‹ CallirhoéChapitre 9 sur 15 · GALLI H1I0É · texte numérisé non relu

GALLI H1I0É

montrer irrésolu, moi aussi. C'est mon idée, c'est mon droit. Chacun son tour !

Il demanda et obtint un congé. Il était aimé et estimé de ses chefs comme de ses camarades, on le vit partir à regret. Dès qu'il fut certain d'arriver à temps, il se calma. Je lui fis promettre de m'écrire souvent, de me mettre au courant de ce qui l'intéressait, et surtout de reprendre le journal de tous ses sentiments et de toutes ses idées. Je pensais que ce serait pour lui le moyen de tenir un peu l'imagination en bride et de faire intervenir dame Raison dans ses affaires. Je me mis à sa disposition dans le cas où il aurait besoin de moi. Je l'accompagnai jusqu'à Philippcville, où, plein d'espérance et d'audace, il s'embarqua avec son spahi et ses chevaux.

MARC VALERY A CADANET

6 septembre ÎSS^.

Je suis à Saint-Jean depuis trois jours, mon cher camarade. La traversée à la voile a été un peu rude. Nous avons perdu un jour à Marseille; mais, le lendemain, j'ai pris le chemin de fer de Lyon. Tu aurais bien ri de voir Kadour en wagon. Le bruit de la vapeur, les coups de sifflet de la machine, la rapidité de la course, ont fait croire tout d'abord à mon pauvre spahi qu'il était perdu ; mais, avec la résignation des Arabes, il a dit gravement :

— Que la volonté d'Allah soit faite !

Et il en a pris son parti. Il a fini même par admirer sans comprendre les wagons qui marchaient tout seuls.

112 C.ULIK110E.

A Lyon, où nous primes un autre train, il ou' Je loisir d'examiner la locomotive de près.

— Sidi, disait-il, quoi donc marcher si vite? poudre comme dans canon?

Je lui aurais expliqué en vain la vapeur. Je lui répondis donc :

— Tonnerre enfermé là !

Voyant mon sérieux, il fut convaincu et admira la puissance humaine, qu'il attribue au Fiançais seulement.

— Francis bono! bono! bezcfbono!

Je lui représentai que ces exclamations compromettaient sa dignité, car on le regardait beaucoup. Il m'en sut gré et reprit son grand air d'indifférence en murniumurant tout bas :

— Sidi bono !

Le fait est que nous finies émeute tout le long du voyage. Nos vestes rouges, nos burnous blancs, nos deux chevaux arabes à tous crins étaient un spectacle nouveau dans les départements du centre, et nous ne pouvions faire un pas sans être suivis comme des bêtes curieuses par les populations. Kadour trouvai tout naturel qu'on l'admirât; il souriait aux jeunes filles d'un air gracieux en montrant des dents blanches comme celles d'un enfant, et leur envoyait des œillades de tigre amoureux. Ce gaillard-là, avec ses yeux fendus en amande, son nez busqué, sa peau olivâtre, sa barbe soyeuse, est vraiment un trèsbeau type de la race arabe.

Après avoir fait reposer mes chevaux à ïssoudun, je partis pour Saint-Jean par un soleil digne de l'Afrique, et, lorsque lesbrandes se déroulèrent à perte de vue devant nous, Kadour, se voyant bien seul avec moi, poussa un cri de surprise :

CALLIRIIOÉ. 113

— Ah ia, sidil ici comme la Mitidja!

En effet, l'aspect du paysage, sauf l'encadrement des montagnes bleues de l'Atlas, a beaucoup de rapport, au premier coup d'œil, avec les plaines herbues de la province d'Alger. Le botaniste y trouvera certes beaucoup de différence; mais Kadour ne se préoccupait guère de voir les palmiers nains et les lentisques remplacés par les genêts et les fougères.

Je n'avais averti personne du jour de mon arrivée. Le cœur me battait bien fort en traversant le bois de pins où je me suis évanoui il y a deux ans. J'arrivais alors avec un trou à la tête; j'en apporte un de plus, et que j'ai failli payer plus cher. Le vieux chemin, autrefois défoncé par les pluies et plein d'ornières, a été empierré nouvellement. J'ai retrouvé la vieille grille peinte en vert et les piliers refaits à neuf. Quel changement !

Du plus loin qu'ils nous voient, Pyrame et Thisbé, les deux gros chiens, accourent en aboyant de fureur ; mais tout à coup, le nez en l'air, ils s'arrêtent, et la menace se tourne en joie insensée; les voilà de sauter, de se jeter l'un contre l'autre, de se mordiller pour me montrer qu'ils n'ont pas oublié les jeux auxquels je les excitais. J'aperçois bientôt maître Dolin, qui d'un pas mesuré approche avec méfiance; mais, en nous voyant gagner l'écurie, il se hâte et nous apostrophe d'un ton magistral :

— Holà! hé! les amis! c'est pas ici une auberge, passez votre chemin.

Puis, à ma voix :

— Dieu me punisse! s'écrie-t-il, c'est-il pas vous, monsieur Marc? Ah! c'est que vous êtes bien changé tout de même; quelles moustaches! quelle figure noire! et puis c'est c't Orabel... Que le diable m'extermine si je ne vous prenais pas pour des comédiens! Je vas avoir

soin de vos bêles. Ah! les jolis bidels ! c'est-il des orabes aussi?

Kadour avait mis pied à terre et attendait gravement que Dolin lui montrât le chemin. Impatienté de le voir tourner autour de nous sans se décider à rien :

— Dis donc, toi, monsieur, lui dit-il, fais voir l'écurie !

Mes chevaux installés, j'appris de Dollin que M Désormes surveillait, comme toujours, ses ouvriers, mais que Marguerite était à la maison. J'y cours, je rencontre dans le corridor Nanniche, qui se sauve, puis revient en souriant me dire bonjour. J'embrassai cette bonne fille de grand cœur; elle en devint pourpre et me dit :

- — Ah ! que mam'zelle va être contente ! elle est dans le paie, je vas la quérir.

— Non, non, reste, j'y vais moi-même.

En traversant le jardin, je remarquai qu'il était plein de fleurs, et que les allées étaient sablées. Je gagnai la pièce d'eau, et je vis Marguerite, celle qui est toute ma vie, assise et immobile à la même place où, il y a deux ans, elle me donna le premier baiser d'amour. J'approchai doucement. Elle dormait sur un banc de gazon, le dos appuyé contre un arbre moussu. Son chapeau de paille, son ombrelle, un bouquet de fleurs, un livre ouvert, gisaient épars dans l'herbe. Un rouge-gorge voltigeait dans les branches et me regardait de son grand œil curieux et méfiant, comme s'il eût voulu essayer de garder Marguerite. Elle ne m'avait pas entendu venir; je me mis à genoux devant elle et la regardai longtemps. Qu'elle était belle et gracieuse la tête penchée sur son épaule et les bras nonchalamment étendus sur sa robe blanche ! C'était bien ma Marguerite, avec ses cheveux d'or devenus plus beaux, sa jolie taille plus élancée, ses

traits d'un dessin plus net et plus pur. En la contemplant, mes souvenirs s'éveillèrent en foule, même ceux des jours qu'elle a vécus loin de moi, et, comme si j'eusse assisté à toutes ses pensées, je vis ou crus voir mon image dans ses rêves...

Je pris ses deux mains dans les miennes; ses grands yeux s'ouvrirent lentement et se fixèrent sur moi sans me reconnaître; puis un sourire indécis flotta sur ses lèvres, un éclair passa dans son regard, et elle jeta un cri de surprise et de joie que je n'oublierai ni dans cette vie ni dans l'autre. Enlaçant ses bras à mon cou, elle attira ma tête sur sa poitrine et couvrit mon front de baisers.

— Marc! Marc! disait-elle, je rêvais que tu arrivais, et te voilà ! Je ne rêve plus, n'est-ce pas?

Je ne trouvaisrien à lui répondre. Oui, c'est moi! disait tout. Je la tenais contre mon cœur, je couvrais ses mains, ses bras, son cou et ses cheveux de baisers ardents; j'étais fou de joie. Ah! mon ami, quels moments résument dans nos fugitives existences des siècles de bonheur! Enfin elle se dégagea doucement , me fit relever et se mit à m'examiner avec la surprise d'un enfant. Ma veste rouge à brandebourgs noirs, mes grandes bottes, ma peau bistrée, mes moustaches, mes cheveux courts, ma cicatrice au front, ont été tour à tour passés en revue. Après avoir un peu regretté mon abondante chevelure de jadis, elle a fini par dire qu'elle me préférait tel que je suis maintenant, et, mettant la main sur ma croix :

— Quand je pense que tu aurais pu mourir pour me faire ce plaisir-là!

Ah! mon cher Gadanetje suis bien récompensé du sang que j'ai perdu pour elle, va !...

Mais j'étais impatient de connaître notre situation, et nous avons profité du seul moment de liberté que nous

aurons peut-être d'ici à longtemps pjur nous entendre. Le mariage avecMauvezin paraît avoir élé un des rêves les plus longtemps couvés et ajournés de M. Désormes. Il y songeait déjà quand il m'a chassé d'ici. Enfin, comme un enfant poltron qui veut franchir un fossé reste longtemps à mesurer la distance, recule pour prendre son élan, s'arrête au hord, retourne en arrière et saute enfin en fermant les yeux, de même mon oncle a franchi son indécision pour sauter en plein Mauvezin. La mort du père, fort endetté, n'a fait que diminuer les ressources du nouveau marquis; mais l'accroissement du litre a produit chez M. Désormes un éhlouissement auquel il est impossihle d'opposer aucune critique, aucun raisonnement. Marguerite a tout essayé, et elle y renonce.

II faut donc tourner la situation, et Marguerite, qui n'a pas vu jouer heaucoup la comédie, a trouvé d'elle-même le moyen le plus classique, le plus ingénu et le meilleur peut-être : c'est d'agir comme la railleuse Isabelle, de laisser venir le beau Léandre, et de se rendre si désagréable, qu'il renonce à elle de son propre mouvement.

— Laisse-moi faire, dit-elle. Ne pas me laisser marier malgré moi est bien facile; mais faire consentir mon père à me marier comme je veux, c'est autre chose! Seulement, je sais que, s'il met des années à mûrir les projetsqu'il a, il n'a besoin que d'un jour pour accomplir ceux qu'il n'a pas. Que d'une manière ou de l'autre j'amène M. Ada'.bert à froisser son amour-propre, mon père, en proie à u:i violent dépit, me mariera avec la personne qui se trouvera sous sa main. Il faut que tu sois cette personne, et voilà pourquoi je l'ai dit d'accourir et d'être là.

Je trouvais plus court et plus dans mes goûts de chercher noise moi-même au nouveau marquis.

— Voilà ce que je ne veux pas, dit Marguerite, j'ai

prévu que cela pouvait arriver, el j'ai fait le serment, que je te renouvelle ici, de n'être jamais à loi, hi tu te mêles de prendre l'initiative. D'ailleurs, si l'attaque venait de toi, mon père ne te le pardonnerait jamais, ce qui ne serait pas le moyen de réussir.

Marguerite avait raison. Je donnai ma parole d'honneur de surmonter toute explosion de jalousie.

— 11 le faut d'autant plus, ajouta-t-elle, qu'en consentant à voir Mauvezin et à me laisser un peu faire la cour, je risque bien de donner matière à quelque propos , surtoul quand on verra que je ne l'épouse pas. 11 faul que tu sois cuirassé contre tout ce que l'on pourra dire de mes caprices, et ce n'est pas en Afrique que tu aurais fait provision de patience. Ici, voyant mes moindres démarches, entendant mes moindres paroles, tu ne pourras pas en être jaloux. Je serai donc plus brave que je ne l'ai été jusqu'à présent, je ine sentirai près de toi, sous ton contrôle et sous ta protection.

J'ai juré d'obéir, et nous avons parlé de mademoiselle d'Astal'ort, dont le caractère m'avait laissé de la méfiance et de l'inquiétude. Marguerite explique ainsi son amie:

— Fanny est une personne mystérieuse, j'en conviens ; mais, moi, je crois la connaître; elle souffre d'être pauvre, et le grand inépris qu'elle affecte pour les richesses n'est que l'aveu involontaire d'un secret dépit. Et puis sa mère lui porte sur les nerfs : avec sa bonhomie réelle, madame d'Astafort est bien faite pour l'humilier et l'irriter par son manque de tact; mais Fanny a d'autant plus de méiile et de vertu qu'elle souffre davantage. Elle a la \olonté d'être franche, el, tout en s'échappant quelquefois en paroles aigres ou railleuses, elle agit toujours avec générosité. Certainement il eût mieux valu, et pour elle et pour nous, qu'elle ne lût pas dans notre confidence; main

US CALLIRHOE.

j'élais un enfant quand j'ai commencé à t* aimer. J'ai élé assez romanesque pour vouloir qu'elle le sût. Depuis, j'ai eu peur d'elle par moments. Pourtant elle ne nous a. pas trahis, elle ne nous trahira pas. Sois aimable et sérieux avec elle, traite-la comme une amie bien sûre et bien dévouée ; elle mettra son amour-propre à l'être. Quant à la tromper, il n'y faut pas songer, elle est trop fine et trop clairvoyante...

Nous nous sommes séparés pour ne pas être surpris en tète-à-tête par M. Désormes, et j'ai été m'installer dans mon ancienne chambre tapissée. En traversant la bibliothèque, la soirée où mon oncle me donna des espérances si enivrantes et si vite déçues s'est représentée à ma mémoire avec une telle lucidité, que j'ai cru y être encore et n'avoir jamais été en Afrique ; mais la présence de Kadour m'a ramené au présent.

Ma toilette fut bientôt faite, mes bagages ne devaient arriver que le lendemain. J'allai rejoindre Marguerite au salon. Mon oncle entra un instant après.

— Ah! te voilà? s'écria-t-il en me voyant, et d'un ton qui me parut signifier : « Le diable l'omporle ! »

El puis il reprit :

— Je ne t'attendais pas sitôt.

Je ne fis pas semblant de m'apercevoir de celte réception flatteuse, et je l'embrassai. Il fut surpris de ma franchise, se remit, et, après avoir regardé ma croix et mon uniforme :

— Je te félicite , dit-il en me tendant la main. Te voilà un homme à présent ! Quelle belle mine ! Tu fais un beau soldat, ma foi ! Allons, oublions le passé et ne pensons plus qu'à l'avenir. Je n'ai pas encore parlé de loi... tu sais...

Je lui coupai la parole en lui disant-

— Oui, oui, mon oncle, nous avons le temps. Il n'est pas besoin d'ennuyer ma cousine de mes affaires.

Et, comme Dolin venait nous avertir que le diner était servi, j'offris, en affectant un air dégagé, mon bras à Marguerite, et nous passâmes dans la salle à manger. J'avoue que je ne mangeai pas comme un amoureux, mais comme un vrai spahi en campagne. J'avalai jusqu'à deux assiettées de fromenlêe, plat du pays que je ne pouvais pas même voir autrefois, et qui consiste en grains de blé crevés dans l'eau et cuits dans du lait. Ce mets gaulois a beaucoup d'analogie avec la colle de pâte, mais un proverbe dit : « Qui n'aime pas la fromentée n'est pas Berrichon, x M. Désormes était évidemment flatté de toute la justice que je rendais à son plat national et s'extasiait sur mon appétit. J'avais tant de choses à dire sur l'Afrique, que Dolin, qui sert à table et place toujours son mot dans la conversation, est resté là, bouche bée, en écoutant le récit des combats où je m'étais trouvé. S'il ne disait mot, en revanche il se livrait à une pantomime exubérante: il montait à l'assaut avec moi , il baissait la tête sous les balles, et, quand j'en vins à mon coup de sabre sur la tête, il poussa une exclamation si comique, que Marguerite, près de pleurer, ne put retenir un éclat de rire. Ce polichinelle est en résumé le bouffon de la maison, c'est sur lui que M. Désormes fait rejaillir sa bonne ou sa mauvaise humeur. Aussi le drôle, se sachant nécessaire au trop-plein de la vitalité de son maître, se donne-t-il une importance qui le rend encore plus ridicule.

Ma cousine et moi avons été d'une réserve qui me surprend. Allons ! il ne sera peut-être pas si difficile de jouer la comédie de l'indifférence. Hier, j'ai montré mes chevaux à M. Désormes et j'ai paradé sur la pelouse pour Marguerite. A son tour, elle m'a montré de nombreux objets

d'antiquité trouvés depuis mou départ. Ce qu'il y a de mieux, ce sont deux vases étrusques, découverte fort curieuse en Berry.

La bibliothèque est devenue un véritable musée. J'aurai bien le temps d'examiner toutes ses richesses, car M. Désormes ne laisse plus sa tille seule avec moi; il la surveille de près et s'arrange de façon que ses affaires soient terminées dès le matin, ou, s'il est forcé de s'absenter, il enjoint à Nanniche de ne pas quitter sa maîtresse. Ma présence ici le charme médiocrement, mon cher camarade, je le sens bien, quoiqu'il me fasse assez bonne mine. S'il a pardonné, il est devenu défiant en diable.

Aujourd'hui , madame d'Astafort et sa fille sont venues à Saint-Jean. La mère est bien toujours la même : même embonpoint, même caquet intarissable et même brusquerie dans les manières. Mademoiselle Faimy a changé à son avantage: sa figure est plus pleine, son regard moins impertinent, ses formes sont plus développées ; c'est une très-belle fille. Elle m'a tendu la main sans affeclation et sans pruderie, avec une franchise qui m'a touché. Mon oncle lui a-t-il fait part de ses nouveaux projets d'union avec moi? 11 m'a semblé que madame d'Astafort faisait des allusions au futur bonheur conjugal de sa fille. M. Désormes, alfectant devant elle d'êlre aussi résolu qu'elle le souhaite, lui a dit à demi-voix :

— Eh bien, j'ai fait ce que vous désiriez; le reste vous regarde à présent.

Est-ce de moi qu'il s'agissait?... C'est fort, possible. M. Désormes doit vouloir me compromettre auprès de mademoiselle d'Astafort. Quant à elle, sachant deMarguerite tout ce qui me concerne, elle semble nous aider généreusement à entretenir les illusions de mon oncle. Je se*

rais un fat de croire qu'elle a beaucoup de mérite à agir ainsi. Elle n'a jamais eu plus de goût pour moi que je n'en avais pour elle. Quoi qu'il en soit, je la crois disposée à se bien conduire dans la circonstance et à garder notre secret.

M. Désormes a engagé madame d'Astafort à venir passer une quinzaine de jours ici. Il entoure sa fdle de gardiens pour la défendre de moi, tout en espérant mettre Fanny en travers de mon chemin. Cet arrangement a contrarié autant Marguerite que moi; mais patience, nous verrons bien ! Nous passons le temps à inventer mille ruses d'amoureux pour nous serrer la main et pour échanger en cachette quelques mots. Malgré tons les obstacles qui se dressent devant nous, j'espère, j'ai du courage !

Tu trouveras peut-être cette lettre un peu longue, mais tu n'en dois accuser que toi seul. Tu m'as fait promettre de te tenir au courant de ce qui m'intéressait, je t'obéis. De ton côté, mon cher camarade, donne-moi de tes nouvelles et de celles de nos amis.

Tout à toi. Mahc.

JOURNAL DE MARC VALERY

8 septembre.- — Pendant le déjeuner, Dolin a dit que Fraudy (l'homme qui avait eu une altercation avec mon oncle) avait vu hier au soir, en passant dans le champ de la Morte, une excavation au bas du grand talus, dont toute une partie s'est éboulée par suite des dernières pluies.

•122 CVLLIP.IIOE.

Bien que la distance fût assez rapprochée, nous avons pris la voilure à cause de la chaleur. J'étais attiré par la curiosité et aussi par une quasi- certitude de découvrir quelque mystère. Ma passion archéologique s'était emparée de moi comme aux anciens jours. Cela ne doit pas t' étonner; l'amour de l'élude, les curiosités ardentes de la science s'éteignent dans un cœur brisé et se ravivent dans le bonheur.

En arrivant, nous vîmes une ouverture, de trois pieds de large sur deux de haut, en bas de la pente sablonneuse fraîchement détachée de ce qui avait été la base d'un 1umuius. Les principales curiosités qui figurent dans la bibliothèque de Saint-Jean avaient été trouvées dans les alentours. Quelques ouvriers ayant été appelés pour le cas où il aurait à piocher ou à déblayer, M. Désormes leur proposa d'entrer dans cette excavation ; mais aucun ne voulut s'y risquer.

Le père Carnat, qui faisait pacager ses moutons sur la brande, s'était approché, et, le menton en avant, les deux mains appuyées sur son long bâton, il regardait sans rien dire ce trou enlre-bâillé comme une grande bouche.

— Mes gars, dit l'un des ouvriers, j'ai entendu celte nuit le lupeu crier du côté des vieilles carrières.

— Si les mauvais esprits sont en campagne, dit un autre, c'est bien sûr de là qu'ils sont sortis. On ferait mieux de boucher ça...

— Voyons, vieux, dit le garde champêtre en s'adressant à Carnat, vous qui connaissez toutes les histoires et autres fariboles du pays, vous pourriez peut-être nous faire assavoir ce que signifie celte perforation qui suscile des pourparlers et autres réflexions parmi les citoyens ici présents.

— J'ai entendu dire dans les temps, lui répondit le

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berger, qu'ils avaient enterré dans le pays d'ici une femme tout en vie, et ça pourrait bien être l'endroit... — Il se pourrait faire, vénérable berger, reprit le garde. Et, du moment que ce n'est pas contrariant à la loi et que M. Désormes le désire, il est de toute possibilité d'entrer dans cette perforation.

— Ob! par mon chrême et mon baptême, dit le premier interlocuteur, je n'y entrerais pas pour cent bons francs.

Je ne sais s'ils étaient de bonne foi ou s'ils voulaient se faire graisser la patte. Je perdis patience.

— Vous n'êtes tous que des câlins, leur dis-je en berrichon : j'irai, moi; mais il faut déblayer cette enlrée-là pour que je puisse y passer. Allons, Fraudy, venez ici avec votre pioche; il y a vingt francs à gagner.

L'appât du gain fit taire la superstition. Il s'avança résolument :

— Diantre ! un louis d'or, dit-il, ça me va. Je vous dois bien quelque chose aussi pour m'avoir empêché de la prisT>n dans le temps.

J'envoyai Kadour me chercher un paquet de bougies et des cordes pendant que Fraudy écartait les terres qui obstruaient l'entrée, et je proposai à mon oncle de se risquer avec moi.

— Merci bien ! dit-il, pour attraper des rhumatismes !

— En ce cas, repris-je en plaisantant, j'irai seul, et, selon la loi, je partagerai avec vous, propriétaire, les trésors que je vais trouver.

— J'y consens, répondit-il sur le même ton ; je te fais même cadeau de tout ce que lu trouveras.

— Et si c'était la fade, monsieur Julien? dit le père C.arnat en souriant malicieusement.

— Je la lui donnerais pour femme! répondit mon

oncle, qui aime à faire l'esprit fort devant ses ouvriers. Le père Carnat, m'attirant à lui :

— Voilà un vilain cadeau ! N'y allez pas, mon fils, ça vaudra peut-être mieux. Je ne dis pas que la grand'fade soit là dedans, mais elle peut y être. Il y a parfois des histoires qu'on raconte en rianl, et ça se trouve vrai. Il y avait dans les temps une autre manière de religion dans le pays d'ici, et il se peut que la fade, avec ses diables à cheveux rouges, se voyant méprisée des chrétiens, se cache là. Si mon chien voulait parler, il nous dirait bien ce qui en est, parce que, voyez-vous, quand les croyances deviennent trop vieilles et que les hommes n'en veulent plus, les bètes les prennent pour elles, et c'est pour ça qu'on dit d'une chose qui ne vaut plus rien : « C'est bon pour les chiens! » J'ai comme souvenance d'avoir vu une butte là, et il y avail pourtant longtemps qu'elle était défaite quand je suis venu sur terre.

Les paroles mystérieuses du vieux sorcier ne firent qu'exciter ma curiosité, et, dès que Kadour fut arrivé avec les engins nécessaires, je le mis de faclion à la porte de la caverne, je lui confiai la corde dont je m'entourai le corps, lui recommandant de la lâcher à mesure que j'avancerais, et de la retenir au cas où il me sentirait tomber. Au moment d'entrer dans la gueule de l'enfer, comme disaient les ouvriers, un grand serpent verdâlre, qui me glissa dans les jambes et se perdit dans les herbes, fut l'objet de nouveaux commentaires de la part de l'assistance ; mais je n'y fis pas attention, le lieu où je m'engageais avait un bien autre intérêt pour moi.

X\\\ couloir très-incliné, large de deux mètres et formé par deux murs latéraux, me conduit à un escalier qui descend rapidement à plusieurs mètres au-dessous du

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sol, et à Tentrée d'un pelit vestibule rond, dont le plafond est décoré de caissons ménagés dans le tuf. Une porte qui n'existe plus, mais dont les poutres sont encore engagées debout dans la maçonnerie, donne accès dans une salle de six mètres carrés. La chaleur y est étouffante, mais je continue mon exploration. Les murailles sont enduites d'un stuc sur lequel des fresques représentent les ornements d'une corniche. Les lambris et les panneaux sont décorés de personnages d'un brun rongeâtre sur fond clair; leur dessin grossier et leurs formes ramassées me rappellent ceux des vases réputés d'origine phénicienne. Cet hypogée est recouvert de larges dalles qui forment un plafond plat, divisé en quatre caissons sculptés. Du centre pend un fragment de chaîne qui soutenait jadis une lampe ; elle git au-dessous dans une épaisse couche de poussière grise. Près de la porte, un siège en pierre et une niche contenant un vase en terre rouge dite poterie d'Arezzo, à reliefs fins et délicats, ainsi que des parcelles de métal, vestiges d'étoffes précieuses. Le terrain forme un exhaussement remarquable au milieu de l'hvpogée; c'est là qu'avaient dû être les urnes funéraires ou le sarcophage. Je buttai contre un trépied qui tomba avec un bruit sourd. Ce bruit me fit tressaillir. J'allais peut-être réveiller l'hôte de celte demeure silencieuse.

La bougie que je portais ne suffisant pas, j'en allumai plusieurs et je dénouai la corde qui me ceignait les reins. J'explorai à mon aise ce singulier et intéressant réduit : j'y trouvai deux statuettes eu terre cuite, une chimère et un sphinx ailé; deux amphores à pieds en pâte noire, ornées de sujets en relief; une épée en acier, à lame droite et à poignée de corail; un coffre elliptique en bronze, appelé ciste, aux parois ornementées de dessins

gravés à la pointe. Ayant soulevé le couvercle de cette antique corbeille de noces, j'y vis un collier d'or et d'émeraudes, une figurine en ambre jaune, un miroir et une strigille d'argent, une coupe en malachite richement montée, des bracelets, un pectoral et une couronne nuptiale en or, avec bagues, pondants d'oreilles, fibules et longues épingles pour la coiffure. A côté de ces richesses, des fragments de planches vermoulues, incrustées d'ivoire et d'argent, me firent penser que c'étaient là les débris du sarcophage, dont je ne voyais aucune autre trace.

Je voulais reparaître chargé de mes conquêtes, et je bourrai mes poches de bijoux pour les offrir bien vite à Marguerite. Je ne me sentais pas de joie en puisant dans ce véritable trésor, et pourtant j'étais honteux de mon action : il me semblait voler quelqu'un. Et puis c'était comme un songe de pénétrer le premier et de me trouver seul dans ce sanctuaire, dont la poussière n'avait été foulée par aucun pied humain depuis plus de vingt siècles. Peu à peu une tristesse affreuse et de véritables remords s'emparèrent de moi. Violer cet asile de mort et fouler peut-être les ossements de ceux qui dormaient là dans l'éternité .. cela me parut si mal, que je fus tenté de ni 'enfuir.

Un rêve que j'avais fait il y a deux ans, et qui m'avait frappé par sa coïncidence avec un rêve analogue raconté par le vieux berger, se représenta à mon souvenir dans tous ses détails. C'était là l'endroit où je dormais côte à côte avec un cadavre ; seulement, le couloir d'entrée élait dans mon rêve beaucoup plus large, et donnait sur un bois. C'est par là que Marguerite et Carnat étaient venus me délivrer.

Et, il y a un instant encore, que voulait donc dire

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le vieux sorcier en nie défendant de pénétrer ici? Avait-il connaissance de celle chambre mortuaire ? La fade ou la morte, c'est tout un; ce tombeau explique bien le nom du champ de la Morte, et encore le mot champ n'est peutêtre ici que la corruption du mot celtique cam, chambre voûtée.

J'en étais arrivé à penser tout haut :

— Mais où est-elle, cette belle morte , la grand'fade?

J'achevais à peine ma question, que le terrain s'affaissa sous mes pieds ; une longue planche se brisa en faisant entendre un craquement lugubre, un de ses bouts se dressa devant moi par je ne sais quel mouvement de bascule, et je roulai clans la poussière qui remplissait un trou peu profond ; mais, en nie relevant, je vis une forme blanche, immobile, devant moi. Je ne puis me rendre compte de ce que j'éprouvai. Ce fut une terreur muette, irréfléchie, insensée. Je courais vers la porte sans pouvoir la trouver, et je revenais sans cesse vers cette apparition, qui semblait se mouvoir à la lueur vacillante des bougies.

— La morte! me disais-je comme hébété, c'est la morte ! la voici !

Je fermai les yeux pour ne plus la voir, je rappelai ma raison, qui semblait vouloir me quitter, et je résolus de braver l'apparition en marchant courageusement à elle. 0 puérilité de mon imagination ! l'objet probablement couché dans la poussière, et que le mouvement de bascule de la planche avait redressé au moment de ma chute, était une statue de grandeur naturelle, enveloppée de la tête aux pieds dans une longue draperie de marbre. Sans l'examiner autrement, je résolus de l'emporter comme gage de ma conquête et comme le plus curieux objet de

ma découverte; mais tous mes efforts furent inutiles; je pus à peine la soulever.

J'appelai Kadour, qui, en sa qualité d'Arabe, devait avoir au moins autant de préjugés et d'idées superstitieuses que les paysans du Berry, mais qui ne fit pourtant aucune objection, et m'aida à tirer de la fosse le précieux antique. Quant nous reparûmes au jour, les ouvriers reculèrent, des femmes et des enfan's, attirés par la curiosité, s'enfuirent, et, le père Carnat, voulant conserver aux yeux des paysans son prestige de sorcier qu'aucun être surnaturel ne doit effrayer, s'approcha, quoique en hésitant, de la statue; mais, en la voyant, sa ligure prit une singulière expression d'admiration craintive.

— Eh bien, père Carnat, lui dis-je en riant, vous ne la reconnaissez donc pas? C'est la grand' fade, comme vous disiez.

— Ça se peut, ça se peut ! me répondit-il d'un ton bourru ; mais déterrer ce qui est enterré, ça n'a jamais rien valu, monsieur Marc, c'est moi qui vous le dis !

Et, appelant son chien, qui tournait autour de la statue et la flairait avec méfiance, il s'éloigna suivi de quelques bonnes femmes, qui lui demandaient sans doute s'il fallait adorer ou craindre cet être naturel.

Nous avons déposé à l'entrée du tombeau celte œuvre d'art de la plus belle époque grecque et d'une conservalion parfaite. Craignant quelque méchanceté de la part des poltrons superstitieux, je l'ai mise sous la garde de Kadour. J'ai décidé M. Désormes et Marguerite à pénétrer dans l'hypogée. Quand M. Désormes se trouva au beau milieu de ces richesses :

— C'est qu'il y en a peut-être bien pour une certaine somme ! dit-il d'un ton naïvement désappointé.

— Vous m'avez tout donne d'avance, n'est-ce pas?

— Oui, j'en conviens. J'ai fait là un mauvais marché.

— J'ai le droit d'en disposer à ma guise?

— Dame ! sans doute.

— En ce cas, ma cousine, permettez-moi de vous offrir pour votre musée tous ces objets d'art, qui sont à vous.

Marguerite avait d'abord l'intention de laisser toutes ces curiosités comme nous les avions trouvées; mais il y avait là de quoi tenter l'avidité de trop de gens. Elle appela quelques ouvriers, qui, rassurés par sa présence, se mirent à l'œuvre tout de suite. La poussière de l'hypogée fut passée au crible, afin qu'on pût récolter tous les menus débris, et la translation des objets de plus forte dimension, comme trépied, coffre, lampe, vases et statue, commença de s'opérer.

— Savez-vous, vous autres? dit Fraudy à ses camarades. Tout ce que chante le vieux Garnat, c'est des bêtises! et il n'y a pas plus de grand'fade dans tout ça que dans mon chapeau. Nous sommes bien bêtes de n'avoir pas osé entrer là dedans : on aurait partagé les trésors avec M. Désormes !

— Oh! moi, j'y ai pas regret, disait un autre; toutes ces affaires-là, ça ne vaut rien, c'est tout cassé.

Je surveillai de près le transport de la précieuse statue, couchée sur un matelas et portée en litière, comme il convient à une dame de l'antiquité.

Le temps menaçait depuis une heure, et, à moitié chemin, nous avons été assaillis par une bourrasque épouvantable, tonnerre, vent, grêle, éclairs. Dol'm ne pouvait maîtriser ses chevaux, qui s'emportaient et menaçaient de verser. Hommes, bêtes, statue, antiquités se sont réfugiés sous bois pour attendre la fin de l'orage, et

IjO c.ulirhoe.

nous ne sommes rentrés qu'à minuit, luus bien mouillés.

Marguerite a lout fait placer dans la bibliothèque. Cette chère Marguerite ! comme elle m'a reproché avec douceur mou expédition dans les profondeurs de la (erre!... Mais elle me sait gré aussi d'avoir montré de la résolution et du courage... Du courage! Je ne me suis pas vanté de la belle peur que j'ai eue devant cette statue... A propos, pourquoi n'a-t-elle pas de socle?

y septembre. — Elle est d'un type remarquable, le front est bas et droit comme dans les têtes grecques; mais l'angle facial rappelle lant soit peu les profils égyptiens. Le nez est petit, fin, légèrement relevé, et les narines sont un peu dilatées. La dislance entre le nez et la bouche est très-courte. Les lèvres sont un peu fortes, mais la bouche est bien dessinée. Les yeux sont grands, bien fendus, et d'un émail imitant la na'.Ure à s'y tromper. L'arcade sourcilière est allongée et semble, ainsi que l'épaisseur de la paupière, avoir conservé un léger ton bistré, ce qui indiquerait que cette œuvre d'art a été peinte à l'imitation des femmes de l'antiquité, dont la coutume était de se teindre les sourcils et le tour des yeux. La chevelure à grandes ondulations, à la mode grecque, porte des traces de dorure. Le cou, la poitrine, les épaules et le bras qui n'est pas caché sous la draperie sont d'une adorable exqvdsitê de forme. Cette jeune fille est sans doute le portrait de la morte, — à moins que ce ne soit l'image de quelque déesse.

La tète est un peu inclinée du côté droit ; la main droite maintient les plis du pallium, qui recouvre l'épaule gauche et vient se rassembler en plis, à la mode grecque, sous le bras droit, dont le travail est si fini et d'une si belle conservation, qu'on y remarque, comme dans certaines statues de Canova, les plis et les pores de la peau.

CALLIRIIOE. 151

La tunique descend jusqu'aux pieds et les cache en partie; on jurerait d'une véritable étoffe appliquée sur les formes, dont on devine toute la beauté. L'artiste de génie auteur de ce chef-d'œuvre a su allier la poésie du sentiment à la réalité des détails. L'effet de ces tissus légers que les poètes anciens appelaient veut et nuage est admirablement rendu. On est tenté de soulever les plis du pallium pour s'assurer que cette jeune fille svelte et gracieuse n'est pas la nature même.

Femineum lucet sic per bombyema corpus.

La tunique porte encore des traces de peinture, et toutes les parties nues sont d'un ton mat qui rappelle beaucoup celui des femmes arabes.

J'ai d'abord pensé que c'était une muse; mais le manque de tout attribut détruit cette supposition. La ressemblance de ce morceau de sculpture avec la statue d'une des quatre Balba trouvée dans les fouilles du théâtre d'Herculanum pourrait la faire remonter à l'époque gréco-romaine ; mais les objets et les vases de styles bien antérieurs, les bijoux, l'ornement d'or travaillé en filigrane qui formait probablement une coiffure au cadavre, — dont, à ma grande surprise, je n'ai retrouvé aucun ossement, — me font présumer que celte statue doit être d'origine étrusque ; mais l'art de la sculpture était-il déjà aussi parfait chez les Osques? Voilà ce dont je doute.

Elle fait un très-joli effet au milieu de la bibliothèque, debout sur un socle recouvert de velours rouge et garni de clous argentés, qui l'exhausse de deux pieds au-dessus du sol. Elle est éclairée de côté, la figure tournée vers la porte du salon, et semble regarder d'un air curieux et moqueur les visiteurs qui viennent l'admirer.

132 CALLIIIHOE.

Je ne sais comment expliquer ce tombeau étrusque ou phénicien sur le sol de la Gaule centrale.

La légende ou plutôt la tradition donne, il est vrai, pour fondateur à la ville à'Avarik (Bourges) l'Hercule tyrien, personnification du génie aventureux et commercial des Phéniciens. Ceux-ci, tour à tour appelés Sidoniens, Chananéens, Philistins, avaient établi des colonies en Grèce, enThessalie, en Espagne et en Etrurie. Navigateurs infatigables, ils allaient vendre en Europe les produits de leur riche industrie : étoffes de soie, mosaïques, statues, objets en verre, en or, métaux précieux. Ils enseignaient aussi aux peuples de l'antiquité leurs doctrines religieuses et leur système cosmogonique. Au temps d'Homère, l'industrie phénicienne avait atteint déjà un haut degré de perfection ; mais l'art chez ce peuple n'était cependant pas assez avancé pour produire une œuvre aussi belle que la statue trouvée dans notre hypogée. Ce serait, en fait de supposition, aller un peu loin peut-être que de reporter la construction de ce tombeau à l'époque où les Pélasges vinrent d'Asie occuper et défricher les marais de l'Europe, trois ou quatre mille ans avant notre ère. Cette race industrieuse et entreprenante, qui, comme la moderne race juive, semblait vouée à la fatalité, toujours poursuivie, traquée ou réduite en esclavage par les nouveaux conquérants, Hellènes ou Latins, n'a pas laissé d'autres travaux que les épaisses murailles dites cyclopéennes. Ces hommes antédiluviens sont restés dans les souvenirs des peuples comme des démons et des génies malfaisants, et cependant ce sont eux. qui élevèrent les premiers autels à des dieux mystérieux ou terribles (Cabires cl Dioscures), et bâtirent les premières villes.

Les peuples nouveaux de race blanche, de souche

arienne, semblèrent prendre à tâche d'anéantir les vieilles races rouges filles de dis. Cette haine s'est perpétuée jusqu'à nos jours en Amérique, où nous voyons le blond et pâle Anglo-Saxon détruire par Ions les moyens l'Indien peau-rouge, très-proche parent du Pèlasge primitif. Quelques Iribus de la nation pélasgique, désignées en Italie sous le nom de Sicules, d'Opiques (d'ops, la terre), se fondirent dans l'élément tyrrhénien, venu de Phénicie, et devinrent le peuple étrusque, dont la langue et l'écriture procèdent des Phéniciens, la mythologie des Assyriens, l'art et l'architecture des Égyptiens. C'est de lui que les Piomains empruntèrent une grande partie de leur religion, de leurs mœurs et de leur langue ; mais, fille de l'Étrurie, P»ome prit à tâche de renverser en Europe cette civilisation que l'on peut comparer à celle de l'Egypte en Orient. i'Élrusque avait détruit le I'élasge, le Romain détruisit L'Étrusque^

Tout cela ne m'explique pourtant pas la présence de ce monument osque au milieu des brandes du Berry. Je ne suis pas moins surpris d'avoir trouvé une épée gauloise parmi les objets les plus précieux ou les plus chers que la dame étrusque fit enterrer avec elle. Notre histoire est d'une obscurité si profonde, que je renonce à chercher davantage...

Pourquoi nos bardes n'onl-ils pas écrit au lieu de chanter?

10 septembre. — Marguerite a obtenu de son père la permission de monter mon cheval, qui est très-doux, et j'ai commencé à lui donner les premiers principes d'équitalion. Ces leçons auront pour théâtre la pelouse devant la maison ; mais j'espère que nous irons bientôt dans la campagne, où nous pourrons causer librement. Il n'v a

134 CALLIK HOÊ.

vraiment que les femmes pour avoir des idées ! Je n'aurais jamais trouvé ce prétexte.

h septembre. — Madame d'Astafort et sa fille sont venues s'installer avec des malles et des paquets, comme si elles débarquaient des Indes. J'ai vu dans les bagages une cage de serins et un affreux roquet si pelé et si déformé, qu'il a l'air d'être en carton.

Mademoiselle Fanny a fait son entrée à cbeval ; je ne lui connaissais pas le talent de 1 equilalion, et j'aurais souhaité qu'elle ne l'eût point. Elle va maintenant se trouver en tiers dans les promenades projetées avec Marguerite.

i'2 septembre. — M. de Mauvezin est venu aujourd'hui, et, s'il m'a déplu il y a deux ans, alors qu'il n'avait aucune prétention sur Marguerite, à plus forte raison me déplait-il aujourd'hui qu'il se regarde comme son futur époux. J'avais mal jugé ou mal vu le marquis autrefois chez madame d'Astafort. Il m'avait semblé efféminé. C'est un garçon de vingt-cinq à trente ans, blond ardent, avec des yeux bleus ou plutôt verts. Je ne sais s'il a pris de l'embonpoint, mais il m'a semblé plus fort et plus homme qu'autrefois, bien qu'il ait toujours le teint frais et rose, que fait ressortir une mise puérilement recherchée, et je crois qu'il fait semblant d'avoir la vue basse, afin de s'autoriser d'un lorgnon pour regarder les gens d'une manière impertinente. Grand chasseur, il passe sa vie dans les bois. Une certaine affaire d'honneur, dans laquelle il tua son adversaire sur le coup, lui a fait une réputation de duelliste redoutable et de mauvais coucheur à vingt lieues à la ronde. Tant mieux! J'ai bien promis de ne pas le provoquer, mais non de me laisser marcher sur les pieds. I'uisse4-il partager bientôt 1 antipathie qu'il m'inspire!

CALLIR IIOÉ. \Zb

Nous avons tous été au jardin, et, pendant qu'il faisait l'empressé auprès de ma cousine, mademoiselle d'Astafort me prit le bras et me questionna beaucoup sur ma vie en Afrique, sur mes sentiments, mes pensées. Elle en vint à parler de Marguerite, et prétendit que celle-ci ne lui accordait plus toute sa confiance.

— Nous nous sommes taquinées de temps en temps, disait-elle, mais sur des sujets de si peu d'importance, qu'ils ne valaient pas les paroles que nous disions. Je suis vivement peinée de voir son père s'entêter à la marier à M. de Mauvezin. Elle ne sera pas heureuse avec lui.

— Mais il ne faut pas que cela soit! m'écriai-je ; cela ne peut pas être !

— Oh ! je souhaite de tout mon cœur que vous disiez vrai, car j'aime Mareot comme si elle était ma sœur, et je voudrais qu'elle fût votre femme. Vous la rendrez heureuse, n'est-ce pas?

— Je vous assure que je l'aime au delà de tout, et que je lui sacrifierais ma- vie avec joie.

— Si on pouvait m'aimer, je voudrais être aimée ainsi, dit-elle. Mais avez-vous bien réfléchi au scandale qu'occasionnera son refus d'épouser le marquis? Sous son extérieur bonhomme, Désormes est une barre de fer, ne vous y trompez pas !

— Mais je suis peut-être une barre de fer aussi, moi !

— A la bonne heure, dit-elle à voix basse; mais, moi, que dois-je faire de mon côté? Ma mère et votre oncle ont projeté de nous marier ensemble; M. Désormes vous en a écrit en Afrique, et vous êtes revenu sous le prétexte de me mieux connaître. Vous n'avez dit ni oui ni non, quant à l'avenir, et vous recommandiez de n'en point

130 CALLIRIIOE.

parler. On m'a tout dit sous le sceau du secret. Dois-je laisser croire que vous êtes amoureux de moi? Dois-jo être assez dévouée à Marguerite pour l'aider à tromper tout le monde? C'est fort délicat, et le rôle que je jouerais pour l'amour de vous deux n'est pas agréable. Que m'en reviendrait-il, à moi? Le semblant d'amitié de Marguerite, qui ne me fait plus que des demi-confidences?...

— Mon amitié à moi, lui dis-je, une amitié franche et dévouée, à toute épreuve.

— Oui, l'amitié d'un homme tel que vous est beaucoup, et j'en serai fière. Je l'accepte... Eh bien, mon ami, continua-t-elle en me serrant la main d'une manière un peu convulsive, vous allez tâcher de rendre mon rôle moins pénible : vous allez montrer un peu plus d'empressement auprès de moi. Devant le monde, vous serez mon amoureux; dans l'intimité, vous serez mon frère, et je vous parlerai de noire chère Marguerite. Le voulezvous?

— Celte comédie que nous allons jouer devant votre mère est-elle convenue avec Marguerite? Je ne voudrais pas lui donner l'ombre d'un soupçon.

— Elle est donc encore jalouse de moi? C'est bien puéril et bien injuste! Elle n'est donc pas sûre de vous?

Elle mettait tant de feu dans ses paroles, que j'en fus alarmé. Le moyen qu'elle voulait employer pour seconder Marguerite me paraissait outre-passer les besoins de la cause, et j'allais le lui démontrer lorsque nous nous trouvâmes face à face avec madame d'Astafort, qui revenait sur ses pas, et qui me cria très-haut, afin que personne n'en ignorât :

— Eh bien, mon lieutenant, je vous confierai ma fille

CAMMRIIOE. 137

une autre fois, pour que vous me la rameniez rouge comme une guigne!

Tout spahi que je suis, j'ai rougi de celte platitude autant que Fanny. En songeant au monde trivial qui entoure Marguerite, à ce milieu grossier où elle a été élevée, je m'émerveille toujours qu'elle ait tant de distinction dans les manières et d'élévation dans les sentiments. Je ne puis m'empêcher de me dire quelquefois : Margaritas ante...

M. de Mauvezin me lança un coup d œil agréablement ironique, comme pour me féliciter de ma nouvelle conquête. Je me rappelai qu'il passait autrefois pour un des adorateurs de Fanny, et je trouvai son attitude impertinente et lâche ; mais peut-être aussi n'a-t-il jamais songé à elle, et d'aifleurs il faut que je sois patient, lise remit à parler politique avec madame d'Astaforl, qui est légitimiste, à ce qu'elle s'imagine. Sans m'adresser à Mauvezin, qui abondait dans son sens, je fis quelques réserves trèsnettes pour mon compte, et la grosse dame, qui ne voulait ni déroger aux principes des Tourtiaux ses ancêtres, ni déplaire à son futur gendre dans ma personne, se trouva dans l'embarras le plus comique. Je l'aurais menée plus loin, la crainte de faire trop souffrir sa fille m'arrêta. D'ailleurs, Doc le poëte, que j'ai vu jadis chez madame d'Aslafort, arriva en ce moment. Il tombait en pleine discussion, mais il ne se montra pas aussi tranchant que je l'aurais cru. 11 paraissait soucieux. J'ai refait, plus ample connaissance avec lui. C'est un garçon d'une vanité si sincère, qu'elle en est inoifensive. On est presque dispensé de l'admirer par les louanges qu'il se donne à lui-même, Il se croit appelé à de bautes destinées littéraires et politiques; mais au fond il n'est pas méchant. Sa mère, morte l'année dernière, louchait, en récompense de ses services

138 CAL1IRII0Ë.

chez mon arrière-grand-père, une renie viagère de trois mille francs. Tant qu'elle a vécu, Boc s'est trouvé dans l'aisance; resté seul, tout en disant que le prêtre saurait vivre de l'autel, le poète n'a pu vivre de sa poésie. Il ne possède au monde que la maisonnette où il demeure à Saint-Août et le maigre champ qui l'entoure. On n'a pas longtemps crédit en province, quand on est propriétaire d'un fief si mince : Boc, imprévoyant comme un nourrisson des Muses, a déjà fait des dettes, et M. Chassepain le menace aujourd'hui de le faire exproprier. Le pauvre garçon ne sait où donner de la tête. Comme il me faisait pari de ses peines :

— Mais mon oncle vous tirerait d'embarras, lui dis-je. On vous poursuit pour deux mille francs? Cette somme n'est rien pour lui, et il ne voudra pas abandonner le frère de lait de sa femme.

— Je ne veux rien demander à M. Désormes; il me refuserait probablement, ou me ferait l'aumône comme à un mendiant.

— - En ce cas, mon cher monsieur, il faut vous résigner à payer.

— J'y suis tout résolu; Chassepain fera vendre mon pauvre nid, et le poète, ballu des tempêtes de l'adversité, ira terminer sa malheureuse existence dans quelque étang de la brande.

— Allons, allons! monsieur Boc, trêve de poésie, nous sommes en pleine prose. Voulez-vous accepter mes services?

— Non, monsieur, merci, me répondit-il d'un air triste qui me fit comprendre que je l'avais blessé.

l'ai parlé de lui à M. Désormes; mais celui-ci m'a répondu :

— Rosalie a fait ses orges assez amplement chez le vieux

CALI.IRHOE. 139

Valéry pour que son fils n'ait pas à demander des secours.

Cela n'est pas vrai. Cette femme avait été honnête, et je ne trouvais pas juste que le fils fût victime de l'ingratilude des héritiers. J'ai été chez le notaire, et j'ai acheté toutes ses créances.

Mon court entretien avec Fauny m'a laissé des doutes sur son compte, et j'ai cherché à lui parler de nouveau pour l'amener à me seconder sans tant de diplomatie ; mais je crois qu'elle eût voulu me voir acquiescer sponlanément à l'idée de lui faire la cour en public, et qu'elle me boude d'avoir hésité, car elle m'évite. Singulière idée que la sienne! singulière fille qui risquerait volontiers de se compromettre pour moi,... pour moi qu'elle n'aime pas! Il faut qu'elle nous cache quelque arrière-pensée.

15 septembre. — Mon oncle a reçu ce matin la visite d'un hétéroclite bonhomme à l'œil vif, au nez retroussé, à la bouche si petite qu'elle en est ridicule; pas un poil de barbe sur le visage : il ressemble à une vieille femme. Il parle vite, d'un ton bref, gesticule beaucoup, ne tient pas eu place ; je le soupçonne d'avoir dans l'estomac un ressort qui se détend toujours. En habit noir, en cravate blanche dès le matin, il est venu à pied d'Issoudun en se promenant. Professeur de chimie au collège de Courges, son nom n'est pas moins bizarre que toute sa petite personne : il s'appelle M. Pillepuce, mais il signe Pilpus, c'est plus scientifique.

— Ma visite a deux buts, disait-il : le premier, celui de vous serrer la main, car nous sommes de vieilles connaissances, mon cher Désormes; le second, celui de voir celte précieuse statue et l'hypogée découverts, par vos soins et sur vos indications, près de Saint-Jean, au dire de mon journal... Qu'est-ce qu'il y a de vrai dans tout cela? Avez-

110 CAI.LÏIUIOÉ.

vous réellement trouvé quelque chose? Je ne me fie guère aux journaux, je veux toucher et m' assurer de visu.

Nous le conduisîmes à la bibliothèque, et il considéra la statue sous toutes ses faces. La circonstance du manque de socle le frappa comme elle m'avait frappé moi-même. 11 admira la vérité des yeux au point de demander la permission de s'assurer qu'ils étaient bien de verre.

— Singulier! disait-il de temps en temps comme stupéfait. Très-beau ! très-beau ! Bien curieux ! Vous n'avez pas essayé d'en briser un fragment afin de vous assurer de la matière? Qui sait? Si j'en avais un petit morceau...

— Vous n'y songez pas ! lui dis-je ; on n'entame pas une œuvre d'art comme un fragment de roche.

— Une œuvre d'art ! répéta-t-il en sautillant autour de la stalue, une œuvre d'art! Est-ce bien une œuvre d'art?

— Et que voulez-vous que ce soit?

— Un résultat scientifique, ouvrage de l'homme ou de la nature.

Je ne le comprenais pas.

— Pouvez-vous me dire, reprit-il en examinant à la loupe les mains et le vêlement de la stalue, quelle en est la substance?

— N'est-ce point du marbre ?

— Qui sait? Ètes-vous géologue, monsieur? êtes-vous minéralogiste?

— Fort peu.

—Eh bien, moi, je suis l'un et l'autre, et je vous dis que, si c'esl là du marbre, c'est un marbre que je ne connais pas,... jusqu'à présent du moins... Et tenez! vous allez me comprendre, car vous avez l'air intelligent. Peul-èlre aussi vais-jevous paraître insensé... N'importe! Si je vous avais parlé télégraphe électrique il y a trente ans, vous m'auriez ri au nez; de même pour la photographie et mille autres

CALLIRIIOÉ. 141

choses! Pour on revenir à mon idée, voici : je m'occupe spécialement de métamorphisme. On appelle loi de mêlamorphisme la transformation d'une matière quelconque causée par le contact ou le voisinage d'une autre malière agissante. On pourrait pousser les conséquences du mélamcrphisme de manière à faire ressortir qu'une substance est constamment modifiée par une autre, car les modifications sont infinies. Pour vous donner des exemples en géologie, je ne vous citerai que le marbre, la dolomie et le gypse, qui sont des calcaires métamorphosés par la chaleur et sous l'influence de gaz, d'acides et de vapeurs sulfureuses. Vous comprenez bien, n'est-ce pas?

— Pas beaucoup, dit M. Désormes.

— N'importe, n'importe! reprit le petit homme, qui suait, parlait et marchait tout à la fois avec une vivacité incroyable. Pour en revenir à mon idée fixe, vous savez que chaque débris organique se métamorphose suivant la composition du terrain où il se trouve. Ainsi tel bois, dans un terrain soumis jadis ou récemment à des infiltrations siliciques, sera devenu du jaspe; telle ammonite se sera, dans un terrain ferrugineux, transformée en pyrite de fer; tel ossement sera devenu un phosphate de chaux par la combinaison de l'acide phosphorique avec des bases salicifiables. Parmi toutes les découvertes modernes, un chimiste italien, un Florentin, un grand génie, il si gn or Segalo, mort il y a quelques années, a trouvé le moyen dcconvertir en jaspe les végétaux et les animaux, avec leurs formes et leurs couleurs. J'ai vu des plaques polies, destinées à faire des tables ou des cheminées, qui n'étaient composées que de matières organiques. Certaines pièces anatomiques étaient admirables. Je suis à la recherche de cette découverte, dont l'inventeur a emporté le secret dans la tombe, et je me demande si, en fouillant le sol de

142 CALLIRIIOE.

notre planète, je ne retrouverais pas ce secret, peut-être connu des anciens, ou si je ne mettrais, pas la main sur un être de notre espèce primitive, conservé par cette loi naturelle du métamorphisme, ce qui serait une dévouverte bien plus intéressante encore !

Un sourire de pitié erra sur les lèvres de M. Désormes.

— Il est complètement fou ! me dit-il à voix basse.

En effet, M.Pillepuce poussait, selon moi, sa manie un peu loin; pourtant son raisonnement ne m'offusquait nullement, et j'admettais jusqu'à un certain point l'éventualité de retrouver un jour quelque échantillon des races primitives converti dans son entier en silice ou en calcaire.

— Mais quel rapport espérez -vous trouver entre le métamorphisme et cette statue grecque?

— Grecque, grecque ou non... Que sais-je? N'est-ce point là une vraie créature humaine? Tenez, monsieur, il faut absolument savoir! C'est une découverte qui intéresse l'humanité tout entière...

Et il s'élança vers la statue en s'emparant de sa petite main comme s'il eût voulu lui casser un doigt. Je le tirai en arrière un peu brusquement.

— Gare à vous, lui dis-je, si vous lui cassez quoi que ce soit !

J'étais en colère.

Le professeur porta sa main à son bras, et, plus blanc que la statue elle-même, alla s'asseoira l'autre bout de la bibliothèque, tout près de se trouver mal.

— Oh ! monsieur, me dit-il, vous m'avez tellement serré le bras, que je ne sens plus ma main droite. Quel engourdissement! Celte douleur est insupportable !

Je m'excusai de ma vivacité, et, comme je ne lui avais pas serré le bras du tout, il faut qu'une crampe l'ait pris subitement.

CALLÎRIIOÈ. ii5

IoSeptembhe. — Il vient d'arriver un triste événement, que les superstitieux n'ont pas manqué d'attribuer à la statue. Cette malheureuse statue! tous lui en veulent, les uns par ignorance, les autres par trop desavoir!

Mon oncle avait hier quelques personnes à dîner en sus des dames d'Àstafort : M. de Mauvezin, le docteur Thibau', M. Chassepain et M. Michel l'ingénieur. M. Michel n'est pas un maniaque de métamorphisme comme M. Pillepuce; mais la minéralogie lui tourne aussi la tête, et il a la prétention de déterminer et spécifier loule matière à l'œil nu ou au moyen d'un simple petit flacon d'acide qu'il porte toujours sur lui. Pourtant son coup d'oeil, si exercé qu'il soit, a échoué à l'inspection de la statue.

Il tournait autour, voulait gratter et frapper du manche de son couteau sur les plis du pallium, qui résonnaient comme la pierre à fusil.

— Serait-ce du marbre?... disait-il; un calcaire jurassique rosé?... Non, le vêtement est bien du jaspe, un jaspe jaune pâle. C'est singulier, ce n'est rien de tout cela peut-être !

Il me faisait frémir : je craignais qu'il ne l'écorchât ; mais ce fut bien pis quand il tira son maudit flacon pour éprouver si les parties nues étaient bien du calcaire. Je m'y opposai formellement, bien qu'il m'assurât que cela ne gâterait rien. La présence de M. de Mauvezin m'avait rendu jaloux, quinteux. Je n'osais pas laisser le géologue seul auprès de la statue, et j'étais tourmenté de savoir mon rival près de Marguerite. M. Michel a profité d'un moment où j'étais absent pour faire son essai.

— Les vêlements, disait-il quand je suis rentré, sont bien de la silice, une sorte de jaspe non encore déterminée; mais le bras et toutes les parties nues bouillonnent sous l'acide comme les calcaires. La statue est, selon moi5

lii CALLlItlIOÉ.

de deux substances différentes, calcaire et silex ; mais le raccord est si admirablement fait, qu'il est impossible de voir les lignes de démarcation.

Je vis deux lâches rousses sur les plis du pallium, une autre sur la tunique et une quatrième au bras rond et délicat du précieux antique. Je fis sentir au géologue un peu durement, je l'avoue, le sans façon de son procédé. Il n'en fit que rire, et, comme il montait en voiture, il m'assura, d'un air de taquinerie, qu'il y reviendrait quand je n'y serais plus.

— Vous ne pourrez pas l'emporter, votre statue, disaitil ; si c'était une jolie fille, je ne dis pas!

Je crus qu'il avait surpris quelque ebose entre Marguerite et moi, et que, pour se venger de ma mauvaise humeur, il y faisait allusion.

— Que le diable vous emporte, lui dis-je, s'il ne vous trouve pas trop bêle pourtant!

Marguerite, d'un regard, me reprocha ma grossièreté. Combien je me la reproche davantage à présent! Il semble que ma malédiction ait porté malheur à ce pauvre hère. Il était venu à pied avec le notaire. La nuit étant sombre et pluvieuse, M. Désormes avait voulu les retenir à coucher; mais M. Chassepain avait affaire chez lui, à Ardentes, dès le lendemain malin; mon oncle fit donc atteler le bidet au char à bancs, et le malencontreux Dolin prit les rênes.

Parti à onze heures du soir, Dolin n'est revenu que ce matin, sans cheval et sans voiture. 11 avait tout laissé dans un marais à trois ou quatre lieues d'ici. Voici sa déposition, à la fois triste et comique, écrite par M. Désormes sous sa dictée, pour servir à l'enquête.

« Il faisait si noir, qu'on n'y voyait rien, et il brouillassait. J'avas bien allumé la lanterne, mais le vent l'a eu

bientôt soufflée, et je n'ai jamais pu la rallumer. Plus nous allions, plus il brouillassait, plus il ventait, plus il faisait brun. J'avais pris au plus court pour gagner Ardentes tout droit. Mais voilà-t-il pas que M. Chassepain dit que je me suis perdu, qu'il faut tourner sur la gauche ! Je ne savais pas où j'étais, et je lui réponds :

» — Ça se peut, monsieur Chassepain, ça se peut !

» El moi de tourner comme il disait; mais, à force d'aller sur cette gauche, on perd le chemin et nous voilà en pleine brande à trimer pendant plus de deux grandes heures. Tout d'un coup, voilà le cbeval qui butle contre un mur; c'était une ferme. M. Chassepain voulait me faire descendre pour demander notre chemin ; mais il y avait tant de chiens qui jappaient, qu'ils m'auraient bien dévoré, si j'étais entré dans cette cour. A force d'appeler, de crier, j'ai vu un homme qui a ouvert une petite lucarne, et j'ai entendu qu'il amorçait son fusil. Je lui dis que j'étais Dolin, qu'il n'y avait pas de quoi avoir peur, et que j'étais égaré; il ne voulait pas me croire, il nous appelait du mauvais monde. Enfin, après s'être rassuré, il nous dit que nous étions aux Petites-Landes... C'est à plus de deux bonnes lieues d'ici, et tout à l'envers d'Ardentes. C'était environ deux heures du matin. M. l'ingénieur voulait coucher là ; il aurait aussi bien fait ; mais le métayer n'a pas voulu lui ouvrir. Nous voilà repartis; je tranche dans la brande pour gagner la route de Chàteauroux au plus près, mais voilà-t-il pas que mon cheval s'abat des quatre pieds, la voiture s'enfonce et se verse de côté ! Nous tombons tous dans l'eau et la vase jusqu'au ventre. Elle était froide comme un glaçon. J'ai bien vite gagné la rive, j'ai appelé M. Chassepain, qui se fâchait, qui jurait; je n'ai jamais entendu un notaire donner tant de jurons. L'ingénieur ne disait rien; il faisait si noir, que je ne le voyais pas, et il

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n'y avait pas moyen de faire prendre les allumettes, qui étaient toutes mouillées.

» J'ai entendu M. Chassepain qui nie disait :

« — Tire-toi de là comme tu pourras, imbécile, maladroit! J'aime mieux m'en aller à pied.

» Une fois tout seul, la peur me prend, et me voilà de courir et de m' embourber toujours dans les marécages.

» — Faut que je sois dans la Brenne, que je me disais, ou il y a là du sortilège bien sûr.

» Au petit jour, j'avais eu beau marcher à nuitée •, j'étais à peu près à cinq cents pas du marais. Je voyais le char à bancs couché de côté et le ventre du pauvre bidet noyé; mais il n'y avait plus personne. J'avise trois ouvriers qui s'en allaient sur la brande, je les appelle et je leur conte ma peine. On coupe les harnais du cheval, et, quand on va pour relever la carriole, voilà que j'amène les jambes de M. Michel en même temps. L'ingénieur était noyé; il avait été pris sous la voiture, il était resté là; il tenait encore sa pipe à la main, et je ne m'étonne plus s'il ne disait rien. Comme ça, voilà ce qui s'est passé, et j'en signe déclaration.»

Nous nous sommes rendus tout de suite sur le théâtre de l'événement. C'était à une lieue de Saint-Jean, en plein désert; un vent froid courait sur ces plaines immenses, le ciel était gris, et il bruinait. Nous vîmes, en arrivant, deux gendarmes, le garde champêtre et un groupe de paysans au bord du marais. Le corps de M. Michel, demi-nu, la face souillée de vase, était étendu sur le dos. Ses yeux ternes et ouverts semblaient chercher dans les profondeurs de la mort le chemin qu'avait pris son âme. Le docteur Thibaut, qu'on avait appelé pour constater le décès, l'avait dépouillé de ses vêlements pour l'examiner.

— C'est bien, me dil-il, le résultat d'une asphyxie^ car

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je ne vois aucune lésion... Voici une tache au bras qui ressemble à une brûlure récente ; mais ces brûlures, qui ont entamé son habit et son pantalon à deux endroits, sont produites parle flacon d'acide azotique qu'il portait toujours sur lui, et qui s'est brisé dans la chiite. Il n'y avait là rien de grave.

— Pauvre Michel ! dit mon oncle. Le voilà marqué juste comme il a marqué la statue !

Pendant que M. Désormes, comme maire de la commune, dressait procès-verbal et recevait les diverses déclarations, les paysans attribuaient la mort de M. Michel au mauvais œil, à la jettatara d'un élre imaginaire, et, bien qu'ils eussent tous plus ou moins connu cet homme, aucun d'eux ne prononça un mot de regret ou de compassion en face de son cadavre.

— Heureusement qu'il était célibataire ! dit gravement un des gendarmes.

Ce fut là toute l'oraison funèbre du pauvre ingénieur.

Dolin était tellement ahuri, il avait une telle peur de la justice et des suites de cet homicide involontaire, qu'il faillit nous verser deux fois pour nous conduire à Ardentes, chez M. Chassepain. Sur l'injonction de mon oncle, Kadour prit les guides, et il s'acquitta très-bien de son rôle de cocher.

Nous avons trouvé le notaire couché et grelottant lu fièvre. Quand il a su la mort de son compagnon de roule, abandonné par lui sous prétexte qu'un homme de cette force et de cette taille aurait dû se tirer d'affaire tout seul :

— Ce que c'est que de nous ! dit-il en soupirant. Je sens bien que je vais en faire une grosse maladie!

Et ce fut un déluge de plaintes, de récriminations contre Dolin, qu'il se promettait bien de faire assigner en dommages et intérêts pour le temps qu'il allait perdre. Je me

Un CALLIKHOE.

suis réjoui malgré moi de son indisposition en l'entendant dire bas à M. Désormes :

— Sans compter notre affaire Mauvezin, qui va être retardée par ce contre-temps.

Égoïsme de l'amour! je fis des vœux pour que la maladie du notaire durât très-longtemps!

En revenant à Saint-Jean, M. Désormes était de fort méchante humeur. Il a apostrophé un peu brutalement Kadour, qui n'avait pas bien coupé une ornière, comme s'il eût dû savoir déjà conduire. Le spahi l'a regardé fixement, sans répondre un mot, a donné les guides et le fouet à Dolin en lui disant simplement :

- Toi, conduis !

Puis il a allumé une cigarette, s'est croisé les jambes mit le siège, et n'a plus desserré les dents. M. Désormes a pu alors faire tomber sa colère sur Dolin, qui répétait comme un somnambule :

— C'est la faute au chien noir et à la femme de pierre! Il a été se coucher en arrivant, et Nanniche a servi h'

déjeuner. Marguerite est toute troublée de la mort tragique de ce pauvre Michel, et tout ce qu'on dit l'a frappée vivement. N'est-elle pas sortie du cabinet d'antiquités dans le salon en disant que la statue venait de la regarder avec de méchants yeux? Marguerite était pâle et tremblante. Le fait est que ces yeux d'émail sont surprenants de réalité.

J'ai pu parler à Marguerite pendant dix minutes et lui apprendre le retard apporté dans les projets de son père par l'indisposition de M. Chassepain.

10 septembre. — Grand dîner à Saint-Jean. Quelques chasseurs du pays, entre autres mon rival, y ont parlé de leurs exploits de vénerie. Ils ont si bien monté la tête à ces demoiselles, qu'une chasse à courre est organisée pour la semaine prochaine, c'est-à-dire que Fanny, qui est fière

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de savoir manier un cheval, est bien aise de se montrer, et que Marguerite espère trouver un moment pour me parler en liberté dans le désordre inévitable de la cavalcade. Après dîner, comme j'avais été fumer dans ma chambre avec Raoul de Vinceux, Boc est entré avec une pose théâtrale.

— Monsieur Valéry, dit-il, j'ai à vous remercier de ce que vous avez fait pour moi, et je le ferai sans vergogne devant M. de Vinceux. Ne me voyant plus inquiété par mes créanciers, je me suis informé auprès de M. Chassepain; il m'a dit que vous étiez mon créancier et que je n'aurais désormais affaire qu'à vous seul. Monsieur Valéry, j'entrerais en grande méfiance de me sentir dans d'autres mains que les vôtres; mais je comprends votre intention : vous avez voulu me rendre service, me donner du temps sans que j'eusse à vous en savoir gré; eh bien, je ne suis pas de ceux à qui la reconnaissance semble un fardeau, et je voudrais rencontrer l'occasion de vous prouver mon dévouement.

Je coupai court à ses remercîments ; mais il a voulu absolument m'avoir à déjeuner avec M. de Vinceux dans son ermitage : c'est ainsi qu'il appelle sa maison. Raoul, qui craint les vers comme la peste, a prétexté une affaire urgente. Quant à moi, je ne pouvais refuser Boc sans l'affliger. J'ai accepté pour après-demain.

Aujourd'hui, Marguerite a demandé à son père la permission de sortir de la pelouse pour essayer mon cheval sur la brande. Elle ne veut pas, dit-elle, passer pour une novice en fait d'équitation devant tout le monde. M. Désormes ayant permis la promenade , j'ai escorté mon élève • mais nous avions à peine fait cent pas, que mademoiselle d'Astafort nous rejoignait au galop. Je n'ai pu m'empêclier de la maudire intérieurement.

— Est-ce que vous croyez que c'est aimable de partir sans moi? dit-elle dès qu'elle eut mis son cheval à l'allure des nôtres.

— Est-ce que tu me crois trop petite fille pour me garder toute seule, que tu es toujours sur mes talons? lui répondit Marguerite avec humeur.

— Ah ! nous avons mal aux nerfs ? reprit Fanny.

— J'ai assez de la promenade, cousin, dit Marguerite; rentrons.

— Quand nous aurons reconduit cette belle capricieuse, me dit mademoiselle d'Astafort, venez donc m'accompagner jusqu'à Dressais. J'ai quelques ordres à y donner, et nous reviendrons tout de suite.

— Si tu as besoin d'un domestique, prends Dolin, fit sèchement Marguerite.

Mademoiselle d'Astafort sourit d'une façon ironique et ne répondit rien ; mais, en passant la porte du mur d'enceinte, le cheval de Marguerite frôla la jupe de Fanny, qui lui cingla sur la croupe un coup de cravache bien appliqué. Le cheval lâcha une ruade et partit au galop, emportant Marguerite encore peu aguerrie. Je le rattrapai vite et l'arrêtai. Mademoiselle d'Astafort nous avait suivis et disait en rient :

— C'est pour te donner de l'aplomb, Margot!

La guerre était déclarée. Ces demoiselles ne se sont plus dit un seul mot de la journée. Le soir, Marguerite, qui s'était mise à broder, m'a appelé prés d'elle et m'a dit de lui lire un traité d'hippiatrique. C'était une singulière lecture à faire en famille, mais elle avait envie de taquiner Fanny.

— Cherchez donc, me dit-elle, s'il y a un passage qui enseigne ce que l'on doit faire quand votre meilleure amie frappe à l'improviste votre monture sans se soucier de vous faire casser le cou.

Fanny devint pâle. Je serrai vivement le bras de Marguerite. C'était une grande imprudence de pousser à bout mademoiselle d'Astafort ; celle-ci répliqua aigrement. Marguerite essaya de tourner la chose en plaisanterie.

— Avez- vous bientôt fini de vous disputer? cria madame d'Astafort, qui faisait un besigue avec mon oncle. On ne s'entend pas jouer! Cette grande Fanny, qui devrait être raisonnable, est plus enfant que la petite !

Marguerite m'a repris le livre en me serrant la main furtivement, et s'est mise au piano. Elle a chanté avec beaucoup d'entrain pendant une heure, puis elle a embrassé franchement Fanny, qui lui a rendu son baiser du bout des lèvres. Elle m'inquiète, cette Fanny !

En passant [devant la statue, j'ai vu sur son sein de marbre une goutte d'eau, brillante comme une larme. Ce Dolin asperge partout et arrose les livres sous prétexte de les épousseter.

19 septembre. — Notons la journée d'hier à la craie blanche. Je ne suis pas encore revenu de ma surprise, et par moments je crois rêver... Hier donc, il m'a fallu, comme je l'avais promis, aller à Saint-Août pour déjeuner avec Boc. Je l'ai trouvé qui m'attendait sur sa porte, décidé, disait-il, à m'aller chercher jusque dans mon lit, si j'eusse manqué à ma promesse.

Au fond d'une petite allée bordée de haies vives et fermée par une barrière, la maisonnette à un seul étage montrait son pignon blanc et ses contrevents verts au milieu des pampres et des vignes rougis par l'automne. Le déjeuner était prêt, et le pain noir, trempé des larmes du poëte, était ce jour-là flanqué de côtelettes, d'une poularde grasse et d'une truite de l'Indre, le tout arrosé de vin vieux d'Issouclun, qu'une servante accorte et rondelette nous versait à pleins bords; ce qui me donna à penser

que, si Boc se desséchait d'amour pour Fanny d'Astafort, ce n'était que dans ses odes.

J'eus le malheur de le mettre sur le chapitre de la poésie en faisant une comparaison entre sa chambrière et la muse de Dressais. Il convint sans trop de fatuité « qu'il se vengeait des dédains de la farouche Diane avec la riante Hébé. » Et, à ce propos, il alla chercher quelques feuilles de papier sur lesquelles dansaient dans tous les sens des vers raturés ou péniblement éclos. Il débita d'abord plusieurs rondeaux et vaux-de-vire en guise d'escarmouche, car il me menaçait d'une élucubration poétique sur laquelle il ne pouvait mettre la main. C'était au dessert, et je pris bravement mon parti d'avaler sa prose rimée en même temps que son café. Sa servante lui demanda ce qu'il cherchait.

— C'est, lui répondit-il, cette ballade que je t'ai lue,. .. tu sais bien,... en date de 1858 ou 1859, un des mes premiers essais dans le genre romantique.

— Ah ! ça sera peut-être avec toutes ces vieilles paperasses de votre défunte mère... J'avais fait un paquet de tout ça pour allumer le feu. C'est dans le coffre au bois, si ça n'a pas été bridé.

Et elle se mit à fouiller et à répandre au milieu de la chambre une charretée de papiers griffonnés, de vieux journaux, de notes, de reçus, de parchemins antédiluviens, que sais-je? C'était chercher un grain de sable dans l'Océan.

— Quel malheur si c'est perdu ! disait Boc en poussant de gros soupirs et en faisant voler les paperasses au vent.

Un papier jauni, écorné, plié en quatre et entouré d'un bout de fil crasseux, vint à s'abattre sur la table. Je le dépliai machinalement, et, reconnaissant l'écriture de mon

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aïeul, Urbain Valéry, je parcourus des yeux les phrases suivantes :

« Ceci est mon testament. Aujourd'hui, 7 septembre 1859, moi, Urbain Valéry,... je donne et lègue à Jean Valéry, mon petit-fils, ma maison,... mes domaines, etc. »

Je n'en lus pas davantage : je ne suis pas fort en affaires; cependant je compris que ce papier devait être très-important pour moi. Je me rappelai que le vieux Urbain était mort le 9 septembre 187)9 : donc, si c'était là sa dernière volonté, mon père avait été frustré par M. Désormes'. Je voyais dans ce testament, échappé par le plus grand des hasards au feu à'Hébé, le moyen d'obtenir la main de Marguerite, rien déplus. Je ne voulais nullement dépouiller mon oncle, mais j'allais le mettre au pied du mur.

— Monsieur Boc, m'écriai-je, d'où vous vient ce papier?

— Mais je ne sais pas, disait-il tout effaré; ma servante a tout bouleversé, et je ne peux pas retrouver ma ballade... Je suis désespéré ! Ah! les femmes! êtres charmants, mais sans cervelle !... Ce ne seraient pas mes vers que vous tenez là?

— Non, c'est un testament de mon aïeul.

— Tiens ! encore un? Ma mère m'a dit qu'il s'amusait à faire son testament tous les ans, puis tous les mois, et enfin tous les quinze jours.

— Mais je suis surpris, lui dis-je, que madame Boc n'ait pas remis tous ces papiers aux héritiers.

— Oh! mon Dieu, ma mère n'avait guère sa tète, à la mort de M. Urbain; car à peine avait-il rendu le dernier soupir, qu'elle tombait comme foudroyée par une attaque de paralysie. Depuis, elle a toujours langui, et sa mémoire était fort troublée. Beaucoup de paperasses qu'elle jugeait sans valeur sont restées entassées dans un vieux bahut

dont j'avoue n'avoir jamais eu l'idée de faire l'inventaire. Elles y seraient encore, si ma gouvernante n'eût débarrassé le meuble pour y mettre du linge... Est-ce que ce papier vous intéresse?

— Certes, et je prends la liberté de le garder.

— Vous le pouvez, et même je trierai tout ça, et je vous mettrai de côté ce qui a rapport à votre famille. Peut-être retrouverai -je mes vers !...

— Boc, lui dis-je en posant sur la table les lettres de change qui me faisaient son unique créancier, un cadeau en vaut un autre : vous voilà forcé d'accepter ce que j'étais venu vous offrir; reprenez vos billets.

Le poëte ne voulut pas les accepter, je les déchirai. Je pris congé de lui et le quittai sans lui expliquer l'immense service qu'il m'avait rendu. Brave poëte ! il comptait m'assassiner avec ses vers, et il me donne la vie et le bonheur !

Je voulais savoir au juste la valeur de cet acte; je ne puis avoir grande confiance en M. Chassepain, chargé des intérêts de M. de Mauvezin, et d'ailleurs malade en ce moment. J'ai pris mon cheval, et, suivi de Kadour, je suis parti à fond de train pour Lignières. J'ai couru chez M. Lonnond, l'ancien notaire de mon aïeul. Il a eu d'abord grand'peine à me reconnaître.

— Comment ! disait-il en croisant les mains sur son vaste abdomen, c'est là le petit Marc! Ma foi, mon jeune brave, je ne vous aurais pas remis ! Comme on change ! Savez-vous qu'il y a quatorze ans que je vous ai perdu de vue? Mais petit à petit je retrouve en vous les traits et la taille de votre père, un excellent cœur, mais une mauvaise tête ! Je vois que vous êtes décoré, et je vous en fais mon compliment. Ah çà! qu'êles-vous devenu depuis si longtemps? Mais vous me conterez cela plus tard, en di-

nant avec moi en famille, sans façons. En attendant, ditesmoi ce qui me procure le plaisir de vous voir.

Je lui montrai le testament et le priai de me dire franchement ce qu'il en pensait. Avant tout, il regarda la date.

— Attendez donc! s'écria-t-il. Savez-vous la date du testament fait en faveur de Désormes?... Tout est là !

— J'ai cette date fort présente, répondis-je. Mon arrière-grand-père a testé en faveur de mon oncle le 1 5 août 1859, jour de l'Assomption.

— Oh! oh! fort bien alors! Lisons.

Et il lut :

« Ceci est mon testament et ma dernière volonté. Aujourd'hui, 7 septembre 1839, moi, Urbain Valéry, libre d'action, sain d'esprit et de corps, je donne et lègue à mon petit-fils Jean Valéry ma maison de Lignières, jardins et dépendances, plus mes domaines du Montet, de la Felouze, des Brandes, de la Chatoule et de Lassout, avec tout ce qui fait partie de ces cinq domaines en cheptel, bâtiments, terres labourables, bois, prés, vignes et étangs, meubles et immeubles, sans exception ni réserve. Le tout estimé douze cent mille francs... »

— Ça vaut davantage aujourd'hui, dit le notaire se parlant à lui-même.

Il continua :

« Je donne et lègue à ma fille Thérèse Valéry, femme Désormes, le domaine de Boiscontent et celui des Jouannets, estimés deux cent trente mille francs, icelle ayant déjà reçu en dot, comme avancement d'hoirie, les fermes de La Font-Boy et de Civrenne, estimée cinq cent septante mille francs ; ce qui, pour sa part, se monte à huit cent mille francs. Entendant qu'elle se contente pour sa légi. lime de ces huit cent mille francs... »

— Madame Désormes étant morte, dit M. Lormond, sa fille hérite; ce qui fait qu'elle est propriétaire de huit cent mille francs. Avec une somme comme celle-là, on peut se marier à sa guise. Tout ça va bien. Je poursuis : « Je lègue à Rosalie Boc, ma femme de charge, une rente viagère de trois mille francs... » Rosalie Boc est-elle encore vivante?

— Non.

— En ce cas, c'est soixante mille francs qui vous rentrent. Voyons un peu. « Plus, à Jacques Leuillet, mon domestique, une rente viagère de douze cents francs... i> Il a été rejoindre son vieux maître : bénéfice net, vingtquatre mille francs. « Ce testament olographe est fait pour être déposé aux mains de maître Lormond, notaire à Lignières, que je prie de vouloir bien être mon exécuteur testamentaire. J'annule et je révoque tous testaments ou autres dispositions de dernière volonté que je puis avoir faits avant ce jour, entendant m'en tenir aux dispositions qui précèdent.

» Le présent testament a été écrit de ma main et fait à Lignières le sept septembre mil huit cent Irente-neuf. » Jean-Urbain Valéry. »

— Peste! voilà un acte parfaitement en règle! s'écria M. Lormond. Il n'y manque rien, et, pour un homme de quatre-vingt-neuf ans, l'écriture est franche et dénote une grande lucidité d'esprit. Je m'étonnais aussi que votre aïeul ne vous eût rien laissé. Enfin voilà qui va Irès-bien; comment avez-vous trouvé ça ?

Je lui racontai le déjeuner chez Boc, sa recherche d'un poëme perdu et ma surprenante trouvaille.

— Ceci me prouve, dit-il, que Rosalie Boc avait la tête à l'envers quand elle a perdu son vieux maître. Au reste,

elle avait toujours été un peu folle, et il paraît que son fils en tient, puisqu'il rimaille. N'importe, vous voilà propriétaire de près de treize cent mille francs ! Joli denier pour un lieutenant de spahis ! Ah ! le père Désornies va faire une vilaine grimace; mais il n'a qu'à s'exécuter de bonne grâce, et, bien que ça ébrèche un peu ses trois millions, il n'en mourra pas. Saint-Jean vaut bien douze cent mille francs, et c'est sa propriété personnelle. Si vous vouliez faire une affaire, vous devriez épouser sa fille, ça irait tout seul.

— Croyez-vous?

— J'en suis persuadé. Désormes aime beaucoup l'argent.

— Mais il a promis la main de Marguerite au marquis de Mauvezin.

— Ace blondin sans fortune? Vous m'étonnez. Ah! bah ! si vous me donniez plein pouvoir, j'arrangerais cette affaire-là en quinze jours.

Je lui confiai mes intérêts de cœur et d'argent.

— J'irai demain à Ardentes, dit-il, m'entendre avec maître Chassepain, le notaire de M. Désormes. Je dois vous prévenir qu'il n'a pas à nous rendre compte des revenus touchés par lui depuis quatorze ans ; n'ayant pas détourné le testament, il est de bonne foi, et les intérêts lui appartiennent. Ne parlez encore de rien. Du reste, je me charge de tout ; je vous tiendrai au courant, et je vous verrai prochainement.

Nous passâmes à table. Il me présenta à sa femme et me montra ses deux filles, deux sœurs jumelles se ressemblant au point que je ne les aurais pas distinguées l'une de l'autre, si elles eussent été séparées. Cela m'a fait penser à ceux qui nient les réapparitions des mêmes âmes sous des formes identiques à celles qu'elles por-

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laient dans de précédentes existences. Voici pourtant que la nature crée spontanément deux types qui sont la répétition l'un de l'autre.

M. Lormond et sa femme sont des gens excellents et sans façons. Je suis revenu fort lard à Saint-Jean. Mon pauvre cheval en avait assez. Tout le monde dormait. Cette journée de mouvement et d'émotions m'avait tellement agité, que j'ai passé une fort mauvaise nuit. Je m'endormais à peine, quand j'ai entendu soupirer tout près de moi. Je me suis éveillé tout à fait, et je commençais à croire que j'avais rêvé, lorsqu'un second soupir, plus distinct, plus plaintif que le premier, m'ôta toute incertitude. Il semblait venir de la bibliothèque.

La pendule du salon sonna lentement trois heures. J'allai m'assurer qu'aucun chien n'était entré par hasard dans la chambre voisine. C'était un effet acoustique quelconque, peut-être une fissure dans la muraille, qui m'apportait un bruit du dehors ou le ronflement de quelque voisin.

20 septembre. — Je n'ai pu dire un mot de la journée à Marguerite, et, d'ailleurs, je ne veux rien lui apprendre avant l'autorisation du brave Lormond. 11 n'y a pas de certitude qui tienne, j'ai promis ! Et puis Marguerite pourrait-elle cacher sa joie et ses espérances? J'ai tant de peine à lui cacher les miennes! J'ai été aimable avec Fanny. J'y allais de bon cœur, je ne la crains plus.

Mon oncle voudra-t-il reprendre sa parole à M. de Mauvezin? Oh! il le faudra bien !... Mon Dieu ! pourvu que je ne rêve pas tout éveillé!

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