SUITE DU JOURNAL DE MARC
21 septembre. — Dolin est entré chez moi d'un air singulier.
— Vous m'excuserez, monsieur Marc, mais il faut que je vous parle de quelque chose qui me tourmente. Vous qui êtes savant, qui avez voyagé, vous m'aiderez peutêtre à sortir de peine. Monsieur a-t-il jamais regardé dans les yeux de la statue?
— Non, qu'est-ce qu'ils ont?
— D'ahord, monsieur, ils ont,... ils ont,... qu'ils vous regardent et vous suivent dans tous les coins de la chambre. C'est comme le portrait de M. Désormes dans le salon, il ne me quitte pas de l'œil tout le temps que je balaye, et il a l'air de dire : « Gare à toi, si tu laisses de la poussière sous les meubles. » Aussi, quand il entre en colère, je me dis : « Voilà qu'il a les yeux du portrait! >> Mais ceux de la statue ont un chqrme, et vous allez le voir. Le matin du jour où j'ai fait périr ce pauvre M. Michel, je trouvais cette fille de pierre si gentille, que je me suis mis à la regarder avec plaisir. Ses yeux étaient comme vivants, et ils m'attiraient, quoi ! Je me voyais dedans tout petit, avec la chambre, les fenêtres, les livres, les pots, enfin toutes les affaires ! Et puis, à force de regarder, je me vois dans la brande, conduisant la carriole, deux messieurs dedans, un grand marais, et le chien noir du père Carnat qui grattait la terre et me regardait. Avez-vous jamais fait attention à ce chien ?
— Non, allez toujours.
— Eh bien, ce chien-là n'est pas un chien.
— C'est une chienne?
— Non pas, monsieur ! c'est un chien sans être un chien. Vous savez bien que les bêtes retiennent? La preuve, c'est qu'une nuit la mère à Fraudy a entendu sa chèvre, morte et enterrée dans la matinée, revenir dans la nuit bêler à la porte de son étable. Cette bête voulait rentrer avec ses anciennes camarades, qui l'entendaient et bêlaient aussi pour lui répondre. La mère Fraudy s'est levée pour voir, elle n'a lien vu ; mais elle a bien reconnu que c'était sa chèvre morte qui revenait. Il ne faut pas rire de ça, monsieur Marc ; il y a un chien noir qui apparaît sur la butte du champ de la Morte, et ça, de tout temps. Le père Bontemps l'a ramené une nuit jusque chez lui et l'a mis dans son écurie ; mais, au petit jour, comme il se levait, il a vu que c'était le chien du père Carnat, qui était sorti tout seul et s'en allait, toujours courant, sur la brande. Comment avait-il ouvert la porte, s'il n'a pas le diable dans sa peau?
— Mon pauvre Dolin, vous avez rêvé tout cela! 11 n'y a ni sorciers, ni revenants, ni diable !
— Case peut, monsieur Marc, ça se peut; pourtant, depuis que la statue est au château, il s'y passe des choses qu'on n'avait jamais vues. Allons, je vas tout vous dire ! J'avais été comme ça à Issoudun pour faire les commissions et acheter les provisions de la semaine. On mène ici un train qu'on n'avait jamais mené! dame, c'est que madame et mademoiselle d'Aslafort, sa servante, vous et YOrabe, ça fait cinq personnes de plus, sans compter tous ces messieurs qui vont et viennent et qui ne vivent pas d'eau claire. Voilà que j'ai rencontré M. Pillepuce, vous savez, celui à qui la statue a jeté un charme qui lui a paralysé la main,
— Paralysé ?
— Oui, monsieur; car, depuis ce jour-là, il ne peut plus s'en servir du tout. Eh bien, du plus loin qu'il m'avise, il m'appelle, et bien honnêtement me demande des nouvelles de tout un chacun et se met à parler. Ah! qu'il parle bien ! Il parle, il parle qu'on ne comprend pas ce qu'il dit! De fil en aiguille, il me demande si je no pourrais pas lui procurer quelque morceau de la slalue, un doigt par exemple. Oh ! il m'a offert dix bons francs pour un doigt. J'ai refusé, disant que je n'en avais jamais trouvé de morceaux; mais il me répond que je ne suis qu'une bête, et que, d'un bon coup de plumeau, en époussetant un peu du manche, on peut casser le bout du nez ou un. doigt, comme sans le vouloir, et gagner vingt francs.
» — C'est un coup de maladroit qui peut te rapporter quarante francs, qu'il me dit encore.
» Moi, j'avais bien envie de répondre : « Ça se peut; » mais j'osais pas, et voilà qu'il m'offre cinquante francs. Ma foi, voilà que je consens et que je lui promets, pour la semaine qui vient, de faire comme il souhaite, et que je m'en reviens, ça, je le confesse, bien décidé à gagner son argent; mais la honte me prend, et je n'ose plus. J'ai tourné plus de huit jours autour de la statue sans oser la regarder. Enfin, le matin où vous avez été déjeuner chez M. Boc, il n'y avait personne dans le salon ni dans la bibliothèque, je prends mon courage à deux mains et je vas sur la statue ; mais je rencontre ses yeux, et je reste en place comme un oiseau charmé par un serpent. Et puis voilà que, tout d'un coup, son estomac se soulève comme pour prendre sa respiration, et j'entends un gros soupir; oui, un soupir comme quelqu'un à qui on apprendrait une mauvaise nouvelle et qui respire de chagrin. Ce que
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je vous dis là, monsieur, c'est la vraie vérité, je ne l'ai pas rêvé, puisque c'était en plein jour.
Je me rappelai le soupir que j'avais entendu moi-même. Que ce fût réalité ou songe, je voulus inspirer à Dolin une terreur salutaire, et je lui déclarai que la statue avait la faculté de voir et d'entendre.
— Je voulais vous le cacher, lui dis-je en prenant un ton solennel et tragique; mais, puisque vous l'avez découvert, sachez tout... Elle est fée ! Vous êtes bien heureux qu'elle ne vous ait pas pétrifié sur place. Je vous conseille non-seulement de n'y jamais toucher, mais encore d'empêcher qui que ce soit d'en approcher. S'il lui arrivait un accident, voyez-vous, ce serait la mort et la ruine de tout le monde ici, à commencer par vous.
— A la bonne heure ! dit Dolin, voilà que vous parlez raisonnablement, et je le savais bien, moi, qu'elle était fée!
Je lui donnai les cinquante francs promis par M. Pillepuce, ce qui m'attira de grands remerciments de sa part. Ce faquin est très-cupide. Je lui promis de bonnes gratifications, s'il veillait bien sur la statue.
— Oh ! soyez sans crainte, on n'a pas envie d'y toucher! J'aime bien l'argent ; mais vous me donneriez cent bons francs, que je ne porterais pas la main même sur son piédestable. Faut que vous ayez un empire sur elle pour l'avoir tirée de son trou sans en être mort. Fraudy, qui l'a portée sur sa civière, a eu les sangs glacés (fluxion de poitrine) le lendemain, et, si votre Orabe était pas de la race du diable, il y aurait attrapé quelque estropiaison!
Ce M. Pillepuce est décidément un monomane fort dangereux; mais cet imbécile de Dolin, avec ses bêles mortes qui reviennent, vient de toucher sans le savoir à une question philosophique longtemps niée par l'orgueil hu-
main, à savoir si les animaux ont une âme. L'homme se croit-il donc le seul être jouissant du privilège de l'intelligence, du raisonnement et de la mémoire? Ces facultés, quand il est forcé de les reconnaître chez les bêtes, il les appelle instinct. On accorde une âme au crétin du Valais, vivant comme une brute, ne se souvenant pas, pouvant à peine parler, et on en refuse une au chien, qui a des amitiés, des haines, qui se souvient, qui rêve! Le paysan n'hésite pas à reconnaître aux animaux le pouvoir d'errer sur la terre à l'état d'esprits. Il dira, en parlant d'un spectre : « C'est une âme en peine, » et, en parlant d'un animal fantastique : « C'est Yâme d'une bête morte, » bien qu'il lui refuse cette âme durant la vie. Il y a là, sans qu'il s'en doute, une subtilité de métaphysique très-étrange.
22 septembre. — Cette nuit, j'ai été réveillé en sursaut, comme si quelqu'un était dans ma chambre. J'ai prêté l'oreille attentivement : il me semblait entendre respirer. Le cœur me battait violemment, j'étais couvert d'une sueur froide, et j'avais peur je ne sais de quoi. Il n'y avait pourtant personne. C'était une sorte de cauchemar. J'ai ouvert la fenêtre. Il faisait froid ; la grosse masse noire des arbres du parc se découpait sur un ciel brillant d'étoiles. Sirius élincelait comme un diamant; les hibous jetaient leurs notes plaintives, et les girouettes grinçaient au moindre souffle d'air sur le haut du donjon. Cette nuit calme, ce silence de la nature qui sommeille, me portèrent à la rêverie, et ma rêverie entraîne toujours mes idées vers Marguerite. J'étais accoudé sur la fenêtre, les yeux plongés dans l'obscurité et ne regardant rien. Tout à coup, j'ai cru sentir quelqu'un derrière moi... J'avais les nerfs très-irrités en ce moment, et cela me rend stupide... Je n'ai pas osé bouger; mais, à un frôlement très-sensible, je me suis retourné brusquement : ce n'était rien ; . . . quelques feuilles
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sèches probablement, que le vent agitait sous ma fenêtre.
J'ai essayé de dormir; mais tout ce qui m'avait frappé dans le courant de la journée se traduisit en rêves fatigants. C'était Fanny qui, drapée à l'antique, se posait comme la statue. M. Pillepuce lui cassait, avec un bruit sec, tous les doigts les uns après les autres, et Fanny montrait ses mains mutilées à Mauvezin, qui riait comme un sot. Puis ce n'était plus Fanny, c'était la statue elle-même, dont la figure s'animait, et qui, douée de mouvement, venait me demander vengeance ; puis le chien du père Carnat, qui cherchait à retirer quelque chose de très-lourd du fond d'un marais : c'était M. Michel. Revenu à la vie, l'ingénieur frappait sur la statue à grands coups de son marteau de géologue. J'entendais les bras et la tête de marbre de ma belle nymphe rouler sur le plancher, et son torse mutilé descendait de son piédestal de velours et venait vers mon lit. Je me suis éveillé, mais le songe a continué. J'avais laissé ma porte ouverte, et on marchait dans la bibliothèque.
Je fus assez sot pour m'imaginer un instant qu'une femme, Fanny peut-être, était là; mais cette idée me passa par la tête comme un éclair et s'éteignit de même. Je retenais ma respiration, et je prêtais l'oreille au moindre bruit, quand j'ai entendu craquer le parquet de la bibliothèque. Plus de doute, il y avait là quelqu'un. Alors une voix douce et pleine a prononcé mon nom assez bas, mais bien distinctement et par deux fois : Marc! Marc!
J'ai frotté une douzaine d'allumettes avant de réussir à allumer ma bougie. J'ai eu beau regarder dans ma chambre, puis dans le musée : il n'y avait personne; la statue était immobile à sa place, et la porte qui donne dans le salon fermée en dedans. C'est un tour que l'on m'a joué ou une nouvelle hallucination de l'ouïe. Je ne veux pas me
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laisser aller à ces sortes de phénomènes nerveux ; je nie suis habillé, j'ai ouvert les fenêtres de la bibliothèque. Il faisait jour. La statue était vraiment ravissante aux premiers rayons du soleil. Elle brillait d'un éclat que je ne lui avais pas encore vu ; on eût dit que, semblable à Vénus, elle sortait du sein des ondes, toute couverte de gouttes nacrées qui brillaient comme des perles sur sa poitrine blanche. Elle était, en effet, couverte d'une buée qui doit provenir de la chaleur de l'appartement; on croirait qu'elle est en moiteur... Je me suis approché pour l'essuyer, et j'ai senti le marbre tiède sous ma main. J'avertirai maître Dolin de faire moins de feu dans cette pièce, dont la chaleur porte à la tête. Voilà probablement l'unique cause de mes rêveries.
22 septembre. — J'ai reçu dans la journée une lettre de M. Lormond, qui me prie de garder encore le silence sur la découverte du testament; mais il me confirme que cette pièce est valable et inattaquable. J'ai donc pris sur moi de confier mon secret à Marguerite. Je ne pouvais plus voir ses inquiétudes sans m'efforcer de les calmer. Elle a d abord éprouvé une grande joie ; mais elle m'a dit de ne pas parler trop vite à son père, dans la crainte de l'irriter contre moi et de lui faire précipiter ses engagements avec Mauvezin.
— Il tient de plus en plus au titre, disait-elle, et Dieu sait si à présent il ne préfère pas la noblesse à la fortune. M. Lormond a raison : il faut amener peu à peu la révélation de ton héritage et celle de notre amour.
Je me soumets à tout, puisque j'ai l'espérance. Ce n'est pas une sérénité complète ; mais, si je compare ma situation à ce qu'elle était quand je suis arrivé ici, j'ai envie de devenir fataliste et de croire que je suis prédestiné à de grandes joies ou à de grands malheurs !.. .
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Chère Marguerite! comme elle est différente de ceux qui l'entourent ! Titres, richesses, plaisirs, ne sont rien à ses yeux. Elle ne pense quà moi et ne vit que pour moi. Fanny est tendue, sèche et hrusque; elle semhle irritée au dernier point contre moi. Je ne veux pas d'explication avec elle. Je ne la crains plus guère ; mais à qui en a-t-elle? Nous verrons hien.
23 septembre. — Le docteur Thibaut, de Vinceux etBoc étaient restés à dîner, et, comme madame d'Astafort s'emparait déjà d'eux pour faire une partie de bouillotte, Marguerite nous a proposé de laisser là les cartes et de varier un peu nos plaisirs. Elle avait la fantaisie de jouer des charades, et l'on s'est empressé de la satisfaire. Nous nous sommes organisés en deux bandes, la bibliothèque a été désignée comme vestiaire et foyer des acteurs, et tous les vêtements de la maison ont été mis en réquisition. La garde-robe de madame d'Astafort n'a pas même été respectée par le docteur, qui, ayant à remplir un rôle de sultane bien nourrie, s'était affublé d'un peignoir à ramages et des fausses nattes de la chère dame. En le voyant apparaître, elle lui aurait bien arraché ses dépouilles, si elle n'eût craint de les déchirer; mais elle ne lui a pas laissé dire un mot. Le docteur s'est vengé en lui restituant ses atours et en lui cédant son rôle, qu'elle a rempli de la façon la plus ridicule. Tout cependant n'a pas été mauvais ni burlesque dans notre soirée. Fanny, voulant représenter une déesse de l'Olympe, s'est composé un costume antique qui n'était d'aucune époque ni d'aucun pays, mais qui, plein de goût et d'originalité, lui donnait une heauté sévère et frappante. Enveloppée ainsi de draperies blanches, elle m'a rappelé le rêve que j'ai fait dernièrement, et où, dans mon imagination troublée, elle se confondait avec la statue. Marguerite, dans un autre genre, n'a pas
. eu un moindre succès que son amie. C'était un rôle de bergère des brandes. Elle y a imité le langage, l'allure, et jusqu'au chant de nos paysannes, avec une vérité surprenante et un rare talent. Ceci lui a valu une épigramme de la part de Fanny-Junon.
— Tu joues les gardeuses de moutons au naturel, lui a-t-elle dit. On voit que tu as de la race.
— Eh! mais, a répondu M. Désormes en se redressant tivec orgueil, ta mère n'est pas plus sortie de la cuisse de Jupiter que la mienne !
Madame d'Astafoi t, qui a l'habitude de dire la caisse du jubilé, a fait répéter le nom de Jupiter, et s'est écriée que M. Désormes avait toujours des grossièretés dans la bouche.
Dolin, qui met son nez partout, et qui, le plateau à la main, était resté sur la porte, est venu familièrement complimenter à sa façon sa jeune maîtresse.
— On jurerait voir la petite à Marlot ! Vous avez toute sa ressemblance et vous parlez aussi mal qu'elle!
— Merci, Dolin, lui a répondu Marguerite; c'est la plus jolie fille du pays, et je voudrais lui ressembler.
— Oh! la Nanniche est mieux, et bien plus grosse que laMarlotte.
Nos charades ont duré jusqu'à minuit; après quoi, Marguerite et Fanny ont été piller l'office, et nous avons improvisé un petit souper dans le salon ; mais mon oncle et le docteur nous ont faussé compagnie.
Marguerite, que j'avais mise au courant de la situation précaire de ce pauvre Boc, a trouvé un moyen ingénieux de lui venir en aide pour le moment, sans que l'orgueil du poète en souffrît. Tout en soupant, comme nous parlions de nos fréquentes trouvailles de vieilles monnaies :
— A propos, dit-elle en tirant une bourse de sa poche,
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voilà ce qu'on a trouvé aujourd'hui dans un vieux mur. C'est une cinquantaine de louis du siècle dernier, dont mon père m'a fait cadeau pour ma collection; mais cela n'est d'aucun intérêt.
— Eh! mais c'est une valeur, s'écria madame d'Astafort. Tu changeras cela contre de l'or nouveau, et c'est de quoi t'acheter de belles robes ou un beau bracelet, Margot.
— Je n'en ai que faire, reprit Marguerite, et je veux mettre cela en loterie,... ou bien...
— Ou bien jouons-le! reprit madame d'Astafort.
— Oh! nous avons assez joué, dit Fanny, qui était dans la confidence de Marguerite. Je propose d'en faire un prix Montyon.
— C'est cela, s'écria Marguerite, mais pas un prix de vertu ; tout le monde ne pourrait peut-être pas concourir. \]n prix de poésie à l'instar des jeux floraux; mais nous voulons que l'assaut ait lieu tout de suite, et que la pièce de vers soit improvisée. C'est moi qui présiderai, et voilà mes Heurs, ajouta-t-elle en versant dans un plat d'argent les vieux louis qu'elle avait déterrés dans je ne sais quel coin du coffre fort de son père, en mettant ses petites économies à la place.
La lutte fut acceptée. Madame d'Astafort, certaine que Fanny l'emporterait, approuva fort Vidée de Margot; m;iis Fanny secondait les vues de sa compagne : elle commença une tirade assez bien faite pour une improvisation et s'arrêta au beau milieu , prétextant le manque d'idées et la fatigue. De Vinceux jura n'avoir jamais fait en sa vie que deux vers, où oignon rimait avec opinion. Alors Boc s'élança hardiment dans l'arène comme un homme qui ne doute pas de lui, et il fournit une course au bout de laquelle son Pégase s'abattit des quatre pieds. Sa chute poétique n'en fut pas moins couverte d'applau-
dissements, et notre nouvelle Clémence Isaure le déclara vainqueur. Elle détacha de sa chevelure la couronne de feuillage qu'elle avait tressée pour une charade, la lui posa sur la tête, en même temps qu'elle lui présentait les effigies de Louis XV.
Doc ne pouvait refuser. Il accepta, et, hien que trèsému, il eut le non esprit de ne témoigner sa gratitude que par son silence. Nous avons continué à rire et à bavarder jusqu'à deux heures du matin.
Je suis resté seul au salon ; comme je n'avais pas envie de dormir, j'ai allumé un cigare ; puis, étendu sur le canapé, je me suis laissé aller à la rêverie.
Tout était en désarroi dans cette grande pièce. Les fauteuils avaient l'air de tenir un grave conciliabule autour des restes du souper. Ici un costume étalé sur un meuble, là un érventail oublié, des fleurs éparses sur le plancher, un ruban perdu ; c'est comme un champ de bataille. Une bougie jette dans l'air attiédi de l'appartement une grande lueur rouge en mettant le feu à sa collerette de papier. Un grillon, rassuré par le silence, chante dans les cendres chaudes. Le vent siffle à travers les serrures sur une modulation étrange. Ce sont les petits esprits de la nuit qui gémissent et pleurent à la porte. Ils voudraient venir folâtrer dans les plis épais des rideaux, errer le long des murailles, se regarder et se rire dans les glaces, ou se jouer parmi les bribes et les miettes de pain du souper. Les chiens se prirent à hurler avec une persistance qui me fit ouvrir la fenêtre. Ils n'en avaient qu'à la lune, qui se levait rouge et large à travers un rideau de peupliers, dont les tiges droites et nettes semblaient la couper en plusieurs parts.
— Qu'est-ce que les chiens pensent donc de la lune pour lui chanter ces hymnes plaintifs? Pourquoi ces cris
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de désespoir ou de terreur? est-ce un hommage rendu à cet astre mystérieux? Si les chiens voulaient parler, comme dit le père Carnat, ils nous révéleraient... Singulière fantaisie de se figurer que les croyances et les idées abandonnées par les hommes deviennent le partage des animaux!... quelle idée! Qu'est-ce qu'une idée? Une réminiscence divine...
Un bruit aigre et sec, parti de la bibliothèque, me fit tressaillir. J'y courus ; c'était une bobèche de verre que la flamme d'une bougie expirante venait de casser.
A cette clarté vacillante, je vis les bras, les doigts et le cou de la statue ornés de bracelets, de bagues et de colliers antiques. Bon ! il ne manquait plus que de s'aînuser d'elle comme d'une poupée ! Qui diable a eu la fantaisie d'aller fouiller les vitrines pour la parer ainsi ? Et ce diadème d'or ! Rien ne manque à sa toilette. On finira par la casser avec tous ces enfantillages. Cela ne peut, venir que de Fanny ou de Marguerite... Cependant celle-ci m'a dit avoir peur de ses yeux d'émail. Comme ils brillent ce soir ! ces bijoux sont fort bien choisis et lui vont à ravir ! On la dirait vraiment enchantée de sa splendeur ; elle a l'air de sourire et d'avoir voulu disputer le prix de la beauté...
iisEPTEMPUE. — Je ne me sens pas malade, et pourtant je suis la proie de phénomènes inquiétants... Pourquoi inquiétants 1 Cadanet ! Cadanet ! si tu étais là, tu me dirais encore que je suis fou ! Je ne le suis pis. J'ai l'esprit, non pas calmé, mais moins sombre que je ne l'ai eu depuis longtemps, et le passé s'ouvre devant moi comme un livre! La vie de l'esprit n'est pas ce qu'on croit... C'est un mystère profond, sublime peut-être!... C'est plus vaste et pkis fort, dans tous les cas, que ne l'établissent les notions vulgaires. »
Cette nuit a été pour moi autre chose qu'une hallucination. C'était une révélation, un songe, je n'en doute pas, mais un souvenir de l'âme et une réapparition des images du passé. — Quelqu'un approchait de mon lit : une haleine effleura mon front, une voix douce et caressante me parla dans un idiome étranger que je reconnus pour être de l'osque, langue antique que j'ai cherché vainement à déchiffrer maintes fois, mais que dans le rêve je comprenais très-bien.
— Markek Waldrigh, disait-elle, pourquoi ne veux-tu pas me reconnaître ? Ne suis-je pas toujours ta femme et ton esclave dévouée? As-tu donc oublié ta Callirhoé? Il est impossible que tu ne m'aimes plus ; je t'ai été fidèle, et je t'aime toujours. Je t'ai reconnu dès que tu es entré dans le tombeau ; mais où étais-tu donc pour avoir tant tardé à me rappeler à la vie ? Tu aurais mieux fait de me laisser dormir toujours que de me réveiller pour voir ton indifférence. Souviens-toi de tes serments et des miens gravés sur la table de bronze :
Parles dienx Cahires, Markek et Callirhoé, Vivants ou morts, Se sont juré Un amour éternel.
Souviens-toi des heures délicieuses que nous passions ensemble au fond du berceau de feuillage, à mi-côte du jardin et sous les grands arbres de la forêt où le gibier abonde ! Mais pourquoi tout ce. changement ici? Au lieu de villas et de palais, je ne trouve que landes désertes. Pourquoi tous ces ustensiles vulgaires, tous ces vases de terre cuite entassés dans ma chambre? Pourquoi les haches de guerre de tes ancêtres sont-elles mêlées à mes bijoux ? Pourquoi ne portes-tu plus tes armes brillantes
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et tes riches vêtements? Moi-même, tu me laisses vêtue d'une mauvaise tunique, et j'ai froid, bien froid dans ma robe de pierre ! j'ai dormi de longs siècles, je le comprends maintenant, mais je reviens vers toi pour te rappeler le passé, car sans ton amour je ne peux revivre. Tu ne me crois pas, tu n'as pas l'air de me comprendre, et pourtant je ne te dis que la vérité. Regarde-moi! Ah ! je suis bien malheureuse ! Tu ne m'aimes plus, Markek ! Souviens-toi, souviens-toi donc !
Et je sentais des baisers et des larmes brûlantes sur mes mains. Je fis des efforts inouïs pour me réveiller ou tout au moins pour ouvrir les yeux; mais j'étais clone sur mon lit par une force invincible. J'entendis marcher dans ma chambre et fermer une porte avec un bruit sec; puis on frappa à celle du corridor.
— Ah çà ! que se passe-t-il? criait M. Désormes.
Je sortis enfin de mon lourd sommeil, et je lui ouvris. Avais-je pleuré en rêvant pour avoir les mains si mouillées?
— Que diable fais-tu chez toi ? Est-ce que tu récites des vers grecs? Je t'ai entendu en passant, et ça m'a inquiété.
— Quelle heure est-il donc? lui demandai-je.
— Cinq heures ! mais quelle drôle de figure tu as ! Estu malade ?
— Non, je ne crois pas. Je dormais, j'avais le cauchemar.
Je me suis levé et j'ai accompagné mon oncle, qui allait surveiller ses ouvriers, en train de creuser des canaux d'irrigation auprès de la ferme du Gorbilly. Tout en marchant, je lui ai raconté mon rêve, dont j'avais gardé un souvenir aussi net que le rêve lui-même l'avait été.
Mon oncle ne s'émut nullement,
— Bah ! dit-il, je rêve souvent aussi, et même des choses étonnantes ! J'ai souvent rêvé que je voyais la luzerne en fleur au mois de janvier, et c'a toujours été signe pour moi de bonne récolte. Toi, tu auras lu dans quelque bouquin une histoire ayant rapport à cette partie du pays... Et puis tes anciennes études sur les langues mortes... Tout ça s'est mêlé comme il arrive toujours dans les rêves.
— Mais ces larmes sur mes mains?
— Bah! tu avais chaud, voilà tout. Voudrais-tu pas croire que tout cela soit arrivé ?
Pendant que nous regardions les tiavaux, un ouvrier jeta de côté un morceau de métal brisé par la moitié. Je le ramassai, et j'y découvris des caractères.
— C'est de l'osque ! c'est de l'osque ! m'écriai-je. Mais, hélas ! je ne savais pas assez le déchiffrer pour
comprendre quel sens offraient ces caractères. Tout d'un coup, illuminé de je ne sais quel souvenir, je lus et traduisis :
Par les dieux Cabires,
Markek et Callirhoé,
Le reste manque, mais c'est bien là le commencement du serinent que j'ai entendu cette nuit. Je fis part de ma stupéfaction à mon oncle.
— Bah! c'est ça ou autre chose, fit l'incrédule vieillard; niais lu parlais de serment, Rameur étemel, ça n'a pas de rapport. C'est la plaque cominèmorative d'un tombeau élevé par un époux à sa femme.
— Il faut chercher l'autre morceau, qui ne peut être loin, puisque vos ouvriers retournent à chaque instant des briques et des pierres, preuves de constructions antiques en cet endroit.
los
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Mais on ne trouva plus rien.
J'avais l'intuition que l'autre fragment devait être trèsprès de celui que nous possédions ; je fis fouiller à la même place, et la pioche résonna sur du métal :
— Le voici ! dis-je à mon oncle.
C'était, en effet, le reste de l'inscription :
Se sont juré
Un amour éternel.
— Tu savais ça d'avance ! disait M. Désormes. Tu as trouvé quelque indication dans ma bibliothèque, et tu l'amuses à faire le sorcier !
— Tout n'est pas dans votre bibliothèque, mon oncle.
— Eh bien, je vais, en attendant, y faire porter cette tablette.
— Ces écritures-là, dit un des ouvriers, c'est quelque contrat avec le diable.
— Imbécile! lui répondit son voisin, tu vois bien que la bronze, c'était le papier de l'ancien temps.
On plaça l'inscription sur le mur de la bibliothèque. M. Désormes était en belle humeur, il s'approcha de la statue, et, la saluant poliment :
— Voilà, belle dame, ce qui reste de vos serments d'amour. Ça vous rappelle votre bon temps, n'est-ce pas? Eh ! vous avez une petite mine éveillée et une paire d'yeux qui ont dû faire plus d'une victime.
Mon oncle raconta en riant à ces demoiselles que j'étais sorcier, et que j'en remontrerais au père Carnat. Marguerite ne vit clans ma double vue que le résultat de recherches scientifiques. J'aime autant qu'elle ne me croie pas halluciné; mais plus tard Marguerite, si intelligente et si siiîcère d'esprit, me comprendra peut-être.
2:; septembre. — Il pleuvait à verse, et le mauvais temps, qui menaçait de durer toute la journée, nous avait retenus auprès du feu dans la bibliothèque. La conversation roulait sur les antiquités nouvellement découvertes à Saint-Jean. Chacun faisait ses conjectures sur l'inscription de bronze et la réunion du nom grec de Callirhoé avec celui de Markek, mot celte qui signifie chevalier. Pourquoi les serments d'un noble Gaulois et d'une jeune Étrusque étaient-ils formulés en langue osque, et comment se trouvaient-ils dans les brandes du Berry ?
H a dû nécessairement exister une ville phénicienne ou osque à Saint-Jean. Cette localité a été habitée, cultivée, exploitée de tout temps historique; les tumuli qui sont communs dans cette partie du Berry, l'hypogée du champ de la Morte, les mardelles, les prétendus camps romains, forteresses gauloises, de Brives et de Corny, en sont des preuves évidentes.
— Cela ne m'explique pas, dit Marguerite, ce qu'étaient Markek et Callirhoé, un couple heureux de l'antiquité, mais de quelle époque?
Je lui répondis que les peintures de l'hypogée, la statue, qui doit être le portrait de cette dame, les objets trouvés aux environs, me faisaient reporter l'existence de nos deux héros à quatre siècles avant Jésus-Christ.
— Les Gaulois étaient des sauvages dans ce temps-là, dit mademoiselle Fanny.
— Il est vrai, lui répondis-je, que les mœurs grecques n'avaient pas encore pénétré dans les grandes forêts de la Gaule; mais les Celtes avaient une société, des lois, des villes, des routes bien avant la conquête de Jules César. Croyez-vous donc que leurs fréquentes invasions en Italie ne les eussent enrichis que de butin, et qu'ils n'en eussent pas rapporté des notions de progrès véri-
table? J'étais moi-môme bien simple de me creuser la tête pour savoir par quel prodige nous nous trouvions environnés ici des vestiges d'une civilisation avancée. Je suivais la route battue, je voulais voir dans ces vestiges les monuments de la domination romaine dans la Gaule, tandis que nous avons affaire aux trophées des conquêtes des Gaulois en Italie, conquêtes bien antérieures à Jules César, et vraiment glorieuses. Oui, oui, quand j'y songe, tout s'éclaircit pour moi : je comprends la destinée de Markek, et je vois dans Callirhoé non plus une druidesse, mais une prêtresse étrangère, une captive peut-être, devenue reine en ces lieux, qui sait? la première châtelaine du domaine que nous habitons !
— Oh ! oh! s'écria mon oncle, Saint-Jean aurait été le palais tout en or des légendes du vieux Carnat ?
— Pourquoi non? dit Marguerite. Voyons, Marc, cherchez dans vos livres...
— Mes livres ne disent rien, hélas! et je ne pourrais reconstruire cette histoire que par l'induction.
Je n'osai pas ajouter: parle souvenir.
Marguerite sembla me deviner.
— Cherchez, cherchez! reprit-elle avec vivacité.
— Cherchez, et tu trouveras /ajouta madame d'Astafort.
— Si vous ne trouvez pas, vous inventerez ! dit Fanny, et cela vaudra tout autant.
Pressé par ces demandes, je me sentis pris d'une grande pesanteur de tête, et je craignis un instant de me trou ver mal ; mais, sous le regard pénétrant et limpide de Marguerite, ce malaise subit se dissipa comme par enchantement, et il me sembla que j'entrais dans une donnée trèsvraisemblable ou très-sûre.
— Vous le voulez? dis-je à mon auditoire. Je vais essayer ; mais, si je vous ennuie, interrompez-moi.
— Non, non, dit mon oncle ; il s'agit de ma propriété, ça m'intéresse. J'ai souvent rêvé que je découvrais des puits remplis d'or et d'argent dans la brande.
— Et moi, dit Marguerite, je rêverai de Callirhoé jusqu'à ce que je sache son histoire.