‹ CalisteChapitre 5 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

bosquet; la lune réclairait entièrement, je la vis reposer sa belle tête sur sa main et demeurer dans une profonde rêverie. Toute ma tristesse de la journée; toutes les idées raisonnables qu'avaient pu faire naître mes réflexions et la lettre de Romuald. mon incertitude sur les sentimens de madame de Molmont, s'*évanouirent à sa vue. Le ciel et Penfer me conduisaient; je m'approchai de la petite porte, elle n''était que poussée, et je l'eus bientôt franchie. Marguerite avait changé de place et avait pénétré dans le fond du bosquet ; mon ombre parut à rentrée de la charmille, elle me reconnut et se leva tremblante.

— Y pensez-vous, Romuald, s'écria-t-elle, à cette heure dans ce jardin ; voulez-vous me compromettre, retirez-vous, je vous en supplie.

<i — INon, dis-je en saisissant sa main, il faut que je vous apprenne,...

(( — Rien , rien ici, mais demain vous mMcouterez, vous apprendrez vous-même....

« — C'est impossible; répondis je en me je-

tant à ses pieds, demain vous reprendrez sur moi votre irrésistible empire; demain, vous m'imposerez silence d'un regard, ou vous me fuirez encore. Il faut que vous m'entendiez dans ce moment, que vous fixiez mon sort ; demain, nous devons nous lier irrévocablement ou je dois vous quitter pour jamais.

« — Malheureux, vous ne savez pas...

« — Je ne veux savoir qu'un mot, interrompisje impétueusement, si vous ne pouvez m'aimer ?

€ — Ah ! s ecria-t-elle avec un accent déchirant, si je ne vous aimais pas, vous fuirais- Je avec tant de soin.

« A ce cri du cœur, à ces paroles si tendres qui semblent fixer pour toujours sa destinée et la mienne, je ne me connais plus ; j'oublie tout, excepté que je suis aimé, et pressant sur mon sein l'ange qui vient de doubler ma vie, je fais passer dans son âme une partie du feu qui dévore la mienne.

« Nous épuisâmes dans cette heure ravissante tout ce que l'amour a de puissance et

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d'ardeur. Au milieu d'un délire qui nous dé* voraitTun et Tautre, il échappait àMarguerite des paroles que je ne comprenais pas; elle voulait fuir, me repousser, mais Tamour fut pi us fort que sa vertu, et si je ne dus connaître qu'aune fois ses délices, son ivresse fut longue, enivrante, ineffaçable. On serait plus qu'un mortel, si un tel bonheur pouvait se supporter deux fois sans mourir.

tf La lune s^était couverte d^un nuage, je ne voyais plus celle à qui je venais de consacrer ma vie. Mais j'entendais sa respiration précipitée et, sous ma main tremblante, son cœur battait avec violence. Je la serrais sur ma poitrine, et, croyant calmer son trouble en lui annonçant que rien ne pouvait m'empê-* jcher de lui offrir un époux digne d^elle de toute manière, je lui dis en la couvrant de baisers, et avec une indicible joie.

« — Rassure-toi, ma bien-aimée, s'il existe des obstacles à notre union, le crédit, la fortune peuvent les lever sans doute. Ce n'est point

Romiiald sans titres et sans [biens qui deviendra ton époux. Je suis riche titré, mon père...

(( — Ab ! fut-il un prince, interrompit-elle en s'arrachant de mes bras, tu ne m^aurais pas moins perdue, déshonorée ; je suis mariée , mariée! répéta-t-elle avec angoisse, et le comte de Valbreuse est mon époux !.*,#**...

4 A cette révélation, que j'ai cru, pendant bicndesannées, entendre répéter à mon oreille comme une condamnation terrible; je sentis mes genoux se dérober sous moi ; mes dents claquèrent avec violence et ma main, qui pres^ sait celle de Marguerite, devint froide comme celle d'un cadavre. Elle se leva avec effroi, s^avança vers Tentrée du bosquet où elle s'appuya et me regarda avec une expression que je ne pourrais rendre. Ses longs cheveux noirs étaient détachés; sa figure était aussi pâle que son vêtement. Il me sembla que c^'était une ombre terrible et menaçante, et lorsqu'elle s^avança de nouveau vers moi> qu'elle posa sa main sur la mienne, je crus sentir une lave

brûlante et je la regardai comme si j'^allais mourir.

« — Écoute, dit-elle, je devine que tu n'es point Romuald d'^Orsini, et cependant tu as pris son nom, tu connaissa vie comme la tienne. Il n'^est qu''un homme au monde qui puisse... Parle, il ne faut qu'un mot pour changer les soupçons les plus hDrribles en une certitude plus horrible encore. Parle donc; mais attends, ajouta-t-elle en appuyant les deux mains sur son cœur; laisse-moi respirer avant que tu ne prononces ce nom odieux. Car je te devine, ajouta-t-elle avec une elFrayante énergie , je te devine, tu es Caliste de Valbreuse, tu as voulu outrager ton père et me déshonorer

« Elle s'enfuit , et je ne sais comment je me retrouvai dans mon appartement.

« Lorsque j''aperçus les premiers rayons du jour, j''en détournai mes regards; il me semblait qu''il n'aurait jamais dû se lever pour éclairer un coupable tel que moi. Car ce n^était point assez de mon crime involontaire, je me sentais toujours brûler par ia passion malheureuse qui devait dévorer toute ma vie. La vcilîc j'aimais Marguerite, aujourd'luii c'était

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un délire qui égarait ma raison; le souvenir si doux et si consolant de ma mère , ce souvenir qui dans mes plus grandes peines m^avait constamment soutenu, me bouleversait etm''était maintenant pénible. Qu'avais-je retenu de ses leçons de morale et de vertu ? j'étais incestueux ! Faut-il Tavouer, il était même des momens où je me sentais de la haine pour mon père. Lorsque cette horrible frénésie me saisissait, je me jetais àgenoux , je priaisDieu de m''envoyer tous les châtimens; mais de me préserver a« moins d'un crime envers celui à qui je devais la vie. Je jurai de ne vivre que pour expier, mais je ne jurai point d'oublier, c''était au-dessus de mesforces.

<r Wilhis me remit une lettre ; j''espérai un instant qne c'était d'elle, mon cœur s'élança au-devant. Mais non, cette lettre était de madame de Bethune qui m''annonçait son départ pour Paris avec sa nièce, qui ne lui avait donné que deux heures pour se préparer.

(( Nous serons parties quand vous vous ré-

veillerez^ ajoutait-elle, mais j'espère vous revoir bientôt à Paris. »

« Ainsi Marguerite m'avait fui, en emportant rhorrible soupçon que je savais qui elle était, et que j'avais Voulu la séduire sous un nom supposé. Cette pensée m''attéra tellement, qu''elle me donna des vertiges et me mil dans un étal qui alarma mon pauvre Wilhis. Il fût chercher un médecin qui voulut me saigner plusieurs fois, je le laissai faire, je n'avais plus qu'un désir, celui de mourir. Je me disais je lui écrirai à l'instant de la mort; elle entendra la voix de la vérité, ce dernier serment de la tombe qu'ion ne peut ni repousser , ni méconnaître.

«Deux jours après, j'étais fort affaibli, mais hors de danger d'éprouver une maladie sérieuse. Je me disposais à écrire à Romuald. L'inquiétude qu'il me causait augmentait mon agitation, quand on m'annonça un courrier de sa part. Le message dont il était porteur ne contenait que ces mots :

« Viens , Caliste , je t'attends pour mourir. »

« Tout mon sang refoula vers mon cœur ; mais quelqu'affreux que fussent les malheurs que je présageais, la terreur que ces mots m'inspirèrent me fut utile dans ce moment ; ils me rendirent Ténergie qui m'était nécessaire pour voler au secours de mon ami.

« Je suivis à Finstant même Penvoyé de Romuald, et, toujours sous son nom, j''arri vai deux jours après à Venise. On me conduisit vers un quartier obscur, sur les bords d'un des plus étroits canaux de la ville et dans une maison plus que modeste; ce fut là que je trouvai mon malheureux ami. Nous nous considérâmes avec effroi l'un et Pautre , car un espace de temps aussi court nous avait cruellement chani];és.

« Si le malheureux avait su combien ma condescendance m'avait été fatale ! Mais son désespoir Toccupait trop pour qu'il put me parler d'autre chose.

— « Tu vois devant toi un misérable assassin, s''écria-t-il.

« Je reculai involontairement.

€ — Tu as raison, continua Romuald, je te fais horreur, et je ne t''auraîs pas appelé près dé moi, si je n'^avais voulu te rendre ton nom; le mien seul doit être déshonoré.

« — Romuald , m'écriai-je, en le serrant dans mes bras, je comprends maintenant, mieuxquetunele crois, où peutconduire la violence de Pamour. Je te pardonne de penser que mon amitié recule devant quelque sacrifice que ce soit ; tu n'as point l'usage de ta raison puisque tu doutes de moi. Je reprendrai mon nom, ou je garderai le tien , comme tu voudras, ajoutai-je d'un air sombre, et quel que soit ton crime, je doute qu''il égale le mien. Ces dernières paroles que je ne fis que murmurer, il ne les entendit pas.

« Il se précipita sur mon sein, nos larmes se confondirent et soulagèrent un peu mon cœur, Romuald lui-même se montra plus tranquille.

— <i Écoute^ me dit-il, je vais tout t^apprendre ; mais c'est à la condition que quand tu m'auras entendu, tu ne t^opposeras point à ce que je me donne la mort, si tu m'en empêchais, je me dénoncerais moi-même et tu me verrais mourir sur un échafaud.

u — Tu sais, me dit mon ami, que je finissais ma lettre en t^annonçant que le lendemain, je comptais voir Giulietta. Gâtait dans la maison de sa mère que devait avoir lieu notre entrevue. J'avais, près de la place Saint- Marc, un logement ostensible où je portais ton nom; celui où tu metrouves maintenant, est le même que j'ai occupé pendant le court séjour que je fis ici avant de me rendre à Tarmée d'Allemagne* La mère de Giulietta > alors très malheureuse, demeurait en face. Tu sauras comment je suis revenu dans cette maison*

« J'arrivai au rendez-vous ^ bien avant Theure fixée et je fus reçu parles parensde madame de Venuzzi avec une politesse remplie d'embarras. Enfin, après une longue et péni-

ble attente; j'entendis le pas léger de Giulietta, « Cinq ans s''é tait écoulés depuis notre séparation; son image adorée n^avait- pas quitté mon cœur, je brûlais de la revoir et cependant j''éprouvai à son approche un sentiment inexplicable de terreur» Il n'est que trop vrai , rètre que Ton aime peut vous être redoutable; on craint son regard, le son de sa voix; c''est-là qu'on va deviner si Ton est toujours aimé. Hélas! le premier abord de Giulietta m^apprit mon sort et je baissai les yeux comme un coupable en voyant les siens errer autour d'elle et se fixer sur moi sans émotion,

« Cinq ans avaient affaibli chez elle la grâce naïve de la première jeunesse, et dans son maintien rempli de dignité on reconnaissait maintenant la femme du monde faite pour y être adorée et accoutumée aux hommages ; il y eut même dans le bonjour qu'elle adressa à sa mère, une nuance deprotection qui excluait presque la tendresse et le respect filial. Elle nVtait arrivée que depuis un instant ^ que j'a-

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vais jugé et presque deviné ce que j^avais à craindre. Elle hésitait à commencer l'entretien, et moi-même je redoutais les premiers mots qui allaient peut-être détruire ma dernière espérance. Enfin , je pris sa main et la portai âmes lèvres, elle la retira et me dit ;

« — J'ai cédé à vos désirs, Romuald, j'ai voulu vous voir, d''abord pour vous remercier des services que vous avez rendus à ma famille...

« Je la regardai fixement, je me sentais offensé de ce qu'acné put me remercier, elle à qui appartenait ma vie.

« Elle continua en détournant les yeux :

« — Ensuite pour vous parler raison, vous ouvrir mon âme avec la franchise de Pamitié....

« Mon cœur se révolta, mais je me tus.

« Giulietta reprit avec plus de fermeté et comme blessée de mon silence.

i< — J'étais si jeune quand je vous vis pour la première fois, qu'ion peut pardonner à mon inexpérience la faute que je commis alors.

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Pai compromis deux fois votre vie et la reconnaissance....

« — Arrêtez y m'écriais-je, ne m'outragez point par une feinte pitié; vous savez mieux que personne que je vous pardonnerais cent fois plus d'^avoir fait couler tout mon sang que de cesser de m'aimer. Vous allez être bientôt libre; vous m'avez promis plus d''une fois que vous n'appartiendriez jamais qu'à moi, et je jure.....

« — Point de violence; interrompit-elle avec une froideur qui me glaça ,• écoutez-moi, je me souviens de mes sermenS; je voudrais les tenir; mais....

i( — Mais vous ne m'aimez plus ; avouez votre perfidie tout entière.

*t — Je ne suis point perfide. Trompée, comme plus d'une femme, par les illusions de la jeunesse; flattée d'inspirer une violente passion, je crus ressentir un amour semblable; vous fûtes le premier à me désabuser; votre jalousie, vos fureurs m'effrayèrent, et je pensai

que si un jour je m^unissais à vous, je ne ferais que changer d''esclavage. Cependant j'avais failli causer votre mort, vous revîntes encore après vous exposer à mille dangers, vos procédés pour ma famille, tout prolongea mon erreur, et pressée par ma mère, je renouai une correspondance avec vous. Mais je ne vous le cache point, quand j^appris votre retour en Italie, je descendis dans mon cœur et je me dis en frémissant que j*allais recommencer cette vie orageuse pour laquelle je ne me sens pas faite. Je vous écrivis pour vous détourner de venir ici, et cependant, vous servant d'un autre nom, vous vous y êtes rendu. Vous venez réclamer des promesses arrachées à Tinexpérienco et à la crainte ; mais voua serez assez généreux pour me les rendre et...

« — Arrêtez, m'écriai-je, pourquoi m'^écriviez-vous hier que vous m'aimiez toujours, Pourquoi mepermettiez-vous de confier à mon ami les liens qui nous unissent au moment où vous voulez les rompre.

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« — Oui, je vous aime toujours, répondit Giulietta avec un céleste regard, je vous aime de Tamitié la plus tendre et la plus dévouée ; je vous ai engagé à tout confier à votre ami, parce que je pensais que ses conseils vous dirigeraient mieux que votre passion. Tant que notre union a été possible^ je tenais à ce que le passé fut caché aux personnes que je pouvais être appelée à voir un jour comme votre épouse. Mais puisque nous ne devons jamais être Tunàrautre, je désire que de salutaires avis vous engagent à m''oublier.

« — Vous oublier, vous ne le croyez pas possible. Mais écoutez; il fut un temps où je ne pensais pas pouvoir vivre sans votre amour, Aujourd'hui, je sens que je puis vous pardonner de n'en plus avoir pour moi, si vous n'eu ressentez point pour un autre. Promettez-moi de m''appartenir et je me contenterai de cette amitié dévouée et tendre que vous me juriez à l'instant m me.

« Elle retira sa main que je retenais avec anxiété, et ne répondit rien.

u — Avouez donc, m^criai-je en sentant redoubler ma rage, avouez qu'un autre amour vous exagère mes défauts, ou plutôt que votre inconstance, que votre perfidie....

« — Ah! s'écria-t-elle avec un accent qui me fit frémir, jamais je ne vous aimai comme j'aime aujourd'hui

« A cet aveu cruel je me sentis anéanti..... Des larmes abondantes coulèrent de mes yeux brûlans, mais mes larmes coulèrent sans que la pitié essayât même de les rendre moins amères.

€ Giulietta partit sans m'^adresser un mot de douceur ou de consolation. Oh! femmes, femmes, êtres faibles et tyranniques, rien n'est impitoyable comme votre âme quand Tamour est détruit. La domination et la coquetterie ont seuls un constant empire sur vous, et vous n''avez de suite et de résolution que pour as souvir ces deux passioijs.

(( Je sortis de cette maison où je venais de tant souffrir. Je ne pleurais plus, je me sentais un désir de vengeance que j''essayais vainement de réprimer. N'ayant plus de mënagemens à garder, je résolus de tout employer pour savoir la vérité, telle affreuse qu'elle fut. J''appris que depuis plus d\me année, le parent de Giulietta, queje croyais avoir tué, avait reparu à Venise, et que depuis ce temps il ne la quittait pas; j'appris de plus que Venuzzi, touché enfin des soins de sa jeune épouse , lui léguait sa fortune à la condition qu'halle épouserait ce Grec.

c( Dès ce moment une horrible frénésie bouleversa mon âme; je résolus de mourir, mais d'arracher avant Giulietta à mon rival. Il ne s'agissait plus de m'exposer à un combat incertain et qui pouvait la rendre libre; il fallait qu'elle mourut puisqu'elle ne voulait plus être à moi. Je ne chercherai point à justifier ma cruauté, sans doute l'amour est de tous les sentimens le plus libre et le plus involontaire;

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et punir celui ou celle qui ne le ressent plus quand vous l'éprouvez vous-même dans toute sa force, est une injusteoppression.Maissufiitil donc aussi de dire je ne vous aime plus, consolez-vous, pour rompre ainsi tous les liens. Non, non, me répétais-je avec résolution, perfide mérite un châtiment, elle le recevra. Le mien viendra après*

w Le hasard ne me servit que trop bien; ne pouvant tenir en place, dévoré par une agitation terrible, il fallait que quelque événement, tel funeste qu^il fut, changeât promptement mon sort.

ft Vers la fin du jour je rentrai chez moi, je m''enveloppai d'un manteau brun, et ce fat tranquillement que je m'armai d'un poignard italien, dont la blessure est, je crois, mortelle. Je me rendis ensuite près du palais Venuzzi ; les portes n'en étaient pas aussi bien gardées que par le passé. J'en vis sortir un médecin célèbre à qui j'avais parléaux noces de Venuzzi, et je Pinterrogeai avec un sang-froid qui ne

lui donna aucun soupçon. Il m'apprit poliment que Venuzzi n'élait pas plus mal, et que s'éteignant de vieillesse il souffrait peu.

(( — Je viens de le quitter, ajouta-t-il, il allait se livrer au repos; un de ces matins il ne se réveillera plus. Il laissera une belle et riche veuve dont au reste, assure-t-on, le mariage €st déjà arrêté.

« J''aurais pu en savoir davantage , mais je quittai le docteur et me glissai dans le palais. A peine avais-je franchi la première pièce et me trouvais-jedans le salon qui communiquait à Tappartement de Venuzzi, dont la porte était entr^ouverte, que j^entendisJa voix de Giulietta dire :

« — 11 dort, je vais sortir, voici la potion à lui donner d'heure en heure. i Ne le quittez pas d*une minute.

li Pespérai pouvoir encore me faire entendre d'elle. Je sortis, résolu de Tattendre autour du palais, et je gagnai une petite place sur laquelle ç^ palais avait une entrée. Au bord d'un des

canaux qui bordent la place, j'aperçus trois gondoles; une était remplie de musiciens, une autre gracieusement ornée de fleurs, et|je vis le cousin de Giulietta descendre de la dernière. Je le reconnus aussitôt, il était plus be^u et plus brillant que jamais. Son regard impatient, mais serein, regardait avec une douce attente le chemin qui conduisait au palais Venuzzi.

« Il l'attendait, mais il élaitsûr qu'elle viendrait ; et moi, malheureux ! je devais la voir partir pour être heureuse près d'un autre. Le supplice d'enfer que me donna cette idée me rendit toute ma fureur. Je fus près d'éteindre ma soif de vengeance dans le sang de celui qui causait mon tourment. Mais s''il me tuait, me dis-je ; elle resterait sur la terre pour aimer et être encore aimée. Non, non, périsse la perfide.

« La nuit était presque entièrement arrivée; je vis le Grec s'avancer sur la place, regarder la demeure de l'infidèle Giulietta, revenir précipitamment; se jeter dans sagon-

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dole, donner Tordre aux musiciens de le suivre, et partir. Il laissa la barque remplie de fleurs; je ne doutai point que ce ne fut pour Giulietta et qu"'il ne fût Tattendre plus loin; Je ne me trompais pas. Au bout de quelques minutes, qui me parurent interminables, je la vis paraître. Un long voile cachait sa tête et une partie de sa taille élégante ; son pied se posait légèrement et avec précipitation ; hélas! Tinfortunée, pleine de jeunesse et d'espérance, marchait avec empressement à la mort;* bientôt elle allait payer de sa vie le malheur d'avoir été aimée de moi.

« Aussitôt qu'elle eut aperçu la gondole ornée de fleurs, elle y entra. Je n'étais qu'^à deux pas ; mais placé de manière qu*'elle n'^avait pu me voir. Pendant le rapide moment durant lequel ces événemens se passèrent, je ne perdis pas un instant la résolution de donner la mort à Giulietla ; aussi , dès qu'elle fut entrée dans la barque, je ne balançai point. Le gondolier placé à la poupe me tournait le

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dos et se disposait à quitter le rivage; il chantait gaîrnent. Je mis le pied dans la gondole une seconde après Giulietta ; elle était encore debout. J'ignore si elle me reconnut à Pinstant , mais en lui donnant la mort , je sus lui apprendre quelle vengeance tombait sur elle. Je posai une de mes mains sur sa bouche et de Tautreje lui enfonçai mon poignard dans la poitrine. Je n'entendis qu^un gémissement étoufFé et la laissai retomber sur les coussins parfumés et moelleux où sans doute, plus d''une fois, elle avait entendu, elle avait répété des sermens d''amour. Je sortis de la gondole dont je refermai la porte au moment où elle se mettait en mouvement et sans avoir été aperçu , tant ce qui venait de se passer avait été rapide.

<t Je vis s'éloigner lenlemen t cette barque couleur de deuil , décorée pour l'amour, et devenue par ma vengeance le cercueil de la jeunesse et de la beauté. Mes yeux secs la suivirent juscju'à ce que Téloignement et Tobscurilé

me la dérobèrent entièrement. Que n^auraisje pas donné pour voir cette gondole rejoindre celle du Grec! du moins mon imagination se le représentait au moment où, rempli d'une joie voluptueuse il ouvrait la porte de la gondole qui lui amenait sa belle conquête; et ne trouvait qu'un cadavre.

«La pensée deson désespoir calmait le mien. Mais après avoir long-temps écouté sans rien entendre, je m'éloignai décidé à me donner la mort à mon tour. Cependant, devais-je laisser peser sur ta tète les soupçons et les dangers auxquels t^exposait notre changement de nom. Je résolus alors de décrire de venir me joindre, et de me mettre en sûreté jusqu''à ton arrivée. Je me souvins de cette maison où j''étais sûr d^être bien reçu, et j'y suis resté sans péril. Depuis plusieurs jours je n'ai entendu parler de rien, et je t'attendais pour reprendre mon nom, recevoir ton dernier adieu et mourir.

« Il régnait dans le ton de Romuald un sangfroid et une douleur concentrée qui me déses-

péraient, mon cœur se révoltait à la pensée de sa cruauté; mais je ne 'ardai pas à me convaincrequ''il affectait un calme bien loin de son âme.

« — Tu me hais, me dit-il, je suis un monstre à tes yeux et tu ne co çois pas.».

« — II est vrai que je ne conçois pas un désespoir qui peut pousser à ravir l'existence à ce qu'ion aime. Pourtant, je comprends mieux que tu ne le penses les funestes excès où nous conduit Tamour.

« Nous restâmes un instant dans le silence, Romuald reprit :

« — Terminons tout ce qui a rapport aux intérêts de cette vie, je ne me suis montré presque nulle part depuis que je suis ici, ayant appris que le général qui devait donner les dernières instructions pour ta mission était absent; j'espère donc que ton dévoûment ne t^entraînera à aucun malheur. Au surplus, ma mort arrangera tout.

— (( Ta mort, répétai-je les yeux remplis de larmes; quoi 1 tu penses à me ravir le

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seul être qui m'aime au monde. Tu en parles de sang- froid, cruel ami.

i< — Caliste, me répondit Romuald, si je n''étais que malheureux, peut-être pourrais-je attendre qu'une mort glorieuse terminât mon supplice; mais oublies-tu que j''ai tué une créature belle et adorable. Je veux me punir de mon fatal caractère; car c'est à lui que je dois tous mes maux. Voudrais-tu que , tranquille dans le ciime, je traînasse une exis* tence déshonorée, que la justice des hommes viendrait au surplus bientôt trancher sur un échafaud. Le sang demande du sang. Laissemoi donc répandre le mien ; ne sens-tu pas ce que je dois souffrir, et toi, mon unique ami, voudrais-tu m'empêcher de trouver le repos.

< — Hélas! m'écriai-je, songe, malheureux! que ce n''est pas seulement cette vie si courte etsi remplie d'angoisses que tu veux terminer. Tu te fermes tout espoir de pardon pour l'avenir... Dieu te repoussera. Ne v«ux-tudonc pas

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que nous nous retrouvions un jour; qu'un jour^ après avoir supporté Tun et l'autre le poids de Texistence , nous nous présentions ensemble devant cet être bon et indulgent qui sait tout pardonner. Tu peux fuir , passer en France ou dans l'étranger , en Angleterre, par exemple , où j'ai ma fortune ; j'irai bientôt t'y joindre , ce ne sera point un sacrifice que je te ferai; tu sais quelle indifFérence éprouve pour moi ma famille, dont à présent je suis plus que jamais résolu de m'éloigner. Romuald, écoute, tu m'as entendu me plaindre de ne rien aimer; maintenant Tamour fait le tourment de ma vie. Dis, à présent que tu me sais si malheureux, pourrais-tu te résoudre à m'abandonner. Rappelle-toi nos sermens. A la vie, à la mort, disais-tu, et tu veux partir le premier , me laisser seul dans ce désert qu'on appelle le monde, dans ce désert où l'amour ne doit jamais me rendre heureux, où je ne t'aurais plus pour me co nsoler

CALIS-TE. 173

« Et je le pressai sur mon cœur et crus ravoir attendri, mais il retomba dans une sombre rêverie, dont il ne sortit que pour me prier de m'occuper de me loger ailleurs sous mon véritable nom. Il me rendit compte avec sangfroid et clarté de ce qu'il avait fait concernant la mission dont j'avais été chargé.

u On doit être surpris àNaples, ajouta-t-il,de ne point recevoir de lettres ; écris de suite que tu as été malade. Comme je ne suis sorti que le soir et avec précaution, on le croira facilement ; je me sentirai plus tranquille, quand j'aurai la certitude de ne pas t'avoir perdu avec moi.

« Je voulais rester près de lui, il insista pourquejesortisse, et ajouta pour m*y décider:

€ — Tu apprendras peut-être quelque chose de cette infortunée Giulietta.

a Je saisis cet espoir avec transport.

« — Oui, j'y cours, m'écriai-je, ta main mal assurée peut n'avoir fait que blesser cette malheureuse femme. Tu vivrais alors n'est-il pas

vrai? lu vivrais pour soutenir (on ami dans les épreuves qui Tattendent?

w Ilsourittrislement.

c< — Va, dit-il, va tVccuper de tout cela ; j'ai besoin de repos, laisse-moi.

« Je regardai dans Tappartement, je ne vis aucune arme ; Romuald paraissait plus abattu que furieux et je me promis d''ordonner à Vilhis de ne pas le quitter une minute.

« — Je te laisse donc, dis-je, en me rapprochant de lui. Je n'psais le conjurer de ne pas attenter à sa vie; jVvais peur de lui rappeler ce funeste dessein. Je serai bientôt de retour , ajoutai-je et j''espère te rapporter de consolantes nouvelles.

« Il se jeta dans mes bras , appuya sa tête sur ma poitrine, et nos larmes se confondirent. Ensuite il se plaça sur son lit, de manière à mieux m'apercevoir; cependant, quand il entendit le bruit de la porte, il se retourna, nos yeux se rencontrèrent et fixèrent dans mon sou-

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venir un regard que le temps n''efFaçera jamais.

« Je recommandai à Vilhis de se tenir dans Pappartement. Je lui dis même d''employer la force s'il le fallait et d'appeler le secours des gens de la maison. Je me rapprochai encore de Romuald, il dormait ou feignait de dormir. Je regardai de nouveau s'il nV avait aucun instrument de destruction. La fenêtre était éloignée de son lit et je pensai que Vilhis en se tenant près de Romuald, aurait le temps de s*'opposer à tout acte de désespoir.

« Je partis assez tranquille, après avoir pris toutes ces précautions , et surtout en pensant quej''avais laissé luire aux yeux de Romuald Tespérance que peut-être Giulietta ne serait pas morte Je me disais.... mais à quoi devait servir ma vaine prudence. J'allai prendre de suite un appartement et j''écrivis à Tinstant même à Naples. Il m'en coûtait d'altérer encore la vérité ; mais tel est le résultat d'aune première faute, qu''elle en amène toujours d''autres à sasuite. Je courus ensuite chez le général;

il n'était pas de retour, Je ne fis toutes ces démarches que parce que je l'avais promis à Romuald. Je voulais pouvoir l'assurer que jV vais veillé à ma propre sûreté, je savais que ces précautions le rendraient plus tranquille ; j'étais plus embarrassé pour savoir des nouvelles de Giulietta ; je craignais même, en m'informant du palais Venuzzi, d'attirer les soupçons ; portant le même uniforme que Romuald , on pouvait me suivre, et le découvrir.

(( Retenu par cette inquiétude, j'entrai dans un des cafés de la place Saint-Marc sans aucune détermination fixe, tremblant dédire un mot qui put compromettre mon ami, et ne voulant pourtant pas retourner près de lui , sans rien savoir de Giulietta. Le sort me servit; j'entendis au bout de peu d'instans prononcer le nom de Venuzzi ; je faillis renverser le verre que je portais à mes lèvres.

« — On l'enterre aujourd'hui , dit une des personnes placées près de moi; il était bien vieux, mais je crois qu'il ne serait pas mort

encore, sans l'horrible malheur arrivé à sa femme.

« — Eh quel malheur? demanda un autre.

< — Vous étiez absent, il est vrai, reprit le premier, sans cela vous ne pourriez ignorer un événement qui a fait tant de bruit : La belle Venuzzi a été assassinée dans sa gondole ; on assure que c'est une vengeance d'amour.

« — Et, est-elle morte?

« Mon sang se glaça en attendant la réponse. ? atEïp.'ï

« — On a craint pour sa vie pendant trois jours, continua le premier; mais quoiqu'elle ait perdu beaucoup de sang et que la blessure soit profonde, on assure qu'elle guérira.

« Je respirai, j'aurais voulu courir à l'instant même vers Romuald, mais je craignais que mon départ précipité n'inspirât quelques soupçons; je restai, empressé aussi de connaître quelques autres détails.

« — On prétend^ continua le Vénitien, qu'un officier italien, au service de France, nommé

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