TROISIÈME PARTIE
NOTE DE CADANET.
L'histoire qu'on va lire, bien que racontée avec la rapidité de l'improvisation et transcrite ensuite au courant de la plume sur le journal de Marc, m'avait d'abord paru trop longue pour être placée au milieu du récit des événements de sa vie, et je l'avais reportée à la fin; mais luimême me fit comprendre que toute la suite de ces événements se rattachait directement à cetie fatale histoire de Callirhoé et qu'il était impossible de la déplacer sans laisser inexplicables les terribles résultats qu'elle eut bientôt sur son esprit et sur sa conduite.
C'est donc à Saint-Jean, le 25 septembre 1852, que Marc raconta à sa famille et à mesdames d'Astafort l'histoire suivante, telle que je la trouve consignée à cette date sur son journal.
11 y a deux mille deux cent quarante-quatre ans, leur dis-je, le premier jour de mai, Markek était à cheval au
CÀLLIRIIOÉ. 179
milieu des vastes brandes qui nous environnent. Le soleil, haut dans le ciel, tombait d'aplomb sur les bruyères et les genêts en fleur. Deux grands dogues au poil rude, aux yeux enflammés, à la gueule altérée de carnage, couraient devant Markek. Les longues pointes de fer de leurs colliers de cuivre brillaient au soleil comme des étincelles. L'un s'appelait Dhu (noir) et l'autre Tan (feu) .
Markek était vêtu d'une saie rouge rayée de noir, sans ceinture, et semblable à une cotte d'armes, passée pardessus une autre saie en peau de daim; un large baudrier en cuir épais, couvert d'ornements d'or en ronde bosse, soutenait sa longue épée à lame ibérienne, à poignée d'or et de corail, ainsi qu'une petite hache. Son casque en cuivre, de forme basse et sans visière, était surmonté de deux grandes ailes de même métal niellé d'argent. Un collier d'or était l'insigne de sa qualité de chevalier; des bracelets ornaient ses bras et ses poignets; ses chaussures, semblables à des mocassins, étaient retenues à ses braies de peau de daim, ornées de broderies, par des lanières de cuir qui lui entouraient les jambes. A l'arçon de la selle en peau d'ours pendaient une seconde hache de cuivre au manche incrusté d'étain et un coutelas. Son cheval gris de fer secouait les ornements sonores de sa têtière et frappait de ses pieds impatients le sol aride des brandes qui bordent les grandes forêts d'Ar-De?ia?i (Ardentes) .
Derrière Markek trottait, sur une jument blanche, son écuyer Kad-Wir, c'est-à-dire le batailleur, nom celte qui se prononçait peut-être Kadour. Vêtu de peau, coiffé de fer, il portait le grand bouclier de son maître, bouclier triangulaire dont l'emblème était un cheval noir peint sur fond rouge, et sa lance, ornée de cette clochette dont le son annonce à l'ennemi l'approche du guerrier qui méprise
les ruses et les embuscades. A cinquante pas derrière eux venaient, dans un nuage de poussière, les bagages et les chariots, tirés par des bœufs qu'accompagnaient les gens de pied et les cavaliers de mon clan.
— Hein? fit M. Désormes en m'inlerrompant. Ton clan? Tu étais donc là?
— Eh certes! dit Marguerite. Markek, c'était lui ! N'est-ce pas, Marc?
Avais je dit que ce fût moi? Je ne le croyais pas, mais je demandai d'admettre que ce fût moi.
— Cela fera très-bien, dit Fanny d'un ton moqueur.
— Si tu l'interromps, reprit Marguerite impatientée, il ne se souviendra plus ! Voyons, Marc! .
Marguerite semblait si convaincue des réminiscences de mon esprit, que je m'abandonnai à une sorte d'entraînement fiévreux. Peu à peu je perdis complètement la notion du temps et du milieu où j'étais. Les faits se présentèrent à moi à mesure que je parlais, et je les disais tels que je les voyais. Songe, fantaisie ou rappel impérieux d'une existence antérieure, ces faits devinrent pour moi des réalités, des certitudes.
— Markek, me dit mon écuyer, si nous trouvions les marchands étrangers, je tâcherais de faire un échange plus avantageux que celui de l'an passé. Quand je me souviens de leur avoir vendu cinquante peaux de castor contre deux jarres de vin grec, j'en ai regret. Le profit de ma chasse est parti, et le vin est bu.
— Était-il bon au moins, ivrogne?
— Je n'en bus jamais de meilleur, et, s'ils en avaient encore... Mais ils sont plus fins que moi, et je serai encore trompé. J'ai là, dans les chariots, vingt-cinq peaux de loutre, et j'ai depuis longtemps envie d'un couteau à lame d'acier ; mais ces petits hommes noirs et crépus.
CALLIUHOE. 181
ils vous avaleraient tout armé ! Il faut les voir quand ils payent en monnaie ! A les entendre, on ne leur apporte que les peaux de tous les chiens galeux du pays, et, quand ils pèsent nos lingots de cuivre et de plomb, ils nous volent toujours de moitié. Si vous m'en croyez, nous leur tiendrons la marchandise haute.
— C'est ton affaire! Moi, je ne vais pas à UaselDim (la haute montagne, Issoudun) seulement pour assister à la fête du dieu -soleil, le radieux Belenos, le vainqueur des brumes et des froids de l'hiver, mais encore pour procéder à l'élection d'un nouveau brenn.
— Moi aussi, sans doute ; cependant, si les marchands phéniciens y sont, je ne veux pas revenir à Ar-Denan, sans avoir fait un marché avantageux.
Tout en causant avec mon écuyer, j'arrive en vue de la cité, déjà encombrée depuis la veille. Des tentes, blanches comme des cygnes au soleil, sont dressées sur la lisière de la forêt sombre. La plaine est couverte de monde : chevaliers, hommes libres, marchands, femmes, enfants, chevaux, bêtes de somme, troupeaux, chariots, vont, viennent, se croisent en tous sens. Les sons perçants des grandes cornemuses de guerre et des trompes d'airain répondent au mugissement des bœufs, au bêlement des moutons, aux aboiements des chiens et aux hennissements des chevaux. Des tribus entières arrivent, musique en tête, bannières déployées. Mes cavaliers et mon convoi m'ayant rejoint sous une futaie de chênes, je plante mon enseigne en terre pour désigner mon campement, et, pendant que mes hommes s'occupent à tendre des peaux sur de longues perches ou à construire des huttes de branchage autour des voitures et des bestiaux, massés au centre de ce village improvisé, je vais à la recherche de mes amis. Toussé par l'un, coudoyé par l'autre dans cette
182 CALLIRUOE.
foule tumultueuse, je rencontre Kad-Aneith (le fils du combat).
— Tout le collège des druides, me dit-il, s'est réuni pour élire un nouveau chef aux clans du canton. Notre brenn Stor-Can (le vautour blanc) a été tué par Bolg-Righ (le chef vaillant).
— Bolg-Righ? N'est-ce pas lui que nous voulions élire?
— Précisément; mais, comme il a tué sans le vouloir son frère d'armes, son saldune, qu'il avait juré de ne quitter ni dans la vie, ni dans la mort, il veut mourir. Dhu-Lug (le corbeau noir) s'est déjà présenté comme candidat; mais nous n'en voulons pas, nous t'avons choisi; veux-tu accepter?
— Si vous me jugez digne de vous commander, agissez ; je suis prêt à soutenir mon élection les armes à la main.
Nous en étions là quand une troupe de marchands étrangers vint nous distraire par ses cris et ses offres. Les uns jouaient de la flûte pour attirer les acheteurs, les autres étalaient leurs marchandises et nous assourdissaient de leurs fallacieux discours. Le premier qui se détache de la bande et vient vers nous est un petit homme rouge de peau, au nez proéminent, avec de petits yeux noirs très-vifs ; ses cheveux frisés s'échappent de dessous un bonnet rond qui prend exactement la forme de sa tête. Ses épaules larges et ses gros bras sont en disproportion avec son buste et ses jambes grêles. Il est vêtu d'une courte tunique de couleur jaune qui lui descend à peine au-dessous de la ceinture, et ses braies collantes de même couleur sont échancrées sur le côté de la jambe. Il fait briller à nos yeux des colliers et des étoffes luisantes comme le métal, douces au toucher comme la joue d'une vierge.
— Hauts hommes, dit-il avec un accent nasillard et
lent, en écorchant tous les mots de notre langue et en courbant l'échiné comme un esclave, vous n'avez donc rien apporté de vos territoires de chasse, que je ne vous vois rien à échanger contre ces belles choses?
Et le petit homme, barbu jusqu'aux yeux, clignant de l'œil d'un air malin et ouvrant sa large bouche pour imiter un sourire, nous fait résonner aux oreilles ses colliers d'ambre et de corail.
— Combien veux-tu de peaux d'urus, dit Kad-Aneith, pour ton collier de pierres jaunes qui sentent bon?
— Mille! répondit le marchand.
— Mille? J'aimerais mieux te fendre le crâne avec mon casse-tête ! s'écrie mon ami en levant son arme sur le petit homme.
Mais celui-ci, ne changeant ni son clignotement d'yeux, ni son sourire, répond :
— J'ai dit mille pour les deux colliers.
Le Gaulois accepte et emmène le marchand vers ses chariots.
Un second marchand, plus grand et plus âgé que le précédent, plus riche en apparence, s'avance vers nous. Il est velu d'une longue tunique orange, à carreaux verts, serrée à la taille par une large ceinture noire, chaussé de bottes de cuir jaune dont la pointe est recourbée, coiffé d'un haut bonnet rouge ; il est suivi de deux esclaves, dont l'un porte son manteau, l'autre son parasol.
— Si quelqu'un d'entre les guerriers, dit-il, a du cuivre, de l'étain ou du plomb à échanger ou à vendre, il peut s'adresser à Mulkar de Cartha-lladda (la nouvelle ville^ Cartilage). Le voici : c'est moi.
— J'en ai et beaucoup, dit Dun-Glan (l'âme de la montagne); si tu veux venir dans ma maison, nous ferons marché ensemble tout en prenant notre repas.
L'étranger accepte. Kad-Aneith, paré de ses beaux colliers neufs, était venu nous rejoindre avec le petit trafiquant phénicien. Dun-Glan, chef du riche clan où nous étions, les invite également, et nous nous rendons chez lui au centre de la ville. Sa maison, de forme ronde, au toit de chaume élevé et pointu, est entourée, ainsi que les granges pour serrer les moissons, les élables, écuries, celliers et bâtiments pour loger les laboureurs et les servantes, d'une forte palissade et d'un fossé profond. Dans la salle d'honneur, décorée d'armes de guerre et de dépouilles de chasse, nous trouvons le repas préparé et disposé sur une table ronde. Dun-Glan me fait asseoir à la place d'honneur, désignée par une vaste coupe en cuivre, entre lui et sa jeune femme Hénora, belle brune aux formes un peu viriles et richement parée. Des jambons de sanglier, un chevreuil rôti, des truites de la Théols (l'abondante), du pain de froment, du blé cuit dans du lait et de l'angélique assaisonnée au miel composent le repas. La première faim apaisée, la grande coupe pleine d'un vin vermeil circule de main en main, et les écuyers viennent prendre place à table.
Quand les têtes commencèrent à s'échauffer, Dun-Glan ouvrit un coffre en chêne incrusté d'étain et en tira plusieurs crânes humains.
— Est-ce aussi la coutume dans le pays de mes hôtes, dit-il en s'adressant aux marchands, de conserver les tètes de ses ennemis ?
— Non, répondit le plus âgé, cette coutume est barbare, et les exploits de nos guerriers, consignés dans les livres et représentés sur nos monuments, n'ont pas besoin de ces preuves palpables.
— Voilà mes livres et mes titres de gloire! reprend Dun-Glan en montrant une tète séchée et embaumée avec
soin. Vous avez tous connu Ebol-Redia-Righ (le chef dompteur de poulains), un vaillant guerrier du pays des Garnirions (les Marchois). Nous nous étions querellés à la chasse au sujet de nos chiens. 11 m'avait donné un démenti, nous nous sommes battus, et je l'ai tué.
— Uerl lier ! crièrent tous les convives en applaudissant.
Et chacun de vanter ses prouesses.
Mais le petit marchand prit la parole, et alors, plus avides encore d'entendre parler les étrangers que de nous donner des louanges, nous fîmes silence.
— Je suis d'origine phénicienne, dit-il, et, avant que mon pays fût saccagé et brûlé par les Assyriens, nos lois défendaient de se faire justice à soi-même. Si quelqu'un vous eût contredit ou même offensé, vous eussiez dû prendre des témoins et porter votre plainte devant le magistrat. Si vous aviez eu raison, votre adversaire était condamné à vous payer, à titre de dédommagement, une somme d'argent proportionnée à l'injure.
— Voilà un singulier pays ! dit Kad-Àneith ; moi, j'aime mieux porter ma plainte à mon casse-tête !
Et ce fut une explosion de rires bruyants. Dun-Glan, dont le cerveau était un peu troublé par les fumées du vin, s'adressa au crâne de l'ennemi qu'il avait tué.
— Ebol-Redia-Righ ! tu aurais eu à me verser, dans ce pays-là, une somme que toute la terre n'aurait pu produire, tant mon orgueil était blessé ; mais j'aimais mieux ta vie.
Et il frappa cette face inerte.
— La tète d'Ebol-Redia-Righ a craché au visage de Dun-Glan, dit Kad-Aneith ; l'avez-vous vu, guerriers?
— Tu es ivre ! répondit Dun-Glan.
Aussitôt Kad-Aneith, tirant son sabre, se lève et court
on trébuchant sur son hôte, qui l'attendait l'arme à la main. Les deux champions s'attaquent avec fureur, et Kad-Aneith reçoit une blessure au visage avant que nous ayons eu le temps de les séparer. Hénora saisit son mari d'un bras, et de l'autre le frappe à grands coups de quenouille en lui reprochant sa grossièreté et sa violence à l'égard d'un hôte. Dun-Glan, que la vue du sang a dégrisé, s'apaise, va droit à son adversaire, qui lavait son entaille, et lui tend la main en disant :
— Tu es chez moi, j'aurais dû ne pas l'oublier ; excusemoi, j'ai eu tort.
— Non, c'est moi, répond Kad-Aneith en lui serrant la main, ou plutôt c'est ton vieux vin d'Uasel-Dun : tu m'as fendu la joue, tu as bien fait. N'en parlons plus.
Et, se tournant vers les étrangers :
— Si ce que vous venez de voir s'était passé dans votre pays, à quoi condamnerait-on le guerrier qui lève la main sur son hôte?
— Les juges n'eussent pas eu à sévir, répond le vieux Carthaginois, parce que cela ne serait pas arrivé. Vous vous figurez que tous les peuples vous ressemblent. 0 Gaulois ! vous êtes des enfants, et. je m'étonne que vos grands-pères, qui ont porté leurs armes victorieuses à tous les bouts de la terre, n'aient pas rapporté de leur contact avec les nations civilisées le germe de mœurs moins farouches.
— Mon arrière-grand-père Bett-Righ (le chef rouge) n'est jamais revenu d'au delà des monts, dis-je à mon tour. Mon grand-père AU-BroRigh (le chef du haut pays) a combattu les Kimris, et m'a légué leurs chevelures. Mon père Tarw-Dru (le taureau rapide) a épousé la fille de leur chef Ukel-Our (le grand homme), et a fait la paix avec eux ; car nos prêtres avaient dit : « Ils sont fils de
Galtach comme vous ; vous êtes tous les enfants du même pays, unissez-vous. » Moi, Markek, je n'ai encore fait aucune action d'éclat.
— Jeune klan-kinnidh (chef de clan), me dit le marchand carthaginois, il faut franchir les montagnes aux blanches cimes (Alpen). Au' delà est un pays où le blé et la vigne poussent sans culture, où les moindres habitations sont de riches palais de marbre et de porphyre, pleins d'or et de richesses, dont vous ne pouvez, dans votre sauvagerie, vous faire aucune idée. Là, au milieu des bosquets ombreux, sous les arbres chargés de fruits exquis, au doux murmure des eaux jaillissantes dans des bassins de pierres précieuses et aux douces modulations des flûtes lydiennes, sommeillent demi-nues, dans la pourpre et la soie, les plus belles filles de la terre. La vie n'est qu'une suite de fêtes splendides, de repas somptueux et de nuits voluptueuses. Il y a aussi de la gloire à conquérir et des ennemis à vaincre ; car les guerriers aux armes éclatantes, qui combattent pour l'honneur de leur nation, sont braves et terribles. Ce pays, c'est l'Étrurie ! Et ceux de vos aïeux qui y sont allés en sont toujours revenus riches et glorieux.
— As-tu donc à te venger de tes frères, lui demandai-je, que tu semblés nous exciter à porter nos armes chez eux?
— Ce ne sont point nos frères, ce sont nos ennemis ! Nous les trouvons partout avec leurs flottes nombreuses; nous ne pouvons entrer en relation avec aucun peuple sans être lésés par eux dans nos intérêts, clans notre commerce. Ils doivent disparaître et nous céder la place : l'avenir de Cartilage en dépend!... Hauts hommes, vaillants guerriers, l'Étrurie doit être le théâtre de vos exploits!
188 CALLIRIIOE.
Le petit marchand de Tyr se leva à son tour, et, juché sur son siège, les yeux brillants de colère :
— Je ne suis qu'un négociant, dit-il en gesticulant ; mais je prendrais les armes bien volontiers, si j'étais sûr que mon bras abattit le dernier des Osques!... Gaulois! sus! sus aux fils des Pélasges ! sus aux Étrusques !
Et nous, à moitié ivres, de répéter : « Sus! sus aux Étrusques! » comme si nous avions déjà leurs guerriers en face
Le son des trompes de cuivre qui annonçaient le commencement des cérémonies civiles et religieuses fit taire nos clameurs bachiques. Chacun de nous n'eut que le temps d'aller prendre ses armes et le commandement de ?on clan pour gagner le lieu du rendez-vous.
Sur le haut de la colline, autour d'un autel de pierre, sont rangées les vierges du gui de chêne, vêtues de tuniques blanches retenues par une ceinture d'airain. Elles ont quitté leurs mystérieuses retraites, cachées au fond des forêts, pour présider cette assemblée annuelle. Les druides enrobe blanche, la tête ceinte de bandelettes, les ovates, les bardes et les vergobreiths (juges et notables), vêtus de blanc, une branche de chêne à la main, entourent le cercle des prêtresses. Les hommes, les femmes et les enfants de chaque clan, enseignes et cornemuses en tête , forment un troisième cercle qui s'arrondit sur la plaine. Les chefs, les chevaliers aux colliers d'or, dont les uns nus jusqu'à la ceinture ettatoués de peintures de guerre, les autres vêtus d'étoffes brillantes, coiffés de casques, de mufles ou de têtes de loup dont le museau forme visière, tous à cheval, armés comme pour le combat et suivis de leurs écuyers et valets, se tiennent au premier rang. Au milieu d'un profond silence, les bardes, s'accompagnant de la rote et de la harpe, entonnent un chant à la louange
du dieu Belenos, le guerrier aux cheveux d'or, le roi-soleil qur triomphe de l'hiver, fait croître le blé et la vigne, et donne la force aux guerriers. Puis le grand koïfi (chef des druides) fait l'éloge de Stor-Can (le vautour blanc), hier encore brenn (chef) de la nation biturige. Bolg-Righ, son meurtrier, se présente et demande la mort.
— J'avais juré à celui que j'ai tué par maladresse de ne le quitter jamais, ni dans la vie, ni dans la mort. Je serais parjure, si je manquais à mon serment; je dois aller rejoindre mon frère d'armes sous le. dôme verdoyant des grandes forêts qui entourent le palais de Belenos, dans le soleil.
Les druidesses le délient de son serment; mais il persiste. Ses amis, ses clients, viennent lui dire adieu : les uns le chargent de commissions pour l'autre vie, les autres veulent partager son sort et mourir avec lui ; mais le grand prêtre s'y oppose en les menaçant de la colère d'Ileuzus. Il remontre aussi à Bolg-Righ qu'il peut être plus utile à ses compatriotes en restant parmi eux et en se présentant pour remplacer le chef qu'il a tué. Pour toute réponse, Bolg-Righ court joyeusement s'étendre sur la pierre consacrée, en entonnant son chant de mort. Et c'est en souriant qu'il regarde l'ovate qui lui plonge son coutelas dans le cœur.
— Pleurez sa mort un jour, dirent les prêtres à ses amis, on l'accorde à votre faiblesse. C'est assez pour l'humanité.
Les hommes de son clan vinrent ensuite prendre son corps pour l'ensevelir, comme il l'avait demandé, à côté de celui de Stor-Can. Les druides firent avancer les vergobreilhs, membres du conseil permanent choisis parmi les'notables et les plus sages de tous les clans, afin de procéder à l'élection d'un nouveau brenn. Un guerrier aux