‹ CalisteChapitre 4 sur 7 · GAGISTE · texte numérisé non relu

GAGISTE

d'un trait de bonté, d'une action généreuse, ne remplissait pas ses yeux de larmes ; mais ils s^anî* niaient d'un feuéblouissant si on parlait de granfleurs. Sa taille, déjàsimajestueuse,prenait alors une dignité nouvelle. On eut dit que, faite pour régner, Tamour ne lui semblait qu'une faiblesse condamnable, je la voyais se débattre contre lui, et sa fierté s'irritait parfois de se trouver si faible. Et moi , moi, je l'adorais de vouloir ma résister; j'érigeais ses défauts en grâces, en vertus^ et tel était Texcès de ma passion , quo jen^aurais pas voulu ôter à son caractère un sqnl des inconvéniena dont je craignais pour* tant de souffrir.

<t Marguerite (la première fois que« madame dé Bethune lui donna ce nom devant moi, elle tressaillit et me regarda avec inquiétude), Marguerite joignait à un esprit i^ beaucoup d*éléva* lion et, quelque preuve que j'aie pu acquérir de l'empire que l'orgueil exerçait sur elle, j^eii suis persuadé,c'est à son éducation qu''elle doit ses plus grands torts. Elle aimait la vertu; mais la

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milSTEi

vertu qui attire Tadmi ration du monde ; elle raimaitetm''y sacrifia. Mais je suis certain que ce nefut pas sans remords» ni sans douleurs.

« La passion qu*elle m''inspirait augmentait chaque jour de profondeur; elle faisait mainte* nant partie de ma vie, ou plutôt elle la remplis* sait tout entière. A peine pensai&je à Romuald, à la position dangereuse dans laquelle il m'avait placé; ou, si j'y pensais , c^ëtait pour frémir de la crainte de recevoir de lui l'avertissement de venir reprendre et ma place et mon nom. Un mois s'était écoulé, et j'avais seulement reçu de lui une lettre courte et presque inintelligible. Il m'en promettait une autre plus tard. Je comprenais maintenant tous les sentimens qui l'agitaient et le faisaient agir. Ah ! qu'il avait eu raison de me dire que je ne savais pas de quoi Tainour rendait capable^ Cette passion me soumettait aujourd'ht^i, bien plus que lui peut-être!

« Enfin j'étais déterminé à écrire à Romuald qu'il fallait me permettre de découvrir à ma*

darno deMolinont mon véritable nom. Pourtant, avant de prendre ce parti ; je voulais ob* tenir Taveu d'un sentiment dont je ne doutais pas , mais dont Texpression mHnspirait cependant de vives inquiétudes. Margue* rite me fuyait; à sa vive et brillante gaîté avait succédé une continuelle rêverie» Je ne pouvais plus obtenir d'elle ces conversations intimes où elle se montrait si aimable.

€ Devant témoins, elle ramenait constam-* ment la conversation sur les avantages du rang et de la ricbesse.

« Elle changeait et pâlissait ; moi-même je commençais à sentir une secrète terreur troubler mon amour, et ne pouvant plus trou-* ver l'occasion d'entretenir seule Marguerite qui me fuyaitavecpersévérance,je résolus d'obtenir quelques explications de madame de Bethune.

< Elle écouta en riant mes premières plain* tes. Hélas î elle savait pourtant l'obstacle in-^ surmontablequi me séparait de Marguerite, et elle riait de la passion d'un malheureux qui

y attachait toute sa vie. Madame de Betlmne 'S'était prêtée à un stratagème qui, quoiqu'innoTcent dans le principe, devait avoir de» suites bien funestes.

m — Coniinent! s''ëcria cette femme légère, vous vous étonnez de la conduite de Marguc* •rite et vous m'en demandez le motif, comme si je pouvais deviner tous les caprices qui passent dans la tête d'une jeune femmes

d — I^e caractère de madame votre nièce, repris-je très sérieusement, ne me paraît pas capricieux. La supériorité de son esprit la met au-dessus de cette faiblesse et....

« — Sansr doute; sans doute, interrompitelle comme fatiguée d'entendre Télogo de l'esprit d'une autre 5 mais que concluez^^ous de tout ceci?, c£ en quoi le pluâ ou moins de sérieux de madame de Mohfiônt peût-il vous affecter autant?

« — En quoi! madame, ignorez-vousqueje l'aime et que maintenant ma vie est attachée

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^ -^ J'espère qu« non^ repritrelle avec pli^s de gravité I écoute^, mon cher Romuald, l'amitié que je Von» porte; le souvenir de votre mère, me fait mettre du regret et de Tintérêt à tout ceci, moi qui n'en mets pas à grand chose Qrdinairement. Écoutez donc un conseil de ma vieille expérience; quittez Aix de suite, Mar*' guérite ne peut vous appartenir. Son caractère, ses goûts, sont entièrement opposés aux vôtres,

a — Elle ne peut m'appartenir, répétai~je sans faire attention au reste .de la phrase. Ne ni*avez-yous pas dit qu'elle était veuve? et...;

f — Je conviens de tout cela, reprit madame d« Bethune, Mais quand Marguerite serait H-» bre, ne devinez-vous pas qu''elle ne se mariera jamais qu^4 un homme titré, riche, élevé en grade.

f Je respirai. Si la malheureuse {aventure de Romuald n'avait point de suites désastreuses, ma carrière, déjà assez avancée, devait d'un Instant h l'autre devenir plus brillante. J'étais le fil§ aîné d^in comte de f empire ; çila fortune

yÇ CALISTE.

personnelle était assez considérable. Ainsi donc, si c'était le nom de l'obscur d''Orsini et Bon manque de fortune qui inquiétaient Marguerite, je pouvais facilement la rassurer, lui dire qu'en m'aimant, elle serait à la fois heureuse par mon amour, et placée dans un rang digne d'acné. Peut-être mon cœur se sentait-il. un peu blessé. Mais j^aimais trop Marguerite pour la juger avec sévérité.

Mes yeux rayonnaient d'^espéranoe. Madame deBethunemeregardaitavecétonnementetat»

tendait probablement que je lui donnasse una explication. C'était à Marguerite seule que je voulais parler de notre avenir; que je voulais confier le secret de Romuald. Je comptais as^ gez sur la sûreté de son caractère, pour ne sentir aucune inquiétude en lui révélant ce secret. Aussi détournai-je Tattenlion de madame de Bethune, en m'occupant exclusivement d'acné, avec plus de gaité et de soin, que je n'en avais apporté depuis long-temps.

% — A la booiie heure, me dit-elle, voilà

comme je vous aime et comme vous êtes aimable. Les sentimens sérieux ne seyent ni à votre âge, ni à votre état, et vraiment vous n'étiez pas amusant depuis quelques jours. Marguerite elle-même est abattue; mais la voilà avec le reste de notre société, et j'espèra que vous allez continuer à mériter mes éloges^

« Madame de Molmont s'avança plus belle que jamais, mais le nuage qui obscurcissait son front ne se dissipa point de la soirée, Au con* traire, quand elle remarqua mon enjouement, elle me regarda avec un sourire presque méprisant. Je' compris ce regard, il fût jusqu'à mon cœur pour y porter Tassuranco de mon bonheur. Je compris qu'elle m'en voulait d'avoir le maintien d'un homme heureux, lorsque je devais craindre qu'un obstacle insurmonta-» ble ne nous séparât. Je jouissais avec délices de son injustice, de son mécontentement, puisque je mecroyais le pouvoir d'en faire revenir: saisissant un i^omçnt où Ton ne pouvait m'en-

§5 tiusfE.

t:CndroJèU suppliai clû în\acjCo.rclér un instant d'entretion dans lo jardin dô la maison.

t Vous êtes bien présomptueux, me réporidit-elk avec hauteur, et elle s^éloigna.

« Je restai'immobile au milieu de l'appartC" m^ent, me demandant ce que j*avais à faire d'une existenc<î qu^elk repoussait. Mes regards suivaient Marguerite qui s^ëloignait fièrement; mais il fallait qu'elle passât devant unQ grandi glace. Ses yeux s"*)^ arrêtèrent pour m« cheï^ cher peut-être I ils étaient remplis dô larmes/ et la joie rentra dans mon âmo. '

" € Cependant le reste de laeoirée elle m'cvi^* tai Une fois met (nain approcha la ^ienuQ^ çHq devint très pèle, et la retira avec terreiir, Mais^ elle ne pouvait çiTacer ce que j'avais vu, ^]kt ne pouvait m'cnlever le bonheur qu'elle mV vait donné malgré elle, et je me retirai dieg moi, déterminé à lui parler sans témoins,.

'ttf)'«i ji

€ S'il est vra^i q^'u^e puissance misériçorcliQUSç VQiUe sur dqhs çt nous envoie le pressentiment de nos malheurs et de nos fautes ; ^*il est vrai que la Providence en nous abandonnant dans la route qui doit nous perdre, essaie cependant de nous retenir sur le bord de Fabîme, je fus imprudent et coupable de repousser les avertissements que me donna le ciel li. 6

la nuit qui précéda le jour où j'étais décidé à voir Marguerite seule, et à lui tout confier. Ce n^étaient point des songes qui me tourmentaient, car je ne dormais pas, mais bien de tristes et désolans pressentimens.

c< LMmage de Marguerite s'élevait devant moi, mais tout à coup elle était remplacée par celle d'une autre femme dont je ne voyais pas la figure, mais de qui la taille était belle et majestueuse comme la sienne. Cette femme s'appuyait sur le bras de mon père et me faisait signe de m'éloigner, avec un geste de fureur. Je cherchais Marguerite, je -ne la trouvais plus à sa place, je foulais aux pieds Romuald mourant, il tenait sur son cœur un mouchoir trempé do sang et répétait tout bas ; « Tous les deux malheureux et malheureux par l'amour, viens, Caliste. » Et ce nom de Caliste m'arrivait comme ui^ glas funèbre ; il me semblait étranger. Je ne croyais plus que ce fût le mien, car jamais Marguerite ne m^avait appelé Caliste.

« Mes yeux ne s^étaient poiût encore fermés au sommeil, quand Wiihis entra chez moi portant un gros paquet de papiers, sur l'adresse duquel je lus le nom de d'Orsini. J''ëtais décidé à tout confier à Marguerite, j'étais inquiet de mon ami, et cependant je fus long-temps à me déterminer à ouvrir cette lettre. Je Fai conservée; lisez-la, dit le marquis à M. Delmot. Pendant ce temps, je prendrai du repos et du courage pour continuer mon récit.

« Il faut que je t'écrive, Caliste, il faut que je t'ouvre mon âme tout entière. Peut-être sera-ce, ami, les dernières confidences que tu recevras de moi. Car demain^ oui demain, je dois savoir enfin si je puis vivre ou mourir. Je ne l'ai point vue encore; depuis plus do quinze jours habitant la même ville qu'elle, nMveillant aucun soupçon, elle n'a pas trouvé cependant un seul moment à m'accorder. Vous pouvez, m'écrit-elle, tout confier à votre ami , et jusqu^ici le silence le plus rigoureux m'avait été ordonné même envers toi... Je te le

db; Caliste; nou3 touchons à une catastrophe. Mon sang bouillonne avec trop de yîolence.

(( Mais avant de commencer un récit qui, en réveillant dans moi tant d'émotions, peut me faire oubli^çr tout le reste, apprends du moins que le secret qui nous est commun est en sûre(é. La mission dont on t'avait chargé ne peut être remplie qu'au retour d'un général qui ne revient que dans un mois. D'ici la, jtout géra fini d'une manière pu d'une autre.

(( Je t'ai plusieurs fois raconté les nialhcurs de ma famille. Tu &ais que mon père à l'aurore d*un beau talent, connut et aima ma mère, jeune Romaine, jolie autant qu^aimable; que, n'écoutant Tun et Tautre que l'amour, ils s^enfuirent; elle, en abandonnant une famille riche et puissante, lui, en quittant Tccole de Rome, où il recevait les leçons et les conseils des grands maîtres. De peintre célèbre qu'il aur(iit pu devenir, Paolo d'Orsini se résigna à végéter à Bologne où il s'établit. L'obscurité,

la misère furent son partage^ mais il ne se plaignit jamais, car sa passion pour ma mère ne ^'éteignit que lorsque le tombeau s'ouvrit pour lui, et à la (leur de l'âge.'

« A cette époque j'atteignais dix-sept ans ; je restai seul avec ma mère qui se résigna à vivre, mais qui ne sortit jamais d^me profonde tristesse, et il était trop facile de prévoir que cettd tristesse amènerait aussi pour elle une mort prématurée. Mes parens avaient fait jusque-là les plus grands sacrifices, s'étaient privés presque du nécessaire pour me tenir dansPunivcr-' site assez renommée de Bologne. Il n'y fallait plus songer; ma mère pleurait, je cherchais à la consoler^ La guerre était allumée, deux puissances se disputaient notre belle Italie. La France, encore dégoûtante d'un sang versé pendant une révolution épouvantable , venait de se régénérer en commençant une guerre où des prodiges de valeur chaque jour répétés ne semblaient plus étonner que ses ennemis. lie mont Saint-Bernar4 fut franchi à la vqix

d'un homme, et cet homme devint Tobjet de mon admiration. Puisque ma malheureuse patrie devait subir un maître, j'aimais mieux qu'elle devint la conquête d'un héros; et,* quoique Italien, je m'avouais que je m'enrôlerais volontiers sous ses bannières. Ma mère me conjura de renoncer à un désir qui lui enlèverait son seul bien, je me résignai à lui obéir; mais qu'allions-nous devenir?

n Nous étions plongés dans une incertitude cruelle, et, maudissant le sort, je me demandais comment j'allais donner du pain à ma mère, lorsqu'une lettre arriva; c'était pour nous un événement, et le timbre de Rome le rendait encore plus remarquable. Un des frères de ma mère lui écrivait qu'il venait d'apprendre la mort de mon père, que cette nouvelle ayant éteint la haine de sa famille, on lui accordait, durant sa vie, une pension dont elle toucherait de suite une année.

« Le premier mouvement de ma mère fut de répondre qu'elle repoussait un secourS; qui lui

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venait par suite d^une perle si cruelle pour son cœur, mais elle se dit, je dois être mère avant tout. Elle en accomplit en effet tous les devoirs et, po^ir que mon éducation fut plus achevée, elle y consacra presque entièrement la somme qu'elle recevait. Je m'occupai deux ans encore de mon instruction; pendant ce temps, l'Italie fut conquise et pacifiée, et ma mère, convaincue alors que sa pension s'éteindrait avec elle, que Tétat militaire pouvait m^offrir une carrière honorable, céda à mes désirs, et me laissa entrer au service de France.

n Je t'ai raconté plusieurs fois , comment j''eus le bonheur de sauver la vie à mon colonel, comment, grâces aux circonstances, je pus me distinguer, et fus fait officier très rapidement; comment mon colonel, nommé général, me choisit pourson aidede-camp. Tu sais tous ces détails, et si je te les ai rappelés ici , c^'est que je voulais t'amentn^ à rferichaînetnent de circonstances qui me fit connaître Tamour, ses tourmens et ses délices.

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<t Mon général fut enroyé à Venise, on désigtld pouf sa demeure le palais d'un riche pa* tricientrèsvieux et trêsavare»Cependant quand mon général arriva pour prendre possession de Pappartement qu^on lui avait désigné^ nous remarquâmes des préparatifs de (èie-, les domestiques avaient à peine le temps de nous répondre, et ce ne fut pas sans difficulté que nous pûmes comprendre que notre nouvel hôte se mariait le jour même avec une jeune personne dont il pouvait facilement être le grandpère. Les mariés étaient à Péglise, et au retour devait avoir lieu le repas, le bal^ le concert et le feu d'^artifice, pour lesquels on faisait tant de préparatifs.Peu de momens après, nous entendîmes effectivement un bruit d'instrumens précédant le cortège des époux qui montait les marches du palais donnant sur le grand canal. Nous nous étions approchés d'un balcon, et mon sourire se joignit à celui du général, quand nous pûmes distinguer la singulière tournure de Tépoux.

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« Vieux et laid, son élégant habit faisait encore mieux ressortir une figuré où le grotesque le disputait à la dureté. Ses sourcils froncés^ blancs et épais, formaient un singulier contraste avec sa peau noire et huileuse; ses yeux lançaient des regards qui tenaient à la fois dû Tastuce d'^un singe apprivoisé, et de la férocité d'un animal sauvage.

c La pauvre enfant ! me dit mon général > en me montrant la mariée couverte d\în long voile, et dont on ne découvrait que la taille svclte et élancée, le pied charmant et les lonm<ts tresses de cheveux blonds*

« La pauvre enfant! répétai-je avec lui; et je devins triste lorsque je la via disparaître. Notre hôte ne tarda pas à venir cérémonieusement prier le général d^assistcr au repas de noces. Le général s'excusa, mais promit de se rendre au bal du soir; J'avais pu examiner, pendant que dura cette visite, le vieux Venuzzi c'est ainsi qu'il se nomme, et dès cet instant, je me sentis pour cet homme une ré-

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pugnance qui n'était sans doute que le pressentiment de la haine que je devais lui porter un jour. J'éprouvais à là fois de l'impatience et delà crainte de voir arriver la fin de la journée; il me semblait que j''attendais quelque événement important. J'essayai de me dispenser de me rendre chez II signer Venuzzi; sous le prétexte d"'un grand mal de tête.

u — Le bal le dissipera, me fit observer mon général;jen"'ai que vous ici, mon cher Romuald, et vous ne voudriez pas me laisser seul. D''un autre côté, il ne serait pas convenable de ne pas se présenter à ce bal, puisque je Pai promis. Mais nous nous y rendrons tard et en sortirons de bonne heure.

« En effet, le bal était commencé depuis longtemps, lorsque nous y arrivâmes. Le général, ainsi que moi, cherchâmes des yeux la mariée, mais nous apprîmes qu'elle venait de sortir, se trouvant légèrement indisposée.

« Je fus forcé de figurer à une furlana, mais malgré la musique et cette danse animée, j''é-

tais préoccupé et regardais autour de moi avec impatience. Des fusées suspendirent le bal , on s'^approcha des fenêtres, puis on se hâta de descendre au jardin ou Ton croyait mieux jouir du feu d'artifice. Je marchais seul quand, au détour d'un bosquet, j'entendis une voix dure prononcer avec humeur :

« —Point de ces enfantillages, ma fille, il faut reparaître et vous défaire surtout de cet air triste. Allons , encore des larmes, lorsque TOUS venez de faire un mariage magnifique qui vous rend riche et heureuse.

w — Heureuse! répondit une voix tremblante, ma mère; vous le pensez, vous, j'avais eu du courage jusqu'à ce moment ; mais Tinstant terrible est venu; je vais appartenir à cet homme et jamais, jamais ne devrai le quitter.

wCes paroles furent suivies de sanglots qui émurent vivement mon cœur.

(( — Allons , reprit la mère un peu moins durement, que veux-tu, Giulietta? la chose est faite. Tu sais bien que je n'étais pas tout

à fait maîtresse. Allons, sèche tes larmes, restons dans le jardin ; on y verra moins la rougeur de teâ yeux.

< J'aperçus la mariée sortir d'un bosquet;, plusieurs personnes vinrent au devant d'elle; on la fît monter sur d«s gradins préparés pour jouir plus commodément du feud'artiOcc. Les yeux fixés de son coté, je ne pouvais cependant encore la distinguer que dans Tombre^ quand les pièces d*artifîces se succédant, répandirent une lueur éclatante et éclairèrent la charmante figure de la jeune épouse. Je la vis, Caliste, pour ne plus l'oublier: ses yeux étaient bleus etcharmans, sa figure enfantine légèrement colorée, et on ne pouvait mieux la comparer qu'à ces téCes délicates que Raphaël donne à ses anges*. Elle paraissait à peine sortir de Tcnfance, et dans son regard abattu se lisait encore quelque chose de l'imprévoyance et de l'adolescence; ses formes etsa taille àpeîne encore formées ne démentaient pas cette expression ; et quoique je vinsse d'entendre ses plaintes et

scs^anglpts, il y avait tjjintdejeynç^^CiJanstQut son maintien, que jo me dis avec regret qu'elle serait bientôt consolée, et faite à son sort.

Les fusées tombaient autour de nous : à plusieurs reprises elle se leva avec terreur. Une fois surtout, elle parut plus effrayée, je tendis involontairement le bras vers elle ; elle s'en aperçut et se rassit en rougissant; mais une clç ces fusées ayant atteint le voile léger qui ornait sa tête, je la vi§ de suite toute en feu, et quoique je ne fusse point placé près d'elle, je ne sais comment je m'élançai H vivement à ges côtés ^ que chacun me fit place, J'arrachai le voile et saisissant dans mes mains tremblantes les tresses de sa belle chevelure, j'éteignis le feu qui commençait à les gagner.

<r L'effroi, IMtatdc malaise où se trouvait cette jeune femme furent sans doute cause que la peur*prit sur elle autant d'empire; elîe §'évaîjQuit entièrement dans me& bras. Je J'enlevjii des gradins où elle était assise;, et, traverisant

rapidement le jardin avec ce délicieux fardeau, jVtteignis le palais, et la déposai sur un lit de repos placé dans le premier salon.

€ Bientôt sa famille, son époux nous entourèrent; mais elle était appuyée sur mon cœur, et je ne me sentais ni le courage ni Penvie de la quitter. Elle ouvrit les yeux , regarda autour d''elle, mais ayant aperçu la figure repoussante de Venuzzi, elle se rejeta sur mon sein, en cachant sa tête avec effroi. Une femme d'aune tournure commune vint Tarracher de mes bras, et ne se donnant même pas la peine de Oie remercier; elle Pentraîna brusquement dans un autre appartement.

tf Je sortis pour rejoindre mon général ; il était déjà rentré chez lui. En passant, je rencontrai dans un coin du salon notre vieil hôte, qui me regarda d^un air soucieux et mécontent. Cependant il m''accabla de politesses et me reconduisit jusqu'^à la porte de monappartemelt. Les fenêtres en étaient placées en face de deux croisées dont les persiennes étaient baissées ;

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et au travers desquelles on apercevait une vive lumière.

« Ces fenêtres étaient celles cVune partie du rezde-chaussée, et moi j''occupais le premier étage. Mes yeux pouvaient plonger dans cet appartement.Mais au travers des persiennes je n'apercevais que la lumière qu''on changeait de place à chaqueinstant. Au tumulte d\ine fête avait succédé un silence qui fut tout à coup troublé par uncri étoniïe, suivi de plaintes douloureuses. J'éteignis ma bougie pour ne donner aucun soupçon : peu de temps après, on leva une des persiennes, on approcha un fauteuil, une femme évanouie y était étendue; c^était elle je

compris qu'elle sortait d^une violente attaque de nerfs. Sa mère la quitta; elle semblait attendre son retour avec anxiété; je conjecturai que celle-ci était allée demandera Venuzzi de laisser sa femme seule pour cette nuit, et qu'il y avait consenti, car madame de Venuzzi parut plus calme et se décida à se coucher. Les fenêtres furent refermées, je n''aperçus plus rien.

4 Je n^gs.saierai point de te peindre^ Caliste, la joio que j''éprouvai de ce que Venuzzi n'usait pas de Ses droits la nuit même. Il me sembla que, n'étant pas encore à lui^ c''était à moi qu'elle appartenait. Mon cœur ne pouvait oublier ce regard, ce mouvement irréfléchi qui l'avait précipitée dans lïies bras ; il me semblait qu'elle venait de me confier son existetice^ et que je devais tgut faire pour la défendre.

Aveu les ombres de la mût s'évaBOuir^nt les projets insenséssuggéré^ par elle. NMtajt-ellc pas mariée? n''étais-je pas venu trop tlard? CependaD t, à peine faisait'il jour que je courus à ma fendixc;déjàella étjait à la sienne; pâle, abattue Cûmmo un Us courbé par l'orage, Elle regar» dait tantôt le ciel avec mélancolie , tantôt la porto de son appartement, et le reste du palais avec inquiétude ; elle semblait dire, quand pn se réveillera, mon suplice recommencera*

«Je n'osais me faire apercevoir dans la crainte de Teffrayer, car elle était à peine vêtue. Nous restâmes ain§i près d^une heure; elle laissait

couler des larmes qui tombaient sur mon cœur etbouleversaientmaraison.il faut que je la console, me disais-je;il faut que je lui parle.

(( On frappa à ma porte, pour m'avertir que le général me demandait à Pinstant. Je repris mon uniforme que j'avais jeté la veille sur un canapé, personne n^y avait touché , n^avait pu voir, ni enlever le trésor qui y était attaché. Je bénis ce hasard , car aux franges d'unedemesépaulettes étaientrestéesquelques tiges^u bouquet virginal qui ornait la tête de la mariée. Plusieurs de ses charmans cheveux blonds y étaient aussi attachés; il me sembla que je la retrouvais tout entière, et je cachai ce trésor sur mon cœur.

< Je fus obligé dç donner le reste du jour aux devoirs de mon état, à peine eus-je le temps de monter une fois chez moi, les persiennes de ses fenêtres étaient hermétiquement fermées, je ne la vis point.

€ Le général me plaisanta sur l'immense service que j'avais rendu à madame de Venuzzi

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en sauvant sa belle chevelure des flammes.

« —Si j'en crois, ajouta t-il, un noble vénitien avec qui Je me suis entretenu hier, son mari serait peu flatté que les jeunes gens l'approchassent. C'est, assure-t-on,un richard usé par la débauche; cette jeune fille appartient à une (amille grecque presqu^indigente. Venuzzi l'a épousée en donnant au père quittance d^ine somme qu^il lui avait prêtée, il n'^a fait à sa femme aucun avantage; mais ils'^est engagé, si elle se conduisait bien, à lui laissera sa mort toute sa fortune. Venuzzi tient dans ses mains la destinée de cette famille, et il serait peu convenable de rien hasarderqui puisse compromettre le bonheur ou Pavenir de cette intéressante femme. Pensez-y, mon cher Romuald, ajouta mon général avec bonté.

« Le général ne se présenta point chez notre hôte, et m'engagea à l'imiter. Il sortait beaucoup et s'amusaità Venise; moi, je passais le temps que j''avais de libre seul chez moi. Mais les persiennes du rez-de- chaus-

sée restaient toujours baissées ; Giulietta ne paraissait plus, même au point du jour. Tout me révélait que son époux partageait son appartement. Seulement quelquefois, je voyais des doigts délicats entr'ouvrir les feuilles de la persienne.

« Un soir, je me promenais dans le jardin que Venuzzi n'avait osé nous interdire; la nuit était sombre ; je m'approchai de ces persiennes toujours fermées avec tant de soin ; on ne voyait rien, mais on pouvait entendre :

« — Chantez Giulietta, disait Venuzzi.

« — Chanter, répondit-elle, ne savez-vous pas que les oiseaux cessent de chanter en cage. Non, tant qu'il me faudra demeurer enfermée, vous n'entendrez pas ma voix.

« — De la patience, ces officiers ne seront pas long-temps ici.

« Elle répondit par un soupir, mais elle ne chanta pas.

« Peu de temps après, le général m'annonça que nous allions faire une course à Trieste,

qu'il laisserait à Venise une partie de ses équipages, et que nous serions vraisemblablement quinze jours absens. Quoique je n''eusse aucun espoir de parler à Madame de Venuzzi, mon cœur seserraà l'idée de quitter la maison qu'elle habitait. Je m'imaginais que si je pouvais l'entretenir une seule fois, lui dire tout ce que je ressentais, je serais satisfait et me résignerais à ne pas connaître dVutre bonheur. J'ignorais que rien n''est aussi insaliableque Tamour, que plus il obtient^ plus il exige.

» Nous partîmes après avoir pris congé de Venuzzi^ qui se fit répéter plusieurs fois par le général que nous serions au moins quinze jours absents. Je regardai avant mon départ les fenêtres deGiulietta, elles étaient plus que jamais fermées et je n'aperçue pas même la main charmante qui les entr'ouvrait

quelquefois.

« Nous arrivâmes à Trieste ou le général venait remplir une mission assez importante. Le soir même il me dit : -'* '^^^^~

CVLISTE. 101

(< — Il faut que vou§ reparties demain pour Venise, Romiiald. J'ai oublié un papier essentiel, qui contient un projet pour l'iUyrie. Je vois jour à pouvoir promptement avancer cette affaire, et peut-être la terminer. Vous Sentez de quelle importance il est que j'aie promptement ee projet. Vous pourrez arriver dans la nuit, prendre seulement quelques heures de repos, et repartir au point du jour.

« Je lui obéis, et pendant le trajet, quoique Timage de Giulietta ne fut pas moins puissante sur moi , elle se présentait sans joie et sans espérance. 11 était minuit quand j'arrivai au palais Venuzzi; un des gens du général qu'il y avait laissé vint m'ouvrir. Je lui ordonnai de faire tout préparer pour que je pusse repartir au point du jour ; et, après avoir trouvé le papier qui faisait le motif de mon voyage, j'entrai dans mon appartement pour y attendre le jour. Je m'approchai de ma fenêtre, et je faillis jeter un cri de surprise et 4e joie; celles de Giulietta étaient ouvertes.

Assise seule auprès de l'une d**elle, Giuletta rêvaitj et de temps en temps, regardait le ciel et le jardin comme si elle avait recours à toute sa raison pour ne pas céder à la tentation d'y descendre. Je la vis prendre un livre, s''approcher d'une lampe, essayer vainement de lire; puis retomber dans une profonde rêverie.

« Mais ce n'*est point une illusion : plusieurs fois elle a regardé du côté de mon appartement. J'avais eu soin de laisser ma bougie dans la première pièce et rien ne devait lui apprendre que j'étais là. Ainsi, je pouvais la contempler sans craindre de la voir fuir ou d'alarmer son argus. Mais lui-même, où étail-il? Comment la laissait-il seule? Certes , il eut fallu être plus qu'un ange pour ne pas songer à profiter de si heureuses circonstances.

<c Je descendis l'escalier dont une des portes ouvrait sur Je jardin. Je retenais mon haleine, mon pied ne se posait qu'à peine sur les larges marches^ et je m'arrêtais

à chaque moment pour écouter et comprimer les batlemens de mon cœur. J'allais entrer dans le jardin, lorsque je remarquai dans le fond du vestibule une porte entr'ouverte qui laissait voir une longue file d'appartemens; une lumière s'avança, une femme vêtue de blanc la portait, les rayons de la bougie tombèrent sur moi; Giulietta, c'était elle, s'appuya effrayée contre la balustrade de Tescalier et parut prête à perdre connaissance. J'osai la soutenir jusqu'à la première pièce de son appartement. C'était celle dans laquelle je l'avais déposée le jour du feu d'artifice; elle s'assit sur le même sopha où je l'avais placée. Je fus à l'instant même à ses pieds.

«: — Relevez-vous, me ditGiulietta, mon sort est trop cruel, n'y associez pas le vôtre. Si l'on vous surprenait, vous n^échapperiez pas à la plus horrible vengeance.

« — Que m'importe! m'écriai-je, en pressant sa main sur mes lèvres. Écoutez-moi , douce et chère victime. Vous êtes bien mal-

104 CAUSTE,

heureuse ; mais n^est-il aucune ressource , aucun moyen de vous soustraire.*....» Ah! pardon, dis-je en mHnterrompant, un étranger qu*à peine vous reconnaissez peut-être,

oserait-il? •

« — Je ne vous reconnais pas ! dit Giulietta en cachant dans ses mains sa tête d''ange, il fallait donc ne jamais vous voir.

«Cetaveuqui m'^énivraitde délices, me fit troU' ver pour peindre à Giulietta la passion qu^'elle m''inspirait, des paroles je crois jusqu^alors inconnues* Deux heures se passèrent dans cet entretien où j''appris que j'étais aimé, mais où je reconnus aussi les obstacles terribles qui nousséparaient.Venuzzi était jaloux de moi jusqu^à la frénésie. Une affaire importante Payant appelé à Ferrare, il ne sMtail déterminé à s'^y rendre que lorsqu'^il nous crut éloignés pour plus long-temps qu'il ne pensait Fêtre luimême. Lorsqu^il était présent, l'infortunée Giulietta n'avait pas une heure de liberté ni. le jour, ni la nuit. J'appris alors tous

ÇAUSTE. 103

les détails de ce mariage que la pauvre Giulietta avait refusé si long -temps; mais Venuzzi menaçait de faire mettre son père en prison. Son père était pauvre, et la tourmentait pour le sauver et devenir riche.

«—Je résistai bien des mois, me ditGiulietta, mais les fureurs de mon père et la douleur de ma mère remportèrent; ils se repentent à présent; ma mère surtout connaissant mes tourmens , la vie que je mène; ma mère veut aujourd''hui essayer de tout réparer. 11 nous est arrivé d'Athènes un jeune parent devenu très riche; je ne Tai point vu> mais il connaît mon sort et veut proposer beaucoup d'or à Venuzzi pour qu^il consente à la rupture de notre mariage. S^il refuse, je puis en appeler aux lois, car jamais, ajoutat^elle en rougissant avec naïveté, jamais je n'ai aimé cet homme, et depuis quelques se* maines surtout

«Une joie indicible entra dans mon âme.

« —Et si vous étiez libre, m'écriai-je, pen-

106 CALISTR.

seriez- VOUS encore au malheureux qui ne peut plus désormais avoir de joie ou de douleur qui ne lui vienne de vous?

«Giuliettam*accorda un regard qui valait tous les sermens. Au milieu des transports que me causait sa présence, je n''aurais pas vu naître le jour, quoiqu'il commençât à faire pâlir la bougie qui nous éclairait ; mais j''entendis les bateliers amenant la gondole qui allait me conduire jusqu'à Mestre où je devais prendre des chevaux. Il fallait quitter Giulietta et la quitter sans savoir comment je pourrais la revoir. Cette idée m'eut mis au désespoir sans les consolations qu'elle m'accorda.

« — A votre retour, me dit-elle, ne restez pas chez vous, comme vous l'avez fait, car cette conduite adonné plus de force aux soupçons de Venuzzi. Tâchez même de décider voire général à demander de changer de logement.

« — Quoi! m'écriai-je, ne plus espérer de vous rencontrer au moins par hasard; renon-

cer au bonheur de me gentir près de vous. Mais vous avez raison , ajoutai-je tristement, vous serez plus libre alors , vous irez dans le monde , je pourrai vous y voir peut-être , mais d^autresvous y verront aussi.

« Hélas! dèsce premier moment Je découvris à Giulietla mon malheureux penchant à une jalousie effrénée.

t< Elle baissa les yeux et me dit :

t — Ce moyen nous eut rapproché plus surement, peut-être même aurais-je trouvé Foccasion de vous voir quelquefois seule. Mais s^ii peut vous faire penser que le désir d^être plus libre

« J'^implorai mon pardon ; je convins qu'elle avait raison , et ne la quittai qu'après avoir obtenu que nous nous écririons quand je serais de retour.

« — Comme vous passerez vos soirées dehors, ajouta Giulietta,f obtiendrai de descendre au jardin , et, sous la statue du Silène placée près de la fontaine, je déposerai mes lettres,

108 CAUSTK.

voua prendrez le même moyen pour me faire parvenir les vôtres.

ff Je partis le plus heureux et le plus amoureux des hommes. L'afl^re qui avait conduit le général à Trieste Ty retint long-temps; je mourais d'impatience. Mais enfin, elle finit au gré de ses désirs, j''eu3 le bonheur de m^y rendre utile et je revins à Venise satisfait et brûlant d''amour. Aussitôt, je volai au jardin. Je trouvai une première lettre de Giulietta, et je déposai un volume que j'avais écrit. Alors s'établit entre nous une correspondance que rien ne troubla. Je lisais ainsi dans ce cœur tendre et ingénu ; je croyais que je le remplissais tout entier et ma passion prenait chaque jour une nouvelle violence*

<r Giulietta me confia qu'acné avait vu son cousin plusieurs fois et que depuis lors il était plus disposé que jamais à la tirer de son esclavage. Je lui avais obéi , je sortais chaque soir, mais souvent je rentrais sans être remarqué de personne, et je restais sans lumière à la

croisée de mon appartement. Venuzzi ; persa dé que nous étions tous dehors, permettait à Giulietta d^ouvrir ses persiennes; je la dévorais des yeux; malheureux si je lui voyais Fair triste et souffrant, plus malheureux encore si je lui trouvais un maintien gai et riant. Sa toilette négligée m'inquiétait, sa parure plus soignée me mettait au supplice. Mes lettres se ressentaient de mes injustices;" elles étaient remplies de reproches, d'excuses, de fureur et d'amour. Celles de Giulietta, aimables et confiantes , me faisaient craindre cependant que son caractère ne manquât de force et d'^énergie. Eh bien 1 je l'aimais davantage de sa timidité et de sa parfaite innocence. Elle me peignait sa tendresse avec une ingénuité et un abandon plein de charmes, et je sentais que je ne pouvais vivre plus long-temps einsi; il me fallait la voir. Alors, je songeai que le conseil qu'elle m^avait donné était le meilleur. Pour nous rapprocher, il était nécessaire de quitter le palais Venuzzi. Mon gé-

no CÀtlSTE.

lierai vint au devant de mes impatiens désirs.

« — Romuald, me dit-il, vous changez beaucoup; partout vous portez un air de mélancolie qui confirme mes soupçons. Vous aimez madame de Venuzzi , vous passez toutes les nuits à votre fenêtre, je lésais; et vous pouvez ainsi compromettre cette jeune femme et vous rendre mutuellement malheureux. J^espère que vous écouterez les conseils de Tamitié ; et dès demain, nous quittons ce palais pour aller en occuper un autre.

« Je courus m'enfermer pour écrire à Giulietta, je lui jurai que je ne sortirais pas de la maison, si elle ne m'assurait que je la verrais bientôt. Elle me répondit que je me tinsse tranquille pendant dix jours, que je me mon* trasse partout Pair gai et indifférent, et que la dixième nuit, je me trouvasse à une heure, près du portail du palais Venuzzi.

u Je lui obéis , je sus me contraindre et prendre un maintien enjoué qui trompa jusqu'^à mon digne chef. Il ni'en félicita justement le

jour même où je comptais me trouver au rendez-vous donné par Giulietta.

« L^heure arriva enfin.

«Le portail s'ouvrit. Une main saisit la mienne et m'introduisit dans une salle basse où je trouvai ma jeune amie. Je ne te décrirai point, Caliste, ma joie, mon délire, je ne pensai pas un instant aux dangers qui nous environnaient, car son époux reposait près de nous. Je sus de Giulietta qu''à force de prières elle avait obtenu quelque temps auparavant la grâce d'un des serviteurs de Venuzzi qui avait manqué essentiellement à son maître, et que cet homme était maintenant entièrement dévoué à sa jeune maîtresse. Je découvris facilement, par ce qu'elle me dit, que cet homme était très intéressé. Je me promis de le bien payer, mais je ne sentais pas moins l'imprudence qu'il y avait à se confier à un valet qui trahissait son maître pour de For, et pouvait nous trahir si on lui en offrait davantage. Cependant je me gardai bien de faire part de mes craintes

ùGiulietta; j'étais trop heureux d'exposer ma vie pour elle. Nos rendez- vous, d'abord rares par prudence, devinrent bientôt plus fréquens et, presque chaque nuit, nous nous réunissions. Satisfait de recevoir d''elle la promesse de m^appartenir un jour, je respectais l'innocence de celle qui devait être la compagne du reste de ma vie; elle se confiait à moi avec tant de candeur, elle répétait avec tant de conviction qu'elle était sûre que nous serions protégés du ciel tant que nous ne serions pas cou- ' pables, que je passais de longues heures à ses pieds, seulement heureux de l'entendre et de puiser Tespérance dans ses yeux.

« Je l'aimais ainsi depuis près d'une année, Qt nos rendez-vous duraient sans interruption depuis plus de trois mois, quand arriva le carnaval. Il n'était ni brillant, ni animé comme jadis, mais cependant il donnait encore lieu à des bals et à des fêtes. Giulietta m'apprit que Venuzzi consentait à la conduire à plusieurs ; que son cousin prenait chaque jour plus d'em-

OALISTE. il3

pire sur cet homme, en l'aidant à réussir dans des spéculations importantes; et il usait de cet empire pour lui représenter la cruauté quHl montrait en privant une jeune femme vertueuse, de tous plaisirs, de toutes distractions.

« — Hélas! continua Giulietta, mon cousin vante ma vertu, s'il savait

— Ce parent vous aime , il vous Ta dit? interrompis-je avec colère.

€ — Je conviens , reprit-elle en baissant les yeux, qu'il prend à moi un intérêt aussi vif que tendre, et qu'il m'a déclaré que s'il m'eut connue libre

€ — Et il veut tout sacrifier pour que vous le deveniez; il vous voit chaque jour; çt moi, bientôt oublié , trahi , ç''est avec peine que je puis vous arracher quelques heures.

« — Oui, mais pendant ces heures, j'expose ma vie, reprit Giulietta en pleurant, ah ! Romuald , n^avons-nous pas assez de nos chagrins, des dangers qui nous entourent; cependant^ puisque vous ne pouvez souffrir que II. 8

je doive ma liberté à un autre qu''à vous, ^attendrai, je supporterai mon supplice, et votre amour me tiendra lieu de tout.

« Tant de condescendance et de dévoûment auraient dû me toucher, et pourtant j'acceptai le sacrifice de Giulietta, je lui fis promettre qu''elle ne se séparerait de Venuzzi que quandje pourrais Tarracher moi-même à sa puissance. Ma cruelle jalousie préférait la savoir enchaînée, que de lui voir accepter le secours de son cousin. Mais lorsque je fus loin d'elle, je pensai, non sans remords, que je voulais ravir cette jeune et belle Giulielta au bien-être et aux plaisirs du luxe, si nécessaire au bonheur d'aune femme, pour Fassocier à la vie d'un soldat sans fortune. Comment avec sa délicatesse supporterait -elle l'existence pénible que je pourrais lui offrir. Je me répétais tout cela, quand je n'étais pas près d'elle, et la raison me criait que je ne devrais point entretenir dans le cœur de Giulietta un amour qui ne pourrait jamais la rendre

entièrement heureuse. Mais une autre pensée que je repoussais avec bien plus de force, me disait aussi que dans un être si faible , ce sentiment ne pouvait être bien profond , car quoique je comprisse l'empire d'un premier amour je craignais que chez une très jeune personne, il ne fût que cette exaltation où l'imagination prend plus de part que le cœur. Je n'^osais anssi m''avouer à moi-même la haine que j''éprouvai3 pour ce parent de Giulietta, pour ce cousin si dévoué. Je le détestai bien davantage après Tavoir vu.

« Qu'il était beau! la coupe grecque de sa figure, Pétrangeté de son costume le rendaient encore plus remarquable ; je me trouvai avec lui aux cafés de la place Saint-Marc, et sans le demander, je fus certain que c'était lui.

Un riche Vénitien donnait une fête brillante où le général était invité ainsi que moi. J'hésitais à y aller, carj^étais plus triste que de coutume, Giulietta m'ayant averti que je ne pourrais la voir cette nuit là , parce que

Itfr C4USTI5,

nous risquions d'être surpris par Venuzzi qui devait se rendre à cette fête. Je savais donc que j'y trouverais cet homme, ce qui augmentait ma répugnance à m''y rendre. Cependant je me dis qu''il serait peut-être prudent qu'il m^y vit; j'y fus.

On dansait; un triple rang de femmes se tenait debout sur les banquettes qui entouraieat un salon où se pressait toute la société, car les autres étaient entièrement déserts. On se poussait, on s'étouffait, je demandai le motif de tant d^empressement.

« — C'est le beau Grec, me répondit-on, qui danse avec sa cousine, la Venuzzi.

(( Un trouble affreux déchira mon cœur et égara ma raison ; quoi ! elle est là, pensai-je, et elle me l'a caché ; elle danse avec un autre ; il tient sa main, il la presse peut-être, et moi, nialheureux, je n'ose même lui parler.

{( J'avais, à force de persévérance, franchi tous les obstacles qui me séparaient des danseurs,

et je me trouvai au premier rang de ceux qui les entouraient.

« J'aperçus alors Giulietta. Elle était ravissante de beauté ! La danse, l''émotion du plaisir prêtaient à sa figure un attrait nouveau. Je ne l'avais jamais vue qu'abattue et sans parure. Ce soir là, elle était brillante de gaîté et de fraîcheur. L''enfer entra dans mon cœur^ je parcourais la toilette de Giulietta d'un œil furieux, il me semblait que chaque ornement était un outrage; car le choix de cette parure paraissait annoncer sa préférence pour un autre. Sa blonde chevelure tombait en longues nattes sur ses épaules, une petite calotte grecque brodée de perles et de diamants était placée sur le sommet de sa tête. Un bandeau de perles magnifiques ornait son fronc, son cou, ses bras en étaient entourés. Un corset de velours rouge serrait sa taille charmante, et sa jupe légère relevée avec des fleurs laissait voir un pied charmant chaussé d^un brodequin brodé en pr, de la même étofTç que

le corset; elle dansait une tarentelle; cette danse voluptueuse prêtait à sa physionomie et à ses mouvemens une expression d^abandon qui la rendait mille fois plus charmante. Je ne me contenais qu''à peine; mais lorsque, dans une des figures, Giulietta se mit à genoux, et que je vis son danseur tourner autour d'elle en ayant l'air de la traiter comme sa conquête , je n^y pus tenir, et écartant violemment ceux qui m'entouraient, je la relevai et repoussai avec fureur le Grec qui s'approchait pour me la ravir. Elle laissa tomber le tambour de basque qu^elle tenait, et se dégageant de mes bras , elle ne put que s'écrier d'une voix étouffée :

H — Malheureux! tu nous as perdus.

«En effet, Venuzzi était déjà auprès de nous ; il entraîna ma malheureuse amie, et je restai immobile au milieu de la foule étonnée. Le général me regarda d''un air sévère et s'^éloigna, Je sortis de ce lieu de fête comme un

CALISTE. ^iO

insensé; j^entendis quelqu'un qui marchait sur mes pas : c'était le Grec.

€ — Demain, me dit- il avec une colère concentrée, demain , au point du jour, au Lido, un de nous doit y trouver sa tombe. »

Ici M. Delmot fat forcé 4e s'interrompre ; les pâles rayons du soleil du soir IWertirent ^u''il y avait long-temps qu'il était sorti de chez luij il ctaignait qû^on y fût inquiet^ et lui-même ft'*âimait pas à s'en éloigner trop long-tempâ; surtout depuis que Caliste était malade.

Cependant il la trouva mieux, quoique 1^

fièvre ne l'eut pas quittée, elle paraissait moins abattue. Il osa s'en féliciter; ah ! sHl avait su à quoi il devait attribuer ce changement, il eut maudit plus que jamais Henri de Valbreuse, Quel que fût pourtant le plaisir que M. Delmot trouvait à rester avec sa fille, ce ne fut point sans une secrète satisfaction qu'il se retrouva seul dans son appartement, où il put reprendre la lecture de la lettre de Romuald d'Orsini, qu'il avait demandé au marquis la permission d'emporter.

Il la continua avec empressement :

K En rentrant dans la maison que le général occupait, je fus douloureusement embarrassé en apprenant qu'il avait ordonné qu^on me priât de monter chez lui à mon retour. Le général était plus qii^un chef pour moi, c'était un ami, un père; depuis que j'étais près de lui, tout ce qui m'intéressait le touchait, et il y prenaitpart avec toute la sollicitude de Tamitié la plus vive. Mais sa surveillance s'arrêtait où commençaient les erreurs de Tamour, et sur

CALJSTE. 123

cet article je n''avais jamais trouvé en lui un juge sévère. Je restai donc interdit quand je vis son regard mécontent, et n'osai le premier rompre le silence.

« — Vous avez donc réussi, dit-il enfin , à perdre cette jeune et malheureuse femme ; que pouvez-vous maintenant lui offrir en compensation?

« — Ma vie , mon amour, m'écriai-je.

« — Votre vie, répondit sévèremenjt le général, elle ne vous appartient pas , et votre amour est une faute, puisque madame de Venuzzi n'est pas libre. Je savais que vous sortiez toutes les nuits, mais me confiant dans la surveillance de ce Venuzzi , je croyais qu^ayant oublié votre folle passion , vous aviez noué quelqu''intrigue avec une de ces femmes qu'on ne peut perdre, ni déshonorer; votre conduite de ce soir m*a ouvert les yeux; elle est indigne et cruelle. Je vous ordonne de garder les arrêts jusqu'à nouvel ordre.

€ — Mon général , je me bats demain au

1 24 CALISÏR.

£oiDt du jour et c^est un combat à mort, j Vspère que ce sera moi qui succomberai.

« — Malheureux! s''écria-t-il en me saisissant la main, avez- vous oublié que ce duel perd entièrement cette infortunée, avez-vous oublié, ajouta-t-il d'aune voix émue, que je vous aime comme si vous étiez mon fils.

« Je baisai sa main, et mes larmes jusquV lors retenues coulèrent avec abondance; nous gardions le silence depuis assez long-tem ps; cinq heures sonnèrent à Téglise Saint-Marc, et mon rendez-vous était à six.

« •*-» Je vais écrire à ma mère, dis-je au général, je compte sur votre bonté pour lui apprendre ma mort avec ménagement.

ce — Allez écrire, Romuald, nous partirons ensuite, car je ne vous quitte point.

« — Nous devons être seuls, mon général, iious nous le sommes promia* Ainsi, si je dois succomber, c'*est au Lido que sera ma tombe. IMon bienfaiteur, mon père, vous ne l'oublierez pas, j'en suis certain.

w^^aov»-' <>M*:mn r .w :

CAUSTE. 125

w Je fus écrire une courte lettre à ma mère et uneautre à Venuzzi; je disaisàVenuzzi ce qui était vrai, que sa femme n'avait jamais oublié ses devoirs et que moi seul était coupable par l'inconvenante scène dont ma mort l'allait venger. Je lui demandais de la pitié, des soins pourGiulietta, je le lui demandais au nom du sang qu^on allait répandre.

(( Je me décidai à partir sans revoir le général, en laissant seulement un dernier adieu pour lui. Mais il était déjà assis dans la gondole qui devait me conduire au Lido.

« — J'attendrai là, me dit-il, en me serrant la main ; faites votre devoir , Romuald , mais n'oubliez ni votre mère, ni votre ami.

« Dans un bosquet de chênes, à peu de distance du rivage, auprès d'une tombe, je trouvai mon adversaire. Les rayons d'un pâle soleil commençaient à paraître , et rien n'était majestueux comme son lever. Cette mer, qui au terme de notre vue se confondait avec l'azur du ciel, nous rappelait l'image d'une éternité

sans bornes que Tun de nous sans doute allait connaître. Tout était silencieux, la mort régnait dans ce lieu, nos pieds foulaient la terre qui allait couvrir un de nous. Nous nous saluâmes en silence^ je fixais avec une rage jalouse le cousin de Giulietta , et dans ce moment ma fureur se réveilla avec vio-» lence. Je n'avais que mon épée, il me montra deux pistolets, et me dit froidement:

« — Quoique je sois TofFensé , monsieur, je vous laisse le choix des armes.

c — Je ne prétends recevoir aucune faveur, répondis-je avec hauteur, et je dois vous prévenir que je me sers également bien de Pépée et du pistolet.

« Il sourit dédaigneusement et répondit : (( — Cet avertissement est pour le moins inutile, mais ce qui ne Test pas, ce sont les conventions que nous devons échanger ensemble, et que vous ne pouvez refuser.

€ — Je n'ignorai» pas que vous étiez aimé,

et je vous remercie de m 'avoir, en m*offensant personnellement, fourni Toccasion de vous en punir. La famille de Giulielta était disposée, quelque temps après mon arrivée, à confirmer les démarches que je voulais entreprendreauprèsdeVenuzzi pour obtenir qu'il renonçât à ma cousine. Il est si intéressé et si peu heureux d'*avoir épousé cette jeune fille malgré elle, quejelais presque sûr deTamener à consentiràbriser ses liens, quandGiulietta se refusa à ce qu'on continuât toute démarche. Quelques soupçons m'engagèrent à épier sa conduite, je payai mieux quQ vous le serviteur infidèle de Venuzzi, 'et je sus que sa femme vous recevait chaque nuit. Je respectai le choix de ma cousine, croyant qu^il la rendait heureuse, vous m^avez prouvé hier le contraire et vous m'avez profondément outragé. Je vous en rends grâce.

« — A quoi bon tous ces discours, m^écriai- - je; nous devons, vous ou moi, trouver la mort ici. »,,.«>

(( — A la bonne heure; reprit-il^ toujours froidement, mais ce que vous appelez des discours ne sont que les précautions de l'honneur. Nous nous battrons sans témoin , l'un de nous doit rester là, j'ai dit à un ami sûr de s'y rendre, si dans une heure je ne l'avais pas rejoint

tf — J''ai pris les mêmes précautions.

« — Eh bien donc, ajouta-t-il, promettonsnous que ce combat n^aura aucune suite funeste pour celui qui survivra; je Tai fait jurer à mon ami. f" mon^^o^

<t — Moi de même ; commençons.

c< Nous prîmes nos épees, et pendant au moins dix minutes noua nou9 battîmes avec fureur sans pouvoir nous atteindre. Enfin, d'un mouvement spontané , nous jetâmes ces armes, saisîmes les pistolets et après nous être reculés de quelques pas, nous marchâmes Tun sur l'autre et tirâmes en même temps»

« Sa balle traversa mon bras , la mienne rétendit sur la terre. Je me baissai pour l'aider

CILISTE. 1 29

à se relever, il était immobile. Sa figure fut bientôt couverte des ombres de la mort ; que jetais loin dans ce moment de la haine qui m'agitait quelques minutes auparavant!

i( Je Tai tué, me dis-je, je Tai tué, parce qu'ail aimait Giulietta. Lui qui aurait su, qui aurait pu la rendre heureuse, et moi, que mériterais-je donc?

« Je me baissai de nouveau pour voir s^ïl n'y avait aucun espoir de le rappeler à la vie. Le sang sortait à gros bouillons d'aune profonde blessure à la poitrine, il inondait un médaillon qui y était attaché, je le dégageai , c'était le portrait de Giulietta. Était-ce à elle qu'il devait cette faveur , ou Tavait-il dérobée ? Étais-je trahi par celle que j'aimais ? Si ce don était un gage d'amour pour lui, une preu^ ve de trahison pour moi, je devais le mépriser, mais s'il était la consolation d'un sentiment malheureux, je devais le respecter maintenant que la mort avait puni mon rival, aussi je

laissai ce portrait sur sa poitrine sanglante, ir. 9

Je ne pouvais me décider à Tabandonner ainsi, et, telle était l'impression que me causait cet événement, que je ne songeais pas àTinquiétude cruelle où devait être plongé le général, ni même à ma blessure. Cependant j''aperçus un homme qui se dirigeait de mon côté ; je pensai que c^était Tami de mon adversaire , je m'éloignai , en chancelant et j'at* teignis la gondole où m^attendait mon général.

« Ce guerrier que j''avais vu si ferme et si insouciant sur un champ de bataille , était pâle et tremblant. Il ne mHnterrogea pas , ma présence lui disait tout. Pîous rentrâmes et je fus plusieurs jours sans pouvoir sortir^ quoiqu'une inquiétude affreuse dévorât ma vie. Enfin, n''y pouvant plus tenir, je me mis à errer chaque nuit près du palais Venuzzi. J'espérais, je ne savais ce que j^espérais; mais il fallait à tout prix sortir de mon état d^incerlitude. J'avais donné ma parole au général que j'agirais avec prudence; il n'avait osé me dé-

CALISTE. 13f

fendre tîe sortir, il seiîtait que j'aurais plutôt renoncé à la vie que de lui obéir.

« Une nuit que je revenais encore inutilement des environs du palais Venuzzi, je traversais le pont Rialto ; j'aperçus quatre hommes qui me suivaient. Deux me dépassèrent, les deux autres restèrent derrière moi ; ils étaient soigneusement cachés dans leurs manteaux , je ne doutai point qu^iU n'en voulussent à ma vie .Quoique faible encore des suites de ma blessure, je tirai mon épée, résolu à me défendre vigoureusement. Ilétait inutile de pensera retournersurmes pas et jene voulais pas leur laisser la gloire de m'avoir effrayé,

^ A peine fus-je au milieu du pont, que les deux hommes placés en avant s'arrêtèrent > ils rent aussitôt joints par ceux qui me suivaient, ^tje sentis au même instant plusieurs coups de stilet. Je m'appuyai contre le parapet et me défendis avec mon épée; mais un coup violent la fit sauter de ma main. Ils me saisirent et me soulevèrent pour me jeter parades-

132 CAU5TB.-

SUS le pont; affaibli par les souffrances que me causaient mes blessures, je perdis connaissance en entendant bourdonner à mes oreilles le nom de Venuzzi.

« Ce fut plus de trois mois après que je sortis de Félat de faiblesse qui mVvaitôté toute connaissance, J^étais couché dans la chambre de ma mère ; elle-même me veillait, pâle et bien changée. Je fus encore pendant plusieurs mois dans un état de débilité effrayante j enfin je guéris.

« Ma mère aie raconta que l'on m'avait rapporté percé àQ coups chez le général^ et qu'^ayant reeu quelques jourd après Tordre de quitter Venise, il m*avait lui-même ramené dans une litière, craignant que je ne perdisse H vie dans le trajet, mais n'osant me laisser à Venise.

(( Ma mère ne mQ parla point de ce qui s'*é-

tait passé dans cette ville ; quand je fus réta h,

-elle insista pour que j'attendisse des nouvelles

du général avant de prendre un parti. Elle lui

CÀLI8TE, 133

avait écrit tant que je n'avais pu le faire , et. moi-mêmedepuis je lui avais plus d'une fois exprimé ma tendre reconnaisance.Enfinune lettre de France me parvint : mon chef y était retourné, il m'^apprenait qu'on venait de lui confier une division à Tarmée d''AlIemagno et qu'il m''avait encore demandé pour son aidede-camp.

« Madame d'Orsini paraissait contente de me voir quitter l'Italie. Mais moi, pouvais-je m*y résoudre sans connaître le sort de Giulietta.Notl, cet effort était au-dessus de la volonté et de la force humaine. Cependant pour rassurer ma mère, que je croyais plus instruite qu'elle ne voulait le paraître, je fis mes préparatifs de départ. Je la serrai sur mon cœur avec une tendresse bien vive. Mais les regrets que jMprouvais de la quitter étaient mêlés d'^un trouble impatient que m'inspirait la cruelle passion qui me dévorait. Comment aucun pressentiment ne me fit-il pas tomber aux pieds de la meil-

i94 ' CAMSTE.

leure des mères et ne m''avertit-il pas que je l'embrassais pour Ja dernière fois,

a Pour ne pas alarmer madame d'*Orsini, et pour obtenir plus sûrement des nouvelles de Giulietta, je mis beaucoup de secret dans mon voyage à Venise. J'y arrivai de nuit et fus me loger dans un quartier obscur, habité par le peuple. Je fis prendre des informations par un homme intelligent qui ne tarda pas à venir m''instruire que Venuzzi était toujours à Venise avec sa jeune épouse, mais qu''il avait fait de son palais une prison ; les jalousies hermétiquement fermées étaient attachées avec des cadenas, il ajouta que Ton ne parlait dans toute la ville que de la cruelle réclusion de la belle et malheureuse victime.

< — Et c'est moi, pensais-je....c'*est moi qui ai rivé ses chaînes. Ah ! qu'elle avait raison de me craindre et qu'acné doit me haïr aujour* d^hui!

w La pensée de son malheur et de sa ha ne brisèrent mon cœur^ et je passai plusieurs jours

inactif, rêvant comment je pourrais la secourir. Je ne trouvais aucun moyen, et mon ordre de rejoindre était pressant. J''ignorais quand je reverrais ma patrie ; j'étais même sûr que mon général ferait tout pour m''en éloigner. J'arpentais avec un sombre abattement la modesle chambre où je m'hélais caché, lorsqueje remarquai une femme dans la maison en face qui semblait suivre tous mes mouvemens. Importuné de sa curiosité, je m'^approchai pour fermer la fenêtre. Cette figure ne m*était pourtant pas inconnue, je regarde avec plus d'attention et je reconnais enfin la mère de Giulietta, pâle, maigre, et dans un état voisin de la misère; elle me fit signe de traverser la rue et de venir chez elle; j''y volai.

« — Vous avez perdu mon enfant , s'écria-telle. Depuis la scène du bal, Venuzzi n'a cessé de lui faire éprouver de cruels traitements, il la tient enfermée et n'a voulu {)ei'mettre que je la voie qu'une seule fois; il nous a retiré les

secours qu'il nous donnait, et ma pauvre enfant n*a pu depuis six mois me rien faire passer. Aussi, voyez la misère et le chagrin où nous sommes réduites.

ff Au travers des plaintes de cette femme où régnait beaucoup d'égoïsme , je devais cependant reconnaître la justesse de ses reproches.

« — Je ferai tout, m ecriai-je , tout pour adoucir vos peines; mais ne pouvez-vous faire savoir à Giuliettaque je suis à Venise.

c( — Ce serait tout perdre, me répondit-elle, il y a peu de jours que ma fille a profité d'un instant d'absence de Venuzzi pour me jeter à travers sa persienne une lettre et une petite boîte dans laquelle était un collier de perles, afin que je le vende pour vivre. Mais le moyen dans une ville où Venuzzi est si craint et si connu.

« — Et la lettre? demandai-jé avec impatience.

c ^ La voici, reprit la mère, qui me mou-

CALrST£.

tra assez de complaisance du moment où elle pensa que je pourrais lui être utile.

« Je dévorai ces caractères si chers; la pauvre Giulietta disait à sa mère qu'elle fjouffraît tous les maux de la terre ; mais qu'elle ne pouvait espérer un peu de repos que si on k laissait seule et sans s'occuper d^elle» Que depuis quelques jours elle était^moins maltraitée, parce que ses soins devenaient nécessaires à la santé affaiblie de Venuzzi.

« Je savais qu'acné ne pouvait parler de moi à sa famille ; et j'eus pourtant la faiblesse de m^en désespérer. Enfin je revins à la raison^ je cédai aux instances de la mère de Giulietta qui me dit que Venuzzi ne tarderait pas à apprendre mon séjour à Venise, et que je perdrais entièrement sa fille.

« — Nous n^avons plus^ ajouta-t-elle en pleurant, notre beau et riche parent*

« Je baissai les yeux; elle continua:

« — Il a disparu sans qu'on sache ce qu'ail

est devenu , il est mort ou retourné en Grèce, et peut-être

• Je n'osai l'interroger et détournai ce sujet d^entretien. Je dis à la mère de Giulietta:

t -^ Je pars pour la France, je m'engage au nom de Thonneur à vous faire passer chaque année la moitié de mon traitement; mais c'est à la condition que vous m^écrirez souvent, que vous remettrez à Giulietta les lettres que je vous enverrai aussitôt que vous en verrez la possibilité, et que vous m^resserez les siennes.

€ — J'y consens, me répondit-elle, vous ai* mez ma fille, et je suis sûre qu'elle vous aime ; Venuzzi est bien vieux, et peut-être un jour...»

* — Oui, m'écriai-je en Tinterrompant, et serrant ses mains dans les miennes, je se* rai votre fils et jamais vous ne manquerez de rien.

« J'obtins de cette femme un petit portrait de Giulietta qui la représentait toute enfant.

CAUSTE. 139

Je ne crus pas payer trop cher ce trésor > en donnant, pour Tobtenir, la moitié de cô que j6 possédais, et je partis sinon plus heureux, du moins plus tranquille. Je voyageai très rapi* dément pour arriver à Paris, et cependant mon général en était parti, je ne pus le rejoindre qu''en Allemagne.

• Durant une année je reçus des nouvelles fréquentes de la mère de Giulietta, elle me mandait que rien n^était changé dans le sort de sa fille, qu*elle ne pouvait la voir, mais quY'Ue avait trouvé un mojen sûr de lui écrire, et qu'enfin elle allait lui faire passer le paquet de lettres qu^elle avait reçu de moi. Car toutes les fois que j'écrivais à cette femme, je lui enroyais une lettre pour sa fille.

« Enfin, une réponse de Giulietta me par* vint, presque aussi tendre que celles que j V vais reçues dans d'autres temps. Cette lettre arriva pour me donner la force de supporter le plus affreux des malheurs; mon, bienfaiteur, mon second père fut tué à deux pas de

moi» Sa dernière journée appartint à sa patrie, 8a dernière heure au souvenir de ses enfants et à moi. Il me laissa son épée, écrivit quelques lignes en ma faveur à l'empereur Napoléon, et expira en me serrant la main.

n Ce fut alors que je passai dans la division de cavalerie où tu servais, et là commença cette amitié de frère qui ne doit finir qu'^avec nous. Giuliettam^écrivait de temps en temps, mais elle m^ordonnait sur nos relations le plus profond silence, même avec toi, mon meilleur ami. La santé de Venuzzi devenait chaque jour plus mauvaise, il avait cessé de tourmenter sa femme. II disait cependant hautement que, fut-il à son lit de mort, il quitterait à Tinstantr j'y rentrais.

« Tu te rappelles ma douleur en apprenant la mort de ma mère. Sans Giulietta et notre amitié, j''eus pensé que je ne tenais plus à rien" sur la terre* Nous partîmes pour Tltalie, j'eus peine à td cacher mes espérances et je t'en appris assez pour que tu pusses deviner que j'ai-

CALIStE. m

mais une Italienne, Et depub que j'avais remis les pieds sur ma terre natale, je sentais se ranimer la violence de ma passion et de ma jalousie. Le besoin de revoir Giulietta s^'empara de moi avec d'autant plus de force qu'il était mêlé d'une sombre et douloureuse inquiétude. Ses lettres devenaient plus froides, plus raisonnées, elle repoussait mon désir de me rapprocher d'elle avecune prudence qui me blessait profondément; dans Tespoirde me cal* mer, elle me parlait d'un voyage que comptait faire Venuzzi pour prendre les eaux de Gurgttellaàischia, dans legolfedeNaples, Cependant les mois se passaient et elle fut obligée de m'apprendre que Venuzzi ne ferait point co voyage. C'est à cette époque que tu reçus la mission qui t'appelaità Venise» et que j'obtins ton amitié de t'y deremplacer.

M'y voici depuis un mois. J'ai vu la mère de Giulietta qui a voulu absolument me rem-t bourser tout l'argent que je lui avais envoyé. Elle est maintenant dans l'aisance; elle m'a

repété qu'il fallait user de prudence; mais j'ai 8U que Venuzzi était fort mal et que sa femme était plus maîtresse que lui-même dans «on palais. J^ai vu même entrer assez de monde chez elle, et cependant jusqu''ici je me suis contenu. Le remords de la violence que j'ai exercé au bal sur Giulietta m'a empêché de me laisser aller à la rage que j'éprouve. Ami, il faut t'avouer ce que je ne voulais pas m'avouera moi-même. Je tremble que l'amour de Giulietta ne soit changé en crainte. Je l'ai effrayée par mon caractère, ou plutôt l'absence m'a perdu. Sa mère ne me répond qu'avec embarras, elle ne m'avoue point 4ue Venuzzi soit en danger; tout cela cache un mystère. Si (iiulietla ne m'aime plu», je suis perdu....

c Mais il faut que je repousse celte pensée^ que je conserve tna raison jusqu'à demain; demain je dois la voir.

€ Adieu, peut-être est-ce le dernier que t'adresse ton malheureux ami! >

Que de passion et d'erreurs, se dit M, Del-

CitLlSTE. 148

mot, après avoir achevé la lettre de d'Orsini, et comme on se trompe quand on relègue dans Timpossible les effets de la funeste passion de l'amour.

Le docteur revit le lendemain son intéressant malade. En pressant sa main brûlante, il pensa que les souvenirs du passé augmentaient son mal au lieu de le calmer.

— Attendons, lui dit-il, je sais déjà que vous n'êtes point coupable, puisque la fatalité vous fit prendre un nom qui n'était pas le vôtre. Remettons à un autre temps....

— Non, répondit M. de Vaîbreuse, je veux^^ il faut que vous sachiez tout, vous compren-^ drez mieux alors combien il est essentiel que ma fille soit éloignée d'ici.

« L'impression que me fit la lettre de Roe muald, reprit le marquis, fut tellement puis-^ santé que je sentis le besoin de rester seul, je ne fus pas à la fontaine. Madame de Bethune envoya chez moi. Je fis dire , ce qui était vrai; que je me sentais assez makde. Je me voyais

loin de mon ami, no pouvant lui donner des conseils, lui prêter mon secours, car c^'était nous perdre l'un et Tautre que de songer à l'aller trouver. Cependant je résolus, aussitôt que j'aurais parlé à Marguerite, de lui écrire que j'allais partir s'il ne venait pas me rejoindre de suite. Je passai la journée seul et profondément abattu. Ma passion était à son apogée, mais la lettre de Romuald mMnspirait, pour moi-même, une espèce d'effroi. Je pensai que je mutais abusé, que madame de Molmont ne m'accordait aucune préférence, que ce que j'avais cru deviner de ses secrets sentimens n'était sans doute que de la coquetterie» Ces réflexions me plongèrent dans une situation d'esprit que je no pula me rappeler aan§ croire que c'était la voix du ciel qui m'ordon-^ nait do ne point solliciter d'entrevue avec Mar^ guérite. J'arrivai ainsi jusqu'au soir, en ayant eu le courage de ne la point chercher et presque décidé à la fuir.

« La journée avait été étouffante, on respirait

un air embrasé qui brûlait le sang. J''essayai de goûter un peu de repos, mais inutilement, et je pris le parti de descendre dans le jardin de la maison, Une petite porte s'ouvrait à Textrémitë, dans une ruelle sur laquelle donnaientégalement plusieurs autres jardins, entr'autres celui de la maison qu''occupait madame de Bethune avec madame de Molmont. Il était assez grand ; une haie touffue le fermait du côté du chemin et laissait apercevoir un bosquet où je m'étais assis souvent avec Marguerite pendant les jours si rapidement écoulés, où elle semblait prendre plaisir à m'entendre, C'était durant ces heures, dont le souvenir m''était maintenant presque cruel, que j'avais cru être aimé.

« J'étais retenu malgré moi près de cette haie quand je vis venir de la maison une femme vêtue de blanc. L^ battemens de mon cœur ne m'auraient pas dit que c'était elle, que je n'aurais pu me tromper à sa taille si noble. Marguerite s'assit à Tentrée du

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