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au-dessus de tous les autres dons ce frivole avantage. Ma bonne mère ne se plaignait jamais, mais je devinais ses chagrins;] e voyais si promptement la trace de ses larmes. Oh! combien, dès ce moment, j'appris à respecter la destimée des femmes. Combien je me promis , si un jour Pexistence d'une d'elles dépendait de moi d'y sacrifier jusqu'à mon bonheur même.
« Mon père était venu en Allemagne joindre l'armée de Condé. Mais la présence d'une femme et d'un enfant le gênait; ses ressources pécuniaires diminuaient sensiblement, il proposa de nous conduire près d'un oncle que madame de Valbreuse avait en Angleterre, et dont il était essentiel de cultiver l'amitié. Cela était vrai. Mais je vis mon aimable, mon excellente mère pâlir à l'idée d'une séparation. La légèreté de son époux n'avait point affaibli, dans cette âme si tendre, l'amour profond qu'elle lui avait voué. Mon père nous conduisit à Londres; l'oncle de ma mère, qui s'y était
établi il y avait bien des années , nous reçut avec amitié. 11 s'était marié avec une Anglaise et, par amour pour elle, il était resté dans la patrie de sa femme. Mais il venait delà perdre, et il était facile de juger à sa douleur qu'il ne survivrait pas au chagrin d''avoir vu rompre par la mort Tunion fortunée dont il ne lui était resté aucun gage. Il mourut en effet peu de mois après notre arrivée, et laissa toute sa fortune à ma mère , réversible sur ma tête seule. «Mon père nous avait quitté après nous avoir remis sous la protection de Toncle de ma mère, et il était retourné à l'armée des princes. J'^avais douze ans alors, il était temps de s'occuper sérieusement démon éducation. Ma mère avait semé dans mon cqeur les germes les plus précieux, et son exemple était d'ailleurs la meilleure des leçons. Mon oncle nous avait fait connaître un de ses amis, très versé dans toutes les sciences et du caractère le plus élevé. Williams Foster devint notre protecteur. Ce fut lui qui nous choisit un asile à liichemond ,
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où ma mère désira se retirer. Ce fut lui qui la dirigea dans le choix de mes maîtres et qui surveillait les exercices que ne pouvait suivre une femme, mais il appréciait toute la supériorité de ma mère, et il ne cessait de me répéter: «Votre mère est un ange, n'oubliez jamais Fexemple qu''elle vous donne. »
(( Mon Caliste, me disait -elle souvent, je crains que tu n'hérites de la sensibilité de ta mère ; peut-être en seras-tu moins heureux , mais n'en sois pas moins bon. Crois-moi , mon fils, dans les longues heures d''insomnie qu'imposent les douleurs physiques et morales , rame se repose avec sécurité sur la pensée de n'avoir jamais fait volontairement de mal à personne. Qu'aucune voix ne s''élève pour se plaindre de toi, et si tu n'es pas constamment heureux , au moins tu ne connaîtras pas le remords. Aime et respecte toujours M. de Valbreuse; quelle que puisse être un jour sa conduite envers toi, souviens-toi que les droits d'un père sont immenses , et les devoirs d'un
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fils sans limites. Sois aussi le protecteur, le meilleur ami de ton jeune (Vcre.
« Hélas ! mon adorable mère me répétait ses conseils avec une insistance et une tendresse qui auraient dû m'ouvrir les yeux. Mais j'étais trop jeune pour comprendre ce qu'elle prévoyait, ma mère sentait qu'elle ne serait pas long-temps dans ce monde pour m'aider à porter la chaîne des malheurs que Dieu nous envoie.
« Avec une sensibilité aussi développée et une mère comme la mienne, mon âme ne pouvait manquer de comprendre le charme de la vertu. Mais ma mère ne se contentait pas de parlera mon cœur; elle instruisait mon esprit, et formait ma raison. Rappris Tanglais , l'italien, Pallemand, je lus dans ces différentes langues les premiers poètes. JVdmirai dans les anciens les exemples de dévoûment à la patrie qui enflamment et enthousiasment la jeunesse. Mais bientôt ce fut dans mon pays même, dans cette France déchirée et opprimée que je choisis mon héros.
((Un homme envoyé j)ar le destin devint Tinstrument de la Providence. A sa voix, les autels saints se relevèrent, les factions se rallièrent, le sang cessa de couler, et le nom de Bonaparte s^initdan» ma pensée à celui d'Alexandre et de César. Ce fut au milieu des Anglais que j''appris à Tadmirer. Ce peuple qu'il regardait comme son plus grand ennemi, le jugea mieux que le reste du monde ; alors il n'était pas roi ! . . . Ma mère évitait de parler de la révolution; mais je la voyais pleurer sa patrie, nous recevions beaucoup d''émigrés malheureux qu'elle soulageait en secret; Il n^était donc pas étonnant que le général Bonaparte qui venait d'arrêter des flots de sang en couvrant la France de gloire, attirât toute mon admiration; j'entendais ma mère le louer avec notre ami sir Williams, et je l'approuvais quand il disait avec sa saine et froide raison, qu''il estimait les Français qui s'étaient ralliés à Bonaparte pour défendre leur patrie. C'était d'après ces opinion set avec la pente chevaleresque de mon
caractère, que je formaiï> mon jugement, et mes secrets projets d'avenir. Mais j'^y entrevoyais déjà un obstacle ; les lettres de mon père étaient remplies de plaintes et de diatribes contre la France. Depuis que le parti royaliste avait perdu de sa puissance, les princes dont la cause était presque abandonnée, vivaient dans la retraite, et les émigrés, ne sachant qui servir, ni à qui s"*en prendre, soutenaient leur opinion plutôt parentêlementquepar conviction. Ils se disputaient entre eux et trouvaient que l'émigration était une chosefortmalimaginée, depuis qu'ils ne possédaient plus les jouissances du luxe, qui en avait fait, pour la plupart, une partie de plaisir et un voyage d'agrément. Ma mère m'apprit que cédant à ses instances mon père venait enfin nous rejoindre. Je la regardai avec plus d'attention , au moment où elle m'apprit cette nouvelle, et je la trouvai cruellement changée. Je la conjurai de me dire si elle se sentait plus malade; elle me couvrit d'un doux regard et me dit:
« — Tu m'apprends, mon bien-aiméCaliste, toute la puissance de la volonté, puisque j''ai pu te cacher mes souffrances jusqu\i présent ; mais aujourdMiui je dois t'^éclairer , car nous allons bientôt nous quitter et il ne te restera plus que ton père.
« — Mon père , m''écriai-je , en la pressant avec force comme pour Tarracherà cette mort dont elle parlait si froidement. Mon père , ah ! depuis tant d'années il fait couler vos larmes et vous ne voulez pas que je me désespère à l'idée de n'avoir que lui pour appui.
« — Caliste , reprit ma mère en me repoussant doucement, j'aurai de la peine à vous pardonner les paroles qui viennent de vous échapper. Vous devez aimer , respecter votre père , et ne le juger qu''avec soumission. Sans doute il sera votre appui , votre guide , mais ne vous en restât-il aucun sur la terre ; j'aime à croire , mon fils , ajouta-t-elle en se rapprochant de moi avec tendresse , j'^aime à croire que conduit par (on propre cœur, tu ne dévieras
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jamais du chemin, non-seulement de l'honneur, mais de la vertu et de la bonté^etque mon souvenir ne te quittera pas dans l'ivresse du bonheur ou des plaisirs, non plus qu''au milieu des peines de la vie. Quant à ma mort, conlinua-t-elle avec un consolant sourire , pourquoi n'en parlerions-nous pas ensemble? Une mère doit partir la première, c'est la loi de la nature. Elle se prononce pour moi, peut-être un peu avant le temps, mais si les chagrins font compter les années doubles, crois-moi, mon fils , je suis assez vieille pour mourir.
(( Mon père arriva ; il paraissait irrité et, mécontent ; il fut vivement frappé du changement de ma mère, ce changement n'était que trop réel en effet, et bientôt nous la vîmes sur son lit de mort. Calme et sereine , elle essaya vainement d''adoucicmondésespoir,me recommanda à son époux qui lui jura solennellement de ne vivre que pour mon frère et pour moi; mais, ma mère reposant son œil mourjant sur la figure altérée, quoique calme, de sir Williams^ dévoila
par ce regard qu'acné comptait bien plus sur sa protection et sur son appui pour moi , que sur les promesses de mon père. Pourtant, il était fort affecté , et dans le premier moment , il ne s'opposa point aux mesures que je pris avec sir Williams, pour conserver et pouvoir transporter facilement les restes de ma mère ; car je comptais bien , si je revoyais jamais ma patrie, y rapporter ces cendres précieuses, et répandre sur elles, avec mon frère, des larmes qui seraient longues à tarir. Cependant, au bout de peu de mois, le marquis se fatigua de ma douleur et de la vie simple et monotone que nous menions. 11 allait, il est vrai, fréquemment àLondres; mais le caractère réservé des Anglais ne lui convenait pas : peti à peu, il rapporta dans notre retraite des opinions toutes différentes de celles qu'ail avait à son arrivée du continent.
A J^ondres, on n'aimait pas Bonaparte, mais on l'admirait, on vantait hautement la manière dont il accueillait Tancienne noblesse restée
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en France, bientôt on annonça que les émigrés pouvaient rentrer ; dès ce moment la cause de rémigration fut entièrement perdue , et chacun reprocha à son voisin de l'y avoir en^ traîné. Cet homme allait si haut qu'ion était tenté de le suivre. Mon père ne fut pas un des derniers à projeter de rentrer en France et, promptement rassuré par les promesses de sir Williams , il me laissa entre ses mains , prit une somme assez considérable, fruit des économies de ma mère, sur les revenus laissés par son oncle, et partit en me promettant de m^appeler bientôt près de lui.
€ Je demeurai avec bonheur près de sir Williams; mon esprit naturellement sérieux l'était devenu encore davantage depuis la mort de ma mère, et la société de mon digne ami était celle que je préférais. Il se montrait impitoyable pour le vice, aussi ma jeunesse ^^'-elle exempte de fautes graves. Nous parcourûmes, sir Williams et moi, les provinces anglaises, si riclies d'industrie, si belles d'agi icniture.
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Je voyageai seul ea Ecosse; je mVgarai sur ces montagues si bien chantées par Ossian. Je parcourus ces lacs solitaires ; je vécus quelques mois avec ce peuple presque sauvage, et je me plus cent fois davantage au bord du lac Lomond que dans la brillante société d'Edimbourg. Mon caractère romanesque et sensible se plaisait dans la solitude. J'y évoquais ma mère, et aussi celle que je devais aimer un jour. Mon cœur vierge de passions devait leséprouver un jour avec violence; de combien de charmes et de vertus n'embellissais-je pas Tépouse à qui je me promettais de tout sacrifier. Elle devait avoir le cœur et l'esprit de ma mère; son céleste regard et sa douce physionomie. Insensé que j'étais de croire que le ciel formerait pour moi un tel prodige; ou d'imaginer qu'on juge ce qu^on aime, ou que Ton n'aime que ce qu'on doit aimer.
«Mon père ne m''appelait point près de lui et ses lettres étaient rares; cependant elles m'apprenaient tous les changemens survenus eu
France , et dans sa propre situation. Je sus par^ses lettres et par le bruit public que le général Bonaparte, d'abord premier consul, s'était fait Empereur des Français; que le marquis de Valbreuse, actuellement comte de Tempire, avait accepté du service et retrouvé ses propriétés. Ces nouvelles n'étonnaient pas le sage Williams, elles le faisaient sourire.
« — Ton père, me disait-il, t'appellera près de lui , tu entreras dans l'armée française. Tu feras ton devoir. Le gouvernement anglais peut ne pas reconnaître celui qui s'est fait roi ; mais tout homme se doit à sa patrie.
« M. de Valbreuse ne se pressait pas de me parler de mon avenir, il était temps qu'on s'en occupât cependant, si je ne voulais pas rester un être inutile. La nécessité de quitter mon respectable ami m'était pénible ; mais sa sage philosophie tempérait mes regrets.
€ Si tu es heureux, me disait-il, je supporterai courageusement notre séparation . Mais si
quelque malheur te frappait , tu sais ce que II. 6
j'ai promis à ta mère, et tu sais bien aussi que je sais tenir ma parole.
€ Une année se passa encore avant que mon père m'engageât à le rejoindre. Enfin la lettre qui contenait cet ordre arriva. Cette lettre de M. de Valbreuse était encore plus sèche que les autres. Il me parlait avec humeur de la fortune indépendante que je possédais, pas un mot de mon frère à qui j'avais vainement écrit. Je préparai tout pour mon départ; sir Willianis voulut me rendre des comptes de tutelle, je le suppliai de continuer d'administrer ma fortune et de m'en faire seulement passer les revenus.
a Grâce à mon ami et aux précautions que j'avais prises je pus emporter le cercueil qui contenait les cendres de ma mère. J'écrivis à mon père que j'allais les déposera Valbreuse, et qu'ensuite je me rendrais près de lui. Je le priais d'engager mon frère à venir me joindre, je me faisais un bonheur de l'embrasser près des restes de ma mère. J'espérais trouver en lui un ami. Hélas! il ne vint pas. J'entrai seul
avec un cercueil sous le% ombrac;es de Valbreuse. Je descendis seul dans le caveau qui renfermait les ossemens de tries ancêtres J*y plaçai mon excellente mère, et lorsque j'eus rempli ce devoir, douloureux, j'appris que mon père était remarié depuis six années. Je me demandai pourquoi il ne me l'avait pas annoncé, et, tout en reconnaissant les droits du comte d'arranger son bonheur, j^éproiivai un sentiment pénible en pensant que j'allais voir la seconde femme de mon père. Je me dis qu'il était à craindre qu'elle ne l'éloignât de ses enfans. Il me semblait que, sans trop d'injustice, je pouvais remarquer que, depuis les dernières années, mon père était devenu encore moins tendre pour moi.
€ J'appris également que Henri était à Paris, et il n'était pas venu me joindre. Cette indifférence blessa et attrista mon cœur. Ce qui m'entourait n'était pas fait pour détruire cette impression. J'étais seul, dans ce grand château où je reconnaissais partout les traces de ma
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mère. J^occupai la. chambre où elle m'avait donné le jour. En entrant dans son cabinet d''études, je retrouvai à la même place son fauteuil près d''une petite table, sur laquelle était un livre entr''ouvert ; c'était un volume de Racine, que j'avais lu avec ma mère. Quelques fleurs desséchées marquaient des passages qu'elle mVvait fait remarquer. Que de vie, de souvenirs il y avait dans cet appartement si long-temps abandonné! Je croyais que j''allais entendre cette voix si touchante, je croyais qu'*elle-même allait paraître.... Mais tout resta muet. Ne venais-je pas de fermer une seconde fois sa tombe; il n'était que trop vrai, je ne devais plus la revoir.
f Ce fut abattu par de tristes pressentimens que je pris le chemin de Paris. Quand j'^entrai à l'hôtel de Valbreuse, des valets me demandèrent mon nom, Tétais étranger dans la maison de mon père, personne ne m'attendait. Il me reçut dans son cabinet et parut frappé de surprise en me re-
voyant; il m'avait, en effet, donné le temps de changer. Ma figure avait pris une teinte sérieuse qui s''éclaira pourtant en pressant mon père dans mes bras. Je demandai mon frère; il était parti pour Metz avec la comtesse. Ce fut avec un ton légèrement embarrassé que mon père me l'apprit. Quelques instans après , nous ne parlâmes plus que de la carrière où j'allais entrer, et de ma présentation aux Tuileries. M. de Valbreuse me mena chez quelques parens de ma mère, qui m'accueillirent avec bonté : tous Pavaient beaucoup aimée, ils se plaisaient à me répéter que je lui ressemblais; je m'aperçus que ces répétitions blessaient mon père. Nous ne prononçâmes pas une seule fois entre nous le nom de ma mère ni celui de sa nouvelle épouse.
« Je fus présenté à l'empereur, qui m'interrogea d'abord sèchement, ensuite avec moins de sévérité. Mes réponses parurent lui plaire. En m'envoyant en Allemagne, dans un régiment de cavalerie, Napoléon me promit que je
p'y resterais pas long-temps, et qu'ail me rapprocherait de sa personne. Mon père cacha à peine le mécontentement qu'ail éprouvait de cette promesse et je m^aperçus qu'elle avait augmenté sa froideur. Je lui parlai du désir que j'éprouvais de me rapprocher de mon ffère; le comte me répondit que je paraissais destiné à une carrière plus brillante que la sienne, et que Pindépendance de ma fortune devait medonn^er de plus grandes prétentions.
« Enfin je quittai Paris, ayant acquis la triste certitude que j'étais indifférent] à ma famille. Je récrivis à sir Williams; il chercha à me consoler avec son indulgence ordinaire.
€ Souvenez-vous, me répétait-il, des conseils de votre excellente mère, soyez bon pour tous, mais calme contre leur injustice* J'essayais de mettre en pratique ces leçons, mais une sensibilité malheureuse me rendait difficile à suivre une telle résolution. Quelques mois plus tard je sauvai la vie à mon frère dans une reconnaissance contre les Autrichiens. Je l'em-
brassai en nommant notre mère; il m'écrivit dans les premiers temps, ensuite il m'oublia et partit pour TEspagne. Mais le ciel me réservait une consolation : je trouvai un ami fidèle, dévoué pour moi comme je Tétais pour lui. Notre amitié m''a coûté le bonheur de ma vie. Mais si elle n'avait pas fixé dans mon cœur un remords éternel, je ne me plaindrais pas de ce quelle m'a coûté.
u Romuald d'^Orsini était comme moi sans famille, car est-ce en avoir une que d'en être délaissé? je l'avais consolé quand il perdit sa mère, il me soigna lorsque je fus dangereusement blessé; nous appuyant l'un sur Tautre, nous marchions dans la vie ; moi, sans désirer d'autres liens, lui, renfermant dans son sein Tamour qui le dévorait et dont il ne parlait jamais. Nous obtenions de nouveaux grades, tous les deux nous avions reçu la croix, ce qui était alors la plus honorable des distinctions. A cette époque je fus porter un rapport au quartier-général; j'y revis mon père. Il en-
tendit Tempereur me combler déloges et m'envoyer au roi Murât son beau-frère, mais seulement, ajouta Napoléon, comme un prêt, car il voulait que je ne quittasse point le service de la France, où il me donna une dotation. Je m'expatriai sans emporter de ma patrie ni un mot de tendresse de mon père, ni une marque dé souvenir de mon frère ; mon cœur brisé fut resté sans consolation; mais mon cher Romuald ne me quittait pas. Sa joie en apprenant cette nouvelle avait été presque délirante , et lorsque nous eûmes franchi les Alpes, quand il toucha cette terre brûlante de Tltalie où tout respire le plaisir et Tamour, il s'écria :
« — Je la reverrai donc! Et pressant ma main avec tendresse, tu sauras tout un jour.
« Moi-même je me sentais plus faible, plus entraîné; la volupté m'égara un instant. Je crus être heureux; ma tête seule, mes sens étaient troublés, mon cœur resta vierge; mais il n'était pas loin Tinstant fatal oùil devait appartenir tout entier aune autre.,
ce Nous étions depuis six mois à Naples où je commençais déjà à me plaire moins que dans les premiers temps. La vie de plaisirs n'avait eu qu''un charme passager pour moi. Quoique parfaitementtraitépar le roi Joachim, j'eusse préféré le suivre sur le champ de bataille que de rester à sa cour.
i< Aussi j''appris avec satisfaction que j'allais
recevoir une mission pour Venise. Je devais commencer, il est vrai, par y demeurer quel ques semaines à peu près dans Tinaclion et occupé assiduement d^m travail sédentaire; mais c'était m'^occuper, faire quelque chose d'utile enfin. Une réflexion vint assombrir ma joie; il fallait me séparer de Romuald, qui chaque jour me devenait plus cher, quoique j'eusse peut-être pu accuser son amitié de me cacher un secret; car je ne pouvais douter qu'il n'^en eût un. Depuis quelque temps surtout, il était plus rêveur, sa santé même m^inquiétait, je n''osais le presser de parler, de rompre un silence qui paraissait lui coûter, mais que je ne doutais pas lui être commandé par l'honneur.
« Quelquefois il me disait avec un accent contenu et sombre ;
c < — Tu te plains, Caliste, de ne pas trouver une femme qui te comprenne; mais, ami, tu ne sais pas ce qu'on souffre d'aimer avec excès^ et d'être loin de ce qu'ion aime.
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— Je croyais, répondis -je, qu'heureux en Italie, tu complais sur une réunion?...
« — Je Tespérais, mais non, elle ne viendra pas et je ne sais plus quand finira cette horrible séparation. Voici quelque mois surtout que celle que j'aime me désespère : on dirait que mon éloignemerît. ne la rend plus malheureuse.
« Ainsi me parlait Romuald , lorsqu'un jour que ses plaintes étaient plus amères, je m'écriai involontairement:
(( — Quoi! tu doutes de ce que tu aimes, et tu ne pourrais suérir?
« — Caliste, me répondit-il, on voit que tu ne connais pas l'amour, si tu crois que la fierté puisse réteindre. D'ailleurs, je ne t^ai point dit que je doutais. Si je doutais réellement, continua-t-il avec une expression effrayante, nulle puissance ne la sauverait de ma fureur.
i( C'était là tout ce que je savais de la passion de Romuald. Je Taimais chaque jour davantage; il me semblait que ses tourmensbri-
saient mon âme et rébranlaient plus que ne le ferait ceuxquejc pourrais éprouverjamais; je n'osais ajoutera ses chagrins, en lui annonçant que nous allions nous séparer, et je différai jusqu'à ce que j e reçusse mon ordre de départ; il m c fut remis. Je balbutiai cette triste nouvelle à mon ami; mais dès qu^il comprit que je me rendais à Venise, il sembla ne plus penser au chagrin de nous quitter. Et comme s'il venait d'enfanter un projet qui pouvait lui rendre la vie et le bonheur, il s''écriaavec un élan de joie qui me blessa un peu.
« — Eh bien ! pendant ce temps, je profiterai du congé que l'on m'a proposé pour me rendre aux eaux d'Aix; je tâcherai de réparer ma santé si altérée.
<r Je le félicitai sincèrement de cette résolution. Il me semblait que c'était bon signe de lui voir la volonté inaccoutumée de soigner sa santé. Romuald me dit qu'il comptait partir quelques jours après moi. Nous passâmes la soirée qui précéda celle de notre séparation à parler de
notre amitié, je remarquai avec plaisir que Dorsini paraissait moins tourmenté de sa fatale passion.
« Je me mis en route au point du jour, seulement accompagné d'un domestique anglais que m''avait donné sir Williams. C'était un garçon sûr, discret, possédant des qualités essentielles. Je ne voulus pas qu'il courût devant moi à cause de la chaleur, n'ayant rien, d'ailleurs, qui me forçât à trop me presser. Je Pavais fait monter dans ma voiture; le cinquième jour nous n'étions pas loin de Venise, quand il m'avertit que quelqu'un, venant à cheval du même côté que nous, faisait signe au postillon d'arrêter. La nuit commençait à être sombre, et je ne reconnus Romuald que lorsqu'il ouvrit lui-même la portière pour m'engager à descendre. Je crus qu'il n'arrivait avec tant de vitesse que pour me rejoindre et me revoir encore, avant qu'il ne prît la route de la Savoie, et j'allais l'engager à se placer près de moi, quand il m'éloigna de ceux qui pouvaient
t% GALISTE.
nous entendre, et pressant fortement ma main, il me dit :
« — Je ne te demande point si tu m^aimes , Caliste; si ta fortune, ta vie sont à ma disposition. Aujourd'lîui, c'est plus que tout cela qu'il me faut.
« — Parle, que puis-je faire? Mon bras est à ton service.
« — Je le sais, répondit Romuald, je viens de te le dire, s'il ne s'agissait que de ta fortune, ou de ton courage, je compterais trop sur toi pour être un instant inquiet. SHl était question de mon honneur, je te le confierais, et ne serais même pas ému. Mais c'est plus que tout cela, je te le répète.
Eh! quoi?
/ « — C'est ton nom, c'estta mission pourVenise. c( Je demeurai interdit, les traits de Romuald étaient bouleversés, il attendait avec anxiété ma réponse. Je me sentais une répugnance extrême à lui accorder ce qu'il me demandait, mais le courage de le refuser me
manquait; un non ne pouvait an iver jusqu a mes lèvres.
« Romuald devina ce que j'éprouvais; il abandonna ma main, et fit quelques pas pour s''ëloigner.
(( — Écoute, m'écriai-je en le retenant; apprends-moi au moins....
« — Rien, et dans ce momentje ne sais si jene souffre pas davantage d''être obligé de renoncer à mon espérance que de reconnaître la faiblesse de ton amitié.
« — Si je ne te sacrifiais rien, quelle preuve d'amitié te donnerais-je? Mais c^est avec la conviction que je fais mal, et qu'il en résultera quelque malheur, que je t'accorde ce que tu me demandes, Romuald, *
— Je ne te remercie point, ami, répondit-il; je le sens, j'en ferais autant pour toi; mais , les momens sont précieux : tu ne connais de la malheureuse passion qui me dévore que le mal qu^elle me fait; j'espère obtenir de te tout confier avant peu. Celle que j''aime est à Venise, il faut que je la voie....
(( — Et pou i quoi ne pas ni''avoir averti, m'écriais-je en interrompant Romuald, j'aurais obtenu que tu y vinsses avec moi, ou que tu remplisses la mission qui m'y conduit,
< — Impossible! mon amour n'a fait que trop de bruit, et si je paraissais sous mon nom à Venise, on en éloignerait aussitôt celle que j'aime. En prenant le tien je n''éveillerai aucun soupçon, je la verrai, je saurai enfin mon sort. Toi, sous le mien, tu resteras quelques semaines aux eaux, bientôt je te rendrai ton nom, et s'il résulte quelque malheur, je m''arrangerai pour qu'ail retombe sur moi.
< Je sentais parfaitement la folie et le danger d''un pareil projet , mais la tête de Romuald était tellement exaspérée que je ne pouvais tenter de raisonner avec lui, encore moins essayer de le faire renoncer à ses désirs. Nous échangeâmes nos papiers; il connaissait comme moi-même la mission dont j'hélais chargé, et nous savions de nos familles et de nos positions respectives assez de particu-
cALifSTE. 65
Jarhé^ pour ne pa$ me trouver $xhbaimssé. Jé^ mo promettais d'ailleurs, sous prétexte de mauvaise santë, de vivre aux eaux dans une solitude profonde. Je quittai donc RomualdJ sinon tranquille, du moins déterminé à ne jamais lui reprocher les suites que pourraient avoir le sacrifice que je me déterminais à faire^ (f Ab! 81 j avais pu prevom« *
H J'ordonnai à mon fidèle Wiihia de dire que^ |j8 w nommais Romuald d'Orsini, Il ne se pçrr piit pas une réflexion, ni sur cet qrdre, ni sur ce que je changeais le but de mon voyagé "'^ « J'arrivai en Savoie. Pour ajouter à mes inquiétudes , j'^appris que le général de Valbreuse entrait en Italie et se dirigeait sur Milan, Je fus au rnorhent de l'écrira à Ra* çauald, mais il aurait pu soupçonner de Thési-' tation, ou supposer dans mon empressement à lui apprendre cette nouvelle, peut-être le désir secret de me dégager de ma parole, et je me tus. Je retardai autant que possible le moment ae fbir îa Société fia^wmbîéè âtit ^ux; et sau's
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prétexte de fatigue, je ne sortais pas de mon appartement.
c J'avais éprouvé une telle répugnance à écrire un nom qui n*étaitpas le mien, sur le registre des eaux, que je sentais bien que le mensonge, quelqu'innocent que soit son motif, est touj ours une grande faute. Hélas ! j e devais payer bien cher le tort d'^avoir dévié un instant du droit chemin-
u J^attendais de jour en jour des nouvelles de Romuald, j'espérais qu'il m'écrirait de ve^ nir le rejoindre, que grâce à Tespèce de prison à laquelle je me condamnais, j'éviterais de grands malheurs.
« Un matin, mon valet de chambre me remit un petit billet bien parfumé. L'adresse portait le nom de d'Orsini. Madame de Bethune qui avait écrit ce billet y disaitf qu'arrivée de la veille , elle avait lu sur le registre un nom qui lui rappelait un souvenir agréable , ayant habité à Bologne la maison d'une madame d'Orsini qui Tav^it combU^ de &oin^ et de préve-
nances ; qu'elle ne doutait pas que je ne fusse son fils, ce Romuald tant aimé dont elle parlaitsans cesse. Madamede Bethune finissait son billet en m''engageant à me présenter le soir même chez elle, ou si j^étais trop indisposé, elle me prévenait qu'elle userait du privilège de son âge, pour venir elle-même chez moi.
n Quelle que fût ma répugnance, il était impossible de se refuser à une telle invitation, et je fis dire que je me rendrais aux ordres de madame de Bethune.
€ Accueilli par cette dame de la manière la plusencourageante,je sus dissimuler mon trouble. Au fait de ce qui concernait la famille de d'Orsini, je m^en entretins avec elle, sans qu'elle conçut le moindre soupçon. Madame de Bethune était une femme âgée, mais d'une conversation piquante, d'un esprit vif; elle paraissait aimer la gaieté et le plaisir, et disposée à faire beaucoup de frais d'amabilité pour réunir 4u monde. Je n'avais pas été une demi-heurç avec ell^, que j'avaij pu la juger, et qu'elle
^ CAtlSTB.
ni\ivait déclaH qu'elle comptait sur moi poivr augmenter sa société habituelle.
4 J'allaiâ lui apprendre que je ne pourrais profiter long-temps de cet avantage , attendii quQ le congé que j'avais obtenu pour soigner ma santé était très limité, quand i''entendis ou* vrir doucement Une porte et que je vis entrer une femme.
^ « Madame de Betbune me présenta à sa nièce, veuve depuis deux ans du colonel Molmont. J'admirai la plus ravissante figure qui eut jamais frappé mes regards. Ce n'était point cependant la physionomie douce et céleste que je revais depuis mon enfance. C'était une beauté si éblouissante, une taille si majes-* tjieus<î et si parfaite ; enfin, ajouta le marquis en soupirant profondément, vous Tavez vue, jugez de cequ''clle devait être dans tout Téclat de la jeunesse. Elle ressemblait à ce portrait , continua-t-il, en couvrant de baisers celui de sa fille. Mais elle était plus régnIierementtellG,
et la critique la plus sévère était forcée de se taire en la voyant*
«f La conversation devint générale; madame <lo Molmont y prit part avec une grâce et une mesure parfaite, he sérieux paraissait être la pente naturelle de son caractère. Cependant il y avait dans ce sérieux une grâce indicible et lin entraînement plein de charmes. Peut-être pouvait-on reprocher à cette beauté parfaite un peu de hauteur dans le regard; mais tout était si bien en harmonie chez elle, qu'on n''eût osé désirer aucun changement, de peur de déranger un si bel ensemble. Plusieurs fois les yeux de madame de Molmont sMtaient arrêtés sur moi avec une curiosité sévère, et ensuite avec une bienveillance plus aimable^ et quand je me levai en m''excusant d'avoir fart une si? longue visite, je crus apercevoir un regret dans ses yeux.
« Madame deBethuneme dit qu'elle comp tait me trouver le lendemain à la fontaine. Elle ajouta que la Y^jlcs eaux ordonnait que
Von ne se quittât pas. Qu'elle comptait réunir tous les soirs quelques personnes à qui elle don* nerait du thé, et qu'elle m'enjoignait, au nom de madame d'Orsini, qu'elle voulait rempla-» cer, de ne pas manquer de m'y rendre sous quelque prétexte que ce fut
a En rentrant chez moi, je tombai anéanti sur un fauteil; je ne me reconnaissais plus^ mon passé, mon présent, mon avenir, tout était trouble, cahos. L'image de ma mère, le souve* nirde Romuald, le nom que je portais, je l'oubliais. Je ne pensais qu'à cette femme enchanteresse. Elle était dès le premier instant entrée en souveraine dans mon âme, et, sans songer si elle m'aimerait, si elle pourrait jamais m'appartenir , je ne voyais plus qu'un bonheur, qu'un but, qu'un avenir, l'aimer avec idolâtrie. Ma nuit fut un délire conti^nuel. Si je fermais lés yeux, une vision magi* que m'apparaissait. Ma main brûlante pressait la sienne, tous les feux de l'amour embrasaient mon cœur, et cette ivresse dont l'âpre violence
CALISTB. fl
ne pouvait se rendre, avait quelque chose de si doux et de si terrible à la fois, qne dès ce mo** ment, j'en suis sûr, elle commença d'affaiblir ma raison.
•f Je ne dormis pas un instant, et j'étais des premiers à la fontaine. Étranger à tout le monde, je ne parlai à personne, et les yeux fixés sur le chemin qui conduisait chez madame de Bethune; je lavis sortir appuyée sur le bras de madame de Molmont, qui était, s'il est possible, plus belle que la veille. Je m'approchai, et je me sentis près d'elle ce que je n'avais jamais été. Mon esprit trouvait de l'originalité pour la faire sourire, des argument pour la convaincre, et pendant ces jours si ra-* pidement écoulés, je goûtai tout le charme attaché à la présence de ce qu'on aime. Nous causions de longues heures sans parler d'amour, mais elle pouvait le deviner dans mes yeux, dans ma voix, dans le tremblement de ma main lorsqu'elle approchait la sienne. Elle m'aima, et dès ce moment commença
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pour elle une lutte entre la passion et le devoir. Moi> plus heureux, fier de l'adorer, la croyant libre, songeant pour la première fois à Tindépendance de ma fortune, ûux espérances que me donnait ma carrière militaire, tout était espoir, enchantement. Mais par une timidité née tout entière de l'amour, Je ne lui déclarai jpas tout à coup mes sentimens. J'aimais qu'elle
.les devinât; j'aimais aussi à la voir se débattre contre ce que je regardais seulement comme la retenue délicate d''une femme-
€ J'avais entendu parler du colonel de Molmont, comme d\m vieux militaire brave et estimé; mais je savais aussi qu'il était peu aimable; je me persuadais que sa femme ne lui avait jamais accordé que de Testime, que c'était à
.|noi qu'hélait réservé de faire naître l'amour dans son âme, et de lui apprendre le bonheur ^^èire passionément aimée. Cependant il était de^.momens où je sentais dans nos caractères
• une grande différence. Elle ne me paraissait
:d<}ucefitsen$ible que par entraînement. l,«e récit