, je vais rejoindre ceux qui m''ont nommé leur chef. Peut-être, dans cette circonstance, eût-il été prudent de ne pas te connaître, car je savais d''avance que je t'aimerais avec passion; mais je savais aussi que tu en serais digne, et que tu ne me détournerais pas de mon devoir.

< Je baissai la tête pour cacher mes larmes, Carlos poursuivit :

a — J*ai évité jusqu'à ce moment de combattre les Espagnols ; cependant les Français sont entrés sur notre territoire , ils viennent défendre la mauvaise foi et Tinjustice, c'est toujours des fers qu'ils nous apportent. Je leur pardonnais plutôt lorsqu'ils voulaient s'emparcî', pour eux-mêmes, de notie belle Espagne,

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oui, je leur pardonnais plutôt qu^aujourd^hui, où ils veulent appuyer Toppression qui tend à nous ravir des droits jurés, et dont ils jouissent eux-mêmes»

a Je pars donc; il est possible, il est même presque certain, que nous succomberons; mais mourir pour défendre sa liberté, mourir aimé et regretté de toi , c'est une bien belle destinée. Adieu, Lucia.

€ Il s^éloigna, et déjà Paurore paraissait pour commencer cette longue suite de jours que je devais passer sans lui. Mon père apprit bientôt que Carlos était venu chez lui sous un nom supposé ; mais , comme je ne parlais jamais dé lui, il ne me montra long-temps ni méliance, ni mécontentement. Cependant, mon changement unit par frapper ma famille; je uV vais plus de gaîlé, je fuyais tous les plaisirs, et les traces de fréquentes larmes se montraient ftur mes joue» décolorées. Distraite ou sombre, on devinait que j'attendais à tout moment uu événement qui devait changer mon sort. Mon

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amour pour Carlos était ma vie, mon avenir. Le peu de temps que nous avions passé ensemble l'avait rendu maître de mon cœur ; car il y avait eu, dans notre réunion , quelque chose d'extraordinaire qui aidait encore à toute la puissance de mon imagination. Je m'en occupais sans cesse; je le voyais toujours noble, passionné, et, quoique six mois fussent écoulés depuis son départ, j'étais sûre qu'il ne m'oubliait pas. Le père de mon cousin m''en parlait en secret, il avait deviné que je ne partageais pas les sentimens de mes parens. 11 m''apprenait ce qu'on disait des constitutionnels. Ce qu'ail me disait était loin d''être rassurant.

€ Un soir que je me sentais plus inquiète, j'étais seule dans le jardin , regardant le ciel devant lequel j'avais reçu les sermens de Carlos, quand un léger bruit dans le feuillage me fit tourner la tête. Un homme, soigneusement enveloppé de son manteau et cachant avec précaution sa figure, vint droit à moi et me

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présenta une médaille semblable à celle que m'avait remis Carlos.

« — Il vous attend, me dit-il à voix basse.

« — 11 m''attend;sanadoute un motif puissant...

€ — Le plus puissant de tous, reprit l'inconnu d'un accent triste.

« — Restez-là un instant, dis-jeen le conduisant hors du jardin, et lui montrant un endroit où il pouvait se soustraire à tous les regards.

(r Je rentrai dans la maison. Mon père et ma mère allaient se retirer ; je réclamai la bénédiction que je recevais chaque soir, et je baisai leurs mains vénérables. Je savais que je commettais une action condamnable, puisqu'elle allait les livrer à la plus cruelle inquiétude; mais je savais aussi qu'aucune puissance n'aurait pu me retenir. Je volai où m''attendait le messager de Carlos. Nous marchâmes prés d'une heure, toujours en suivant les bords de la mer. Enfin, une cabane de pêcheurs s'offrit à mes regards. Non loin du rivage, on apercevait une fclou(jue qui semblait prête

à mettre à la voile. Je crus que Carlos allait réclamer ma promesse et m'emmener avec lui. Mon cœur battit de crainte et de plaisir ; il aurait dû battre de terreur et de désespoir,

« Arrivés à la porte de la cabane, Tinconnu qui me précédait frappa en prononçant deux ou trois mots que je n'entendis pas. La porte s'ouvrit, nous entrâmes dans une pièce où étaient rassemblés plusieurs bommes qui parlaient à voix basse» Je ne vis point Carlos, et j'allais le demander quand mon guide me fit signe de garder le silence , et me conduisit dans une autre pièce. Un spectacle effrayant, qui sera toujours présent 4 mon souvenir, m'y attendait,

ç Couché sur de^ manteaux entassés et à la lueur d'un bois résineux attaché au mur, je reconnus Carlos^ lui qui, depuis six mois, occupait toute ma vie, il était là , pâle, sans force et les yeux éteints.

, « — Lucia, me dit-il d^une voix faible, tu remplis ta promesse. De mon côté, je n''ai pas

CA LISTE. îfid^

voulu partir sans te revoir, sans te faire un dernier adieu.

Vr;è»fi«. Partir, quel voyage?...

(f — Un bien long! reprit Carlos; tu es libre. « — Libre. 0! Carlos que fai-je fait pour parler ainsi? n'as- tu pas reçu mes sermens? Je pars avec toi, nHmporte où tu me conduiras. I / %*i-.Tu ne peux me suivre, balbutia-t-il d'une voix toujours plus faible , j'ai voulu te revoir une dernière fois. Adieu donc, sois heureuse.

mn J>i Ty yas mourir, m'écriai-je en tombante genoux,je tiendrai mon serment, à toi ouàDieu. ini^i.^ Oh ! alors, tu prieras pour moi et tu ne m'oublieras jamais. Cruel égoïsme qui me rend heureux de penser qu'après moi tu n'auras d'amour qu'au ciel.

(( On frappa trois coups à la fenêtre basse de la chambre où nous étions enfermés.

jo '^>u^iVôSà le! dernier signal, dit l'homme

' 4^^ï^^^ait ametiée'^"sî Ton ne quitte pas à

' VI WàîlîiTït cette rtiai^nvnous serons découverts; I. ic

(( Carlos se souleva avec une énergie inconcevable : il tenait toujours ma main.

« — Ouvre cette porte, s'écria-t-il , parlant à son ami, qu'ils entrent tous.

r— Il fut obéi,

« — Frères! dit Carlos à ses compagnons, je vous remercie du fond de Fàme ; vous n'avez pas vou!a me quitter, et vous exposez vos existences pour ne pas me laisser mourir seul; ' mais je vous prie, je vous ordonne même de me laisser ; la pensée de votre danger rend ma dernière heure trop horrible, partez

« — Jamais! interrompirent-ils spontanément, et si tu dois mourir, du moins nous n'^aurons point à nous reprocher de t^avoir abandonné.

— Eh bien! balbutia Carlos d'une voix plus basse, en m^attirant vers lui, et pressant de ses lèvres mourantes ma bouche froide et décolorée; eh biell donc ! adieu , Lucia, et vou?, mes amis, vous pouvei^iYjQUS devez partir.

\ Il arracha l'appareil qui couvrait une profonde blessure près du cœur, le sang jaillit, et peu de minutes après, il expira.

« Le lendemain au jour, mon père qui me cherchait, me trouva seule près du corps inanimé de Carlos. Ma douleur ne sVxhalait point par des larmes; on ne [)leure pas de pareils malheurs. Je me suis faite religieuse; ma famille est venue s'établir dans les environs de ce monastère, car elle fut persécutée à Saint-Ander à cause de Carlos. Je n*ai plus ni joie, ni désirs. Je vis en espérant mon dernier jour, mais du moins j'ai tenu ma promesse, et n^'ayant pu être «à Carlos; je suis à Dieu.

€ Depuis long-temps, Lucia ne parlait plus, et je ne me sentais pas la force d'interrompre le silencequ'elle continuai ta garder en essayant de froides consolations, si infructueuses sur de pareilles douleurs. Jelatrouvais d'ailleurs bien moins à plaindreque moi. Elle n^avaitpas souffert de Pinconstance et de la perfidie. Elle avait

perdu, par la mort, celui qu''elle aimait; mais elle était certaine de ne pas lui survivre longtemps. Tandis que moi, moi trahie, après tant de sacrifices, il ne me restait pas même le droit de me donner la mort, et, si le ciel me i''envoyait, j^emporterais la cruelle douleurde laisser mon fils sans appui.

« Lucia et moi , nous nous séparâmes après cet entrelien, mais nous nous rejoignions chaque soir, et ce ne fut que quelques jours plus lard qu'elle m'annonça que Tabbesse exigeait que je prisse le voile ou que je sortisse du couvent. Ce ne serait qu'à force de macérations, disait-elle que je me ^réhabiliterais à ses yeux. Elle mettait aussi pour condition à son indulgence que je consacrerais mon fils aux autels. a Je reculai devant ce sacrifice que je ne me sentais ni la force ni le droit d'accomplir. Quelque jeune que fut mon petit Henri, sa gaîté, son cai^etère; ouvert, .annpi>çai^Aiqu''uftç pa- >:ei'î4eyfâiisteht2e sçraitpour lui jii^^e^^^j^^

pce.:AuraTâ-|e la cruauté de le punir des fautes de sa mère? Faut-il Tavouer aussi, une secrète espérance me soutenait. Si Henri m^aimait encore?.. Sans doute cette espérance «'était qu\ine chimère ; mais il n'a point aimé , celui qui necomprendraitpasavecquelleaviditélecœur la caresse. Se croire toujours nécessaire au bonheur de ce qui nous est cher, est une iliu» sion qu'on ne perd qu'à la niort.

« Je confiai mes anxiétés à Lucia; elle voyait bien la folie de mon espérance, mais elle-nlôf) sait me l'oter entièrement. Elle comprenaitque cette espérance soutenait ma vie; car, par une aberration inexplicable, je me persuadais que si je n'étais point partie, Henri serait revenu à mof; que peut-être sa belle-mère avait agi sans son consentement ; qu'il devait m*accuscr de ravoir abandonné. Ainsi , j'oubliais son indigne conduite pour me faire à moi-même des reproches de m'être éloignée sans essayer do le revoir çt de ranimer son amour.

€ — S''il en est ainsi, me dit Lucia, après m^avoir entendue, n'étant point protégée par la vie monastique, de grands dangers vous environneraient en Espagne* Il faut vous en éloigner sans délai. Ce soir même, je vous apporterai une somme que je regrette de ne pouvoir vous offrir plus forte. Reprenez le chemin de la France, puisque vous croyez encore y trouver le bonheur. Je nVse vous presser de vous faire religieuse, quoique je sois persuadée que vous finiriez par retrouver le repos ; mais vous êtes mère, et moi je n'attends plu» rien que de Dieu.

f II fut convenu que je partirais le lende* main au jour. Je pressai bien des fois Lucia sur mon cœur, et si ce n'eut été l'intérêt de mon fils, j'aurais vaincu le désir insensé de me rap* procher d'Henri. Il avait été impossible de me procurer aucun moyen de transport, on n'aurait pu y réussir qu'àRodrigo, où il était essentiel qu'on n'entendît point parler de moi . Je me diri^

CALISTB. 1VI

geai donc à pied vers un village situé à quelques lieues du monastère. J'*espérais y arriver avant la nuit, mon fils marchait aussi lentement que moi, àqui, depuis long-lcmps, une oppression insupportable, une toux fatigante ôtait toutes les forces. Aussi , il était nuit que nous avions fait bien peu de chemin et étions encore loin d'atteindre où j''avais espéré de trouver un gite. Heureusement le temps était doux, munie de quelques provisions , et ne pouvant plus me traîner, j'enveloppai Henri de nn3ii vêtement le plus chaud , et me déterminai à rester où j'étais jusqu''au joui . Je cherchai de» yeux si je ne découvrirais pas quelque abri, quelque arbre qui put nous garantir un peu. A quelques pas s'élevait un bouquet de jeunes citronniers en fleurs, leur parfum me fit verser des larmes, il me rappelait ma mère. Mon fils venait de s'endormir, lorsque j*entreviss'avan* cer de mon côté plusieurs mulets conduits par deux hommes. Ils s'arrêtèrent à quelques

pas et heureusement de manière à ne pouvoir me découvrir. La brise du soir apportait leurs paroles jusqu''à moi, et je reconnus avec effroi Farrieros qui m''avait amené à Rodrigo. Cet homme m'inspirait une terreur qui était bien fondée dans ce moment.

« — Elle ne saurait être loin, dit-il de sa voix dure et brutale, puisqu'elle est partie du couvent à pied et avec un enfant, elle ne peut allervîte, nous sommes donc sûrs de l'atteindre.

« — Vous êtes certain qu^elle a de l'argent et des bijoux? demanda son compagnon.

< — Pour des bijoux, je les ai vus, reprit l'autre, et quant à de Targent, cette jeune religieuse qui protège tous les négros et les vagabonds, lui en a donné : la tourrière me Fa assuré. Nous pouvons tout lui prendre; elle n'oserait se plaindre, car ^nous n'aurions qu''à dire que son fils est né d'un Français qu''elîe a sauvé, à Rodrigo, et son affaire serait bientôt faite. Aiii^i, marchons uoiir la rejoin-

dre, nous ne pouvons tarder à Ja rencontrer. « Ils partirent. Je remerciai le ciel qui venait de me soustraire à cet imminent danger, et me déterminai encore plus facilement à passer la nuit, où j''étais , puisque mes ennemis s'éloignaient. Par précaution, je cachai les derniers diamans que je possédais dans mes cheveux ; mais il m'était plus difficile de cacher Targent. Je laissai dormir mon fils tout à son aise, il j^e reposait; et, pendant ce temps, mes persécuteurs s'éloignaient. Moi-ménie, je finis par succomber à la fatigue. Le soleil était déjà levé lorsque nous nous remimes en route, et il était plus de midi quand nous atteignîmes Miravette ; la chaleur était extrême, je résolus de m'^y arrêter, autant pour prendre des alimens que pour trouver quelque moyen de transport. Une posada se trouve sur la route; plus elle est modeste, plus elle me convient; hélas! le sort qui me poursuit me 'ipo«$8^ jl|steMi(Pî'' ^<^n^ Ir^ pas

de celui que je devais le plus redouter. La première personne que j'aperçus couchée à rentrée de cette misérable maison, est le cruel qui, la nuit dernière, projetait tranquillement la perte d'une femme et d'un en* faut. A son aspect, je frémis et vais peutêtre m'éloigner sans être remarquée, quand mon fils, en me voyant reprendre le chemin de la porte, 3''écrie qu''il est fatigué, qu'il meurt de soif et ne peut aller plus loin. A sa voix, mon persécuteur ouvre les yeux, les fixe sur moi ; je baisse la tête, je presse en silence mon enfant dans mes bras ; hélas! le pauvre petit nous a perdus, et je n"'ai plus pour défense que mes larmes.

* — D'où diable sortex-vous? me dit d'un ton brusque Tarrieros. Je suis sur vos traces depuis hier matin, envoyé par la sœur Lucia pour vous conduire à Bayonne, elle ne veut pas que vous alliez à pied.

« Je devinai qu'il inventait cette fausseté

pour m'entrainer sur ia route et nie dépouiller plus facilement, et je résolus de me défendre le plus possible en restant dans le village qui semblait m'offrir quelque ombre de protection. Mais, feignant de croire à la vérité de ce qu'il me disait, j'eus le courage de le remercier, et de lui dire que me sentant un peu malade , je resterais plusieurs jours dans Tendroitoù nous étions. Il ne répondit rien, je me retirai dans une misérable chambre où je demeurai jusqu'au soir. Mais lorsque je descendis pour savoir si Tarrieros était parti, je le retrouvai causant avec un homme de mauvaise mine sur la porte de la posada. Je remontai et essayai de m'enfermer, mais la serrure ne m'en offrait aucun moyen; un mauvais matelad composait tout le mobilier, aucun meuble avec lequel je pusse assurer la porte, et rien dans cette maison qui me présentât nn secours ou une protection. On ne trouve presque que le couvert dans les an berges d'Espagne, et on y

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